LIVRE CINQUIÈME
SANDWICH (Suite et fin)
SOMMAIRE
I. — Mort du P. Chazelle (1845). Mort de Mgr Power (1847). — Les écoles de l'Ontario: le Dr Ryerson. — L'école catholique et française. Efforts et succès du P. Point. Immigrants français. Zèle du P. Nicolas Point. Une visite de Lord Elgin. Le régime de l'incohérence.
II. — Projet d'un collège. Un pensionnat pour les jeunes filles. — La fête de l'Immaculée Conception. Proclamation du dogme de l'Immaculée Conception, 8 décembre 1854. — Windsor.— Division du diocèse de Toronto (1856). Mgr Pinsonnault, évêque du nouveau diocèse de London. Son caractère.
III. — Ouverture du collège. Succès et incertitudes. — Départ des Dames du Sacré-Cœur; arrivée des Sœurs Grises. — Mgr Pinsonnault quitte London et s'installe chez les Pères. Voyage de l'évêque à Rome.— Le collège passera-t-il aux mains des Jésuites ? — Monseigneur signifie leur congé aux Pères de la Compagnie. Leur départ (1859). Regrets tardifs de l'évêque.
Nous avions laissé à Sandwich les PP. Chazelle, Point et Jaffré tout entiers à leurs ministères soit dans : la paroisse, soit dans les missions environnantes. Le: P. Chazelle avait établi la mission indienne de Walpole, puis celle de l'île Manitouline, — nous les étudierons au chapitre des missions sauvages. Cela ne suffisait point au feu de son zèle. Comme l'homme vaillant de Lucain,
Nil actum reputans si quid superesset agendum,
il méditait de nouvelles conquêtes. Voulant pousser plus à l'ouest l'œuvre des missions sauvages, il partit pour le Sault-Sainte-Marie; mais pris de fièvre, il mourut avant d'y arriver, le 4 septembre 1845, sur une presqu'ile du lac Michigan, comme autrefois saint François-Xavier dans l'île de Sancian, les regards tournés vers la Chine. Quelque temps après à Sandwich, un service funèbre pour le repos de son âme fut honoré par les larmes de son peuple et la présence de l'évêque de Toronto qui lé tenait en si haute estime.
Mer Power ne devait pas tarder à rejoindre son ami dans la tombe. Le typhus de 1847 eut sa répercussion jusqu’à Toronto et au delà. C'était le trop plein des immigrants dont regorgeaient Québec et Montréal qui l'apportaient avec eux. Dans cette suprême épreuve, le premier évêque de Toronto montra combien résolu était son cœur et vraiment héroïque sa charité. Au P. Point, devenu Supérieur par la mort du P. Chazelle, qui lui offrait le secours des Pères de Sandwich, il répondit: « Que chacun reste à son poste et se réserve pour ses propres malades. » Et comme, à la tête de ses prêtres, il se prodiguait partout dans la ville et qu'on lui recommandait de ne pas tant s'exposer, il redit pour toute réponse la sublime parole du Pasteur des pasteurs: Bonus pastor animam suam dat pro ovibus suis. ! Dieu prit en effet, le ler octobre, cette vie qui semblait alors si nécessaire et qui devait laisser un si grand vide.
Dans son administration de la paroisse, le P. Point s'appliqua surtout au relèvement des écoles ou plutôt à leur création. A l'arrivée des Pères en 1842, elles
1. Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis. JoAn., x, 11.
SANDWICH (suite et fin) 165
n'existaient quasiment pas. Et celles, très rares, qui avaient pu surgir, n'étaient guère fréquentées. On voit d'ici le marasme intellectuel où croupissaient les familles canadiennes et leurs nombreux enfants. A ce spectacle, le P. Point ne s'était pas contenté de gémir: il s'était attelé à la besogne. Le progrès était lent, lorsque l'arrivée de son frère aîné, Nicolas, en 1847, vint lui donner un aide des plus précieux. Le P. Nicolas, employé aux missions des Montagnes Rocheuses sous le célèbre P. de Smet, y avait rendu des services signalés par les mille industries de son zèle, et entre temps par ses écrits sur les tribus indiennes, leur histoire, leurs mœurs; écrits accompagnés de dessins et d'aquarelles qui n'étaient pas sans valeur. !
L'œuvre de l'éducation, à cette époque, se présentait hérissée de difficultés. Peu de temps après l'Union des deux Canadas, le Haut et le Bas avaient voté une loi. qui leur permettait d'administrer séparément leurs propres écoles. L'année suivante, le Dr Ryerson, ministre méthodiste, dotait sa province d'un système scolaire. complet emprunté à divers pays, notamment à l'Angleterre, à la Prusse et aux États-Unis. C'était le triomphe de l'école publique non-confessionnelle, où devaient se coudoyer catholiques et protestants. On avait pourvu à l'instruction religieuse. Veut-on savoir la magnifique SP Nicolas Point, né à Rocroy le 10 décembre 1799, entré une première fois dans la Compagnie en 1823, fut obligé d'en sortir à cause d'une grave infirmité; guéri à la suite d'une neuvaine au Sacré Cœur, il rentra de nouveau en 1826, au noviciat de Montrouge, fit son troisième an à Saint-Acheul, vint au Kentucky en 1835, fonda et gouverna pendant trois ans le collège de Grand- Coteau en Louisiane. De 1840 à 1847, il évangélisa les tribus sau-
vages des Montagnes Rocheuses; c'est de là qu'il vint à Sandwich en 1847.
ampleur que Ryerson donnait à ce terme? De nombreuses objections s'élevaient parmi les protestants contre la lecture de la Bible, parce que, disait-on, «la plupart des maîtres sont absolument incapables (utteriy unfit) de donner une instruction religieuse. » u'à cela ne tienne! Le Pontife du credo scolaire ontarien répond avec un aplomb et une solennité qui stupéfient ses adversaires: ( Lire la Bible, et en tirer un enseignement religieux, sont deux choses bien différentes. Il n'est pas question de la compétence des maîtres à donner l'instruction religieuse, mais du droit qu'a tout protestant à la lecture de la Bible par son enfant à l'école, la Bible considérée comme manuel d'instruction religieuse. Ce droit je le tiens pour sacré et divin. » !
En 1850, le ministère La Fontaine-Baldwin, aidé de tous les libéraux du Bas-Canada, fit voter, malgré l'opposition tenace des Hauts-Canadiens, une loi nouvelle qui reconnut le principe des écoles séparées avec participation aux subsides scolaires. La bataille se renouvela en 1856. Les ultra-libéraux du Haut-Canada et cette fois hélas! leurs complicescanadiens-françaiss'acharnèrent, vainement d'ailleurs, sur ces écoles pour les étrangler. ? Enfin la loi de 1863, qui régit de nos jours encore la province de l'Ontario, fit faire un pas de plus à la cause des écoles séparées, tout en les tenant sous la main d'un bureau central d'éducation plutôt hostile.
Aux environs de 1846, le P. Point, déjà au courant de l'histoire canadienne, des batailles livrées pour la liberté de l'enseignement sous le régime anglais, ayant puisé de là une compréhension parfaite de la situation,