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2. Le P. Remi Tellier, né au diocèse de Soissons, le 9 octobre 1796, entra dans la Compagnie, Province de Turin, le 11 octobre 1818; il était déjà sous-diacre. Dans la suite, il enseigna avec distinction la classe de rhétorique, au collège d'Aoste, puis devint recteur du collège de Chambéry. Après un séjour en Suisse et en Espagne, il fut adjoint, en 1842, à la petite colonie qui aborda sur nos rives.
2652 communiants. Il y avait de plus 17 familles mixtes et 45 entièrement protestantes. L'état moral de la paroisse laissait beaucoup à désirer. Les auberges pullulaient sur tous les points du territoire. Une partie des habitants pendant l'hiver allait chercher fortune aux États-Unis et en rapportait moins d'écus et de pistoles que de préjugés et d'erreurs. Nombre d'autres se louaient aux agents des différentes compagnies qui exploitaient les pelleteries dans les vastes régions de l'Ouest et du Nord. On vit de ces voyageurs, revenus ‘au pays, offrir de vendre pour dix ou douze piastres le secret de quelque épouvantable et inouï blasphème, qui leur avait coûté à eux-mêmes quelques peaux ou quelques verres de rhum. Un pareil ensemble de circonstances avait fait de Laprairie une paroisse malfamée dans les environs. Ses excès forcèrent les curés du voisinage à dire à leurs prônes: « Mes frères, gardezvous bien d'aller tel jour à Laprairie... » « Mes frères, tenez vos enfants loin des scandales qui désolent une certaine paroisse... }
Le prédécesseur immédiat de Mgr Power, du reste bon et saint prêtre, était mort en 1839, âge de soixanteseize ans, après avoir gouverné presque toujours seul cette grande paroisse pendant. quarante-six ans. Les voyages, les travaux de construction et autres embarras laissèrent à peine à M. Power le temps de connaître tout son peuple et de lui montrer une voie nouvelle. Son zèle pourtant avait obtenu d'heureux résultats: il espérait voir ses successeurs développer son œuvre: le peuple lui-même l'attendait et le désirait.
C'est alors que l'on songea à faire participer la paroisse aux grâces toujours conquérantes du jubilé.
« Chargé de préparer les voies, écrit le P. Tellier, je fis pendant quatre dimanches consécutifs des instructions analogues aux besoins de ce peuple, aux espérances des nouveaux pasteurs et je parcourus toutes les concessions pour visiter les malades, les vieillards, et surtout les nombreux retardataires disséminés sur tous les points. Nous concentrâmes ensuite toutes nos forces et le jubilé s'ouvrit le 16 octobre. Le P. Martin en eut la direction générale, le R. P. Supérieur se chargea des Irlandais, et les autres se partagèrent les prédications et les confessions. Malgré les pluies et le mauvais état des chemins, le concours fut aussi nombreux que soutenu: et nous fûmes les heureux témoins de cette avidité, de cette extrême bonne volonté, dont nous voyons parfois les récits dans les lettres annuelles de nos provinces d'Europe. La paroisse changea complètement de physionomie et ne se reconnaissait plus ellemême. Les usuriers prirent leurs arrangements; les blasphémateurs se turent; les jeux et les pratiques immorales furent extirpés; la société de tempérance s'établit; et les aubergistes tinrent dans leurs maisons un ordre inconnu jusqu'alors. » — Quelques mois après, la neuvaine de S. François-Xavier, depuis longtemps si populaire au Canada, venait confirmer la paroisse dans ses louables dispositions.
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Le ministère de la paroisse n'absorbait cependant pas le zèle des nouveaux pasteurs. On les vit, cette année-là même (1842), donner la retraite pastorale, l'un à Montréal le P. Tellier, « homme profondément versé dans la spiritualité, disait l'organe de l'évêque,
et directeur consommé », l'autre à Québec. Mgr Turgeon, coadjuteur de Québec, avait, aux applaudissements de tout le clergé, invité le P. Chazelle à venir prêcher la retraite annuelle. Une idée dominait tous les esprits: c'était le souvenir de la Compagnie de Jésus qui revenait à Québec après plus de quarante ans, et y recommençait son œuvre par un de ses ministères les plus importants et dans des lieux si pleins de sa mémoire.
