‹ Les Jésuites et l'universitéChapitre 18 sur 27 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

tPlSODE. — OnnEKT PUT COKQUISB PAR LIS JfiSUITBS U VILLE DE CLERKOHT EN AUTSRGKE, ET DE l'ÈTRASGE PEIN- TURE QUE VIT FLfiCBIER DANS UN CLOITRE DE DOUINICAINS.

Il parait un volume inédit de l'iéchier : Mémoires sur les grands jours tenus à Clermont en 1665. C'est ud des livres les plus carienx elles plus amusants qu'on puisse lire sur le dix-septit^me siècle. 1/abbé Flécliier, âgé de tronle-trois ans, déji ciiir^hre comme prMicaletir, était gouverneur du flis de M. de Caumarlin, quand l'illustre magistrat fïil envoyé en Auvergne pour y présider les grands jours. Fléchicr suivit natarellement le père de son élève. Il tint un journal de son voyage , de son séjour à Clermont et des causes qui y furent plaidées, et c'est ce manuscrit d'une authenticité incontestable qui voit aujourd'hui le jour ponr la première fbis. Jusqu'à présent il avait dormi dans la poussière d'une bibliothèque de province. On doit à M. Gonod, bibliothécaire de la ville de Clermont, la résurrection de ce charmant ouvrage. Ceux qui ne connaissent Fléchier que par ses Oraisons funèbres^ seront bien surpris de trouver en lui va éerivaînnet, rapide, galant et

coquet, rival d'Hamiltoa et de madame de Sévigné,

ne fuyant pas une certaine liberté d'expression parfois assez eruc, homme d'esprit par dessus tout et toujours bel esprit , toujours épris de Tantithèse , mais ici sans affectation ni symétrie clierchcc ; ou bien si TafTectution se montre çà et là , on peut dire qu'elle est naturelle, aimable môme, et partant excusable. L'auleur semble avoir eu le dessein de former un recueil de Nouvelles à l'imitation du Dér.améron ; il avait les matériaux aous la main, et se servit, comme Itoccace, des lîiits qui se passaient devant ses yeux, attentif à rehausser l'iattefit du fond par l'agrément de la forme.

On rencontre dans ce livre de Flécbier de bonnes histoires de jésuites. J'en citerai deux qui peuvent passer à la montre.

La première, c'est l'intrigue par laquelle les bons Pères vinrent à bout de s'installer à Clermont, malgréles habitants, malgré les échevins , malgré l'évèque et le chapitre de la cathédrale, malgré le roi , malgré le ciel, la terre et l'univers entier. Rien n'est plus curieux ni plus instructif, lionnes gens, attention ! oyez cela pour easuih) le méditer: — >or, moucheK^vosneE, petite enfimU, fit -vous aoltres, vieulx resTenrs , affustez vos besides et pesez ces mots au poids du sanctuaire, a car c'est de l'histoire d'hier et de l'histoire d'aujourd'hui ; Dieu veuille seulement que ce ne soit pas de l'histoire de demain !

En 1619, les jésuites v<Hilant G'ebiparer ducolt^de

lavill» de Glermont, commencèrent par diffamer ledit coU^ et publier partout qu'on les réclamait à cor et à cri pour saav^ la jeunesse anvergnate. Louis XIII le crut boanement.- En conséquence, il leur donna des lettres pour se filir*neevoir à Olermont. Mais comme l'on n'y voulait pas d'eux , le conseil de la ville s'assembla sous la présidence des échevins, el tout d'une voix on décida que les jésuites ne seraient point admis. Aussitôt ils crièrent plus haut et plus fort que jamais qu'on les invoquait à Glermont , et qu'on ne se pouvait passer des secours de leur compagnie. Vous reconnaissez en petit les trente millions de pères de famille: dolmts éclos du eerveau et de la plume de M. de Chartres. Mais le conseil n'en fit pas à deux fois : il adressa au roi une belle et bonne supplique où ii déclare qu'on a trompé SaMajesté en lui disant entendre que les Clermontois voulaient changer leur collège et j appeler les jésuites; qu'il n'en a jamais été question ni au conseil ni ailleurs ; qu'on est très satisfait du principal et de ses régents, « lesquels ont toute sorte de soing , instruisant la jeunesse au grand contentement desdits habitants au service de IMeu, et à la piétés, à b fidélité et obéissance (te Sa Majesté, et aux bonnes lettres ; en sorte qu'il ne se peut mieux . » A ces causes, le roi est supplié de ne permettre aucun changement au collégede Glermont.

