‹ Les Jésuites du Canada au XIXe siècleChapitre 8 sur 62 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

LAPRAIRIE SOMMAIRE I. — Heureuse intervention de Mgr Power. — La cure de Laprairie est offerte à la Compagnie. Ses origines. Ses différents noms — Prise de possession (2 juillet 1842). — Impressions des nouveaux venus. — Le P. Tellier. — État de la paroisse. — Les

exercices du jubilé.

II. — Retraite du P. Chazelle à Québec. — Sa retraite à Toronto. — Retraite de tempérance à Montréal, prêchée par les PP. Martin et Hanipaux. — Œuvre des missions. Éloge de Mgr de Forbin- Janson. — Les Suisses. — Missions des PP. Hanipaux, Martin et Chazelle.

III. — Projet d'un collège à Laprairie. — Opposition à Montréal. — M. Quiblier, le P. Chazelle, et Mgr Bourget. — Abandon du projet. — Réflexions du P. Chazelle sur Montréal et l'avenir religieux du peuple canadien. — Pronostic pessimiste du P. Tellier.

IV.—Projet d'un noviciat à Montréal. — Installation de deux Pères à l'évêché, pour préparer les voies. — L'affaire des Bibles. — Explosion de fanatisme d'un journal protestant de la ville. Réponses. — Le P. Chazelle ouvre le noviciat à Laprairie (31 juillet 1843). |

V. — La croix sur le tombeau de Catherine Tekakwitha. — Visite de Mgr Power. — Le P. Tellier relate quelques-unés des « spécialités religieuses du pays ». — Les Sœurs de la Congrégation et de la Providence. — Le chemin de la croix. —Le grand incendie. — Mission de tempérance de M. Chiniquy. — Dernières années. — Les adieux (1854).

Mer Power, curé de Laprairie depuis 1839, venait d'être nommé premier évêque de Toronto, et sacré à Laprairie même, au mois de mai 1842. Il apprend l'em-

barras des Jésuites; se rappelant que sa paroisse a été jadis une de leurs plus florissantes missions, il propose à Mgr de Montréal de les établir, au moins provisoirement, curés de Laprairie. Le projet sourit à l'évêque et au P. Chazelle et, le 2 juillet, les Pères se mettent en route vers leurs première résidence.

Quelques notes d'histoire rétrospective ne seront pas ici sans utilité.

La fondation, ou du moins l'exploration de Laprairie suivit de près l'établissement de Montréal. Dès l'année 1643, les PP. Poncet et Duperron, résidant à Ville- Marie, parlent d'une course qu'ils firent de l'autre côté du fleuve. Ils trouvèrent des emplacements très favo- rables à des habitations françaises, à cause des prairies, de la chasse et de la pêche. Les arbres sont beaux, la terre est bonne; mais il y a l'ennemi à craindre, l'Iroquois échelonnant ses wigwams du lac Champlain au lac Ontario. Parmi les postes avancés que les Gouverneurs français disposèrent. sur la rive sud du Saint-Laurent, Laprairie parut un des plus importants, et bientôt il eut un fort flanqué de quatre bastions, une petite artillerie et une garnison. En 1647, M. de Lauzon concédait à la Société, pour services rendus, la Seigneurie de la Prairie de la Magdeleine: Seigneurie (consistant, dit l'acte, en deux lieues de terre le long du fleuve, sur quatre lieues de profondeur dans les terres, tirant vers le sud ». Les Jésuites en profitèrent pour y établir une colonie d'Iroquois chrétiens. Ils voulaient ainsi les arracher aux séductions des mœurs payennes de leurs tribus.

Leur nombre s'accrut. Le village fit, en 1677, sous la conduite du P. Pierson, sa première migration. Il alla s'établir une lieue plus haut sur les bords de la rivière

du Portage, vis-à-vis du rapide: il prit le nom de Kahnawaké (au Rapide). C'est là que vint la jeune Catherine Tekakwitha, fille d'un Iroquois idolâtre et d'une Algonquine chrétienne, et que les Américains ont surnommée pour l'exquise pureté de sa vie, le lis des Mohawks. Le bourg était si fervent qu'elle y trouva des modèles et y laissa des imitateurs. A la première visite du P. de Charlevoix, en 1708, la mission était remontée une lieue plus haut que la rivière du Portage. Enfin en 1721, il la vit s'établissant où elle est aujourd’hui, sous le nom français de Sault-Saint-Louis, et sous le nom sauvage (conservé à travers toutes les migrations) de Kahnawaké ou, d'après l'orthographe anglaise, Caughnawaga.

Laprairie, elle, devait son nom aux riches pâturages produits de tous temps par le-sol qu'elle occupe; et une prairie dite de la Magdeleine, située à l'extrémité ouest de son territoire, l'avait fait appeler Laprairie de la Magdeleine, pour la distinguer des autres localités auxquelles la même cause avait fait donner le même nom. Elle eut, à diverses époques, différentes dénominations ecclésiastiques. Lors de sa fondation, elle fut nommée la mission de Saint-François-Xavier des prés, Missio Sti Francisci Xaverii a pratis; plus tard elle fut érigée en paroisse sous le même vocable. En 1705, à l'occasion de la bénédiction de la seconde église, l'évêque substitua à S. François Xavier la Nativité de Notre-Dame, comme titulaire de la paroisse, laissant néanmoins au premier titulaire les honneurs de second patron de Laprairie. La paroisse fut dès lors appelée Pratariensis paroecia Nativitatis Beatae Mariae Virginis. |

Elle fut administrée tour à tour par des Jésuites,

des Messieurs de Saint-Sulpice, des chanoines de Québec et de simples prêtres séculiers. Les relations de la Compagnie avec la paroisse n'avaient pourtant jamais cessé tout à fait. Comme Seigneurs de Laprairie, les Pères y avaient une maison. Leurs procureurs y trouvaient un pied-à-terre. On-voyait encore en 1842 dans le jardin du presbytère des ruines de cet ancien manoir.

