‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècleChapitre 50 sur 62 · V. Jouvency, Ratio discendi et docendi; SCHWICKERATH, Geo · texte numérisé non relu

V. Jouvency, Ratio discendi et docendi; SCHWICKERATH, Geo

la leçon et le devoir, on peut dire qu'une caractéristique, la principale, de l'enseignement d'après le Ratio est la prélection. Ce mode d'explication des auteurs est celui qui fait atteindre le plus sûrement la double fin en vue: l'agrément et la profondeur. L'agrément par la variété de la marche, les recherches historiques ou littéraires, les applications morales; la profondeur par la compréhension d'abord générale du sujet, puis son étude sous toutes ses faces, sa pénétration absolue et son ancrage dans l'esprit de l'élève. Non multa, sed multum. Peu à la fois mais bien, mais parfaitement bien. Et ainsi se déroule devant l'élève attentif la trame du passage à scruter : lecture à haute voix, nette, impeccable, vivante; analyse sommaire; liaison avec ce qui précède; première traduction par un mot-à-mot intelligent ou, selon le cas, par une élégante paraphrase; puis traduction en un beau français de libre allure tout en serrant de près le texte: enfin reprise de tout le passage où l'on ajoute les notes de grammaire, de littérature, d'histoire, d'érudition, de morale chrétienne, qui conviennent au degré de la classe. — Bref une seule prélection soulève tout un monde d'idées: elle demande, on en conviendra, une sérieuse et ardente préparation éloignée et prochaine. Mais aussi elle vaut ce qu'elle coûte. La prélection, mieux que le sonnet de Despréaux « vaut seule un long poème ).

Une autre marque distinctive du Ratio est la concertation. Nous touchons ici à l'émulation; mais à la belle et bonne et noble émulation. Malgré les précautions prises on en a fait un crime à la Compagnie en Angleterre, en Allemagne, en France surtout. Honni soit qui

mal y pense! L'émulation, contenue en de juste bornes,

est un puissant levier dans une classe. Les élèves les plus épais, les plus lourds, n'y restent pas eux-mêmes insensibles: l'élan général de la classe les décolle, les bouscule et les emporte. Tel est bien surtout l'effet de la concertation. Chaque élève a son émule. Si le combat s'engage entre deux seulement, c'est un duel à mort: interrogés par le professeur, ou l’un par l'autre, ils répondent vivement. À la première faute, ou même à la moindre hésitation, l'émule darde le mot comme un trait et culbute son rival. — Une autre fois c'est la classe entière. divisée en deux camps, deux armées, rangées à droite et à gauche le long des murs. Au milieu, baguette en main, face au drapeau à conquérir, le professeur pose la question au général de gauche; toute l'armée de droite, officiers et soldats, attentifs, haletants, le cou tendu, dévorant de leurs yeux les lèvres du répondant pour y surprendre la bienheureuse faute; les questions passent et repassent, rapides, claires, de l’un à l'autre front; mais voici soudain une réponse fautive, voire une hésitation de trois secondes, aussitôt le camp opposé, comme autrefois celui des Macchabées qui faisait retentir de ses clameurs les montagnes de l'Hébron, crie d'une seule voix le mot vainqueur. Au bout d'un quart d'heure ou vingt minutes, l'armée qui a remporté le plus de victoires, saisit le drapeau et le garde jusqu'à la prochaine bataille. — Mais il y a plus. Une classe porte un défi à la classe voisine, l'enjeu est le drapeau de la classe. Grand ciel! qui dira la fièvre des combattants! Comme en la grande guerre récente, vous voyez deux peuples qui se ruent l'un contre l'autre; ce sont alors des éclats de tonnerre capables de faire sauter la calotte du P. Martin. Malheur aux lambins, aux mous, aux

ignares! surtout ceux de la classe vaincue: l'exécration, ni plus ni moins, de leurs compagnons d'armes les foudroie. Et pendant ce temps déclinaisons et conjugaisons, verbes irréguliers, verbes en mi, règles de la proposition infinitive, de la correspondance des temps, et mille autres, pénètrent comme en se jouant dans les jeunes cerveaux et s'y enfoncent — c'est le triomphe de l'art du rabâchage.

