Quatrième partie, 1. IV, c. IV et V
3. P. pe RocHEMONTEIX, Les Jésuites et la Nouvelle-France au XVIIIe siècle, t. II, p. 204.
Le P. Dominique Chardon du Ranquet fut le premier apôtre de la nouvelle génération. Issu d'une noble famille de Chalut, Puy de Dôme, il était né le 20 janvier 1813. De ses quatre frères plus âgés que lui, tous Jésuites, trois furent missionnaires au Maduré, le quatrième aux États-Unis. Dominique entra dans la Compagnie, le 9 octobre 1838. Il n'aspirait qu'aux missions sauvages. Ses espérances grandirent, quand on le mit dans la première bande destinée au Canada, en 1842. Elles furent comblées en arrivant. Le P. Chazelle en effet, nous l'avons déjà raconté, le confiait à la charité des Messieurs de Saint-Sulpice à Oka, pour le préparer avec le F. Jennesseaux aux missions sauvages. Au printemps suivant, une petite expédition s'organisa, comme essai d'apostolat, pour se mettre en appétit. M. l'abbé Moreau, plus tard vicaire général du diocèse, en fut l'âme; à lui se joignirent le R. du Ranquet et son fidèle Achate. Ils s'acheminèrent vers les tribus algonquines disséminées sur le haut de l'Ottawa, autour du lac Témiscamingue et de l'Abitibi. Partis le 14 de mai, ils étaient de retour à Montréal, le 30 août. Peu après, nos deux néo-missionnaires se rendirent à Sandwich et y passèrent l'hiver, tout entiers à leur étude de la langue sauvage, sous la direction d'un jeune Canadien, lequel au témoignage du P. Chazelle, « parlait l'algonquin à ravir». Au mois d'avril 1844, ils étaient prêts et bientôt abordaient à l'île Walpole, première mission indienne de la Compagnie renaissante.
La péninsule ontarienne porte, à son extrémité sudouest, un diadème formé de deux bandes d'argent, la rivière Sainte-Claire et la rivière du Détroit et, entre
elles deux, une perle de la plus belle eau, le lac Sainte- Claire. La rivière Sainte-Claire reçoit les eaux limpides du lac Huron et, après une course de vingt-quatre milles, écarte ses rives l'une de l'autre, surtout vers: la droite, et donne son nom au lac qu'elle vient de former. Dès son «entrée dans le lac elle se divise sur une île, puis sur plusieurs autres. La première est la plus considérable: longue de huit milles, large de six. Les Français l'appelaient /le du Sud, les Anglais Walpole, les sauvages Perkedjuvaniki, c'est-à-dire à la division du courant. Elle était habitée par sept à huit cents sauvages que l'on s'accordait à qualifier de ramassis de toutes les tribus algonquines, parlant la même langue avec néanmoins certains idiotismes qui en rendaient l'étude plus ardue. Mais là n'était point le plus difficile. Ce qui aurait pu rébuter tout autre que le P. du Ranquet, c'était l'absolue, l'irréductible détermination chez ces paiens de ne pas sacrifier leurs croyances ni leurs pratiques. Ils s'indignaient à la vue des conversions opérées ailleurs chez leurs frères et, se posant comme les derniers représentants d'une race très noble et sans alliage, ils s'encourageaient les uns les autres dans leur dessein. À vrai dire, certaines passions y aidaient fort: une paresse excessive, l'ivrognerie et ses suites, et dominant le tout, la jonglerie poussée à l'extrême. C'était à croire que le prince des Manitous avait érigé là sa dernière forteresse.