Le P. Chazelle eut le succès qu'il avait obtenu à Montréal en 1839. Le soir du dernier jour, avant la séparation de ces prêtres renouvelés par la retraite, le Père fut conduit au milieux d'eux. L'évêque et son coadjuteur l'attendaient pour lui adresser leurs remerciements au nom de tous. Ils lui offrirent en même temps un tableau plein d'intérêt pour la Compagnie: celui qui se conserve dans la salle des exercices au noviciat du Sault-au-Récollet. Il est dû à un artiste du pays, et les prêtres venaient d'en faire les frais. On voit sur le premier plan la copie d'un buste en argent du P. de Brébeuf, de grandeur naturelle, conservé avec une relique considérable à l'Hôtel-Dieu de Québec. Tous les souvenirs qui se rattachent à l'histoire et aux productions du pays sont près de lui, et dans le lointain on entrevoit le martyre de cet homme héroïque et de ses généreux compagnons. Le cadre lui-même est pour les Jésuites canadiens un objet précieux: c'était le bel ornement d'un des tableaux que possédait l'église du vieux collège de Québec.
De cette ville, le P. Chazelle passa presque immédiatement à Toronto, où l'appelait Mgr Power, lui aussi pour la retraite de son clergé. Le nouveau diocèse, tout récemment démembré de celui de Kingston, était
immense par son étendue, mais peu considérable encore par le nombre des catholiques. La ville épiscopale n'en comptait que quinze cents. Sur dix-neuf prêtres qui composaient tout le clergé du diocèse, quinze suivirent les exercices de la retraite. Plus encore peut-être qu'à Montréal et à Québec la grâce parut agir plus profondément dans ces âmes sacerdotales et y produire les ascensions que décrit le Psalmiste et dont les peuples sont les premiers bénéficiaires. L'évêque profita de la réunion de ses prêtres et de leurs excellentes dispositions. Il venait de consacrer son diocèse au Sacré Cœur de Jésus; il voulut, avec l'aide du prédicateur, jeter les bases d'une solide organisation diocésaine. Les trois jours qui suivirent la retraite furent employés à tenir son premier synode. Les esprits étaient trop bien préparés pour que ne régnât pas dans cette assemblée l'union la plus parfaite. Sans la moindre difficulté, le prélat, qui avait eu soin d'avance de mettre en ordre toutes les matières du synode, proposa et fit accepter de sages règlements, et établit dans ce diocèse naissant une discipline que pouvaient lui envier des diocèses plus anciens, même aux États-Unis, pensait le P. Chazelle.
Pendant ce temps, Mgr Bourget confiait au P. Martin et au P. Hanipaux le soin de retremper la ferveur de sa Société de Tempérance et d'en élargir les cadres. Partout, à cette époque, on réagissait contre le vice que l'on pourrait appeler la sentine de tous les autres, je veux dire l'ivrognerie. On le combattait d'autant plus vivement qu'il contribuait plus que tout autre à augmenter la misère générale. Depuis dix ans les cam-
pagnes étaient presque entièrement privées de la récolte
du froment. Un petit ver venait chaque année ronger le grain encore sur la tige, et détruire en quelques jours les plus belles espérances. De là une disette d'argent qui étreignait toutes les bourses, hormis celle des aubergistes.
Les deux prédicateurs se complétaient admirablement. L'un procédant à la Bourlaloue avançait son discours comme une armée rangée en bataille, avec force, avec ampleur, et avec une logique irrésistible. L'autre, le P. Hanipaux, se précipitait à la manière du P. Bridaine sur l'ennemi qu'il trouvait devant lui, que ce fut un vice, une passion ou Béelzébub en personne; il le saisissait, l'étranglait, le secouait à bout de bras et le rejetait avec des gestes impétueux, quelquefois avec des éclats de voix que l'on disait terrifiants. L'affluence fut énorme et soutenue pendant huit jours. Dès cinq heures du matin, deux mille hommes de toutes les classes de la société se groupaient dans l'enceinte de la cathédrale; les rangs étaient doublés, le soir. Les fruits se mesurèrent au nombre insolite de confessions, de communions et d'enrôlements dans la Société de Tempérance.
