LETTRE TROISIEME
Puis-je espérer que les extraits nombreux que je viens de présenter de Touvrage de Buscnbaum ont produit sur vous quelque impression? et que Tinfluence du milieu dans lequel vous vivez ne Ta pas encore effacée? Si je puis Tes- ' pérer, permettez-moi d'en appeler à cette impression et de la prendre pour point de départ de ma présente lettre.
Représentez-vous que dans quelque société un code entier de morale systématiquement prescrite par les procédés que j'ai indiqués, serve de base à Téducation sociale et guide les confesseurs dans la solution des cas de conscience, réfléchissez aux conséquences probables qui en résulteraient, et vous-même, vous appuyant sur des données psychologiques seules, prédirez infailliblement la destinée du fanatisme.
Certainement les âmes honaêtes et austères s*apercevront avant les autres de la fourberie, et voudront sauver la doctrine du Christ des faussaires qui la menacent ; la vraie piété et le sentiment iotact de la vérité seront pour eux ;
mais la force implacable de la logique sera contre eux. Dans leur lutte avec le fanatisme, en remontant graduellement des effets aux causes, de Tapplication au principe, elles arriveront immanquablement jusqu'aux propositions fondamentales du latinisme et se lieront involontairement à cette même église du sein de laquelle n'a pas pu ne pas naître le Jésuitisme comme conséquence logique. C'est en vain qu'ils chercheront à Texclure du procès, à distinguer le papisme de la casuistique et à. tracer une ligne de démarcation entre la doctrine des disciples de Loyola et la doctrine de l'Église. C'est en vain qu'ils se jetteront de tous les côtés pour chercher une issue au cercle magique,
pressés, de toutes parts par leurs adversaires rigoureusement conséquents, ils seront forces de déclarer la guerre au latinisme et de se frayer un chemin à travers; ou bien, s'embrouiller dans des contradictions, s'exténuer enfin et garder le silence. Telle a été la destinée du Jansénisme, cette dernière explosion de la piété prête à s'éteindre en France; telle a été aussi en partie la destinée de Stanislas Gonarsky et d'autres piaristes qui, immédiatement avant la chutç de la Pologne ont tenté de guérir ses plaies au moyen de l'instruction du peuple. Au contraire, la majorité des honunes, faibles d'esprit, principalen^nt des hommes attachés aux biens de ce monde, favorisés par la fortune, toute cette légion de ceux qui cherchent un abri contre les remords de leur conscience, sans en excepter les membres des meilleures familles f suivra avec joie ces guides indulgents sur un chemin nivelé qui doit les conduire au salut» et leur confiera sans conditions le soin de leur âme.
Le succès des fournisseurs d'indulgences à bas prix ne fiiit aucun doute. Mais durera-t-il longtemps, et qu*arri-
vèra-t-il ensuite? on jour la vérité rentrera dans ses droits, les âmes séduites reconnaîtront enfin que les transactions adroites avec la conscience ne procurent pas la paix intérieure; et alors elles se dégoûteront des voies larges et des portes grandement oavertes, elles regretteront la vérité et la sinnplicité de TÊvangile, et voudront de nouveau sentir sur leurs épaules lejoug du Christ et passer par la porte éffoîte. Mais ils ne la trouveront plus. Jusqu'à ce temps le chemin qui y mène sera encombré de broussailles et la clef en sera cachée par les jésuites. Alors tombera le crédit des professeurs complaisants, et à la place de la confiance d* autrefois disparue à jamais, éclatara une haine implacable des dupes contre leurs séducteurs.
Écartez les causes secondes, les circonstances incidentes, les motifs accidentels et dites (si c'est possible, sans restrictions mentales) : n'était-ce pos là la cause fondamentale et radicale ainsi que l'explication de l'expulsion universelle des Jésuites? L'Europe occidentale élevée par eux, a compris enfin qu'ils lui enlevaient le bien suprême de l'humanité, rinviolabilité de Tldéal moral qui lui avait été .donné et un soulèvement unanime de la conscience publique mit fin à leur puissance sur les consciences.