Devant eux allait se dresser un adversaire non moins tenace et qui les délogerait, si toutefois l'entreprise était réalisable. Le P. du Ranquet était doué d'une âme bien faite pour le corps qu'elle animait. De taille moyenne, mais en vrai Auvergnat, les membres solidement reliés
ensemble et comme ligotés de fil de fer, avec des réserves de force inépuisables: une de ces belles santés à l'antique que rien n'altère, ni les jeûnes forcés ou volontaires, ni le coucher sur la dure, ni les longues marches, les pieds dans l'eau. Et une âme à l'avenant: calme, forte, énergique, douce dans les procédés, maïs inébranlable dans le but à atteindre, appuyée sur Dieu et désireuse seulement de sa gloire et du salut des âmes.
Quand le missionnaire parut dans l'île personne n'y fit attention, on s'étudia à l'ignorer. Il voulut louer une vieille cabane d'écorce, on méprisa son argent. Mais lorsqu'on le vit s'apprêter à planter sa tente et à construire, l'étonnement succéda, puis la colère. Un ministre anglican attisait le feu. Lui qui n'avait rien pu faire encore dans l'île, ne voulut pas du moins qu'un autre le vint supplanter. Mal lui en prit. Il se brouilla avec l'agent qu'il excitait contre le Jésuite et dut prestement plier bagage. La première construction n'eut pas longue vie: faite de quelques piquets, d'une toile jetée dessus avec des nattes de roseaux, elle fut une des premières nuits renversée par un ouragan. « Notre cathédrale était à terre, écrivait le F. Jennesseaux, mais nous en rebâtimes une autre le lendemain. » — C'était du provisoire, en attendant la permission de construire, que l'agent avait sollicitée pour eux auprès du Gouvernement. |
Elle vint enfin. L'on résolut alors de s'installer au meilleur endroit de l'île, au point le plus élevé, face à la rivière Sainte-Claire. Les coups de hache retentirent au loin, les grands chênes tombèrent, les murs de la chapelle s'élevèrent peu à peu. Ce fut chez les Indiens une explosion de rage, surtout à la vue de la Maison
de la Prière qui prenait corps. Le Grand Chef accourt, demande des explications, s'anime, menace, et comme rien n'y fait, il réunit à la hâte le conseil. Le P. du Ranquet s'assied à côté du Grand Chef, et tout de suite un sauvage, l'orateur, chef des guerriers, l'apostrophe: € Toi qui portes chapeau, tu cherches la sagesse dans les livres, le sauvage la trouve dans son cœur, le Grand Esprit l'y a mise. C'est elle qui me fait parler; écoute, et réponds franchement. Prends garde, ne mens pas. D'abord d'où viens-tu ? » — « De l'autre côté de la grande eau, où demeure celui qui garde la prière. C'est lui qui m'envoie, c'est lui... » — « Ne parle pas de ta prière. Réponds. D'où viens-tu ? » — « De l'autre côté de la grande eau ». — « Est-ce de l'île des Anglais ? » Et c'est une suite d'interrogations d'une part, de réponses de l'autre où le Père essaie d'introduire quelques notions de religion, mais est chaque fois interrompu par l'orateur qui ne veut rien entendre de la Prière. A la fin, des vieillards murmurèrent entre eux: « C'est inutile, nous n'obtiendrons rien, rien. » Le Grand Chef dit: «Les blancs sont partout. C'est ici le seul endroit qui nous reste. Je ne souffrirai point que tu t'y établisses, du moins dans cette partie la plus élevée et la plus belle de l'île. » — « Non, s'écria brusquement l'orateur, non, pas plus ailleurs qu'ici. Homme à chapeau, va-t-en, pars vite, sors de notre île. » Ce fut le dernier mot d'Ojawanon, chef des guerriers.
Comme l'orage grandissait, le P. du Ranquet appela au secours son Supérieur. Le P. Chazelle, alors à Sandwich, s'y rendit aussitôt et, le 31 juillet, eut lieu une grande assemblée. Le ban et l'arrière-ban de l'île s'y étaient donné rendez-vous. On voulait voir et entendre
la grande Robe-Noire. Par interprète, le P. Chazelle répondit longuement au discours de l'orateur sauvage. Dans un langage imagé qui leur plaisait, au milieu d'aimables louanges qui ne leur déplurent point — tant il est vrai qu'un compliment bien placé n'est jamais perdu — il sut joindre quelques notions essentielles sur la religion et sur le droit que les Pères avaient de s'établir dans l'île. L'impression fut profonde. L'un des chefs déclara par la suite que s'il prenait une prière, ce ne serait pas la prière anglaise (le protestantisme) mais la prière française.
