APPEL AUX JÉSUITES
Le soussigné ne doute pas que le projet de confier aux RR. PP. Jésuites le soin des Missions sauvages du Canada, ne soit une raison suffisante pour les engager à revenir dans ces contrées, pour arroser de nouveau de leurs sueurs et fertiliser par leurs travaux cette terre consacrée par le sang de leurs Pères. Tout les rappelle dans cette contrée qui n'a jamais cessé de vénérer leur mémoire, et qui est encore couverte des monuments précieux qui attestent leur courage intrépide. Ils y trouveront des évêques et un clergé qui se feront gloire de concourir à leurs saintes entreprises, et un peuple plein de foi qui, dans ce moment, uni à ses Pasteurs, ne cesse de lever au ciel des mains suppliantes pour prier le Maître de la vigne d'envoyer un assez grand nombre d'ouvriers pour récolter l'abondante moisson qui se présente. Ils y trouveront une jeunesse ardente qui saura par son application à l'étude, dédommager ses maîtres des sacrifices qu'il leur aura fallu faire pour venir répandre le bienfait de l'éducation dans cette partie du nouveau monde: ils y trouveront des peuplades
d'Indiens fidèles dont les yeux seront réjouis en revoyantleurs anciens maîtres: ils y trouveront des peuplades infidèles qui les supplient d'aller à leur secours: Transiens in Macedoniam, adiuva nos (Act. XVI, 9.). Il est à croire que l'ancienne harmonie qui a toujours régné en Canada entre le clergé séculier et les Jésuites, n'en sera que plus resserrée: en se revoyant après tant de malheurs et de secousses et après quatre-vingts ans de séparation, qu'ils seront tendres les saluts de ces frères toujours si unis, Quam bonum et quam iucundum habitare fratres in unum! Enfin le soussigné espère que les enfants de saint Ignace, les frères de saint François Xavier, de saint Régis, etc., entendront sa voix qui est celle de son Église fondée par eux, et qu'ils se diront les uns aux autres comme autrefois saint Paul et saint Barnabé: Revertentes visitemus fratres ber universas civitates, in quibus praedicavimus verbum Domini, quomodo se habeant-
(Act. XV, 36.).
Rome, 2 juillet 1841.
f IGNACE, évêque de Montréal
Le Père Général Jean Roothaan accueillit cette demande avec un bonheur mêlé de quelque appréhension. De semblables démarches affluaient à Rome, on réclamait de tous côtés les fils de Loyola. Où les prendre ? La Mission du Canada cependant avait toujours occupé une trop grande place dans le cœur de la Compagnie, pour être éconduite ou même remise à plus tard. Le Général s'adressa à la nation-missionnaire par excellence, à celle dont la fécondité apostolique donne toujours sans s'épuiser jamais, et qui allait reprendre parmi nous
le rôle qu'elle avait si magnifiquement tenu dans la première moitié de notre existence nationale.
La Compagnie de Jésus en France, au XVIIe siècle et au siècle suivant, ne se défendit point non plus d'un faible pour le Canada. De toutes les missions qu'elle assista de ses dons et de ses hommes, la nôtre eut ses préférences. Pour ne rappeler ici que les envois d'hommes, quelle admirable pléiade que les Le Jeune, les Jérôme Lalemant, de Brébeuf, Jogues, Bressani, Garnier, Allouez, de Carheïl, Marquette, de Charlevoix, les deux Lamberville, et tant d'autres! Plusieurs d'entre eux jetèrent un vif éclat par leur haute culture littéraire ou scientifique, et tous par des vertus poussées jusqu'à l'héroïsme et un zèle que l'imminence du martyre ne faisait qu'aiguiser.
L'histoire se répéta au siècle dernier. Les circonstances sans doute n'étaient plus les mêmes. Le tomahawk ou la flèche n'attendaient plus le missionnaire à l'orée des bois ou sur les bords de nos lacs et de nos rivières. Mais la moisson croissait et mürissait à vue d'œil, elle dorait nos campagnes du Bas et du Haut-Canada, des plateaux de la Gaspésie aux rivages ombreux de la « mer d'eau douce ».
Lorsque la mission du Kentucky, que présidait le P. Chazelle, fut fondée en 1830, il n'y avait en France qu'une seule Province de la Compagnie: Provincia Gallia. Elle se subdivisa, en 1836, en Province de Paris (Franciae) et en Province de Lyon (Lugdunensis). La mission du Kentucky échut à la Province de Paris.
Ce fut à elle encore que le Père Général songea pour le rétablissement de la Mission canadienne.— Jusqu'à l'année 1846, l'une et l'autre mission vécurent séparément, pour se réunir alors sous le nom de New-York-Canada, les Pères du Kentucky émigrant à Fordham.
Le P. Chazelle, en 1841, se trouvait à Rome en même temps que Mgr Bourget. Le fondateur de la mission américaine était tout indiqué pour la nouvelle mission. Le Général le nomma Supérieur, et pria le Provincial de Paris, le P. Boulanger, de lui adjoindre des compagnons. La Providence tenait justement en réserve les hommes qu'il nous fallait.
Depuis plus d'un an, la mission de Madagascar semblait assurée à la Compagnie. Son personnel était nommé, et de pieuses âmes s'étaient occupées à pourvoir à tous ses besoins. Le vaisseau était choisi, le jour du départ fixé, quand Dieu permit que le projet échouñît. Il détournait à notre profit ce qu'il refusait pour un temps aux pauvres Malgaches.
Trois provinces de la Compagnie avaient été mises à contribution pour former le premier contingent: la province de Lyon fournit le R. P. Pierre Chazelle, supérieur de la Mission et le frère coadjuteur Emmanuel Brenans; la province de Paris, les PP. Félix Martin, Paul Luiset, Dominique du Ranquet, Joseph Hanipaux et le frère Joseph Jennesseaux; la province de Turin, le P. Remi Tellier et le frère Pierre Tupin.