Une autre œuvre qui exerça le zèle des Pères fut le ministère des missions. À peu près inconnues au pays avant l'arrivée de Mgr de Forbin-Janson, elles reçurent de lui leur premier élan, mais un élan tel que l'impulsion première s'est conservée intégralement jusquà nos Jours.
Le P. Martin fait un bel éloge du grand et saint missionnaire: (Mgr de Nancy, dit-il, parut comme un ange de bénédiction. L'autorité de son caractère, la puissance de sa parole, ses éminentes vertus, tout se-
condait son zèle pour agir sur des âmes si attachées à leur foi. Le peuple qui aime toujours l'extraordinaire, répondit avec enthousiasme à son appel. Le sentiment religieux qui domine dans son cœur, l'amour des cérémonies et de tout l'appareil extérieur du culte, le zèle pour les offices de l'Église, le goût du chant des cantiques sacrés, enfin une avidité insatiable d'entendre la parole de Dieu, tout favorisait ces pieux exercices. Le souvenir de ce zélé prélat venu, disent nos habitants, des vieux pays, et dont le passage trop rapide fut une vraie marche triomphale, restera dans leur mémoire et dans celle de leurs enfants, comme celui d'un visiteur céleste chargé d'accomplir une sainte mission. Nous jouissons de ces fruits heureux. Il suffit d'annoncer une mission ou une retraite pour mettre aussitôt toute une population en mouvement, faire suspendre les travaux, attirer les paroisses voisines, et si la nouvelle peut circuler facilement, voir accourir des chrétiens très éloignés afin d'y prendre part. »
Ils avaient à lutter non seulement contre l'intempérance, mais aussi contre le blasphème, «avec ses formes les plus hideuses et son génie infernal, s'attaquant à tout ce qu'il y a de plus sacré au ciel et sur la terre, et enfin contre le luxe le plus effréné, surtout chez les femmes. » Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, évidemment, car voici ce qu'ajoute le P. Martin: « Le luxe ne s'est pas arrêté ici dans les villes, comme en Angleterre; il s'est étendu jusqu'au fond des campagnes et dans les plus pauvres chaumières. Il n'y a pas de petit hameau qui ne connaisse et qui ne voit se déployer les jours de fête, toutes les variations des modes de la ville. Souvent le pauvre aimera mieux renoncer à
paraître aux exercices de la religion, ou s'y montrer sous des vêtements empruntés, que d'y venir avec des habits désavoués par la mode. »
C'est en ce temps-là aussi qu'apparurent les Suisses. On appelait de la sorte des huguenots venus des cantons de Suisse, et qui, parlant la langue des gens du pays, essayèrent de les séduire et de les amener au protestantisme. Tout fut mis en œuvre, bibles, brochures, écoles gratuites, visites des campagnes. Leur succès fut mince: partout ils se brisèrent contre le mur d'airain de la foi du peuple.
Les missionnaires de la Compagnie au contraire recueillirent dans toutes leurs courses les fruits les plus abondants. Bytown (aujourd'hui Ottawa), Rigaud, Saint-Benoît, Saint-Eustache furent tour à tour le théâtre de leurs prédications. On les accueillait comme des envoyés du ciel: un mot tombé de leurs lèvres était regardé comme un oracle. Toute discussion cessait devant un (Le Père l'a dit ». On poussait parfois la confiance jusqu'à leur amener des malades et des infirmes et à solliciter de leur part une intervention miraculeuse. Les paroissiens de Saint-Benoit voulurent donner au P. Hanipaux un touchant témoignage de reconnaissance. Les hommes à cheval et les femmes en voiture, au nombre de plusieurs centaines, vinrent le conduire jusqu'à la limite de la paroisse, et alors quelquesuns des nombreux cavaliers se détachèrent pour l'accompagner jusqu'au village voisin.