Ainsi, les Jésuites sont expulsés; leur Compagnie est condamnée à mort, mais tout cela est négatif et on se demande : f Qu'en adviendra-t-il ensuite, et qui acceptera la place restée vacante ?» On peut dire d'avance que, comme toute révolution provoquée par des raisons négatives, quoique parfaitement légitime, la révolution qui a brisé les Jésuites servira seulement la cause de la négation, c'e.st-à-dire de l'incrédulité. Cela est confirmé par les faits. Dans toutes les sociétés où les Jésuites régnaient en maîtres et domi-
naient» ils ont laissé en forme d'adieu un poison qui devait survivre à. leurs intrigues, et s'infiltrer dans les esprits de leurs adversaires les plus acharnés, ainsi que dans celui de leurs partisans les plus incorrigibles. Ce poison n'est autre chose qu'un malentendu, mais un malentendu vivant qui pénètre partout et que l'on ne peut presque pas vaincre. II consiste dans l'identification de la foi avec l'esclavage de la pensée, de la piété avec la dissimulation de conscience, de la constance de la doctrine avec l'esprit de persécution et, à l'inverse, de l'incrédulité avec la tolérance. 11 n'en pouvait être autrement. Le jésuitisme, comme rejeton naturel et légitime du latinisme, comme son dernier mot, s'est intimement et inséparablement lié au christianisme dans l'esprit des sociétés qui professent la religion chrétienne. Rompre cette union, dissiper ce malentendu qui cachait l'image de la vraie Église aux défenseurs du christianisme ainsi qu'à ses adversaires était audessus du pouvoir, des efforts consciencieux, non-seulement de quelques individus, mais même d'écoles entières. Jusqu'à, présent les masses voyaient devant elles, d'un côté, Tabîme sans fond de la négation absolue, abîme qui s'élargit tous les jours, et, d'un autre côté, le dualisme et la fourberie personnifiées par le Jésuite qui se tient à l'entrée de l'Église, agitant avec sufiisance les clefs du royaume. Il serait diOicile d'inventer des conditions plus favorables à la prédication de l'incrédulité. Quelque^ pères, Garasse» Lemoine, Mauni, Petau et d'autres, que l'honnête Pascal avait attachés au pilori , travaillaient pour les encyclopédistes, frayaient le chemin à Voltaire et le justifiaient d'avance. Celui-ci le comprit et laissa échapper quelques mots en leur faveur, au moment même où toute l'Europe célébrait
sa victoire sur eux. Il ne manquait que de voir les Jésuites recueillir ses paroles, et ils Tont réellement fait. Qui plus est , ils lui ont réservé une place apparente dans leurs «apologies ( 1 )• On ne pouvait pas tomber plus bas.
Tai tâché de signaler la cause des succès et de la décadence des Jésuites ; je laisse aux lecteurs à juger dans quelle mesure j'ai réussi, et je viens à votre lettre pour que vous ne me reprochiez pas d'éluder les explications qui vous exigez.
