Act., XIII
en découvrant au voyageur les aspects les plus pittoresques et des beautés sans cesse renaissantes.
Les Objibwés et les Ottawas qui habitent l'île, lui donnent le nom de Odâwa-miniss ou île des Ottawas. Rien de plus exact, puisque, aussi loin en arrière que peut porter le regard de l'historien, il y découvre les Ottawas (ou Algonquins du Nord), que Champlain rencontra près de la rivière des Français et qu'il surnomma les Cheveux relevés, { pour les avoir, dit-il, mieux peignés et agencés que des courtisans, quelques fers et façons qu'ils y mettent ». Cependant le premier nom donné à l'île vint des Hurons: Ekaentoton, ou rivage couvert de débris de toutes sortes. Les premiers missionnaires l'appelèrent Isle de Saincte-Marie. Enfin son nom algonquin mentionné pour la première fois dans la Relation de 1678, sous l'appellation de Manitoualain et Manitulain, est vraisemblablement une corruption de Manitowaling ou Manitowaning, qui signifie « l'antre ou la demeure du Manitou ». Le vocable Manitowaning est resté à un petit village blanc situé au fond de la baie du même nom.
Le premier missionnaire de l'ile fut le P. Joseph- Antoine Poncet; il y passa deux rudes hivers, de 1648 à 1650. En 1652, les Iroquois, qui paraissaient avoir le don d'ubiquité, firent d'importantes captures à Nipissing à la fois et à Ekaentoton. Ce fut tout de suite un sauve-qui-peut général. Les Outaouais de l'île apparurent alors comme une tribu errante, dans les solitudes du Michigan et du Wisconsin, poursuivie par la crainte de l'Iroquois, mais aussi par la sollicitude du missionnaire, Leurs yeux et leurs cœurs se tournaient sans cesse vers la terre natale. Ce n'est qu'en 1671 qu'ils
purent sans danger y replanter leurs tentes. Tout de suite un Jésuite fut là, le P. André, avec sa flûte, « pour me faire tout à tous, dit-il, afin de gagner tout le monde à Jésus-Christ ». Les Pères s'y succédèrent jusqu'à la fondation de Détroit par Cadillac, en 1700. Ce fut le signal d'un autre exode. Les sauvages quittèrent l'île pour la mission du Détroit. Nous avons déjà vu le P. Potier à l'œuvre parmi eux. Les quelques Ottawas, restés dans l'île, retombèrent dans le paganisme. C'est dans ce déplorable état qu'en 1836 les trouva un zélé missionnaire canadien, M. Jean-Baptiste Proulx. 1
De Manitowaning à Wikwemikong la distance est de neuf milles ou de quinze milles, selon l'itinéraire que vous prenez: dans le premier cas, vous traversez la baie dans une petite barque à voiles; dans l'autre, vous la contournez en suivant la belle courbe boisée que fait le rivage jusqu'au débarcadère où la barque est venue atterrir. De là par une pente assez raide la route s'engage à travers la forêt dont l'ile est encore en partie couverte; parvenue au plateau, elle continue vers le nord, jusqu'à la crête de l'autre versant. Ici un vaste et paisible panorama se déroule au regard. Devant soi, à gauche et à droite, la colline s'abaisse lentement en un immense amphithéâtre et s'en va poser ses derniers gradins dans le parterre de cristal de la baie de Wikwemikong. La nappe d'eau s'étend au loin jusqu'à la ligne extrême de l'horizon, que la terre ferme ceinture de ses montagnes comme d'une longue écharpe bleuâtre. Au milieu de la rampe occidentale .de l'hémicycle, se
1. Notes extraites d'un article du RP. Théotime Couture, S.J., paru dans un journal anglais de l’île, The Recorder, le 4 avril 1912.
détache, sur le fond de verdure de la forêt, un village indien, formé de maisons proprettes aux murs blanchis, se groupant autour des édifices religieux, couvent, école et résidence, et surtout de la belle église de pierre, orgueil du village et de la mission. C'est Wikwemikong: Wikwemikong, en ce temps-là et longtemps encore, mère et maîtresse de toutes les missions sauvages des deux grands lacs Huron et Supérieur.