L'émulation et l'activité des plus intellectuels trouvent un autre aliment dans les académies: académies même de grammaire pour l'étude plus approfondie de quelques règles et de certains auteurs; académies de lettres pour l'exercice de la composition et de la critique littéraires; académies de sciences et de philosophie pour les recherches et les dissertations.

La piété et la science ne sont pas le dernier mot de l'éducation. Il y faut encore la formation du caractère. — Le collège est un microcosme. Tous les caractères s'y rencontrent, tous les tempéraments, toutes les tendances, toutes les’ convoitises, toutes les aspirations nobles ou viles, toutes les passions. Il y a les purs et les tarés, les délicats et les rustres, les candides et les fourbes, les ‘doux et les violents: on y rencontre des colombes et des serpents, des lièvres et des lions, des hérmines et des porcs-épics, des aigles et des oies. Il ya fort à faire pour le professeur et le surveillant. En considérant que les passions, que les défauts en présence, et non pas assurément les personnes, un jeune régent s'appliquait un jour plaisamment la mélancolique formule du martyrologe: Damnatus ad bestias!

Bien étudier ses élèves, découvrir en chacun d'eux

le faible et le fort, le bien et le mal, réprimer ceci, pousser cela, y mettre le doigté, le bras d'un père et le cœur d'une mère, avec une patience que rien ne lasse, une constance que nul revers n'abat, en s'appuyant toujours sur l'Ange gardien de l'enfant, sur l'aimable Mère de Jésus et sur le Cœur de son divin Fils, telle est en somme l'œuvre si pénible à la fois et si grande de l'éducateur chrétien.

Professeurs et surveillants trouvent un secours opportun dans les sanctions des lois. Outre les punitions corporelles — artillerie mise en œuvre que lorsque la position ne se peut emporter autrement — il y a les notes de la semaine et du mois, avec le bulletin, les témoignages bene, optime, la croix d'honneur épinglée sur la poitrine des braves, et pour clore le tout la distribution solennelle des prix.

En récréation, le grand facteur éducatif ce sont les jeux; non pas les jeux dont on ferait une affaire capitale et qui dans l'estime de l'enfant menaceraient de primer tout le reste — Di meliora piis, erroremque hostibus illum! — mais les jeux employés comme stimulants à la bonne santé, au bon travail, au bon esprit. Qui dira tout le bien que font à l'âme et au corps des jeux bien lancés dans les cours d'élèves, et tout le mal qu'ils en écartent. Le proverbe chinois a raison: « Chien au chenil aboie à ses puces; chien qui chasse ne les sent pas. »

Un divertissement qui est de taille au collège et dont quelques-uns font les frais pour l'agrément de tous, c'est le théâtre. Ici encore il faut de la mesure, si l'on ne veut pas que l'accessoire l'emporte sur le principal. Sagement conduit, le théâtre, par son éclat, par le choix des acteurs, par le soin extrême donné à leur débit, offre entre autres cet avantage qu il présente comme en un magnifi-

que résumé, et l'on peut dire en un modèle, l'œuvre diverse des cours d'élocution. Chaque semaine, en effet, toutes les classes ont leur demi-heure de déclamation. Là, comme pour chaque lecture en classe, l'on veille d'abord et surtout à une parfaite prononciation: exacte, nette, distinguée. Avec la prononciation et sur le même pied, l'articulation; l'articulation claire, vibrante, que l'on retrouve sur les lèvres de nos cousins de France, et qui malheureusement nous manque trop au Canada.

