P. Por, S. J., Histoire de Sandwich, p. 113 et suiv
écoles, les soutenir, salarier des maîtres. Les catholiques étaient en majorité dans tous les districts scolaires; cependant les syndics partout étaient protestsnts, et naturellement munissaient les écoles de professeurs de leur croyance: c'est que les nôtres ou bien se désintéressaient de l'élection ou, pis encore, par un faux esprit de tolérance et de soi-disant bon ton, votaient pour des protestants. Inlassablement il fallut revenir sur le sujet, en chaire, au confessionnal, dans les maisons, sur les chemins: il fallut même, les jours d'élection, entraîner les votants et marcher à leur tête. « C'était pour nos chers Canadiens, écrivait le P. Point, une question de vie ou de mort. » Le plus difficile n'était pas toujours de mettre en branle les hommes, mais de les garder unis entre eux. Les chicanes s'élevaient: on n'est pas Normand pour rien, n'est-ce pas? Le bon Père intervenait avec son tact habituel, et tout rentrait dans l'ordre.
Il y avait à Sandwich, outre l'école commune (Public School), une école supérieure (High School) pour les garçons et un pensionnat pour les filles. L'activité envahissante du P. Point à l'école commune détermina à la fin les protestants à en retirer leurs enfants, pour les envoyer à l'école supérieure. Les catholiques restaient seuls maîtres du terrain. Mais les filles allaient-elles continuer de fréquenter l'école protestante ? Sans hésiter, le pasteur sollicite de nouvelles aumônes, aménage le vieux presbytère, le cède à l'école et, en quête d'une maîtresse pieuse, instruite, dévouée, sachant bien le français et l'anglais, rencontre, par un coup de la Providence, une jeune Anglaise de Londres récemment convertie, ornée précisément des aptitudes tant souhaitées. Le succès
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fut immédiat, et tellement notoire que les familles protestantes se mirent à lui confier leurs enfants, malgré le ton nettement religieux donné à l'école.
A l'école des garçons, le maître, du reste bon instituteur, ne savait que l'anglais. Où trouver son égal pour le français ?
Il y avait alors parmi les immigrants d'Europe qui inondaient périodiquement les États-Unis et le Canada, un certain nombre de Français. Ils étaient de diverses catégories: les uns, honnêtes citoyens forcés par le malheur de quitter leur patrie; d'autres, plutôt libertins, à la recherche de plus de liberté pour se débrider sans pudeur; d'autres enfin, jeunes prodigues qui ne cherchaient qu'à réparer le passé et à se reconstituer sous un ciel nouveau un nouvel avenir. Le bon cœur du P. Point s’attendrissait sur le sort de tous et cherchait à faire à chacun le bien que son état requérait. Il s'appliquait surtout aux derniers, en qui il trouvait souvent, avec les bonnes dispositions de l'âme, une excellente instruction. N'avait-il pas là sous la main les professeurs qu'il cherchait, non seulement pour Sandwich mais aussi pour les écoles de la campagne? Parfaitement. Et ces hommes, remarque-t-il, mêlés aux Canadiens, en prenaient bientôt les mœurs et les habitudes, priaient avec eux, venaient à l'église, se confessaient, communiaient. L'un deux lui confia, un jour, ingénument: « En vérité je ne sais ce qu'il y a dans ce pays: mais aussitôt qu'on arrive et qu'on a habité quelques jours dans ces familles canadiennes, on est tout changé et on fait comme eux. » — Le P. Nicolas, chargé de visiter les écoles auprès et au loin, en avait une sur le métier chaque semaine; il interrogeait, examinait les notes, les
proclamait, récompensait, ajoutait, le soir, une solide leçon de catéchisme, entendait les confessions et, le lendemain à la messe, distribuait la sainte communion aux enfants et à leurs parents accourus de tous les points du district scolaire. L'anecdote suivante va nous dire les progrès réalisés dans ces écoles et l'impression qu'elles produisaient sur les visiteurs.
Lord Elgin, que nous avons dejà rencontré à Montréal, dépasse la plupart de ses pairs dans la galerie de nos gouverneurs généraux; il les dépasse par sa haute éducation classique, sa science du droit constitutionnel, son esprit de justice, la noblesse de son caractère, Îles œuvres importantes qui signalèrent son administration. Il deviendra plus tard ambassadeur en Chine et vice-roi des Indes. Au mois d'août 1850, le noble Lord visitait le district de l'Ouest. D'Amherstburg il se dirigeait en voiture vers Sandwich et déjà il foulait le sol de la paroisse, lorsqu'il remarqua, à l'angle de deux routes, une maison isolée sous l'ombrage d'un grand orme, et d'où sortaient des voix claires. Il demande ce que c'est: c'est une école, lui répond-on. Aussitôt il descend de voiture, s'avance avec sa suite, et paraît devant le maître et les enfants, souriant, inattendu. Il interroge les élèves en français, les fait lire, admire leur tenue, leur aisance, leur facilité, dit en français quelques mots d'éloge aux enfants et à leur maître; puis, arrivé à Sandwich, en réponse aux adresses qu'il reçoit, il n'a rien de plus pressé que de raconter la joie qu'il vient d'éprouver à la petite école française; il réitère ses sympathies pour la langue des Canadiens et les engage à la garder chèrement. C'était un triomphe pour la thèse du P. Point, et il ne s'en cache pas dans une de ses lettres au Provincial de France.
