Paul ALzLaArD, Le Christianisme et l'Empire romain
ses villages encadrés de verdure, ses collines et ses montagnes, et vers l'ouest la noble cité de Champlain montant à l'assaut du Cap Diamant et se couronnant de sa puissante citadelle. C'était en 1799. Ses yeux d'enfant et son âme délicate s'emplissaient de cette poésie aux riantes couleurs dont il émaillera plus tard ses lettres pastorales. Au petit séminaire de Québec, puis au grand séminaire, il laissa le souvenir d'un élève pieux, docile, un peu timide, d'une belle intelligence, d'une volonté forte et douce qui déjà révélait l'extraordinaire équilibre de son âme. De 1818 à 1821, le collège de Nicolet lui confia l'une de ses classes. Il était bien jeune encore. Mais la maturité de son esprit, sa prudence, son zèle l'avaient déjà fait apte à un office qui l'initiait à l'art si difficile du gouvernement.
Dieu préparait toutes les voies. Le 21 janvier 1821, Mgr Plessis consacrait l'abbé Jean-Jacques Lartigue, de la Compagnie de Saint-Sulpice, et en faisait son auxiliaire pour le district de Montréal. Il suggéra au nouvel évêque de s'adjoindre comme secrétaire le jeune abbé Ignace Bourget, dont le bon renom croissait chaque jour. Le choix ne pouvait être plus heureux pour l'un et pour l'autre. Mgr Lartigue aurait en main un instrument digne de son zèle: un confident discret, fidèle, prudent, acharné au travail, par-dessus tout un homme de caractère.
Le caractère sans retouche est une libre efflorescence du tempérament, fleur sauvage poussant au hasard des routes, comme l'églantine. Le caractère bien équilibré, fort, maître de lui-même, est une fleur que la culture la plus attentive et la plus constante a élevée au point de perfection entrevue et désirée. Cette constance dans
l'effort est ce qui donne le fini au caractère. Sans elle, tout est faible, indécis, caduc. L'homme vaut surtout par son caractère. C'est dire que l'éducation de l'intelligence si importante qu'elle puisse être, est néanmoins primée par celle de la volonté. L'abbé Bourget portait déjà dans un corps apparemment débile une volonté robuste. Il l'avait cultivée dès son enfance, non par stoicisme ou tout autre mobile humain, mais comme ce talent évangélique que le roi confie à ses intendants pour être mis en pleine valeur. Mgr Lartigue était homme à apprécier et à exploiter d'aussi belles qualités.
D'autre part, l'abbé Bourget trouvait dans le modeste emploi de secrétaire de quoi exercer son humilité, son zèle, son amour du travail; il s'initiait de plus en plus au maniement des affaires et des hommes, aidait à la solution de difficultés qu'il rencontrera plus tard toutes pareilles et sur le même terrain; il continuera, un jour, en lui donnant le merveilleux élan que l'on sait, l'éclosion d'œuvres inaugurée par son évêque.
Auxiliaire de Québec depuis 1821, Mgr Lartigue recevait enfin du gouvernement, en 1836, la permission, promptement sanctionnée par Rome, de prendre le titre d'évêque de Montréal. Le mauvais vouloir administratif, qui n'aurait voulu et pour toujours qu'un seul évêque catholique pour tout le Canada, cédait devant le catholicisme poussant de tous côtés ses flots pacifiques, comme un fleuve majestueux qui peu à peu se creuse un lit plus profond et recule ses rives.
Un des premiers soins de l'évêque de Montréal fut d'obtenir du Saint-Siège l'élévation de son secrétaire au rang d'évêque coadjuteur cum futura successione. L'on pense bien que la parfaite obéissance du candidat put
seule vaincre sa profonde humilité. La consécration épiscopale lui fut donnée le 25 juillet 1837, dans la nouvelle cathédrale située rue St-Denis. C'était un éclair de joie en cette année sombre où grondait dans nos campagnes le tonnerre de la révolte.
En 1839, Mer Lartigue voulut procurer à son clergé les bienfaits d'une retraite pastorale. L'usage n'en était pas encore introduit au Canada. Québec n'aurait la sienne que deux ans plus tard, prêchée par l'illustre missionnaire, évêque de Nancy et Primat de Lorraine, Mgr de Forbin-]Janson.
L'évêque de Montréal avait entendu raconter et il avait vu par lui-même, dans un voyage qu'il avait fait . en Europe, le bien très grand que produisent ces saints exercices. Les Messieurs de Saint-Sulpice appuyaient de tout leur pouvoir une mesure d'un si haut intérêt pour la religion; et leur supérieur, messire Quiblier, autrefois élève du P. Chazelle en France et dont il avait gardé un souvenir plein d'estime et d'affection, suggéra le nom du Jésuite pour la grande et sainte œuvre projetée. Il mettait en outre son établissement à la disposition du clergé Les anciens se rappellent cette vénérable construction sise rue du Collège, non loin du fleuve, sur les bords du petit cours d'eau que les élèves nommaient le Styx. Elle servait à la fois de collège et de séminaire.
