P. A. CHossecros, S. J., Histoire du noviciat, p. 18, s
du Père Général avec une épigraphe où, de nouveau, était rappelée l'hospitalité donnée aux premiers novices de la Compagnie. — Deux ans après, le 4 février 1876, le bon vieillard s'éteignait doucement, en laissant à sa famille et à sa bonne ville de Montréal, — comme il l'appelait avec une complaisance mêlée de bonhomie, lorsqu'il en était le maire —les plus beaux exemples de foi, de probité, de travail et par-dessus tout de bienfaisance. Aussi vit-on à la suite du convoi funèbre, coudoyant l'élite de la ville, une multitude de ces pauvres qu il avait tant aimés.
Montréal eut, au retour des Pères de la Compagnie, les prémisses de leur ministère; il devait de plus en avoir la plus forte part, et fournir les bases de leurs principaux établissements. Il en avait été tout autrement dans l'ancienne Compagnie. Québec était tout, pour ainsi dire, Montréal peu de chose. Et cela tenait à l'importance relative des deux villes.
Montréal et Québec, deux villes sœurs, mais deux villes rivales: dès l'origine, les deux principales villes du Canada français, elles sont demeurées deux gloires bien françaises, deux solides colonnes sur lesquelles repose la seule province française du Dominion. Québec, berceau de la race, sentinelle avancée qui la première aperçut les navires et les couleurs de France remontant notre grand fleuve; la première aux baisers de sa mère, comme aux coups de l'ennemi. Montréal plus éloigné et plus haut, arrêtera à ses portes et au pied de ses rapides les vaisseaux de la France comme plus tard ceux
de tous les peuples. Québec, incomparable pour la beauté de son site, voit l'eau de sa rade et du fleuve, les riches campagnes des alentours et les montagnes qui les couronnent s'unir pour la parer comme une reine. Et reine elle est restée par ses souvenirs, par ses gloires, par le choc des armées, par ses luttes pour la foi et les traditions, par son culte pour la parlure et les lettres françaises, l'Athènes du Canada. Reine un peu dédaigneuse des progrès matériels et de leurs embarras, elle a laissé remonter vers sa rivale les richesses du nouveau et de l'ancien monde. Montréal, plus utilitaire, avec une prestesse qui se ressentait d'abord de la proximité des frontières américaines, s'est résolument appliqué, depuis la conquête, à attirer dans son sein les produits du terroir et de l'étranger, à multiplier ses industries, à couvrir d'édifices un sol pour lequel la nature avait été moins prodigue, à regarder plus aux richesses de ses clients qu'à la langue dont ils se servent. Mais où les deux villes rivalisent avec le plus d'ardeur et les succès les plus consolants, c'est dans la lutte contre le mal, sous toutes ses formes, sur tous les théâtres, par toutes les œuvres, religieuses, économiques, sociales, à l'église, à l'école. à l'usine, aux cercles, dans les salles de conférences, dans l'enseignement académique, collégial et universitaire. Heureuse rivalité que celle-la, toute à la gloire de Dieu et de son Église, et qui fait peut-être de Montréal et de Québec, malgré leurs inévitables faiblesses, les deux villes les plus intensément religieuses des deux mondes.
Il tardait aux Jésuites de Montréal de remettre le pied à Québec, où les rappelaient les plus chers souvenirs de l'ancienne Compagnie, comme aussi les vœux du peuple
et du clergé. Ces désirs s'étaient fait jour lors de la première visite du P. Chazelle en 1839, ils se précisèrent trois ans plus tard quand il alla prêcher la retraite pastorale. Mais les hommes manquaient: Montréal et ses dépendances absorbaient tout.