Saint-Eustache fut confié au P. Martin. «Le village ou bourg de Saint-Eustache où je fus envoyé, raconte-t-il, est une des victimes de la révolutio 1 de 1837. Les révoltés venus des environs voulurent résister aux forces que le
commandant général Colborne conduisait contre eux. Cet homme, dont le nom est voué ici à une exécration éternelle, livra le village aux flammes. Plus de cent maisons et une très belle église furent détruites. Cinq années n'ont pas encore pu réparer entièrement ces désastres. Mais ce pauvre peuple ne pouvait vivre sans église. En s'imposant les plus grands sacrifices, il est parvenu à se mettre du moins à l'abri, au milieu des ruines de celle que la guerre a détruite. C'est dans cette pauvre église que ce peuple, avide d'entendre parler de Dieu et de se réconcilier avec lui, est venu pendant les jours du jubilé avec un courage et une constance au-dessus de tout éloge... La mission inspira à plusieurs fervents chrétiens de beaux sentiments de zèle. Ils allaient chercher de tous côtés les indifférents et les pécheurs et les amenaient aux pieds des confesseurs. On en vit un conduit un jour à l'église, comme un prisonnier entre deux gendarmes. Il leur avait donné la première fois une vaine promesse; ils ne le laissèrent cette fois que lorsqu'ils l'eurent vu commencer sa confession. » !
La paroisse de Sorel comptait à cette époque, outre cinq mille Canadiens français, trois cents Irlandais et une centaine de soldats catholiques faisant partie de la garnison entretenue dans le fort: ancien fort primitivement élevé contre les Iroquois et portant le nom de Richelieu. C'est ce groupe de la population qu'on voulut évangéliser. Les deux prêtres chargés de la paroisse, n'ayant pas une connaissance suffisante de la langue anglaise appelèrent un Jésuite pour leur pro-
1. Lettres des Nouvelles Missions du Canada, t. I, pp. 25, 26, 29.
curer les avantages d'une petite mission. Le P. Chazelle s'en chargea. Il y mit tout son cœur, et Dieu toutes ses grâces. Cinquante personnes depuis l'âge de vingtdeux ans jusqu'à cinquante se préparèrent avec la ferveur de jeunes enfants à leur première communion. Tous les autres vinrent s'asseoir avec eux à la table sainte. La garnison donnait l'exemple. Huit jours après l'ouverture des exercices, le commandant (protestant) dit au Père: « Je ne reconnais plus mes soldats. Leur conduite est si changée que je n'ai plus rien à faire. » — Comme preuve non équivoque de la reconnaissance de tous, une médaille d'or fut remise au missionnaire avec l'inscription: « Présentée au R. P. Chazelle par les Irlandais de Sorel, civils et militaires, en témoignage etc. » Le donataire, revenu à Laprairie, s'empressa de la suspendre au cou de la petite statue de la Vierge devant laquelle il avait fait avec ses compagnons le mois de Marie sur l'océan.
Je ne sais si par ces relations je ne transforme pas l'histoire en Lettres édifiantes. Mais peut-être estimerat-on avec moi, d'après une idée émise dans l’'Introduction, que ces retraites, ces missions, et tous ces menus faits de la vie religieuse ou sacerdotale, à une époque déjà reculée, tous actes qui étaient pour les religieux de la Compagnie le début ou le recommencement d'une carrière aimée, ont une saveur particulière et même ne manquent point de quelque valeur historique.
Cependant l'établissement de la Compagnie de Jésus à Laprairie n'allait pas sans quelque opposition à Montréal. Un article de revue jeté tout d'un coup dans le
public, comme un caillou dans une mare, fit remonter du fond quelques bouillonnements.