Le P. Pierre Chazelle sera le premier supérieur de la nouvelle Compagnie au Canada. Elle lui doit plus
qu'une simple mention.
Né le 12 janvier 1789 à Montbrison, tour à tour professeur de lettres, de philosophie et de théologie au séminaire de cette ville, puis curé de campagne, aumônier de régiment, aumônier de l'école militaire de la Flèche, il entre dans la Compagnie, le ler mars 1822; c'est au noviciat de Montrouge qu'il débute, Montrouge alors dans toute sa gloire par l'effroi qu'il cause aux plus intrépides tenants de la Restauration. Après six mois de probation, on le trouve professeur de théologie dogmatique à Paris, ensuite ministre, puis recteur du collège de Montmorillon. Les Ordonnances de juin 1828 l'en chassent, en fermant du reste toutes les maisons d'éducation de la Compagnie. La révolution de juillet 1830 va plus loin et disperse les Pères. Mais il n'est pas de nuage, dit un proverbe anglais, qui n'ait sa frange d'argent.
A cette époque précise, le P. Chazelle est nommé supérieur d'un petit groupe de religieux qui s'en vient aux États-Unis prendre charge du collège de Bardstown dans le Kentucky, offert deux ans auparavant par l'évêque, Mgr Flaget. Mais voilà. Les choses vont vite en Amérique. Le collège est déjà entre les mains de prêtres séculiers. La seule autre maison d'éducation du diocèse est le collège Sainte-Marie, propriété d'un excellent prêtre, M. William Byrne, qui en est le supérieur, l'économe, le maître de discipline, tout le personnel enseignant, et qui, dans ses heures de loisir, dessert une demi-douzaine de missions environnantes. En cette impasse que faire? Déconcertés mais non découragés, l'évêque et le Jésuite recourent aux grands moyens. [ls commencent une neuvaine à saint Ignace. Elle était à peine achevée que M. Byrne venait de lui-même offrir
son collège à l'évêque et aux Pères, avec une vaste propriété attenante qui en relevait le prix.
Nous ne suivrons pas le P. Chazelle dans les succès et les épreuves qui signalèrent son rectorat: le nombre croissant des élèves, le choléra qui éclata en 1833 et emporta deux Pères et deux élèves, l'incendie qui peu après réduisit en cendres une partie du collège, les aumônes qui affluèrent de tous côtés pour sa reconstruction immédiate. Dans l'une et l’autre fortune le recteur se montra toujours égal à lui-même: plein d'entrain, de zèle, de dévouement, prodiguant les consolations, alors que son cœur saignait le plus, gardant une vue très nette des œuvres encore à faire et la force pour les accomplir. Tel il nous apparaîtra dans les débuts de la Compagnie revenue au Canada.
Au beau milieu de ses travaux, il reçut, en 1839, une lettre de M. Quiblier, son ancien élève de Montbrison. Elle l'invitait, de la part de l'évêque de Montréal, à venir donner au clergé les exercices de la retraite. Il hésita. Son humilité lui faisait appréhender une aussi redoutable tâche; d'autre part, un espoir lui montait au cœur: la présence du Jésuite ne réveillerait-elle pas dans les cœurs canadiens des souvenirs plutôt assoupis qu'éteints ?
Le succès dépassa toutes les espérances. Le clergé, — plus de cent prêtres réunis au séminaire, — fut vivement impressionné par la piété entraïînante et le savoir du prédicateur. Et celui-ci aimait à rappeler la profonde édification que ces prêtres lui avaient donnée. La retraite contribua à rapprocher les cœurs. Jusque-là, le clergé du diocèse voyait d'un œil assez indifférent, armé parfois d'une pointe d'hostilité, les prêtres venus de France,
et les tenait à distance. Leur réunion sous le même toit, pendant plusieurs jours, dans les mêmes élans d'amour de Dieu et des âmes, rompit la glace et inaugura d'heureuses relations. On en sut gré au Jésuite.
Les laïques eux-mêmes firent fête à celui qui leur rappelait une Société si vénérée de leurs pères. On le conduisit sur le théâtre des travaux des anciens Jésuites, au Sault-Saint-Louis, à Québec, à Sillery, à l'Ancienne et à la Jeune Lorette. On le pressa de s'interposer auprès du T. R. P. Général pour obtenir un nouveau contingent des Pères de la Compagnie. Il écrivit effectivement à Rome, de retour au Kentucky, mais sa requête n'eut pas de suite pour le moment.