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Le P. Martin était bien l'homme qu'il fallait pour faire du collège Sainte-Marie un vrai collège de la Compagnie. Son expérience en la matière avait été grande en Europe. La France, la Suisse, l'Espagne, la Belgique, l'avaient possédé tour à tour. Fondateur du collège Sainte-Marie et naturellement son premier recteur, déjà bien au courant des besoins particuliers du pays et très affectionné à ses habitants, il sut appliquer le Ratio dans ses moindres parties, tout en l'adaptant aux circonstances. Sa piété fit fleurir les congrégations; sa haute culture intellectuelle donna l'élan aux classes; sa fermeté tempérée d'une juste douceur assura la discipline: sa distinction pleine de tact établit partout au collège ces manières polies et amènes, que les Pères se sont toujours efforcés par la suite de cristalliser chez leurs élèves.

Les séances de classe étaient au programme, elles attiraient déjà l'élite de la ville. Les distributions de prix ne leur cédaient en rien par leur éclat littéraire. Celle de 1852 se changea en un jour de deuil. Le 8 juillet

1852, un effroyable incendie dévorait en quelques heures un quart de la ville de Montréal, douze cents maisons, et parmi ces ruines la cathédrale et l'évêché.

En novembre, la reconnaissance civile était accordée au collège par le Parlement-Uni du Canada. Elle ne souleva qu'une brève et légère opposition. Ce fait permettra plus tard à Sir John A. Macdonald, lors du célèbre débat relatif aux « Biens des Jésuites », à Ottawa, d'ajouter un argument sérieux en faveur de la Compagnie de Jésus.

Une autre surprise fut l'inauguration d'un cours de droit. L'initiative en était due à Mgr Bourget qui gémissait de voir ses fils suivre les cours d'une université protestante. Le premier professeur fut MN. Maximilien Bibaud. Ses élèves occupèrent bientôt les plus hautes places du pays. Trois ans après, l'université de Fordham, dirigée par des Pères de la Compagnie de Jésus, accordait au professeur et à quelques patrons du cours de droit les honneurs du doctorat. En cette fin d'année, les fleurs des jeunes têtes couronnées se mêlaient de la sorte aux lauriers des anciens. On aime à trouver parmi ces lauréats des hommes tels que Denis-Benjamin Viger André-Norbert Morin, Georges-Étienne Cartier, Jean- Baptiste Meilleur, Côme-Séraphin Cherrier et Maximilien Bibaud.

Les mille tracas d'un collège naissant n'empêchaient pas le recteur de poursuivre ses travaux d'histoire et d'archéologie. Tout ce qui touchait à la Nouvelle- France lui tenait au cœur. Dès 1850, il avait traduit en le rectifiant, l'ouvrage du Dr O'Callaghan, protestant américain, sur les découvertes des anciens Jésuites. Loin de s'en formaliser l'auteur obtint pour son critique, de

la part de la Législature de New-York, l'envoi de quinze superbes volumes d'histoire naturelle. Avec l'aide du gouvernement canadien, il avait aussi traduit et publié l'intéressante Relation du P. Bressani.

En 1856, le même secours permettait au P. Martin de faire une excursion aux rives de la Baie Georgienne et du Lac Huron et de préparer ses Recherches historijues sur l'ancien pays des Hurons. — Les trois parties dont se compose ce travail en font voir l'importance et l'intérêt: 1° Les tombeaux hurons; 2° Les ruines des forts français; 3° La géographie du pays des Hurons.

Ces diverses œuvres grandissaient la réputation du Jésuite comme historien érudit. Le gouvernement canadien jeta une troisième fois les yeux sur lui pour une mission scientifique: il s'agissait d'aller aux sources de notre histoire, de visiter les principales bibliothèques et archives de France et de Rome et d'en rapporter tout ce qui pourrait aider à l'histoire du Canada. C'était en 1857. LeP. Martin venait d'être déchargé du rectorat du collège Sainte-Marie. Il lui fut ainsi loisible d'entreprendre ce voyage, d'y employer près d'une année et de revenir chargé de documents précieux. Après trois ans de séjour à Québec, il retourna en France pour ne plus revenir. Mais sa pensée et son cœur ne se détachaient pas du cher pays d'adoption. Ses travaux littéraires s'y rapportaient toujours. C'est ainsi qu'il fit paraître successivement Le Marquis de Montcalm en Canada ou les Dernières années de la Colonie française, puis la vie du P. Jogues, celle du P. de Brébeuf, une vie du P. Chaumonot d'après son Autobiographie, d'autres ouvrages encore par manière de supplément aux Relations des Jésuites. En 1886, âgé de quatre-vingt-deux ans, il s'étei-