Dès le 4 juillet 1842, c'est-à-dire deux jours après le départ des Pères de Montréal, les Mélanges religieux, journal de l'évêché, contenait un article flatteur sur la Compagnie. Entre autres éloges, on lisait: € La paroisse de Laprairie, veuve de son pasteur bien-aimé, depuis le départ de Mgr de Toronto pour son diocèse, vient enfin de recevoir d'efficaces consolations. Les RR. PP. Jésuites ont accepté de Mgr de Montréal l'administration de cette cure importante... Les RR. Pères étant avant tout, comme l'on sait, instituteurs de la jeunesse, leur réputation et leur capacité comme tels n'étant surpassées par celles d'aucun autre corps enseignant, un collège dirigé par eux est un avantage inappréciable pour toute localité qui a le bonheur de les posséder; aussi les paroissiens de Laprairie ont-ils senti de quelle importance serait pour leur village et pour toute la paroisse un si précieux établissement, et les avantages qui en découleraient sous le rapport matériel et moral. Ils ont en conséquence fait instance auprès des bons Pères pour obtenir qu'ils se fixassent chez eux, et leur ont offert avec une spontanéité et un dévouement admirables de leur bâtir un collège à cette fin. On appréciera, nous l'espérons, cette démarche généreuse de cette honorable portion de nos concitoyens, qui comprennent si bien le prix d'une éducation libérale et religieuse... Oh! plus que jamais nous avons lieu d'espérer, de nous confier dans les promesses de l'avenir. Que l'œuvre du progrès et de la régénération religieuse et sociale poursuive sa carrière! Tous les nobles cœurs la saluent de leurs vœux, l'accompagnent de leurs plus chères sympathies. »
Ces épanchements, qui avaient pour but de piquer l'émulation de Montréal, parurent excessifs aux Pères et à leurs amis. Ils déclanchèrent une opposition que nous sommes heureux de dire passagère, et qui obtint d'ailleurs le plus souhaitable des résultats.
Le projet d'un collège à Laprairie était véritable. Il était né dans le cœur des habitants du village. Peutêtre même faut-il remonter, pour son inspiration première, à Mgr Power, avant son départ pour Toronto. Toujours est-il que le P. Chazelle, qui avait eu tant de mal à se dépêtrer du collège de Chambly, reçut cette communication comme une inspiration du ciel. Ce sera maintenant au tour du Jésuite à Laprairie, comme récemment l'évêque à Chambly, de faire machine en arrière. L'humaine faiblesse se montre toujours quelque part. Sans doute, sans doute; aussi bien, que le supérieur de quelques années d'expérience qui n’a jamais bronché, lui jette la première pierre!
Quoiqu'il en soit, le P. Chazelle, en cette affaire, laissa poindre le défaut d'une de ses plus belles qualités. Essentiellement homme de zèle et d'action, il était aussi prime-sautier: de là des décisions qui tenaient parfois de la précipitation. La bonne volonté, voire l'enthousiasme du bon peuple de Laprairie pour le doter d'un collège, le ravirent. Le petit bourg prit dans son esprit, dans ses à rêves, des proportions gigantesques. Le village périodiquement soumis à l'inondation, le projet déjà flottant dans l'air d'un pont qui relierait Saint-Lambert à Montréal et enlèverait à Laprairie son privilège de terminus du chemin de fer, sa population stationnaire, la pauvreté relative de ses habitants, tout disparut: il escompta l'avenir, un avenir brillant
et prochain. Ses lettres au Provincial de France en témoignent, ainsi que ses lettres à l'évêque. Il les multiplie, obtient des entrevues de Monseigneur et de son grand vicaire, insiste sur une réponse prompte qui permette les premiers travaux dès l'automne. Il voit avec bonheur, le 3 septembre, quarante de ses principaux paroissiens se rendre en délégation auprès du prélat, pour obtenir l'autorisation si ardemment désirée. Mais quelles seront les ressources ? Riches et pauvres s'y mettront gaiement, les uns avec leurs écus, les autres par leur aide gratuite à la construction.
L'évêque ne se livrait point. Il attendait. Comme le saint qu'il aimait entre tous, Ignace de Loyola, il ne s ébranlait pas vite, mais, une fois parti, ne s'arrêtait plus. C'est le secret de la force persévérante dans l'effort, et, neuf fois sur dix, du succès: prier, réfléchir, consulter, prier encore, se résoudre enfin, et marcher. Tel nous apparaît Mgr Bourget en ce moment, dans le premier stage, temporisateur; tel nous le verrons plus tard, dans le second, ardent et tenace.
Quels étaient les motifs qui retenaient l'évêque de Montréal ? Outre la disproportion de l'œuvre et des moyens, un double obstacle se dressait sur la route. L'un était l'opposition du Séminaire M. Quiblier, ancien élève du P. Chazelle, l'avait revu avec bonheur, en 1839, dans la retraite donnée au clergé du diocèse. Ils se retrouvaient aujourd'hui tous deux à poste fixe, l'un supérieur des Sulpiciens, l'autre des Jésuites; tous deux en instance auprès de l'évêque, l'un pour hâter l'érection du collège de Laprairie, l'autre pour l'entraver.
