Lettres des Nouvelles Missions du Canada, t. I, p
Nous avons dit que Manitowaning est à neuf ou quinze milles de Wikwemikong, selon que l'on prend une route ou l'autre. Pour les sauvages, Manitowaning est toujours à neuf milles, habitués qu'ils sont de traverser la baie en barque, et de plus toujours pressés d'arriver à ce village blanc et protestant, situé en dehors de la réserve, et leur offrant les pires séductions. Pour les missionnaires et leurs protégés, Manitowaning fut toujours la Cité du Mal, dressée contre la Cité du Bien, Wikwemikong. — Nous le constaterons bientôt de plus d'une façon.
Au départ de M. Proulx, en 1845, une autre personnalité, déjà entrevue à Montréal, entra en scène, c'était le P. Hanipaux. Il était digne de figurer parmi la pléiade de missionnaires qu'à cette époque la France fournit au Canada. Il avait donné dès sa jeunesse les plus belles espérances. Né le 3 mai 1805 à Donjeux, diocèse de Langres, Joseph Hanipaux suivit au séminaire son frère aîné. Ravi de sa piété et de ses succès, le supérieur du séminaire écrivait, la veille de l’ordination, au frère du candidat: « Oh! quel prêtre il fera! Dieu en soit loué! » Successivement vicaire et curé, il se signala par son zèle, sa mortification et son extrême détachement: tous ses revenus passaient aux pauvres. De fait, il aspirait à la pratique parfaite des conseils évangéliques. Dans ce but il se tourna vers la Compagnie de Jésus où il entra le 21 janvier 1837. Maintenant ce sont les missions sauvages qu'il sollicite. Il est adjoint à la bande du P. Chazelle, en 1842, et après quelques ministères à Montréal, à Laprairie et dans nos campagnes, le voici à Wikwemikong, au comble de ses plus ardents désirs.
Il se met tout de suite à l'étude du sauvage, et dès Noël, il peut prêcher en cette langue. « Je l'aime, dit-il, et je commence à défiler assez facilement ses interminables mots. » Au printemps suivant, il explique à ses frères d'Europe la manière d'obtenir l'eau d'érable et d'en faire du sucre; mais il déplore la simplicité de ses bonë sauvages et la rapacité des marchands qui, pour des quantités de cette ambroisie qu'auraient enviée les dieux d'Homère, donnent en échange quelques pitoyables lambeaux d'étoffe. Plus tard il décrit la magnificence d'une procession du très saint Sacrement. À vrai dire, ces processions se font encore de nos jours avec un déploiement de piété, de distinction et de splendeur qu'on ne soupçonnerait pas chez ces primitifs.
A côté des consolations, la souffrance. Toujours cette malheureuse eau-de-feu, l'éternelle ennemie, source d'innombrables méfaits dès les premiers temps de la colonie. En l'absence du P. Choné, des marchands étaient venus dans l'île pour acheter le sucre des indigènes; ils avaient apporté avec eux des boissons enivrantes. Cinq sauvages succombèrent à la tentation et s'enivrèrent plusieurs fois. Un remède prompt et violent était nécessaire. Le P. Hanipaux interdit aux coupables l'entrée de l'église pendant un mois. Cet exemple de rigueur frappa tellement les esprits de tous, que les chefs tinrent coup sur coup trois conseils, et à la fin promulguèrent ce décret: « Nous, chefs de la tribu, nous avons choisi douze surveillants: lorsqu'une barque viendra aborder près du village, on sonnera le tocsin. Les surveillants qui seront présents se réuniront et iront à la rencontre de la barque. Ils diront à ceux qui la conduisent: Avezvous de l'eau-de-feu ? S'ils disent oui; on leur dira de
la part de tous les chefs du pays: retournez chez vous. S'ils disent: Nous n'avons pas d'eau-de-feu; on leur dira: Eh bien! entrez: mais vous êtes avertis de la part de tous nos chefs que si l'on apprend que vous avez donné à quelqu'un de l'eau-de-feu, tous les habitants du pays se rassembleront pour jeter dans le lac tout ce qui vous appartiendra. De plus, si quelque sauvage s'enivre, en quelque temps que ce soit, les surveillants réunis iront faire la perquisition de l'eau-de-feu, et si l'on en trouve dans sa cabane, on lui dira: Sauvage, notre frère, si tu recommences encore, nous te déclarons, que, malgré la peine que cela nous fait, nous te dénoncerons au grand chef de Manitowaning (agent du Gouvernement) afin que tu n'aies plus de part aux présents: »
Les présents, mot magique! N'avoir plus de part aux présents, autant être condamné à la géhenne. Tous les ans, au mois d'août, les sauvages se réunissaient à Manitowaning, pour la distribution des présents que leur faisait le Gouvernement. Ils venaient de toutes les forêts et des bords de tous les lacs: Ottawas, Sauteux, Odjibwés. Chaque peuplade se choisissait un campement séparé; elles s’alignaient sur le rivage le long de la baie, sur le versant et jusqu'au sommet de la colline, que dominent les maisonnettes du village et un temple protestant. Personne n'aurait voulu manquer cette occasion, certes: aussi bien s'y rendait-on plusieurs jours à l'avance. C'était le moment propice que les missionnaires guettaient. Les voici au milieu de ces sauvages venus d'un peu partout, comme les Juifs au temps de la Pentecôte. Sur le plateau on improvise avec quelques planches une chapelle bien petite: elle abrite du moins l'autel et les confessionnaux, — et la mission commence.
Le matin, après la messe, une instruction familière; à midi, le catéchisme pour les catéchumènes; au coucher du soleil, sermon sur les grandes vérités. Le spectacle est champêtre: le prêtre monté sur un petit tertre, fait retentir au loin la parole de vie éternelle; ses auditeurs, épars sur la colline, assis sur des troncs d'arbre, couchés sur le gazon, écoutent avidement ce qu'il vient leur dire de la part du Grand Esprit. Un missionnaire écrivait: «Nous avions à peine le temps de manger à la hâte ce qu'un sauvage nous apportait dans notre tente, dressée à côté de la chapelle. Les communions étaient nombreuses; les confessions se prolongeaient jusqu'à neuf, dix heures, ou minuit; et le matin on venait quelquefois au confessionnal avant que nous fussions levés. »
Une fois la distribution des présents commencée, les missionnaires pouvaient plier bagage. Une seule chose absorbait tous les esprits: les présents. Quels étaient-ils ? Le détail en est assez curieux: « 1° Pour les hommes et les femmes indistinctement une couverture de laine, une de drap pour des mitasses, un peigne, une alène et un grand couteau. 2° Les hommes reçoivent de l'étoffe pour une chemise, du tabac, des pierres à fusil, un briquet, cent balles, du plomb et de la poudre. 3° Les femmes de leur côté reçoivent deux aunes de drap pour une jupe, trois aunés d'indienne pour un corset, un dé à coudre, des aiguilles et du fil. 4° Enfin on donne à ceux qui en ont besoin une chaudière, un fusil, un filet, et même une voile ». ! On prêtait dès lors au Gouvernement l'intention, réalisée depuis, de retrancher peu à peu et d'abolir enfin cet usage.