Wikwemikong, au nom algonquin qui signifie Baie des Castors, était et est encore habité par des Ottawas et des Odjibwés ou Sauteux, deux groupes de la grande famille algonquine. — À ce propos, voici quelle était alors, au point de vue de la langue, la condition des missions sur les rives des Grands Lacs. Les sauvages étaient tous de la famille algonquine: Odjibwés ou Sauteux, Ottawas et Potawatomis. Ces derniers formaient la moitié de la population de l'île Walpole. L'île Manitouline comprenait surtout des Ottawas venus du Michigan. Wikwemikong se divisait en deux villages juxtaposés: les Sauteux à l'est, à l'ouest les Ottawas. Le reste de la population sauvage échelonnée sur les bords des lacs et à l'intérieur des terres, dans l'Ontario, le Wisconsin et le Minnesota, parlait la langue sauteuse. Ceux du Michigan étaient des Ottawas. L'algonquin proprement dit, l'ottawa, le potawatomi et l'odjibwé sont si proche apparentés dans la grande famille algique, que savoir l'une quelconque de ces langues, c'est posséder les autres aux trois quarts. Il suffit, au dire des missionnaires, de quelques semaines pour se rendre maître des différences dialectales: les racines, la grammaire dans ses caractères essentiels, le génie de la langue sont les mêmes pour tous les parlers. Il en résultait que depuis
le lac Sainte-Claire jusqu'au lac Supérieur et même jusqu'aux confins du Manitoba et au voisinage de la baie d'Hudson, qui savait l'odjibwé pouvait se faire comprendre de tous les Indiens.
Dès 1836, un prêtre canadien demeurant à Penetanguishene, M. Jean-Baptiste Proulx, se mit à visiter Wikwemikong. Il y fixa sa résidence en 1838, la mission prenant le nom d'/nvention de la Sainte-Croix. Avec l'agrément du missionnaire, Mgr Power l'offrit, en 1843, à la Compagnie de Jésus qui rentrerait ici, comme ailleurs, dans ses anciennes possessions. Le P. Chazelle n'eut garde de refuser. Il nomma aussitôt pour cette œuvre le P. Choné, alors assistant du P. Point à Sandwich. Le P. Choné passa l'hiver de 1843-1844 à Sandwich, en compagnie du P. du Ranquet et du F. Jennesseaux, tous trois à l'école de leur jeune professeur d'algonquin.
Au mois de juin 1844, M. Proulx vint le chercher dans une chaloupe à voiles et à rames avec sept de ses sauvages. Au lieu de se rendre tout droit à Wikwemikong, les missionnaires visitèrent plusieurs postes de la Baie Georgienne. De sorte que ce n'est que le 9 juillet, au déclin du jour, que, le cap Smith étant doublé, les voyageurs entrèrent dans la longue baie, au fond de laquelle émergaient de la verdure les blanches silhouettes du village indien. Le P. Choné, très ému, sentit les larmes emplir ses yeux et couler lentement, pendant qu'il remerciait Dieu de l'amener enfin au terme de ses désirs. Du village en éveil la petite voile avait été aperçue au loin. Tout de suite le rivage se couvrit de monde pour saluer leur ancien missionnaire et le nouveau. Des coups de mousquet firent retentir les échos de la baie. « Au débarquement, écrivait le P. Choné, il fallut
donner la main à tous, hommes, femmes et enfants; un sauvage qui m'avait vu à l'île Walpolé vint m'embrasser. »
M. Proulx comptait offrir l'hospitalité de sa maison à son confrère jésuite. Mais pendant son absence un malheureux incendie avait tout consumé. C'est dans une cabane louée qu'ils durent se loger jusqu'au printemps suivant. M. Proulx en effet poussa la charité jusqu'à vouloir hiverner encore une fois dans l'île, afin de mieux initier le nouveau venu à la langue et aux mœurs sauvages. !
Le P. Choné ne tarda pas à recevoir son nom indien. Il avait déjà parlé deux fois par interprète, dans deux réunions publiques. Le dimanche suivant il lut de sa plus belle voix l'instruction qu'il avait écrite avec soin. Il n’en fallut pas davantage: il était vraiment Kamuchkawittagosit (celui qui a de la force dans la parole). C'était bien trouvé. D'autant que la force chez lui éclatait dans tous ses traits. Il était né à Lecourt, diocèse de Metz, le 11 août 1808. Ayant perdu son père de très bonne heure, il avait reçu sa première éducation des mains de sa mère, mère lorraine, taillée sur le patron de la femme forte. Le caractère de Jean-Pierre en garda l'ineffaçable empreinte. Pieux, ardent au travail, il fit de brillantes études au petit et au grand séminaire de Metz, en même temps qu'il se montait une taille plus qu'avantageuse. Ordonné prêtre en 1832, il enseigna pendant cinq années, fit du ministère pendant un an,
1. Ce très digne prêtre quitta l'île au printemps de 1845, descendit à Toronto où l'évêque le choisit pour son vicaire général, et, quelques années plus tard, s'en vint mourir à Boucherville, son village natal.
puis appelé à de plus grands sacrifices dans la vie religieuse, il se rendit à Rome pour demander son entrée dans la Compagnie, n'espérant pas obtenir autrement la permission de son évêque. Après son noviciat en Suisse, et deux ans de théologie à Vals, il fut mis en résidence à Bourges. Lorsque, en 1842, le premier contingent de France partit pour le Canada, il exprima l'espoir d'aller bientôt le rejoindre. Ses vœux furent comblés, l'année suivante, quand on lui donna à choisir entre la Chine et le Canada. Il saisit le second, repoussant les déguisements que la Chine imposait par prudence, et dont sa nature robuste et tranchée ne voulait point. Tel était l'homme tout d'une pièce, musclé, haut et droit comme un chêne, qui se présentait et en imposait d'abord aux enfants des bois de l’île Manitouline, mais qui leur ferait bientôt sentir aussi les ardeurs de son infatigable charité.