Ce n'est pas que les bons rapports fussent suspendus
entre Jésuites et Sulpiciens. Loin de là. Le P. Chazelle
pouvait écrire à son Provincial, le 6 janvier 1843 :-« Ces Messieurs sont pour nous d'une bonté, d'un empressement à obliger, à faire plaisir, presque poussés à l'excès. Croiriez-vous que M. le Supérieur m'a fait remettre une aumône de onze cents francs ? » Ce n'était pas la première, et ce ne sera pas la dernière, nous le verrons. Elles ont été inscrites avec soin et sont ici rappelées avec la plus vive gratitude. Depuis le mois de juillet, le P. du Ranquet était leur hôte au Lac des Deux- Montagnes. Il s'y préparait aux missions sauvages de l'Ontario par l'étude de l’algonquin. On lui avait donné un précepteur en cette langue, sans compter mille bontés dont on l'accablait. Quelques temps après, le frère Jennesseaux l'y rejoignait, pour participer aux mêmes études et aux mêmes attentions; et ce sera leur privilège de pouvoir profiter des unes et des autres jusqu'à l'été suivant. — Tout aurait donc été au mieux entre les deux communautés, sans ce malheureux collègefantôme de Laprairie, qui projettait d'avance son ombre jusque sur Montréal. Il ramenait tour à tour le P. Chazelle et M. Quiblier auprès de l'évêque et les situait en des poses diverses. Entre l'un et l'autre, Monseigneur, paisible, conciliant, le cœur élevé au ciel, attendait qu'une éclaircie se produisit dans les nuages amoncelés. Elle parut enfin le jour où M. le Supérieur de Saint- Sulpice, répondant par écrit au prélat, lui déclarait que désormais son collège, se faisant de plus en plus petit séminaire, ne recevrait comme pensionnaires que les élèves se destinant à l'état ecclésiastique, mais les externes, indistinctement.
L'heure était venue pour l'évêque de se prononcer. Il divulguerait l’autre raison qui l'empêchait de con-
sentir au collège de Laprairie: savoir, son désir ou plutôt son irrévocable volonté que le collège de la Compagnie fût à Montréal. Il répliqua donc à M. Quiblier que Montréal ne pouvait se contenter d'un petit séminaire,
qu'il lui fallait un collège, et que ce collège serait aux mains des Jésuites. Conclusion aussi inattendue des
Messieurs du Séminaire qu'elle était avantageuse à la Compagnie. Heureuse opposition du Séminaire, ai-je dit, doublement heureuse, elle qui fixerait l'Institut à Montréal après lui avoir épargné un impair à Laprairie; comme elle délivrait ce bon peuple — bien malgré lui néanmoins — d'un fardeau que ses épaules trop confiantes n'auraient certainement pu soutenir.
Le collège, que l'on trouvait trop près de Montréal à Laprairie, sera donc à Montréal même. Mais comme il y a souvent loin de la coupe aux lèvres, il faudra attendre plusieurs années. Montréal a toujours été une masse difficile à soulever, même lorsqu'il n'avait pas la dîme partie des sept cent mille âmes d'aujourd'hui. Le P. Chazelle faisait alors cette réflexion attristée: « Le zèle pour le bien public n'est pas ce qui caractérise la classe influente de Montréal. Triste aristocratie que celle-là! Des avocats, des médecins, des marchands, qui ne parlent jamais contre la religion, mais qui n'ont point de religion. La démarche de Laprairie pour un collège sera longtemps un exemple unique au Canada. »
Il ne laisse pas que d'avoir quelque inquiétude même pour la foi du peuple. Après avoir dit que jusque-là les protestants anglais avaient eu peu ou point de prise sur elle, parce que leur langue n'était guère connue, il ajoute: « Aujourd'hui que la langue et les mœurs an-
glaises tendent à prévaloir, il y aurait plus de danger.
Mais la Providence a montré déjà qu'elle a de nouveaux moyens d'enrayer le mal. La foi se fortifiera au Canada par l'instruction plus répandue et l'usage des sacrements.»