Ia ville obtint la liberté de refuser les jésuites.

Onze am après, en 1631, l'affiiire revient sur l'eui. Kouvèllra ^«positions des jésuites, nouvelle assemblée

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(lu conseil, nouveau refus, a A iiucim prix oh ne voulait recevoir les ea&iits d'Ignace : on ne pouvait entendre auxdïctes propositions, comme grandement préjudiciables et désadvantageuses à ceste ville, »

Jfais les jésuites s'étaient mis en tète d'avoir Clermont. Il leur fallait ce point pour y établir une forteresse, il le leur fellait.

Ils attendent avec obstination. Douze ans se passent pendant lesquels ils travaillèrent souterraiuement et sans succès, lant cette \icille ville de Clermont, celte patrie de Pascal était solidement assise, inébranlable. Au bout de ces douée ans, les jésuites parviennent à obtenir un arrÈtdelagrand'cbambre, par lequel ils font foiredéfense aux liabilantsde Clermont détenir par niix-mOmes aucun collège. Ceux-ci veulent appeler Iiîs IVres de l'oraloire; défense aux Pères de l'oratoire d'accepter, et ce de par les jésuites, et aux termes de je ne s^ls quel édiu Les jésuites disaient alors aux Clermontois ce qu'ils disent aujour- . d'hui à la France : ■ Nous serons vos maîtres. Vous recevrez l'éducation de nous ou vous n'en recevrez pas ! »

Nous verrons, disaient les Auvergnats têtus, nous verrons! — Vous verrez^ disaient doucement les jésuites. Et ils tenaient hon.

Environ, dix ans plus tard , leur Père Annat étant confesseur du roi, ils surprennent un ordre du cabinet qui les mettait en possession du collège de Clermont. Notez ce qui avait jusque-là reuda eEKcace la résistance des Clermontois : c'est une disposition d'anciennes or-

donnances portant que nulle communauté religieuse ne

pourrait s'ctablir en cetfe ville sans le oonstînlement préalable et formul des Iiiiliitauis. Loiii^ \1\ foula aux pieds ce droit. Le céiùlire Doraat lilait alors avocat du roi au préBidSalde Clermont; le chapitre de la cathédrale s'adresse à lui et lui donne procuration aBn de repousser l'invasion des jésuites , et d'empéchêr par tous moyens possibles l'aeeomplissment d'un dessein si préjudiciable aupublic. ,

Domat rédige une requête énergique au roi : < Sire, dit-il, vos fidèles sujets les habitants de la ville de Clermont viennent se jeter aux ijiei]s dt' Votre Majesté, pour lui demander justice eoulrc \v6 jéjitiles ijuï, pour s'établir dans Clermont malgré toute la ville, sont venus supposer à votre conseil .qu'on les y demande, et ayant obtenu sur ce faux exposé un arrfit et des lettres de cachet, en ont abusé d'une manière injurieuse à la clémence de Votre Hlajeslé, etc., uti;. »

Doraat déroule ensuite toute la trame de l'intrigue des jésuites et montre quelle a été leur audace depuis le commencement de cette affahre. « Non seulement ila demandent d'entrer dans Clermont, mais ils y entrent par forée et s'opin i:\trent à y demeurer, quoiqu'on persévère à leur dire qu'on ne les veut pas. » C'est précisér ment ce qui se passe aujourd'hui sous nos yeux, seulement le débat s'est agrandi : ce n'est plus le collège de Clermont qu'ils veulent abattre à leur profit, c'est l'Université ï ce n'est plus l'Auvergne, c'est la France entière

qu'ils veulent pour théâtre de leur domination. Ils se sont glissés d'abord, en se reniant, puis ils sa proclameat, ils se maintiennent, ils réBisteot, ils injurient et finalement ils menacent l'État. Ils abusent de tout, des concessions qu'on leur a faites, des mots de la Charte, de la pusillanimité des gouvernants, du nom de la liberté et du nom de la religion, et l'identité de leur conduite aux deux époques fait qu'on peut leur appliquer, aujourd'hui comme en 1,662, ces paroles de la requête i

< Ce sont des religieux - qui professant d'enseigner la « piété et les bonnes mœurs, commencent par îorcet » ceux qu'ils veulent instruire à venir demander justice il contre eux, et qui, pour le premier exemple de leur • piété, violent, en un jour, ordonnances, édits, traités,

< Tceax, parole, et qui ont violé le respect mâme qu'il» « doivent à Votre Hsgesté par la supposition qu'Us ont « faite qu'on les demandait et par la manière dont ils e ont usé des lettres de cachet qu'ils ont obtenues par « surprise.