En effet, avec lui pas de lésinerie à l'ouvrage. Messe de grand matin à laquelle assistaient toujours bon nombre de sauvages; catéchisme aux enfants chaque jour; tous les soirs, excepté le samedi jour de confessions, instruction suivie de la prière du soir. Son zèle ne se limite pas à Wikwemikong. Il trouve là sans doute la majeure partie de son troupeau, une centaine de familles: mais il y a d’autres villages, cinq ou six, à South Bay, à West Bay, etc. La terre ferme réclame aussi son ministère, et cela jusqu'aux postes lointains de Penetanguishene et de l'île Beausoleil dans la Baie Georgienne. Lors de son premier voyage en raquettes, il éprouve ce qui d'ordinaire arrive au premier essai: il veut courir, il tombe, et le voilà jusqu'aux coudes dans la neige, aussi empêché de se relever qu'un hanneton sur le dos.
Il admire l'esprit de foi des sauvages, leur attention à ne pas laisser mourir les malades sans voir le prêtre, attention qu'ils poussent souvent à l'excès, comme en sont victimes encore aujourd'hui nos missionnaires; et ainsi il lui arrive parfois de trouver à la porte, souriant et dispos, celui qu'il venait administrer. Il les estime délicats sur le mensonge et le vol, ce qui, chez le sauvage, constitue un beau triomphe de la grâce. Les préparatifs des noces sont sommaires: un jour, un mariage devait se célébrer à la première messe; elle est dite, le candidat ne paraît point; le seconde se dit, personne. Où est le futur ? Hésite-t-il au dernier moment devant l'hymen ? Aurait-il pris la fuite? Cela s'est vu... On se rend chez lui: il était étendu sur sa natte, dormant d'un profond sommeil. Il fallut remettre la partie au lendemain. Le jour du mariage, les mariés vont à l'église, chacun de son côté; et quand on les appelle, ils sortent du milieu des fidèles, où ils s'étaient placés en arrivant comme si de rien n'était. Après la messe, ‘ils s'en retournent de même. Le soir, a lieu-le festin des noces, auquel la Robe- Noire et une partie du village sont invités. Un protestant qui assistait à l’un de ces repas, fut si frappé de la belle conduite des sauvages à l'égard du prêtre, qu'il dit au P. Choné: « Il est beau de voir comme vos sauvages placent et servent leur prêtre avec distinction: si les Indiens méthodistes de Sauging traitaient ainsi leur ministre, les journaux retentiraient d'un tel phénomène. » — Les payens ont leurs jours de jeûne. Le grand jeûne de quarante jours commence à la lune de février, quand les Manitous, qui ont dormi tout l'hiver, se réveillent. On veut se les rendre favorables. Les hommes robustes sont des huit et dix jours sans manger ni boire. Les
enfants ne prennent rien avant le coucher du soleil. Ceux qui ne veulent pas ou qui ne peuvent pas jeûner, sont obligés, durant un certain temps, d'aller de grand matin se plonger dans l'eau jusqu'au cou. De sorte que l'idée plus ou moins confuse de la divinité ne se sépare pas chez eux de l'idée de sacrifice — ce qui rentre bien dans le consensus universel. «Je ferai remarquer ici en passant, dit le P. Choné, un usage à l'égard des malades, qui m'a beaucoup plu, à part les idées superstitieuses qu'ils peuvent y rattacher: c'est l'emploi de la musique vocale et instrumentale. La tranquilité d'âme, la joie est un grand remède, peut-être le plus efficace, et la musique est singulièrement propre à produire ces dispositions. C'est surtout la nuit qu'ils emploient ce remède, parce qu'alors le malade est plus abandonné aux rêves de son imagination. » !
Dans l'ensemble, du reste, les mœurs, les coutumes, les croyances, le gouvernement des sauvages, sont à peu de chose près cé qu'ils étaient aux premiers jours de la colonie. Comme en ce temps-là aussi, les sauvages retirent de leurs rapports avec les blancs plus de mal que de bien. On en avait eu l'expérience dès le temps des réductions du Paraguay. Pour y obvier, on avait interdit toute communication directe entre les néophytes et les étrangers. Bien plus, afin d'affermir ce point du règlement, la langue espagnole fut interdite aux catéchumènes: on se contenta de leur apprendre à lire et à écrire dans cet idiome. Tellement on savait mettre audessus de toute autre considération le salut éternel des âmes.