Vous demandez :
t Que prouve un seul fait d* expulsion, tandis que vous (c'est-à-dire le journal le Jour) ne dites ni par qui, ni par
(\) Voir VEistoirede la Compagnie de JésuSy par Crétineau-Joly, t. V, p. i76^ etc. — Ravignan, De ^existence et de rinstiM des Jésuites, p. iOT ; les Jésui^es^par un solitaire, 2* édition, p. 108. Les Jésuites ont toujours été très-peu difficiles dans le choix des autorités qui les recommandaient; Us font flèche de tout bois, comme on dit en français; il est étonnant que, jusqu'à présent, ils n'aient pas compris que des hommes qui nient le christianisme, par cela même qu'ils le nient, jugent toute erieur dans le christianisme avec heaucoup plus d'indulgence qge des hommes croyants. Par la même raison, ceux qui nient la possibilité d'un miracle en général se prononcent sans colère sur les miracles supposés. H y a un an, pendant que j'étais à Rome, on montrait, dans l'église Sainte-Marie, in Monte celli, l'image du Sauveur, prétendue miraculeuse, nouvellement découverte ; on prétendait qu'elle remuait les prunelles et fermait les paupières. Le peuple s'y porta en foule et les revenus de l'Église n'en souffrirent pas. J'y allai aussi à la suite des autres, en compagnie d'un Américain (je crois ecclésiastique) et d'un jeune Belge, partisan passionné de Renan. Comme de raison, nous ne vîmes rien, excepté le P. Dgiordano qui enchantait des vieilles femmes, réunies autour de lui, par le récit des miracles curieux de l'image qu'il avait découverte. L'Américain et moi, nous écoutions avec stupeur, nous regardant Tun l'autre de temps en temps; le Belge souriait tout le temps; en sortant de Fégiise, il nous adresse les paroles suivantes : a Messieurs, franchement je ne comprends pas votre indignation; de quoi vous scandalisez-vous? d'une image qui joue de la prunelle? la belle affaire. Vous en acceptez bien d'autres; et l'Incarnation, et la Résurrection ! ça vaut-il .faneux? A mes yeux, c*e8t tout un. » Un jésuite aurait noté ces paroles. — a Vous le voyez, un homme qui ne croit à rien insulte moins à nos choses saintes que vous, héréti* ques et schismatiques. n
quelle espèce d'hommes nous avonâ été expùlôéë, ni dans quel temps, ni dans quelles circonstances? •
Je tâcherai de satisfaire votre curiosité aussi brièvement que possible.
D*abord ,^ permettez-moi de faire observer que le seul fait d'expulsion est un composé de plusieurs faits, d^ toute une série d'expulsions à différentes époques, qui se sont répétées plusieurs fois et partout où se iBont établis les Jésuites. Ils ont été chassés de Transylvanie en 1588, de Venise en 1 606, des Pays-Bas en 1612, de la Ôobême, de la Moravie, delà Hongrie en 1618, de Malte en 1639, du Portugal en ^759 et 1834, deTEspagne eh 1767 et 1820, des Deux-Siciles en 1767, du duché de Parme en 1768, de la France en 1795 et 1767, de la Hollande et de la Belgique en 1818, et de la Russie en 1688, 1719, 1815 et 1820. Je n'ai indiqué que les faits les plus saillants; mais j'aurais pu rendre Fénumération plus longue en y joignant les Indes, la Chine, le Japon et l'Amérique.
A la question : • Quelle espèce d'hommes expulsaient les Jésuites » pourra vous répondre Clément XIX ; écoutez : f Ceux-là même qui sont avantageusement connus dans le monde entier pour leur piété et leur bienveillance héréditaire envers la Compagnie des Jésuites, nos fils bien-aimés en Jésus-Christ, les rois de France, d'Espagne, de Portugal, des Deux-Siciles, ont été obligés d'expulser de leurs Étate tous les membres de cet ordre.. . Mais ces mêmes rois, nos fils bien-aimés en Jésus-Christ, se sont convaincus que ce moyen n'obtiendra pas un effet durable et n'atteindra pas son but, — de rétablir la pabc dans le monde chrétien, — si la Compagnie elle*méme n'est pas finalement détruite et ' abolie. En conséquence, ils ont exprimé à Clément XIY,
notre prédécesseur, leurs désirs et leurs espérances, et, comme personnes revêtues de l'autorité, ont exigé unanimement, avec prières et explications, qu'il garantisse pour toujours , par la mesure précitée, la tranquillité de leurs sujets et la paix générale de toute l'Église du Christ. A peine la grâce de Dieu nous fit asseoir sur la chaire de saint Pierre, nous reçûmes nous-même des prières Qt des supplicatioHS analogues, et enfin, une quantité d'évéques et d'autres personnes distinguées par leur rang élevé, leur science et leur piété, y joignirent leurs requêtes et leurs conseils. »
Ainsi ce ne sont pas les ennemis du nom du Christ, ni des hérétiques et des schismatiques, mais des souverains fidèles, des bienfaiteurs de la Compagnie, des pasteurs pieux de l'Église qui ont été obligés d'expulser les Jésuites ou de demander leur dissolution. Au moins, tel est le témoignage du pape. Je sais que les vôtres soutiennent que c'était une ruse de sa part et qu'il ne disait pas ce qu'il pensait; mais, s'il en est ainsi, qui devons-nous croire? et dans quelles conditions nous mettez-vous, nous autres que vous voulez conduire au papisme, tandis que, dès le premier mot, vous nous présentez comme suspecte la véracité d'un pape !
