‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècleChapitre 25 sur 62 · II · texte numérisé non relu

II

Le collège, terminé au mois de décembre 1856, s'ouvrit le 10 février suivant, avec soixante externes et vingtsix pensionnaires. Chacun des trois cours, préparatoire, commercial et classique. avait sa quote-part d'élèves. Tous étaient enchantés, les parents et leurs fils; le personnel laïque, sous l'immédiate direction des Pères, montrait du zèle et du savoir-faire. Si bien qu'au mois de juillet, à la distribution des prix, on se crut en mesure de donner une séance publique avec drame, récits et cantilènes. L'affluence fut grande; bon nombre de protestants influents, piqués par la curiosité, se remarquaient aux premiers rangs. Ils furent les plus enthousiastes dans leur éloge du très beau succès que venait de remporter le collège. C'était bien débuter. Mais l'avenir restait incertain. Qui en définitive prendrait en mains le collège? Seraient-ce des prêtres séculiers ? Seraient-ce des religieux? Lesquels? Les évêques de London et de Détroit désiraient que ce fût la Compagnie. Le P. Point écrivait en ce sens à ses Supérieurs; mais on manquait de sujets. — Cependant la rentrée de septembre approchait. Monseigneur voulut faire coup double d'économie: il renvoya plusieurs des professeurs et surveillants laïques, et rappela du séminaire ses jeunes séminaristes pour les employer au collège, en même temps

SANDWICH (suite et fin) 177

qu'ils suivraient au presbytère un cours quelconque de théologie: déplorable système, nuisible autant peut-être à l'éducation des enfants qu'à la formation des clercs. Sur l'entrefaite, l'évêque rencontra un Père de Saint- Basile, Supérieur du collège de Toronto. Celui-ci, au courant de l'affaire de Sandwich, offrit à Monseigneur un de ses Pères pour la haute direction du collège. L'offre fut aussitôt acceptée comme un présent du ciel, et le nouveau Supérieur s'achemina vers Sandwich.

Pendant ce temps, ie prélat donnait libre cours à son goût des mutations. Pour ne rien dire de la subdivision prématurée de certaines paroisses et de l’abolition des dîmes et des marguilliers, son premier soin, en arrivant à London, avait été de remplacer les religieuses de Lorette, admirables Sœurs enseignantes par des religieuses de la Providence, non moins admirables Sœurs de Charité, amenées tout récemment de Montréal. Après un temps, il les renvoie et cherche une autre communauté. Tout à coup, il arrive à Sandwich, et annonce aux Pères que les Dames du Sacré-Cœur sont attendues à London, que les Sœurs Grises de Montréal viendront prendre leur place. — « Mais, Monseigneur, lui rappelle-t-on doucement, l'institut des Sœurs Grises ne leur permet pas les académies ni les pensionnats. » — « Eh bien! reprend l'évêque, les parents qui ne seront pas satisfaits enverront leurs enfants à London. » — Après la distribution des prix au couvent, la Supérieure fit ses adieux en laissant deviner le terrible secret. Les élèves, rendues au dortoir pour préparer leurs effets, ne descendaient plus. On monte pour s'enquérir, on les trouve toutes pleurant et sanglotant. L'émotion se communique des élèves aux parents, à la douleur se

mêlent les murmures, aux murmures de tristes présages: « Après nos Mères, soupire-t-on, nos Pères! »

Les Sœurs Grises avec leur bonté, leur modestie, leur dévouement habituels n'avaient pas tardé à gagner tous les cœurs, lorsque, soudainement, au dernier jour de décembre, Mgr Pinsonnault survient à Sandwich. Le lendemain, il prend les Sœurs et les emmène avec lui à Amhertsburg. Les Sœurs de Saint-Joseph ont là un établissement, il les renvoie à Toronto.

Le couvent était vide: Monseigneur pensa quil pourrait, lui servir de logis. Et en attendant que le local fût aménagé il pria les Pères de le recevoir chez eux. Le riche trône que les Dames de London lui avait donné, il le fit apporter à Sandwich et monter dans l'église. Il y paraissait du reste assez rarement: il semblait éviter les regards du public. Les paroissiens le trouvaient bien froid, bien distant, et, malgré les efforts des Pères de la résidence, se répandaient en plaintes amères. L'avenir s'assombrissait. Le couvent avait été supprimé, et voici que le collège donnait des signes de déclin. Le supérieur s'était mis lui aussi à introduire des changements, la discipline se relâchait, les élèves piaffaient, les parents grommelaient, les séminaristes eux-mêmes, désorganisés, perdaient courage.

