‹ Les Jésuites de la Russie-BlancheChapitre 9 sur 58 · DÉMARCHES DES CARDINAUX ANTONELLI ET CALINI · texte numérisé non relu

DÉMARCHES DES CARDINAUX ANTONELLI ET CALINI

leurs auteurs catholiques eux-mêmes admettent-ils le droit de prière, jus precum, ou le droit de représenter au Pape, jus reprœsentandi, le désordre qui résulterait si un tel bref était reçu dans le royaume. En vertu de cette représentation, l'effet du bref reste suspendu, puisque, par le fait même de la représentation adressée à la Chaire Apostolique, l'affaire n'est pas encore terminée.

« Ce que je dis est si vrai, que le pape, dont le devoir est de gouverner l'Église avec prudence, se laisse fléchir par cette prière ou représentation des Souverains, et lui-même arrête l'exécution du bref ou précepte ecclésiastique. C'est là une doctrine fondamentale et véritable, que les ministres, il est vrai, interprètent mal, étendent trop loin, appliquent sans discrétion.

<t Pour en revenir à l'affaire des Jésuites, le bref de Clément XIV n'a pas été publié dans la Russie-Blanche, parce que l'évêque, qui en vertu du bref devait le promulguer aux Jésuites, n'a pu leur en donner officiellement connaissance pour des raisons à lui connues. Donc les Jésuites de la Russie -Blanche restent paisibles possesseurs des droits qu'ils possèdent depuis deux cent quarante ans, en vertu de tant de bulles et de brefs de dix-neuf papes ; donc ils sont vraiment Jésuites.

« Où donc est leur hérésie ? Où donc est leur désobéissance ? L'évêque ne leur publie point le bref, parce que la cour de Pétersbourg menace de l'exil celui qui le promulguera. Assurément les lois de FÉghse n'obligent point à de si dures conditions. De plus, les princes catholiques eux-mêmes pouvaient, sans encourir aucun blâme, défendre la publication de ce bref ; car outre ce que j'ai déjà dit, le Pape luimême, qui détruisait la Compagnie, n'a point commandé, il s'est contenté d'exhorter les princes, Ilortamur pirincipes. « C'était donc la volonté du pape Clément XIV lui-même que les princes ne fussent point obligés par un ordre exprès

« d'exécuter ce bref. Or, s'il en est ainsi comment les princes « qui ne sont point en union avec Rome, pourraienl-ils y être « tenus ? »

Ici le cardinal cite des exemples tirés des annales de l'Église, celui des Bons-Frères et des Piaristes, de St-.Ioseph Calasanz et de Jean Peccador ; puis il termine ainsi : « Je « parie ainsi à Votre Sainteté, pour lui montrer combien cer- « taines personnes s'écartent de la vérité lorsqu'il est ques- « tion des Jésuites. Tous les droits sont foulés aux pieds, dès « qu'il s'agit de détruire la Compagnie. Il est certain que cet « ordre religieux a été supprimé sans avoir été jugé, sans « qu'il ait pu se défendre ; il est certain que la conduite du « cardinal Malvezzi à Bologne, d'autres cardinaux à Rome et « à Frascati, avant, pendant et après la destruction, est un « déshonneur pour le Saint-Siège, une honte pour l'humanité « elle-même.

« Votre Sainteté connaît bien elle-même l'innocence de la « Compagnie, de son chef et de son conseil. Vous avez eu « sous les yeux les procès faits pendant le règne rigoureux « de votre prédécesseur. Le général Ricci était un saint bien « connu de Votre Sainteté. Toutes ces remarques doivent exci- « ter Votre Sainteté à se serDir de tous les moyens pour effa- « cer celle tache et laver celte honte du Saint-Siège, en ren- « dant à l'innocence l'honneur gui lui a été ravi, à la Sainte « Église et à l'éducation de la jeunesse îin ordre religieux « qui leur est si nécessaire. >

4. Tel fut en réalité, dit en terminant l'auteur dont nous reproduisons le récit, tel fut le discours du cardinal au Souverain Pontife. Calini ne le prononça point tout d'un trait, mais à diftérentes reprises, comme il arrive dans les conversations... Pie VI dans cet entretien montra un cœur ami de la vérité et de la justice. Il dit que la suppression de la Compagnie de Jésus était une œuvre d'impiété, qu'il connaissait la

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blessure faite à la Sainte Église par la destruction des Jésuites ; que de son côté il était prêt à les rétablir; que ce ne serait point chose impossible ; tout cependant dépendait delà vie d'une seule personne : « Il nous faut maintenant, disait-il, « agiravec circonspection et prudence. Les ministres des cours « me prennent pour un tertiaire des Jésuites ; je dois faire « semblant de ne poiril voir ce qui se passe, bien que les « Jésuites en souffrent ; de peur qu'une violence soupçonneuse ■> ne rende leur sort encore plus pénible. Prions le Seigneur .< qu'il daigne nous frayer la roule vers le terme auquel » nous aspirons. Le rétablissement de la Compagnie n'est « pas impossible, puisque sa destruction a été injuste et illé- « gitime (1). »

Calini ne fit aucun secret de cette audience. Son cœur était déchargé d'un fardeau qui lui pesait. 11 ne pouvait savoir si Pie VI rétablirait la Compagnie, mais il pouvait être tranquille, parce qu'il avait obéi à sa conscience, parce qu'il avait déclaré au pape toute la vérité. Nous rappelons qu'à ce moment la diplomatie et tout le parti anti-jésuitique avaient un nouvel accès de fièvre chaude, à cause du décret de Siestrzencewicz qui permettait l'ouverture d'un noviciat. On disait tout haut que cet évêque était coupable d'un abus de pouvoir, que le Pape lancerait l'excommunication contre les « réfractaires. » On allait jusqu'à demander instamment une nouvelle confirmation du bref de suppression. En de pareilles circonstances, il importait beaucoup aux ex-jésuites italiens de vérifier et de rédiger authentiquement les nouvelles qui couraient sur Taudience de congé du cardinal Calini.

Us se rendirent donc chez le cardinal, qui leur dicta la relation que nous venons de rapporter et la signa de sa propre main, comme un acte digne de foi. Cette relation courut de main en main à Rome. Le pape ne nia rien, ne fit aucune protestation, ce qui prouve hautement ses dispositions favo-

(1) Ms. in-'io, p. 8. (Arch. Jes. Pol).

rables pour la Compag-nie supprimée. Calini de son côté, âgé fie quatre-vingt quatre ans, un pied dans la tombe, n'avait nul besoin de parler contre la vérité, de semer des nouvelles capables d'alarmer la diplomatie.

Pie VI ne rétablit pas la Compagnie ainsi qu'il le désirait. « La vie d'une personne , » de Charles III d'Espagne, y mit obstacle jusqu'en 1789, année où ce monarque mourut. La révolution française, inaugurée par l'Assemblée nationale en 1789 et qui priva Pie VI des États de l'Église et de Rome et dans la suite de sa liberté personnelle, retarda l'affaire du rétablissement de la Compagnie jusqu'au siècle suivant.

GHxlPITRE III

L'Europe, envahie par la Révolution, regrette et redemande les Jésuites.

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