Le P. Tellier, lui, craint pour la survivance même de la race française au Canada; il craint tellement qu'il en désespère. Témoin des combats que livraient La Fontaine et Morin pour les droits les plus sacrés des Canadiens et dont Montréal allait incessamment devenir le théâtre, il écrit de Laprairie: « L'œil inquiet de l'observateur aperçoit la grande cité de Montréal comme une arène brûlante, où luttent avec un acharnement opiniâtre deux races jalouses, et derrière elles le catholicisme et l'hérésie. » Puis faisant allusion au grand mouvement d'Oxford vers Rome et aux espérances qu'il suscitait dans le monde entier, il formule une prédiction que l'avenir ne devait pas — heureusement — réaliser en toutes ses parties: « La nationalité canadienne chancelante ne tardera pas, suivant toutes les apparences, à fléchir, à expirer; mais le catholicisme fera avec l'Angleterre une fusion qui sauvera tout. Telle est du moins l'espérance dont nous aimons à nous bercer. »
Dans une de ses conversations avec Mgr Bourget au début de la controverse que nous venons de relater, le P. Chazelle avait émis l'idée d'un noviciat à Montréal. Tout de suite elle fut agréée par le secourable évêque et devint l'une des préoccupations de son cœur. Une maison fut choisie, livrable au mois de mai suivant par le départ du locataire.
En attendant, Monseigneur voulut avoir auprès de lui deux Pères Jésuites, pour exercer le saint ministère dans la cathédrale, y recevoir peut-être quelques novices, en tous cas faire mieux connaître la Compagnie au peuple de la ville et disposer ainsi les voies à l'érection d'un collège. Le P. Martin et le P. Luiset y furent installés le 11 janvier 1843. Le premier nous fait pénétrer avec lui dans la maison épiscopale et nous en révèle quelques détails de vie intime. « C'était, écrit-il, entrer vraiment dans une communauté que d'entrer dans cette pieuse demeure. Le prélat l'habite avec un grand vicaire, quatre chanoines, ses secrétaires et un économe. C'est une réunion d'environ douze personnes qui vivent en commun. Les exercices de piété se font comme dans un séminaire. Rien de plus édifiant que de voir le bon évêque le premier par sa régularité et présidant à tous les exercices. Il inspire à tous sa charité, sa modestie, son zèle, et surtout son détachement et son esprit de sacrifice qui sont au-dessus de tout éloge. Les prêtres qui viennent en ville (et ici ces voyages sont très fréquents) n'ont pas d'autre pied-à-terre; et dans l'occasion la maison peut bien recevoir vingt personnes. Le jour anniversaire du sacre de Monseigneur, nous avons vu plus de soixante prêtres venir s'asseoir à sa table comme les enfants d'une même famille qui aiment à se presser, "à certaines époques surtout, autour de leur père vénéré. »
Parmi les membres du chapitre, les Pères comptaient de solides amis, entre autres, MM. les chanoines Prince et Paré, et surtout le vicaire général, M. Hudon, d'une cordialité et d'une obligeance auxquelles seule pourra mettre un terme son héroïque mort sous les coups ‘du typhus de 1847.
L'installation des deux Jésuites à l'évêché eut sa solennisation, le dimanche suivant, 15 janvier. L'évêque l'avait annoncée lui-même dans sa cathédrale. Le P. Martin chanta la messe et le P. Luiset prêcha sur la fête du jour, qui était le très saint Nom de Jésus. Le lendemain, les Mélanges religieux dans un langage mesuré qui n'avait rien de l'effervescence de juillet concernant Laprairie, rendirent compte de l'événement. C'en fut assez néanmoins pour déchaîner le fanatisme d'un journal protestant de Montréal, le Herald. Pour comble d'ennui, un Père Oblat, sur ces entrefaites, brûlait des bibles protestantes dans une ville de l'état de New-York, près de la frontière. Évidemment cet Oblat ne pouvait être qu'un Jésuite in disguise.