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Le lecteur se demandera sans doute de quel talisman usait le curé de Sandwich pour conserver à ses écoles leur atmosphère religieuse et française, en contravention flagrante avec tout le système scolaire ontarien. « C'était, nous confiera-t-il plus tard avec son bon et fin sourire, c'était dans toute sa fleur de beauté, le régime de l'incohérence. Nous vivions d'exceptions. Ryerson luimême ne demandait qu'une chose, c'était de ne pas forcer les quelques enfants protestants qui fréquentaient nos écoles à suivre nos instructions religieuses! » — Il se peut aussi que la distance y fût pour quelque chose, à cette époque où les rapports n'avaient pas encore la fulgurante rapidité de nos jours. Ce petit groupe français, perdu à l'autre bout de la province, on le considérait comme une quantité négligeable, comme un marmot qui s'amuse dans un coin de la pièce, et on l'y laissait tranquille. Ce fut sa bonne fortune de pouvoir de la sorte faire à l'aise ses dents, s'affermir peu à peu sur ses jambes, grandir, se muscler, et prendre enfin, comme on le voit aujourd'hui, sa belle carrure d'homme.
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Cependant, il est clair que pour atteindre cet âge parfait, une race doit posséder plus que l'instruction primaire: il lui faut son complément obligé, l'enseignement secondaire: il faut, en tête de toutes les écoles, prolongeant et parachevant leur œuvre, le collège classique. Le Jésuite s'en rendait parfaitement compte. Il voyait avec peine ses chers Canadiens aux degrés inférieurs de l'échelle ontarienne. Il conçut le hardi projet de les relever, et dans ce but de faire de Sandwich même,
mais ouvert à tous les groupes de la péninsule, le siège d'un double enseignement secondaire, l'un pour les garçons, l’autre pour les filles.
Le projet était hardi, vu les circonstances: d'où viendraient les ressources, d'où le personnel? La magnifique confiance en Dieu du P. Point eut vite sa récompense. Deux personnes âgées de Détroit, Monsieur et Madame Beaubien, voulaient avant de mourir laisser une œuvre durable pour le salut de leurs compatriotes. Ils songeaient à un orphelinat. Le P. Point, appelé en consultation, n'eut pas de peine à les aiguiller vers son œuvre de prédilection. Tout de suite la résolution est prise. Un pensionnat sera fondé à Sandwich, dirigé par des religieuses, et ces religieuses seront les Dames du Sacré-Cœur. Correspondance avec la Supérieure de New-York, venue d'une religieuse pour examiner sur place et faire rapport, objections, retards. Enfin, le 30 avril 1852, quatre religieuses arrivent à Sandwich, et, le dimanche suivant, après la messe du saint Esprit, ouverture solennelle du pensionnat. Le local provisoire était encore le vieux presbytère: un pauvre Nazareth, pensait le P. Point, ou même un vrai Bethléem. Mais bientôt sous les doigts délicats des nouvelles propriétaires tout prenait un air de propreté et d'élégance qui ravissait, tandis qu à l'extérieur, gazon, fleurs et arbustes, lui donnaient une physionomie des plus riantes. Ce n'était pourtant qu'un pâle reflet de l'intérieur, «la beauté de la fille du Roi étant surtout au dedans », savoir, l'éducation pieuse et forte, simple et distinguée, que les Dames prodiguaient aux petites Canadiennes.
La partie du problème relative à ces enfants était donc résolue. Restait le collège. Nous touchons ici à
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un point délicat de l'histoire de Sandwich, où le Supérieur et ses aides auront besoin d'abord de tout leur courage pour ne point fléchir, puis, devant des embarras suscités par un personnage nouveau qui va entrer en scène et la remplir tout entière, devront céder et porter ailleurs les richesses de leur zèle. Le récit en sera bref.
Nulle difficulté pour le site: les Pères donnaient une partie de leur terrain, entre le verger de la résidence et le cimetière, la partie la plus élevée et la plus saine. Le collège devenant propriété de l'évêque, serait bâti aux frais de la paroisse, par contributions volontaires. Avec une population pauvre et médiocrement convaincue de l'importance, voire de la nécessité d'un collège, il est facile d'imaginer les mille obstacles qu'eut à renverser le P. Point pour parvenir au terme: apathie des syndics, brouilleries intestines, coup de Jarnac de l'un deux pour tarir les souscriptions.