Une conséquence imprévue du passage du P. Chazelle fut l'éclosion de deux vocations religieuses, prémices de la nouvelle Compagnie. L'un n'était autre que l'abbé John Larkin, jadis condisciple du cardinal Wiseman à Ushaw, devenu, à l'époque où nous sommes rendus, prêtre de Saint-Sulpice et brillant professeur de philosophie au petit séminaire. Les évêques du Canada le proposeront plus tard à Rome, malgré son titre de Jésuite, pour le siège de Toronto. Le 23 octobre 1840, il quittait Montréal pour aller s'enfermer au noviciat du Kentucky. Dès l'année suivante, un de ses plus chers élèves l'y suivait, un jeune Westphalien, Frédéric Gockeln.
Bientôt après son retour aux États-Unis, le P. Chazelle fut remplacé dans sa double charge de recteur du collège et de supérieur de la Mission. Il se livrait au travail de la prédication et des retraites, lorsqu'il fut rappelé en France, puis mandé à Rome. C'est là que nous le retrouverons en 1841.
La retraite de 1839 fut le dernier acte important du premier évêque de Montréal. Quelques mois après, le 19 avril 1840, Mer Lartigue expirait, en laissant à son successeur un vaste champ déjà soigneusement défriché, et que celui-ci allait couvrir d'une végétation d'œuvres qui tiendrait du prodige.
S'il nous fallait caractériser en deux mots Mgr Ignace Bourget, nous dirions qu'il fut éminemment un homme d'œuvres et, qui plus est, un homme de Dieu, l'homo Dei que saint Paul façonnait dans son disciple de prédilection, Timothée, alors évêque d'Éphèse. Sa régence à Nicolet, son long secrétariat sous Mgr Lartigue et sa collaboration plus haute comme évêque, l'avaient admirablement préparé à régir pendant plus de trente années le plus important de nos diocèses. Il apportera dans la conduite des âmes, dans ses créations d'œuvres, dans ses luttes contre certaines factions intestines et contre les agressions du dehors, l'harmonieuse union de deux qualités maîtresses qui font le bon gouvernement: le suaviter et le fortiter. Union si rare dans le même homme. Ou bien la douceur dégénère en mollesse, ou la force en dureté. Mais garder toujours le juste milieu, ne se laisser emporter ni à ses goûts, ni à ses répugnances, appliquer constamment le fortiter dans le but à atteindre et le suaviter dans les moyens, c'est le fait d'un rare esprit, c'est un don du ciel sans doute, mais développé, élaboré, poussé jusqu'à son plein épanouissement. Mgr Bourget a été parmi nous un modèle dans cet art des arts, Ars artium, regimen animarum. Ajoutez une claire intelligence, nourrie de la sainte Écriture dont il enrichissait ses lettres et ses
mandements, et, ce qui précède le disait assez, une
volonté puissante, que nul obstacle n'ébranlait. — Nous le revoyons encore dans nos souvenirs avec sa démarche à la fois vive et grave, ses lèvres souriantes, son front élevé couronné d'une abondante chevelure que le temps avait blanchie comme neige: tout attirait chez lui, tout respirait la sainteté. La sainteté, voilà ce qui transparaissait au-dessus de tout: elle était dans le ton, dans le geste, dans le regard, elle coulait de ses lèvres, elle charmait, elle subjuguait. On sentait à l'entendre que son âme, présente et attentive à tout, ne quittait cependant pas son colloque intime avec Dieu. Il a beaucoup écrit, il a beaucoup fait. Chacune de ses paroles, chacune de ses œuvres, trouva son point de départ dans l'amour des âmes et le souci de la gloire de Dieu. Il peut, croyons-nous, et c'est son plus bel éloge, il peut, par la grandeur de ses œuvres et l'éclat de sa sainteté, être rangé immédiatement après le premier évêque de Québec, le Vénérable François de Montmorency-Laval.
En 1841, il invita Mgr de Forbin-Janson, fondateur des missionnaires de France, à venir donner à son peuple des missions et des retraites pour enrayer le fléau de l'intempérance. Le succès de ces prédications fut partout extraordinaire. Pour en renouveler et en perpétuer les fruits, il appela, cette année-là même, les Oblats de Marie Immaculée.
[1 n'avait garde d'oublier la portion la plus délicate de son troupeau, les enfants, non plus que ses grands enfants des bois, les sauvages. Aux uns, il voulut procurer des éducateurs, qui viendraient compléter l'œuvre de Saint-Sulpice: aux autres, les mêmes Robes-Noires qui évangélisèrent autrefois leurs tribus errantes. C'était
donner un corps aux désirs et aux espérances exprimés lors de la retraite du P. Chazelle. Il se mit en route pour Rome, afin d'aller se jeter aux pieds du Vicaire de Jésus-Christ, que déjà il aimait tant et dont le culte fut une des passions de sa vie, mais aussi pour déposer entre les mains du Général de la Compagnie de Jésus la supplique qu'il intitula: « Appel aux Jésuites. » Nous citons en entier ce document: c'est, on peut dire, la
Magna Charta de la nouvelle Compagnie de Jésus au Canada.