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LES SOCIÉTÉS SECRÈTES AU XVIU^ SIECLE

« dit-il, les bons Allemands perdirent le respect qu'ils avaient « pour le clergé, le Saint-Siège et la discipline de l'Église. « Tant que subsista la Société de Jésus, qui avait plusieurs « chaires dans les Universités, et en divers lieux des écoles « publiques, ces maximes erronées trouvèrent une forte « opposition et le mal ne fit pas de grands progrès ; mais la « suppression de cette Compagnie, qui avait si bien mérité « de la religion, jointe aux progrès des sociétés secrètes, « causa à la religion catholique des pertes immenses. Alors a toutes les digues furent rompues et un torrent de livres « pervers et irréligieux inonda l'Allemagne (1). »

Ce que dit Pacca des Allemands, Ranke le répète de l'univers cathoHque tout entier : « L'anéantissement de cette « Société d'un seul coup, sans préparation, raconte-t-il, de Œ cette Société qui fit sa principale arme de l'instruction de « la jeunesse, devait nécessairement ébranler le monde « catholique jusque dans ses profondeurs, jusque dans la « sphère oii se forment les nouvelles générations (2). >

Quand la France enleva la première (dès 1762) l'éducation aux Jésuites, le pratique roi-philosophe Frédéric II prédit la chute des études dans ce royaume. Il écrivait à d'Alembert : « Vous vous ressentirez avec le temps en France de « l'expulsion de cet Ordre et l'éducation de la jeunesse en « souffrira les premières années (3). »

Cette prédiction ne se réalisa pas seulement en France, si nous en croyons Chateaubriand : « l'Europe savante, dit-il, a « fait une perte irréparable dans les Jésuites. L'éducation ne « s'est jamais bien relevée depuis leur chute » (4). Dans un autre ouvrage, le même écrivain s'exprime ainsi : « Les Jésuite tes se soutinrent et se perfectionnèrent jusqu'à leur der-

(1) Mémoires historiques du cardinal Pacca, traduits par Sionnet p. 13

(2) Histoire de la Papauté, IV, 500.

(3) Œuvres de d'Alembert, tom. XVIII.

(4) Génie du Christianisme, tom. IV, p. 300.

€ nier moment. La destruction de cet ordre a fait un mal « irréparable à l'éducation et aux lettres. On en convient « aujourd'hui » (1).

9. De fait, la Compagnie après sa suppression ressemblait à une armée en déroute ; les ex-Jésuites, soldats de celte armée dispersée, combattaient tantôt seuls, tantôt groupés en petits corps ; tantôt ils ripostaient à l'ennemi et tantôt l'attaquaient ; naturellement ils ne pouvaient le terrasser, car l'ennemi opérait par masses, marchait en bataillons serrés sous les ordres de ses chefs ; mais le monde catholique, voyant ces efforts et ces triomphes partiels des ex-Jésuites isolés, se demandait à bon droit ce que n'aurait point fait un ordre entier composé de pareils hommes (2). Le sentiment donc du besoin de son rétablissement se réveillait et croissait chaque jour; on commença à désirer et à rechercher ces Jésuites, que si peu de temps auparavant on avait condamnés' à la destruction comme inutiles. Jamais Tinconséquence et la contradiction ne parurent plus frappantes qu'alors ; jamais non plus des fils ne donnèrent de témoignage plus beaux aux vertus et aux mérites de leur mère, enlevée par une mort prématurée ; jamais ils ne se montrèrent plus dignes d'elle. Dans le cœur des ex-Jésuites restait une certaine ambition religieuse. Libres et livrés à eux-mêmes, souvent dans l'abondance et au milieu d'un entourage corrompu, ils veillaient d'un œil attentif sur eux-mêmes, pour ne rien faire qui pùt avilir leur qualité de « Jésuites ». Se montrer toujours dignes enfants de la Compagnie, digni filii Societatis, tel était leur point d'honneur. C'était en môme temps le gage le plus assuré que cette Compagnie leur mère ressusciterait. L'amour de leur vocation n'avait fait que grandir à la chute de la Compagnie, on le sent presque à chaque ligne de leur correspondance intime.

(1) Mélanges du Vte de Chateaubriand.

(2) Voyez document T.

LES SOCIÉTÉS SECRÈTES AU XVIll" SIECLE

Dispersés aux extrémités du monde, ils s'excitaient mutuellement : 4 Conduisons-nous de telle sorte que chacun, voyant « nos actes, regrette et désire notre Mère la Compagnie. » C'est là une preuve éloquente que l'Ordre, au moment de sa destruction, n'était point dégénéré, n'avait point perdu l'esprit de sa règle, était resté fidèle à la discipline religieuse (1).

Cette réaction silencieuse et lente, intérieure et cachée en faveur d'un ordre qui venait d'être détruit, prend ses commencements à Rome au pied du trône de Pic VI. Il n'en pouvait être autrement ; les papes avaient I'œuI ouvert sur les menées subversives des sectes. Ils avertirent de s'en défier les monarques et les peuples ; ils voulurent les effrayer en lançant contre la secte l'excommunication et les autres censures ecclésiastiques. Clément XII le fit en 1738, Benoit XIV en 1751. Après la grande révolution. Pie Villes condamna de nouveau en 1821, Léon XII en 1826. Pie IX rappela ces avertissements et ces châtiments dans le consistoire secret du 25 septembre 1865, et dans son encyclique aux évèques le 21 novembre 1873. On n'écouta point la voix des Pères de la chrétienté. On ne crut point à leurs avertissements, et aujourd'hui toute l'Europe est sur le volcan de la Révolution. •

(1). Voyez document U.

Russie-Ula.nciie, t. II.

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