‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècleChapitre 7 sur 62 · Lettres des Nouvelles Missions du Canada, t. I, p · texte numérisé non relu

Lettres des Nouvelles Missions du Canada, t. I, p

des États-Unis, est un phénomène vraiment remarquable, et il peut avoir sa place dans le tableau des triomphes et des espérances de l'Église. »

Ces appréciations sympathiques ne surprennent pas chez le P. Chazelle. Il s'était dit aux États-Unis que pour réussir en Amérique et plus spécialement au Kentucky, il devait se faire Américain, voire Kentuckien. Au Canada, en vertu du même principe, il se fit Canadien. N'est-ce pas la sagesse même? Prend-on jamais contact avec les âmes, si le cœur n'y est tout entier ? Et faute de cette compénétration de l'âme d'un peuple, ne s'expose-t-on point à ne la connaître jamais ?

Le P. Martin sut lui aussi se garer de ce travers: Nous venons de l'entendre. Nous le verrons encore mieux à l'œuvre bientôt. Il deviendra la plus solide colonne de la Mission canadienne.

L'évêque de Montréal, dans son « Appel aux Jésuites », avait manifesté l'espoir de trouver en eux des éducateurs pour la jeunesse de son diocèse. Le poste immédiat qu'il leur destinait était le collège de Chambly. Montréal, qui avait depuis 1767 son collège, excellemment dirigé par les Messieurs de Saint-Sulpice, n'était pas mûr encore pour un deuxième. Le curé de Chambly, M. l'abbé Mignault, s'était rangé parmi ces admirables fondateurs de collèges, MM. les abbés Curateau à Montréal, Brassard à Nicolet, Girouard à St-Hyacinthe, Ducharme à Ste- Thérèse, Painchaud à Ste-Anne-de-la-Pocatière, Labelle à l'Assomption. Ce sera l'éternel honneur de notre clergé d'avoir sauvé dans la province de Québec la culture classique et française, que lui seul pouvait alors prendre en mains. Que si on lui a reproché, faussement

d'ailleurs, de ne songer qu'à son recrutement, ce grief ne pouvait exister en ce temps-là. Le P. Chazelle remarque le petit nombre de prêtres comparé aux besoins des populations. C'est pour lui une énigme. « Oui, écrit-il, il devrait y avoir, au Canada, des prêtres non seulement pour les besoins des deux diocèses, mais encore pour les États-Unis et les missions lointaines. Presque partout les églises sont belles, parfaitement ornées; on y chante bien, on y fait bien les cérémonies. Dans le chœur entrent seulement les hommes qui portent surplis et bonnet carré et trente, quarante, quatre-vingts enfants de chœur. Ainsi honoré, l'état ecclésiastique l'est encore sous d’autres rapports. Le curé est aimé, vénéré: il est dans sa paroisse comme un magistrat. De plus, le désir de faire fortune, comme aux États- Unis, le besoin de se tourner en tous sens, la fièvre des spéculations, ne sont pas les maladies morales qui travaillent la jeunesse canadienne. Pourquoi donc se tient-elle ainsi à la porte du sanctuaire, sans vouloir y entrer 2. Beaucoup d'entre eux ne finissent pas leurs études, ou renoncent à l'état ecclésiastique, quand ils pourraient l'embrasser. Quelles que soient les causes de ce fait étrange, je suis porté à croire qu'un heureux changement doit s'opérer et que les retraites ecclésiastiques, les retraites ordinaires et les missions vont y contribuer puissamment. » — Nous savons combien magnifiquement l'avenir se chargea de réaliser cette prévision.

Le collège de Chambly toutefois n'était pas destiné à prendre une large part à ce réveil religieux. Avant longtemps, par le plus naturel des avatars, il se métamorphoserait en modeste école commerciale. Le P. Cha-

zelle, sur la demande de l'évêque de Montréal, se rendit à Chambly. Il visita le collège, remarqua les réparations extraordinaires dont il avait besoin, s'assura que le chiffre des dettes et celui des élèves marchaient en sens inverse: pendant que l'un montait, l'autre baissait, et de plus que les rênes de la haute administration resteraient entre des mains étrangères. La conclusion était facile à tirer. Malgré son désir de plaire à l'évêque, de l'aider de son mieux dans l'œuvre de l'éducation, et tout en lui sachant gré d'une sollicitude qui lui masquait tous les obstacles, le supérieur des Jésuites ne pouvait se jeter tête baissée dans une pareille impasse. Il dut. en conséquence opposer un invariable refus à l'offre réitérée du collège de Chambly.

La situation devenait embarrassante pour le prélat et pour les Pères. Où trouver une résidence ? Le travail sans doute ne manquait pas: les demandes pleuvaient, les missions chevauchaient souvent les unes sur les autres. Dans les rares intervalles de répit, on se retirait à l'évêché, dans une pièce solitaire, ancien dortoir des séminaristes. Mais cette manœuvre ne pouvait se prolonger indéfiniment.

La confiance en Dieu était une autre caractéristique du saint évêque; confiance que rien n'altérait, pas même les occurrences les plus imprévues; ajouterai-je avec Bossuet tempérant son éloge de la clémence de Charles : confiant (jusqu'à être obligé de s'en repentir » ? — Mais Dieu laissa-t-il jamais ses plus fidèles serviteurs dans la détresse? Ne se doit-il pas alors d'égaler les ressources aux besoins? Il n'y manqua pas en cette occasion,

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