En 1848, Mgr Turgeon, coadjuteur de Québec, vint faire sa retraite au noviciat chez M. Rodier. Il y causa longuement avec le P. Martin du projet d'une résidence, et le détermina à retourner avec lui à Québec, pour examiner toutes choses de visu. Très au courant de l'histoire du Canada et curieux de recherches historiques, ce voyage avait pour le Jésuite tous les charmes combinés d'une exploration et d'un pèlerinage. Il salue en passant Sorel, l'ancien fort de Richelieu, et non loin de là la rive où le P. de Nouë mourut transi de froid; au-delà du lac Saint-Pierre, c'est la ville des Trois-Rivières, avec jadis sa résidence et sa mission sauvage; près de Québec, l'anse de Sillery rappelle la mission algonquine, nommée à juste titre « l'une des plus belles gloires de l'Église du Canada ». Enfin c'est Québec, son vieux collège encore debout, l'église de la Compagnie remplacée par un marché; sur les bords de la rivière Saint- Charles, un petit tertre formé des ruines de la première habitation des Jésuites, Notre-Dame des Anges; plus haut, sur la colline, en remontant la Saint-Charles, campé près de ses eaux bouillonnantes, apparaît, encadré de verdure, et projetant sa silhouette sur le fond sombre des montagnes, le village huron de l'Ancienne Lorette, dernier vestige de cette puissante nation, la plus fidèle à sa foi, à ses missionnaires, et au souvenir toujours aimé de la France.
Il n’en fallait pas davantage pour empoigner le cœur
du P. Martin et le décider à tout faire pour hâter le retour de la Compagnie à Québec. Dans la pensée du Coadjuteur, les Jésuites se chargeraient de la Congrégation de la Haute-ville, prenant pour logis, attenant à la chapelle, la résidence de la rue Dauphine. Convoquée à cette effet, la Congrégation entra pleinement dans les vues de l'évêque et en consigna le témoignage dans ses registres: (Se rappelant, disait-elle, les services immenses rendus à la religion par cet Institut dans tous les pays du monde, et que c'est surtout par le zèle de ses membres que la foi a été établie dans ce pays, elle voit avec satisfaction le projet de les rétablir dans cette ville et sera heureuse d'y contribuer, non seulement pour l'avantage de la Congrégation, mais encore pour celui des autres catholiques de la ville et du diocèse qui sont appelés à profiter de leurs. lumières et de leurs travaux. »
Le 26' juillet 1849, les Pères Louis Saché et Jean- Baptiste Faleur venaient prendre possession de la résidence, le premier comme Supérieur. Ils ne pouvaient arriver plus opportunément: le choléra sévissait dans la ville. Les prêtres de Notre-Dame et de Saint-Roch, incapables de suffire à la besogne, appelèrent les Jésuites. Le P. Faleur, dans une lettre écrite l'année suivante, rendit un très beau témoignage au zèle du clergé et à l'esprit de foi de la population. Après la disparition du fléau, les deux Pères, aidés maintenant des PP. Luiset et Baudry arrivés au mois d'août, purent se consacrer plus entièrement à la Congrégation. La Congrégation de Notre-Dame de Québec était l'un des plus précieux héritages de l’ancienne Compagnie. Dans l'intervalle, elle avait eu pour directeurs des prêtres éminents, entre
autres, Mgr Octave Plessis. Elle réunissait tout ce qu'il y avait dans la ville de plus recommandable, juges, avocats, médecins, industriels et autres. Son nombre toujours croissant força à la diviser: une partie fut établie à Saint-Roch. Cet essaim dépassa bientôt en nombre la ruche dont elle était sortie. Si bien qu'à l'arrivée des Pères, en regard des 400 membres de la Haute-Ville, Saint-Roch en montrait plus de 650. Celle-ci échut au P. Faleur, le P. Saché s'étant réservé l’autre.
En 1850, Québec comptait environ 37,000 âmes: sur ce nombre, il y avait 30,000 catholiques, dont 22,000 Canadiens français, 6,000 Irlandais et les autres Anglais et Écossais. L'année suivante, la ville voyait le siège du gouvernement lui revenir et s'ouvrir en même temps le premier Concile Provincial de Québec, où deux Jésuites, les PP. Martin et Saché, prenaient rang parmi les théologiens du concile.
Mais nous devons encore une fois quitter cette province pour remonter vers l'ouest, si nous voulons mener de front les fondations nouvelles et ne pas trop nous laisser distancer par les événements. Dans ces premières années du retour, les œuvres, sollicitées de-ci de-là, sé fondaient toutes à la fois, et c'est ce qui nous a contraint, pour ne pas les perdre de vue, de passer rapidement de l'une à l’autre, de Laprairie à Sandwich, de Sandwich à Montréal, de Montréal à Québec, de Québec — et nous y voici de nouveau — à Sandwich.