La feuille susdite, aujourd'hui d'une teinte assez effacée, mais alors d'un criard jaune-orange, publia les inévitables Monita secreta, recourut aux légendes ordinaires, et s'ingénia à répandre dans l'âme candide de ses lecteurs la terreur qui l'obsédait: « Une chose, disaitelle, qui doit remplir l'esprit des catholiques aussi bien que de tous les protestants d'alarme, de chagrin et d'indignation, c'est qu'il y a des Jésuites en Canada. Les Jésuites, ces hommes dont les annales sont écrites en caractères de sang, dont l'histoire ne présente depuis leur institution que des scènes de violence, d'avarice et de dissolution; dont la passion dominante est la soif du pouvoir; dont la doctrine et l'enseignement ne reconnaissent aucune loi divine ni humaine lorsqu'elle s'oppose à leur but. Eh! bien oui, cette Société est rétablie à Montréal, pour être, comme elle a toujours été, la malédiction la plus diabolique, qui a couvert la terre de
carnage, qui l'a plongée dans la superstition, qui en a corrompu les mœurs et retardé les progrès. »
Devant de telles distribes, un autre journal protestant s’honora en prenant la défense des accusés. Les Mélanges, tout naturellement, s'unirent à la riposte. Mais pour traquer plus sûrement l'ennemi jusque dans ses retranchements, un jeune Irlandais du nom de Mathew Ryan publia coup sur coup, dans le Herald lui-même, six lettres chargées comme des bombes et qui faisaient sauter l'une après l'autre les divagations du pamphlétaire.
Malgré tout ce bruit, le mouvement populaire de la ville en faveur d'un collège — mouvement que l'évêque avait escompté — ne se produisant pas, il imagina d'offrir l'école de l'évêché, attenante à la cathédrale, pour en faire un collège, un externat. L'école était gratuite et consacrée à l'instruction primaire. Il eût été fâcheux de la supprimer pour en faire un externat payant et d'enseignement secondaire. Le P. Chazelle, tout en exprimant à Monseigneur sa vive reconnaissance pour cette nouvelle et extraordinaire marque de bonté, déclina respectueusement l'offre. Il n'est pas sans intérêt d'apprendre que la troisième raison de son refus était que l'école, aujourd'hui encore voisine de l'église Saint- Jacques, se trouvait alors (trop éloignée du centre de la ville. »
Pour surcroît d'embarras, la maison destinée au noviciat et que le locataire devait évacuer au mois de mai, resta en sa possession. Il fallut chercher ailleurs. le P. Chazelle, désenchanté de Montréal, mais épris de plus en plus de l'inaltérable dévouement de ses paroissiens, se décida à louer une maison près du presbytère
de Laprairie et à l'aménager tant bien que mal pour
un noviciat. Le 31 juillet 1843, le P. Luiset, nommé Maître des novices, l'inaugurait, en priant le ciel d'orner de fleurs son nouveau jardin. — Les fleurs ne parurent point. Pour cueillir les primeurs que le ciel tenait en réserve, il lui faudrait retraverser à Montréal.
Nous ne saurions cependant quitter Laprairie sans raconter quelques-uns des principaux événements qui marquèrent la suite et la fin du séjour de la Compagnie
en cette paroisse.
« Une des cérémonies les plus intéressantes que nous eûmes à Laprairie, écrit le P. Tellier, fut la restauration de la croix sur le tombeau de la bonne Catherine Tekakwitha: ce fut une heureuse idée de quelques habitants du voisinage. Il y avait eu de tout temps une croix érigée sur le tombeau de la vierge iroquoise, mais celle qui s'y trouvait tombait de vétusté. Trois habitants équarrirent, peignirent et décorèrent une croix neuve en bois, de 25 pieds de haut. Le vénérable missionnaire du Sault-Saint-Louis ! donna quelques ossements de la vierge, qui furent enchâssés très proprement dans une niche pratiquée au tronc de la croix; et le septième dimanche après la Pentecôte, 23 juillet 1843, nous nous rendîmes sur les bords de la rivière du Portage. A côté et à droite de la croix magnifiquement ornée de guirlandes et couchée sur un plan incliné, s'élevait une estrade ombragée, au-dessus de laquelle flottaient quatre drapeaux avec des inscriptions iroquoises et françaises. La nation iroquoise avait été solennellement invitée