Le 24 avril 1842, ils étaient tous réunis sur le même vaisseau américain l'Argo, dans le port du Havre, et ils levaient l'ancre en confiant à Marie, Étoile de la mer, le soin de les diriger sur le vaste océan. Ce n'étaient plus à vrai dire les deux ou trois mois de traversée du
XVIIe siècle, mais ce n'était pas encore la rapidité actuelle dévorant en quelques jours l'espace qui divise les deux continents. Quatre semaines de navigation leur permirent d'organiser diverses dévotions dans une de leurs cabines, et en particulier le mois de Marie. À certains jours, la sainte messe ne pouvait se dire à cause des soulèvements de la mer, mais tous se retrouvaient le soir aux pieds de la Madone, pour lui dire leur amour et demander sa bénédiction.
Le 25 mai, ils jetèrent l'ancre dans la rade de New- York. Trois jours après, l'Hudson les vit remonter lentement vers Troy. Le lac Champlain les reçut bientôt sur sa nappe paisible, parmi ses bouquets d'îles, où ils purent à loisir rappeler la mémoire de leurs devanciers, sillonnant ce même lac dans le frêle canot d'écorce, en quête de néophytes iroquois. Enfin les voici à Saint- Jean, le 31 mai au matin. Ils saluèrent avec joie cette terre du Canada qui leur était déjà si chère, et s'empressèrent d'offrir le saint sacrifice en action de grâces.
Mgr Bourget était en visite pastorale à Sainte-Mariede-Monnoir. Le P. Chazélle s'y rendit aussitôt, pendant que les autres Pères et Frères prenaient le train qui les conduisit à Laprairie. Le bateau passeur les amena à Montréal, le soir même, dernier jour du mois de Marie, deux siècles exactement après la première messe du P. Vimont. Le chanoine Paré au quai puis le grand vicaire Hudon à l'évêché les reçurent avec toutes les marques de la plus vive charité. Il tardait à l'évêque si aimant de les serrer tous sur son cœur. Aussi dès le lendemain, des voitures venaient les prendre et les lui amenaient à Sainte-Marie. On imagine l'affection avec laquelle il embrassa et bénit ces bons ouvriers qu'il
avait appelés de si loin. Le jour même il indiquait à chacun les travaux qui l'attendaient. L'ouvrage ne manquerait pas. On était en plein Jubilé d'Espagne !. C'était à qui posséderait un ou deux Pères dans sa paroisse pour les exercices du jubilé. Les trois Frères retournèrent à l'évêché de Montréal, deux aux travaux du jardin, et le troisième, le frère Jennesseaux, pourvu d'une excellente instruction, remplaça le maître d'école qui justement venait de lever le pied.
Les premières impressions sur un pays, sur un peuple, sont toujours les plus vives, sinon les plus justes. Elles ne perdent rien de leur vivacité et gagnent en justesse, lorsqu'elles se rehaussent de jugement, de savoir, de fine observation et de sympathie. Ç'a été le cas de l’un des nouveaux arrivés, le P. Félix Martin, et c'est notre bonne fortune de pouvoir l'entendre, après un an de séjour au Canada (qu'on nous permette d'anticiper quelque peu), formuler ainsi son jugement sur l'évêque, son clergé, et la race canadienne.
«Le clergé voit à sa tête un vertueux et zélé prélat qui ne semble connaître de sa dignité que les sacrifices et les travaux. Le zèle de la maison de Dieu le dévore et il inspire ce feu sacré au clergé qu'il conduit. Cent trente prêtres environ travaillent sous lui dans ce vaste diocèse. L'union et le zèle forment le plus beau trait
1. Depuis plusieurs années, le gouvernement de Madrid faisait une guerre acharnée à l'Église, et il venait de déposer devant les Chambres un projet de loi visant à détruire la juridiction ecclésiastique et à soumettre l'Église à l'État. Pour conjurer un tel malheur, le pape Grégoire XVI eut recours aux prières de l'Église universelle et ordonna, par des lettres datées du 22 février 1842,
des prières publiques, solennelles, sous forme de jubilé.
de leur caractère. Ils se visitent fréquemment pour entretenir les rapports de la charité. [ls aiment surtout à se rendre le mutuel secours que réclament à certaines époques les retraites, les neuvaines, les prières des Quarante-Heures, qui attirent toujours degrands concours. On trouverait certainement dans ce clergé du goût pour l'étude et de l'aptitude pour les sciences, s'il n'était pas absorbé par les besoins si multipliés de paroisses trop peuplées et trop étendues. Sa vie est régulière, sa conduite est édifiante, et il se montre digne de la confiance qu'il inspire. Sans prétention comme sans susceptibilité, il ne redoute pas l'influence étrangère. Aussi dès notre entrée dans la participation de ses travaux, nos sympathies se sont rencontrées et nos cœurs se sont unis ». !
Le lecteur aura peut-être remarqué la phrase: (On trouverait certainement dans ce clergé du goût pour l'étude et de l'aptitude pour les sciences, s'il n'était absorbé par les besoins si multiples de paroisses trop peuplées et trop étendues. » Le P. Martin met ici le doigt, très délicatement d'ailleurs, sur l'une des causes qui ont le plus retardé l'essor des études transcendantes dans le clergé: les absorbantes préoccupations du ministère. Il faut songer que tout était encore à faire, en ce temps-là, et c'est une ample justification. Le temps devait venir, —et nous le saluons de nos jours, — où se produirait dans maintes jeunes âmes sacerdotales un magnifique sursum intellectuel, et cela pour le plus grand avantage des fidèles qui ne se contentent plus de la foi du charbonnier.