gnit doutement au collège de Vaugirard. — Le P. Chazelle et le P. Martin, plus encore celui-ci peut-être que le premier, ont été les deux pierres angulaires de la Mission du Canada. La reconnaissance des Jésuites canadiens les entoure l'un et l'autre d'une égale et affectueuse vénération.

Le second recteur du collège Sainte-Marie fut le P. Vignon. Il attacha son nom à la fondation de l'Union catholique.

Le grand écueil pour les jeunes gens de cette époque était l'Institut canadien. L'impiété y tenait école et son influence allait grandissant chaque jour. On ne savait plus le chemin de l'église, même le dimanche, et c'était le petit nombre chez les jeunes gens qui accomplissait le devoir pascal. La Bibliothèque paroissiale et le Cercle littéraire du Cabinet de lecture des MM. de Saint- Sulpice faisaient déjà sans doute une excellente besogne.

Mer Bourget estima qu'une batterie de plus braquée contre le château-fort des libres penseurs ne serait pas de trop. Le P. Vignon entra dans ses vues. Une retraite préparatoire à la fête de Pâques fut donnée en 1858. On y accourut en foule. Parmi tous ces jeunes gens une élite fut triée sur le volet: soixante-dix formèrent le premier noyau de ce que l'on nomma tout de suite l'Union catholique, pour l'opposer à l'union maudite des ennemis de l'Église. Avec des directeurs comme le P. Vignon, le P. Gravoueille, et notamment le P. Michel qui revisa ses constitutions et l'enrichit d'une bibliothèque et d'une académie, l'Union contribua à briser le respect humain chez les jeunes et à leur donner sur les questions religieuses des lumières dont leur foi battue

en brèche avait besoin. L'âge se tait d'ordinaire chez les dames. Pour une société littéraire, la coquetterie est plutôt dans l'aveu d'un âge plus avancé. L'Union catholique a déjà eu la bonne fortune, assez rare parmi ses congénères au Canada, de célébrer ses noces d'or. L'œuvre de lumière et de force de 1858 se continue présentement avec la gravité, avec la vigueur des premiers jours.

Le P. Vignon, tout en coopérant à l'œuvre commune de la défense de la foi et des mœurs, ne négligeait point son collège. Il avait pour préfet des études le P. Gravoueille envoyé de France tout exprès pour cet office. Le Ratio en reçut une poussée toute nouvelle. Le P. Gravoueille, en 1859, pouvait écrire à un Père de Paris: « Notre collège est l'image exacte des collèges de France. Il va très bien: il est en vogue: 250 élèves, dont 140 pensionnaires ou demi-pensionnaires. Notre Père recteur donne des leçons de philosophie aux jeunes gens de la ville; ce cours, qui a lieu deux fois la semaine, est suivi et fait du bien. »

Après cinq ans de rectorat (1862), le P. Vignon passait le fardeau et les honneurs au P. Saché et donnait en même temps le plus bel exemple d'obéissance et d'humilité. Le lendemain, en effet, on le vit parmi les jeunes professeurs se rendre dans une des classes de grammaire et là, le plus naturellement du monde, commencer son cours.