< La Tille de Clermont, Sire, ~ (au lieu de la ville « de Clermont, il n'y a qu'à mettre la France) — a fait a élever sa jeunesse jusqu'à présent par d'autres mai- « 1res que par ces Pères, et elle a eu la gloire de pro- « duire dans tous, les siècles des personnes de mérite M pour la religion et pour l'État. »

Quel fut le succis de cette vigoureuse reqnâte? Vous allez le savoir : Bpmat fut député au roi pour la lui prégeater. 11 se Qt accompagner pour plas d'importance de

vingt de ses compatriotes : tous ensemble se reniiirent chez le roi. Louis XIV avertit son confesseur, !o Père Aonat, qu'il recevait une supplique contre les intérêts de la société de Jésus. A quoi répondit le Père, que ■Sa ^fajesté n'avait nullement à s'inquiéter de cette vieille alFaire, laquelle était à cette heure réglée de tout point et accommodée' k l'amiable. Cette fourberie réussit k souhait : le roi ne se montra pas, les sappliants furent éconduits.etles jésuiles s'installèrent enfin dans la ville de Pascal, après l'avoir tenue ol'araste-troes a>"s ex ÉCHEC (1). Qu'on vienne encore nous parler de la constance des Grecs et du si^e de Troiel

Les jésuites prirent donc possession de ce tant désiré collège ; mais ce fut au milieu d'un concert de malédictions. La liaine publique était si violente contre ces Pères, qu'ils ae purent trouver d'ouvrier à Clermont qui con- BentitàtravaîUerpoDrenx; ils furent obligés de 6dre venir des paysans de Beaumont. Ce fàit curieux est consigné dans un mémoire secret de leur Père Soubrany; mais en publie ils feignirent toujours qu'on les adorait et (^u'on était au comble de ses vœux de les posséder.

C'est ainsi que la France les déstre atijourd'hni. Quand il voQs allouent leurs trente millions de pères de fomille et les pétitions en leur faveur, pétitions menson-' gères qu'ils colportent après les avoir rédigées, et sur lesquelles ils recueillentjusqu'àdMii^afuresd'en/iiKtf,

(1) De IBI9 i, 1662,

c'est fout juste comme quand ils surprenaient un ordre

à Loais XIV par l'imposture de leurs assertions et la friponnerie effrontée du Père Annal.

Fléchier, en prêtre éclairé et en homme de lion sens, ne manque pas l'occasion de tomber -sur les faux miracles et les légendes ridicules dont les moines se servent pour tourner autant qu'ils le peuvent la piélé en superstition. Un jour, visitant un cloître de dominicains tout garni et tapissé des miracles du rosaire, il s'arrêta devant nn tableau dont son guide lui expliqua fort an long le sujet. En quelques mots, c'est une courtisane italienne des plus débauchées qui attire dans sa cbambre un très beau jeune homme. Après souper clic se met au lit assez en désordre, dit le narrateur, et c'est alors que le miracle s'opère. Le beau jeune homme n'est autre que Notre Seigneur Jésus-Christ lui-même : « Celte pauvre abusée voulut lui parler de sa poisio», mais ^otre Seigneur lui représenta la sienne, et changeant de figure, lui parut avec sa eroix sur les épaules et la couronne d'épinœ sur la t&te, ce qui toucha le cœur de cette fllle débauchée et la remit dans une vie non seulement honnôte, mais sainte. »

Pour comprendre le sens de cette belle histoire et Bavoir où elle va, il faut vous dire que la prostituée avait conservé au milieu de ses affreux dérèglements une habitude d'enfance, Thabituie de réciter machinalement son rosaire; le rosaire machinal la sauva. Donc, il faut i£ mettre de la confrérie du rosaire; qaod erat demoa,-

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strandum. Toujours la dévotion extérieure, matérielle, mécanique, substituée à la foi intelligente. Dieu doit ôtre bien flatté de se voir servi par des brutes ! Mais quand les brutes servent Dieu, ils servent encore plus les moines, et c'est là le point. Je ne pus ra'empècher, ajoute Fléchier, de lui dire qu'il y avait des peintures plus dévotes et plus touchantes que celle-là, et que ces déguisements de JéSQS-Christ en galant étaient un peu entraordinaires : il y a peut-être d'autres histoires plus véritables et plus édifiantes... — Comment donc! interrompit naïvement le moine, s'il y en a ! et un de nos Pères en a fait un gros volume ! Fléchier tremblait que ce bon iiomme ne se mit h, raconter son volume d'histoires ; heureusement le son de la cloche de vfipres le tira de danger et le débarrassa de son crédule interlocuteur.