Ce fut au milieu de ces ennuis que la paroisse célèbra
avec éclat, le 8 décembre 1854, la fête de l'Immaculée Conception de larsainte Vierge, pendant qu'à Rome le Pape Pie IX en proclamait le dogme. Au même temps, le P. Point jetait les fondements de l'église de Windsor, alors petite ville naissante, mais déjà l'objet des plus solides espoirs. — L'année suivante, les travaux du collège commencèrent, non sans chamaïllis entre ouvriers et entrepreneurs: la première pierre fut bénite au mois de juillet; les collectes étant trop lentes à venir pour la paye des ouvriers, voilà les deux Pères Point sur la route, besace au dos, escomptant, pour s'encourager, les plus vifs succès, pendant que le collège protestant fermait ses portes, faute d'élèves.
L'année 1856 s'ouvrit avec l'annonce d'un prochain changement qui affecterait l'avenir religieux du Haut- Canada: le diocèse de Toronto serait démembré en trois: les sièges seraient Toronto, Hamilton et London. Sandwich relèverait de ce dernier diocèse. Sur ces entrefaites, Mgr de Charbonnel, évêque de Toronto, vint à Sandwich et confirma la nouvelle. Les bulles étaient arrivées: Mer Pierre-Adolphe Pinsonnault devenait évêque de London. Mgr de Toronto confia au P. Point qu'un parti d'opposition se dessinait à London parmi certains catholiques; il était passé par cette ville pour enrayer le mouvement, mais n'avait pas réussi; il craignait quelque explosion à l'arrivée du nouvel évêque; ne vaudrait-il pas mieux qu'il se rendit directement à Sandwich, afin de s'assurer une réception convenable et punir London? Il en écrivit aussitôt à l'évêque élu. Celui-ci ne voulut point paraître plier devant une faction. Sacré évêque dans la cathédrale de Montréal des mains de Mgr de Charbonnel, le 18 mai 1856, il fit, le 29 juin suivant, son entrée solennelle à London. Pour le dédommager de la réception plutôt froide que la ville épiscopale lui avait faite, Sandwich le reçut au commencement de septembre, ( comme on reçoit un évêque en Canada », écrivait le P. Point, avec tout le déploiement des processions, des voitures, des drapeaux, des banderoles, des adresses et des chants sacrés. Tout lui plut infiniment, accueil, population, église, résidence, couvent, collège en construction. «(Dès ce moment, remarque le P. Point, il fut affectionné à Sandwich » — « que trop affectionné », ajoute mélancoliquement ici un vieil annaliste de la Province. En effet, l'évêque pensant tout haut: «(Quel dommage, disait-il, que
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London ne soit pas à Sandwich! » Ce souhait s'accomplira deux ans après, en transférant le siège épiscopal de London à Sandwich. Translation qui sera pour les Pères une cause d'ennuis nombreux et variés, et finalement de leur départ.
Ce n'est point pourtant que Monseigneur ne leur fût sincèrement attaché. Membre quelque temps de la Société de Saint-Sulpice, puis chanoine de Montréal, sa piété, sa distinction native, sa belle culture littéraire, son éloquence ornée des perles de nos Livres saints, le mettaient en vedette. Rien d'étonnant que le choix des évêques se fixât sur lui. La suite ne devait pas répondre aux espérances. Le don du gouvernement et tout ce qu'il suppose n'était pas en lui. Il avouera bientôt que plus il avance, plus il se reconnaît inapte . à sa haute fonction, et qu'on eut grand tort de la lui imposer. Très sensible pour lui-même, mais — ce qui arrive souvent — pas assez pour les autres, ardent, vibrant de toutes ses cordes à la moindre impulsion, précipité dans la conception d'un projet et dans son exécution, ne lui laissant pas le temps de prendre corps et voulant cueillir le fruit avant sa maturité, dénué de cet esprit de calcul qui retourne une affaire sous toutes ses faces et en prévoit toutes les conséquences, mais plus encore peut-être dépourvu de cette qualité qui tient du cœur autant que de l'esprit, charmante partout, mais si spécialement requise dans les supérieurs, qui leur donne, avec le calme coup d'œil du maître, la délicatesse du doigté, et qui, fleur exquise de la vertu de prudence, leur fait deviner de prime saut, dans chaque cas, ce qu'il convient de dire ou de faire, j'ai nommé le tact, lequel, s'il ne fait pas éviter toutes les
fautes, les fait du moins si facilement pardonner. C'est avec cet ensemble de qualités et de défauts que le pre- :mier: évêque de London était monté sur son trône.