L'année suivante, 1863, la Province de France se scinda en deux parties: l'une garda le nom de province de France (Franciae) ou plus communément province de Paris: l’autre fut appelée province de Champagne (Campaniae). C'est à cette dernière que fut rattachée

la Mission de New-York-Canada. Ce changement important se fit sans secousse. La Mission, encore au berceau, ne sentit aucune différence dans la main qui la berçait. Ce fut, après comme avant, la même délicatesse de touche, le même dévouement, la même générosité. La province de France avait donné des hommes au Canada et s'était de plus chargée de l'éducation de bon nombre de scolastiques. La province de Champagne exerça jusqu'en 1869 une charité toute pareille. Et la Province canadienne est heureuse d'offrir en cette occasion, à ces deux belles et grandes Provinces, l'hommage de sa filiale reconnaissance.

Il est pour les nouveaux Supérieurs une tentation à laquelle ils ne résistent point toujours — et c'est parfois tant mieux — la tentation de bâtir. Qui bâtit, pâtit. On le sait; mais devant cet inconnu, devant ce pas qui se fera peut-être dans le vide, on sent comme un petit frémissement du cœur qui porte à s'y risquer. Si tout un édifice n'est pas requis, on agrandira du moins l'ancien d'une aile; moins encore, on déplacera un escalier; que dis-je ? on percera une porte, on en bouchera une autre. Où le prurit bâtisseur ne se prend-il pas!

Le P. Saché allait connaître les affres d'une grande construction. La chapelle du collège était sans doute trop petite pour les élèves et le public. D'autre part, Mgr Bourget désirait voir s'élever une belle église à la gloire du Sacré Cœur: il pressait les Pères de la placer près de leur collège. La ville avait alors peu d'églises; elle n'était pas encore la Rome de l'Amérique. Sur ces entrefaites, en 1863, fut solennisé le triduum en l'honneur des trois martyrs jésuites japonais récemment

canonisés. Le sermon de clôture fut donné par le chanoine Édouard-Charles Fabre. Animé par l'affection qu'il portait et porta toujours à l'Institut, il joignit à l'éloge des saints celui de leurs frères du Canada, et ajouta que le temps était venu de leur bâtir une église qui serait à la fois un hommage au Sacré Cœur et une marque de gratitude à la Compagnie de Jésus. Dix ans plus tard, lorsque le chanoine Fabre sera désigné pour succéder à Mgr Bourget, l'évêque élu choisira le Gesù pour les cérémonies de sa consécration.

Peu de temps après le triduum, une réunion de citoyens fut convoquée, présidée par l'évêque en personne. Le projet prit corps, on donna généreusement, on promit davantage. M. Olivier Berthelet, l'homme de toutes les bonnes œuvres, s'entendit avec son gendre, M. Alfred Larocque, pour acheter, au prix de vingt mille dollars, le terrain contigu au collège et destiné au nouveau temple. Les MM. de Saint-Sulpice, avec leur habituelle générosité, avaient souscrit deux mille dollars, un peu étonnés seulement que l'édifice prît de telles proportions. C'est que, en effet, Monseigneur, qui songeait déjà pour sa cathédrale à reproduire, avec des dimensions moindres sans doute, Saint-Pierre de Rome, voulait que les Jésuites eussent à Montréal leur Gesù de Rome. Le prélat avait dans le P. Schneider un auxiliaire admirable. Celui-ci se rendit à New-York, obtint l'adhésion du P. Tellier, Supérieur de la Mission, mit à l'œuvre l'architecte Keely et revint à Montréal avec un plan qui ravit d'admiration tout le monde; tout le monde, excepté le P. Saché. Il songeait, non sans raison, au côté financier, redoutait la crise commerciale que la guerre américaine dite de Sécession avait déclanchée et qui nécessairement avait sa

répercussion au Canada. Mais le branle, venu de haut, était donné, et l'on marcha.