Mgr Power qui laissait sa paroisse à la Compagnie voulut, avant de partir, lui préparer les voies. Avec une affection et une délicatesse admirables, il sut si bien réveiller le souvenir des anciens Pères que la population en masse appela de tous ses vœux les nouveaux missionnaires. Ne parlait-on pas déjà de leur bâtir un beau collège ?

Le 2 juillet, jour de la Visitation, est fixé pour la prise de possession. Le voyage ne se fera pas sans encombres. Le P. Chazelle, le P. Tellier et les frères Brenans et Tupin se mettent en route sous le brouillard et la pluie. Le bateau traversier, avarié depuis quelques iours, ne fait pas le service. Le plus gros du bagage est jeté dans des barques qui remontent le courant, tandis que les passagers longent le fleuve, chacun avec sa charge. Arrivés en amont du courant, ils s'entassent dans les barques, accroupis et serrés pêle-mêle avec d'autres passagers et des soldats. Pendant que l'on cingle vers le sud, sous la protection des parapluies et ballottés par les vagues que les vents soulèvent, une députation, formée à Laprairie et rendue à Longueuil dans huit ou dix voitures pour faire escorte aux Pères, se morfond sur le quai de Longueuil, parmi les rafales du nordet et de la pluie. Le chef de la députation, qui a traversé au pied du courant sur un horse-boat, s'est pré-

senté à l'évêché une heure trop tard. Et c'est ainsi que de part et d'autre l'on arriva le soir au village, sans s'être rencontrés. Mauvais augure! aurait-on gémi, aux jours de l'ancienne Rome. Il n'en fut rien. Le lendemain, dimanche, avait lieu la prise de possession solennelle, au milieu d'un grand concours et avec toutes les marques d'une affection vraiment filiale qui ne se démentit jamais.

Les nouveaux venus admirent le fleuve, « large, disent-ils, comme un bras de mer», qui s'est creusé sur la rive droite une anse profonde, au fond de laquelle est blotti le village; ils voient au loin, vers la gauche, les bouillons et les jets d'écume des rapides et entendent leur grondement; en face l'île Saint-Paul, l'une des fines émeraudes de notre fleuve comme sa voisine en aval, l'île Sainte-Hélène, et entre les deux une échappée de la grande ville, bientôt capitale éphémère du Canada, prenant déjà des airs de reine aux pieds de son Mont- Royal.

En détournant les yeux du Saint-Laurent, ils voient s'échelonner dans le lointain et couronner d'immenses plaines, les montagnes du Vermont, celle de Saint- Bruno, et le mont Saint-Hilaire où Mgr de Forbin- Janson arbora naguère avec des dimensions colossales le signe auguste de notre rédemption. :

Les Pères de Laprairie estiment que les moyens de communication avec la ville sont également faciles et ‘agréables. En été, ils ont mieux que le horse-boat de

1. La croix de Saint-Hilaire avait 100 pieds de haut, ses bras 30 pieds d'envergure. Elle est tombée depuis et malheureusement n'a pas été relevée.

Longueuil: ils ont un steam-boat. C'est que Laprairie est le terminus du seul chemin de fer du sud, reliant Saint-Jean à Laprairie et, par Laprairie, à Montréal, et leur amenant chaque jour de nombreux voyageurs des États-Unis et de l'Europe. La ligne est primitive: c'est le chemin à lisses, avec rail en bois recouvert de fer. Il ne faut pas sourire. Le XIXe siècle en était encore à l'enfance des chemins de fer. Songez que dans le Haut-Canada, à cette époque, leur première ligne, celle d'Erié et d'Ontario ouverte en 1839, était aussi un chemin à lisses, mais tiré par des chevaux. On n'y plaça une locomotive qu'en 1854 ! — «(En hiver, écrit le P. Tellier à son Provincial de France, le fleuve se sillonne de mille grandes routes balisées et aussi battues que nos grandes routes d'Europe. L'on y rencontre des files de traîneaux au grand trot, quelquefois quarante ou cinquante voitures de foin ou de bois, se suivant sur cette immensité de glace, glissant, serpentant avec une incroyable témérité entre les mares qui jaillissent ça et là et menacent le voyageur trop hardi ou égaré. Ce serait pourtant une erreur de se représenter le Saint- Laurent ainsi gelé comme formant partout une surface plane et unie. Avant que la glace se consolide, elle se brise à plusieurs reprises, et travaille étrangement si la température baisse; s'il tombe de la pluie ou de la neige, le fleuve charrie des glaçons, les eaux grossissent et, en grossissant, elles soulèvent, elles fracassent avec furie, elles lancent à droite et à gauche des montagnes de glace pour s'ouvrir un chenal, qui lui-même disparaît bientôt sous une nouvelle couche de glaces. Ces mon-

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