lié bien, telic légende indécente et absurde se trouve en compagnie de cent autres pareilles ou pires dans Vouvri^e d'un jésuite, du Père Uguori, intitulé I9 Pouvoir de Marie, cl réimprimé à CtermoQt-Ferrand,en par la Société catholique des bons livres. Le Père r.iL'Unri est la lumière des jésuites actuels; c'est lui, c'est son autorité qu'ils invoquent à chaque instant. H. Bouvier n'écrit pas dix lignes sans attester le Père Liguori, qu'ils appellent, pour plus d'honneur et de gravité, saint Liguori, quoique ce Jésuite n'ait jamais été canonisé, mais seulement béaliilé par Pie VII, en 181(à Ce ne serait pas à des évéques à ignorer ou à mépriser

cette distinction, mais le P. Liguori a été l'apologiste le plus intrépide du probabilisme; il est Tàme de la théologie moderne, on ne saurait lui rendre trop d'honneur, attacher trop d'importance à son nom, ni prêter trop de valeur à ses opinions. Voici le texte de saint Liguori, puisqu'on veut en faire un saint :

« Dans le temps que saint Dominique prêchait à Rome, une courtisane de cette ville appelée Catherinela-Belle (il n'y a pas moyen de suspecter la vérité du fail!) ayant assistéàun sermon du saint sur la dévolion du rosaire, se Ht inscrire sur les registres de la confrélis. Dès lors Aile se mit à réciter tous les jours le rosaire, mats sans rien changer à son train de vie ordinaire. (Notez ce point essentiel, émules de Calherine- Ia-iî(']le.) Un soir la courtisane eut la visite d'un jeune homme qui, à son air et à ses manières, paraissait être d'un haut rang. (Saint Liguori avec raison craindrait d'encanailler notre Seigneur.) Elle le reçut avec beaucoup de pulitesse, et l'heure du souper étant venue, ils se miriMil à table vis à vis fun de l'autre.... Le souper fini, le jeune homme est invité à passer dans un appartement (ne demandez pas pour quoi &ire, jeunes écoliers des maisons ecclésiastiques ; passez vite, et ne considérez que ce qui suit). C'est !ii que changeant tout à coup d'aspect, il se montre ;i Catherine couronné d'épines et le corps couvert de meurtrissures... », etc. {Le Pouvoir de Marie, p. 73.)

Voilà leshons livres, les livres de piété qui -ont cours

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dans les petits séminaires, et que l' f/mvers recommande quotidiennement et chaleureusemeot à ses lecteurs. Je gage qu'on n'en trouverait pas un seul exemplaire dans ces collèges de l'Ciiivei-sité, qu'un zèle si évangéliqu(i appelle des écoles de peslilence. Aussi l'Haiversité est-elle impie, parce qu'où n'y étudie pas les livres de saint Liguori, ni ceux de M. Bouvier, ni celai da Père Desgarets, ni les pastorales de H. de Chartres, ni les Éirennes spiriluetles du Mans, ni une foule d'autres ejusdem farinœ.

C'est une chose curieuse de voir 'comment chaque animal a re^a de la nature sa manière de travailler, que ne peuvent modifier ni les lieux ni le temps. Les abeilles font encore leur midi chez nous, comme elles le faisaient sur le montllymeltcdu temps d'Hésiode; depuis la création du monde, elles n'ont pas changé le plus petit angle à leur géométrie^ non plus que les i^tors à leur architecture. Les renards de nos champs, les éperviers de nos Lois guettent, fascinent et égorgent les poulets ûhsolumcnl comme les renards et les éperviers contemporains de La Fontaine et d'Ësope. Les jésuites n'ont aussi qa'un tour dans leur bis^c : mentir, et puis mentir encore et puis mentir toujours. Ils mentaient à Clermont au dix-septième siècle en soutenant qu'on les désirait, qu'on les appelait avec ardeur; que font-ils au dix-neuvième? Ils soutiennent que trente millions de pères de l^ille avec ardeur les désirent et les s^pellent; Ils forgeaient de fhux miracles, des miracles absurdes et

souvent scandaleux, et aujourd'hui ils réimpriment leurs vieilles inventions en y ajoutant les inventions récentes de la médaille miraculeuse. Ia nature ne saurait se démentir : natura est um et semper sibi confttno.

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