La bénédiction de la pierre angulaire par l'évêque de Montréal eut lieu le 22 mai 1864. Les travaux furent poussés avec vigueur; l'édifice montait, montait à merveille, en même temps que montaient les frais, plus vite, comme toujours, que les souscriptions. Il n'y avait pas encore danger: la grande crise ne viendrait que plus tard. Au mois de juillet 1865, la crypte de l'église aménagée en la belle salle académique que l'on connait, fut étrennée par trois jours de fêtes littéraires. Enfin le 3 décembre, ler dimanche de l'Avent, l'église s'ouvrait au culte. — Les décorations intérieures ne se firent qu'en 1866. Le P. Schneider, toujours secourable, s'entendit avec le grand artiste de New-York, Müller, lui fournit pour les fresques des modèles empruntés à l'école allemande de Düsseldorf, et parvint ainsi à doter Montréal d'une œuvre d'art de premier ordre.

Au milieu de tous ces travaux, le collège avait changé de main au gouvernail, et le P. Vignon, l'humble professeur de grammaire d'hier, était tout uniment redevenu recteur. Au mois de janvier suivant (1866), il assista à ses derniers moments le P. Tellier, Supérieur de la Mission, venu quelque temps auparavant redemander à Montréal des forces qu'il y avait jadis prodiguées.

Le collège et l'église devaient bientôt prendre part au mouvement magnifique qui, se propageant dans l'âme des jeunes, allait en enrégimenter plusieurs centaines et les porter au secours du Saint-Père. En 1867, les hordes garibaldiennes, avec la connivence de Victor Emmanuel, s'avançaient de plus en plus sur le territoire pontifical et

ne tardaient pas à menacer Rome. Le Canada, comme la France, eut ses zouaves. Petite armée, mais à l'âme si pure, au cœur si grand! — Au mois de février 1868, quelques jours avant le départ du premier bataillon, un triduum lui fut prêché dans l'église. du Gesù. Cent trente zouaves purent suivre les exercices. Le P. Schneider en était le prédicateur. Outre les instructions générales qu'il leur donna ainsi qu'aux fidèles accourus en foule, il réunit chaque jour les jeunes croisés dans la chapelle du collège, pour leur exposer ce que Dieu, ce que l'Église, ce que le pays attendaient d'eux au delà des mers. Le triduum se termina le 18 février, à l'église, par une messe solennelle et par la sainte communion reçue des mains de Mgr de Montréal. Le prélat, dans une brève et vibrante allocution, fit briller à leurs yeux la croix comme symbole non seulement de sacrifice et de dévouement, mais encore de force et de victoire. — Après la messe, des agapes fraternelles, présidées par l'évêque dans une salle du collège, réunissaient les zouaves et les élèves: des chants, des poésies, des improvisations charmantes, une bourse rondelette présentée par les élèves, réconfortèrent le cœur de ceux qui, ce jour-là même quittant nos rives, allaient porter haut et loin et garder sans souillure le drapeau des zouaves canadiens avec sa fière devise: Aime Dieu et va ton chemin!

Le P: Schneider avait, dans ces exercices du triduum, fait entendre les derniers accents de sa parole apostolique. Quelques mois plus tard, il était appelé à la récompense due aux bons ouvriers de l'Évangile.

Le Gesù, à la naissance et à l'embellissement duquel il avait tant contribué, marchait souriant vers l'avenir. Il n'y avait plus qu'à le payer. Une longue expérience

démoñitre qu'une œuvre à faire trouve aisément des bienfaiteurs; une fois faite, personne ou presque. L'église avec sa dette écrasait le collège qu'elle devait soutenir. Pour alléger le fardeau, on résolut d'un expédient; et comme pour tous les expédients, ce sera à se demander si les dommages n'absorbent pas les profits. Afin d'accroître le nombre des élèves, le collège inaugura un cours de commerce. Le contact, sous le même toit, des élèves de ce cours avec ceux du cours classique, a d'ordinaire un effet déprimant sur ces derniers. Le niveau n'est pas le même, la nature des travaux, leurs difficultés, les projets, les aspirations, les idéals ne sont point les mêmes, et l'on peut craindre toujours l'application du principe du moindre effort. La nécessité qui avait imposé ces classes exotiques, dura jusqu'au règlement des Biens des Jésuites, en 1888, et le providentiel établissement du collège commercial du Mont Saint-Louis.

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