De fait, plusieurs sauvages se rapprochèrent, suivirent les offices religieux, demandèrent le baptême. Le P. du Ranquet faisait le catéchisme aux enfants et visitait les malades, tandis que le F. Jennesseaux s'ingéniait à rendre service à tout le monde. Il avait des lumières sur tout: faisait la classe aussi bien que la cuisine, dans ses loisirs traçait des plans, bâtissait, jardinait, battait le fer et, toujours plus avide de soulager l'humanité souffrante, lui arrachait les dents. Les néophytes groupés autour de l'église formaient une petite famille des plus heureuses: ils avaient de bonnes maisons entourées de jardins, et plus loin des fermes qu'ils cultivaient avec soin. Au printemps de 1846, quarante sauvages chrétiens, la plupart des Potawatomis des bords du lac Michigan, attirés par ce nouvel Éden, arrivèrent à l'improviste. C'était une force pour la petite communauté chrétienne. Ce fut aussi l'occasion de nouveaux troubles.
Un second ministre anglican s'était substitué au premier, plus avisé, plus prudent, mais non moins haineux. Il fit si bien que le Grand Chef tout retourné convoqua conseils sur conseils et finalement adressa une plainte
au Gouvernement. On mettait en avant cette invasion nouvelle de Potawatomis venus sans autorisation aucune du pays des Grands Couteaux (États-Unis), et l'on concluait à l'expulsion de la Robe-Noire cause de tout le mal. Les chrétiens écrivirent à leur tour. L'affaire fut déférée aux tribunaux. Une première décision étant défavorable, appel fut interjeté et ce par l'entremise de l'évêque de Toronto. C'était en 1847. Sur ces entrefaites, le typhus éclata. Nous y avons vu succomber Mgr Power, martyr de sa .charité. L'administrateur du diocèse, effrayé des dépenses d'un procès à la Cour Suprême, et pas très sûr du succès final, retira l'appel. Les choses traînaient en longueur. Le P. du Ranquet saintement obstiné ne bougeait pas. Les payens exaspérés brusquèrent le dénouement. Une nuit du mois de mars, 1848, que le missionnaire et son frère s'étaient absentés pour une course apostolique hors de l'île, le feu fut mis à l'église et à la maison. Le Frère, revenu seul le lendemain, ne trouva que des cendres. L'indomptable P. du Ranquet ne se découragea point pour si peu. L'abeille inlassablement reconstruit ses cellules disparues. Deux petites cabanes furent vite dressées: l'une, avec une croix, pour la chapelle, l’autre pour la résidence.
Malheureusement les chrétiens ne furent pas à la hauteur de la ténacité de leur apôtre: devant ces tracas incessamment renouvelés, ils perdirent courage, quittèrent l'île, et se dispersèrent au hasard des routes. C'est - alors (1850) que les Supérieurs estimèrent que l'effort avait été poussé jusqu'au maximum. Les deux missionnaires pouvaient répéter aux payens de l'île Walpole
les redoutables adieux de Paul et de Barnabé aux Juifs
têtus d'Antioche de Pisidie: « C'est à vous les premiers que la parole de Dieu devait être annoncée; mais puisque vous la repoussez, et que vous-mêmes vous vous jugez indignes de la vie éternelle, voici que nous nous tournons vers d'autres peuples. » : Le P. du Ranquet et le F. Jennesseaux, rappelés ‘à Sandwich, se dirigèrent de là vers l'île Manitouline, où les attendaient des œuvres plus importantes et des cœurs mieux disposés.