C'est alors que l'évêque résolut de faire le voyage de Rome pour obtenir deux faveurs, l'une du Saint- Père, la translation de son siège de London à Sandwich, l'autre du Père Général, des membres de l'Institut pour son collège. Avant son départ, il appela près de lui un abbé destiné à conseiller le supérieur, fit son testament qu'il confia aux Pères, et, le 8 octobre 1858, se mit en route, le cœur dans un étau. — Il n'était pas

SANDWICH (suite et fin) 179

encore loin que déjà le mécontentement éclatait plus aigu au collège. Le poste n'étant plus tenable, le supérieur le quitta sans bruit et laissa en place le conseiller qu'on lui avait donné. La Providence ménage toujours aux nouveaux supérieurs une petite lune de miel: tout va bien, même très bien. Hélas! la dure réalité souvent n'est pas loin; le bois de la croix reparaît sous le velours très mince qui le cachait. Le collège de Sandwich revit bientôt ses plus mauvais jours. Pendant ce temps, le prélat négociait à Rome la double affaire qui l'y avait amené. Il obtenait d'abord la translation tant désirée. Auprès du Père Général, il crut, dans son empressement, avoir le même succès. Il le manda à deux reprises au P. Point et au supérieur du collège. Les communications du Père Général n'étaient pas si explicites, on hésitait, on promettait, mais pour plus tard... C'est au milieu de ces incertitudes que s'ouvrit l'année 1859; elle devait être la dernière du séjour des Pères à Sandwich. À quelque temps de là, une autre lettre de l'évêque suivit, plus positive encore. La nouvelle, divulguée par le supérieur du collège, ranima partout la joie et les plus vives espérances. Monseigneur luimême, revenu d'Europe, prenait, après un court séjour à London, possession de son nouveau siège, à la fin de juin.

Ce qui suit de la conduite de l'évêque tient du mystère. Il répète à qui veut l'entendre que la question est réglée, que le collège sera aux Jésuites et à personne autre, qu'il n'attend, pour signer ce qu'il appelle son petit concordat, que l'arrivée prochaine du P. Murphy, Su-

périeur de la Mission New-York-Canada. Cette visite

s'annonçait pour les premiers jours de septembre avec promesse d'un renfort. Vers la fin d'août, Monseigneur remit au P. Point une longue enveloppe adressée au P. Murphy, contenant, disait-il, ses propositions à la Compagnie relativement au collège, afin que le Supérieur, de prime abord, saisit bien l'état des choses. Celui-ci arriva le 5 septembre au soir, déjà en proie à la maladie qui le forcerait à quelques semaines de là à se démettre de sa charge. Le P. Point, avec sa charité toujours prévoyante, attendit au lendemain matin pour lui remettre la mystérieuse enveloppe. Quelques moments après, le P. Murphy se présenta tenant en main la lettre - de l'évêque. « Lisez ceci », dit-il au P. Point. La date était de bon augure, 31 juillet; mais dès les premières lignes, la triste vérité éclate, imprévue, brutale: résidence et collège disparaissent d'un trait de plume; les Jésuites doivent quitter Sandwich; qu'ils aillent s'ils le ‘veulent s'établir à London! — L'âme si candide, si confiante du P. Point ne put retenir ce cri d'angoisse: «Mon Révérend Père, quelle trahison! » — « Nous étions là tous deux, disait-il plus tard, debout, mornes, silencieux, comme pétrifiés. » Puis il revient sur cette fatale date du 31 juillet, toujours si gaie, si chère à un enfant de saint Ignace de Loyola. Par un retour attristé sur le bref de Clément XIV supprimant la Compagnie de Jésus, il rappelle que ce bref, si parva licet componere magnis, était daté du 21 juillet, premier jour de la neuvaine de saint Ignace.

La conduite de l'évêque de Sandwich reste une énigme. Il n'avait rien à reprocher aux Pères Jésuites, disait-il, bien au contraire... Mais pourquoi tous ces biais, toutes ces cachotteries avec le P. Point?—C'est qu'il ne

SANDWICH (suite et fin) 181

voulait traiter qu'avec les Supérieurs majeurs. On ne put rien savoir au delà. Le P. Murphy s'en retourna plus malade qu'il n'était venu. New-York toutefois se consola vite de la perte de Sandwich: il lui aurait fallu envoyer là des hommes qu'il désirait garder. De fait, les atermoiements dont il a été question venaient, semble-t-il, de New-York plutôt que de Rome. Le P. Point, appuyé en cela du témoignage de l'un des hommes le mieux au fait de l'histoire de la Mission, ! signalait plus tard ce point de vue et en faisait volontiers une circonstance atténuante pour Mgr Pinsonnault: l'évêque impatienté de toutes ces réponses dilatoires aurait brisé là sans plus.

Quoi qu'il en soit de la nature des motifs et de l'incorrection du procédé, le P. Point s'empressa de mettre ordre aux affaires de la paroisse et, le 20 décembre 1859, après avoir, à l'église, déposé dans le cœur d'argent de la statue de la sainte Vierge, les noms des Pères et des Frères qui avaient habité la mission depuis un siècle, ses compagnons et lui, parmi les plus touchantes marques d'affection et de regret, s'éloignèrent, le cœur broyé, de Sandwich et du diocèse.

Comme épilogue à ce drame, l'évêque, une fois les Pères partis, ouvrit les yeux, comprit et regretta l'étendue de sa faute, et tenta à plusieurs reprises, mais en vain, de rappeler près de lui la Société qu'il avait si durement éconduite. Quelques années plus tard, une surdité précoce le forçait à donner sa démission. Mgr Walsh, son successeur, sacré évêque de Sandwich en novembre 1867, obtenait de Rome, deux ans après, la permission de reporter à London la résidence épiscopale.

1. Mémoire du P. Vignon (1876). Arch. du collège Sainte-Marie.

Page 1