Vous désirez que nous indiquions les circonstances dans lesquelles a eu lieu l'expulsion des Jésuites ; autrement dit, que nous nous perdions dans des détails, et vous donnions la possibilité de vous tirer d'affaire au moyen de quelques minuties contestables ; permettez-moi de m'y refuser ; chacun comprendra que les circonstances, en entendant 4)ar ce mot les causes secondes et les motifs immédiats, ne pouvaient être identiques à Venise et à Paris, dans le pre*
mier quart du dix-septième et la deuxième moitié du dixhuitième siècle ; mais voici en quoi elles sont semblables : Toujours et partout, l'expulsion de l'ordre suivait immédiatement l'apogée de son activité multiple dans le domaine de l'enseignement, de la science et de la politique. L'époque brillante de son existence où, selon votre heureuse expression, ils dirigeaient la conscience des rois et des peuples, on expulsait des hommes reconnus et éprouvés, des hommes qu'on avait pénétrés, qui ont réussi à se faire connaître comme prédicateurs, comme professeurs, confesseurs et conseillers. Ils étaient expulsés par des générations qu'ils avaient élevées, par leurs propres disciples devenus adultes et leurs enfants spirituels. Dans votre lettre, vous vous appuyez encore sur la quan- . tité de générations sorties de vos écoles, et invoquez leur témoignage. Il parait que vous avez oublié que ce témoignage est déjà donné ; vous, pouvez voir les décrets contre-signes par les générations élevées par les Jésuites.
Voulez-vous que je rappelle les circonstances précises
qui ont immédiatement précédé le décret de dissolution de l'ordre? Volontiers. Le pape Clément XIV nous viendra encore en aide sous ce rapport ; il a pris la peine d'expliquer à tous les fidèles que : « désirant, dans une affaire aussi grave, choisir la voie la plus sûre, il a jugé nécessaire de consacrer un temps très-long, non-seulement à l'examen attentif et à un raisonnement de la question, avec toute la circonspection qu'elle exigeait, mais aussi à demander, par des prières incessantes, au Père des lumières un secours spécial, sans négliger de le fortifier préalablement devant Dieu par les prières des fidèles et leurs œuvres pieuses. >. Plus loin, le pape déclare : < qu'ayant employé tous ces
moyens, qu'il a reconnus comme nécessaires, il a prononcé son arrêt de dissolution de Tordre c avec la coopération, « la présence et sous l'inspiration du Saint-Esprit, — au € moins, j'ose ainsi le croire, » ajoute modestement le pape. N'est-ce là que des fleurs de rhétorique, et oserezvous soutenir que, dans la phraséologie officielle du Vatican, le Saint-Esprit est invoqué par convenance, en vertu d'un usage reçu, ainsi que nous avons l'habitude de signer nos lettres : Votre très-humble serviteur ?
Ce décret de Clément XIY est un blâme étemel pour les Jésuites, et il n'est rien qu'ils n'aient imaginé pour en atténuer la valeur, ou le commenter en leur faveur. Vraiment, on ne sait ce que l'on doit le plus admirer, de la mauvaise foi, de l'impudence ou. du ridicule de ces tentatives. Je citerai quelques exemples pour l'édification du lecteur, afin de faire connaître les procédés des Jésuites fourvoyés.
Quelle conclusion tire un des défenseurs modernes et habiles de la Compagnie des Jésuites, des lignes précédentes, dans lesquelles le pape déclare qu'il n'a ménagé ni temps ni peine pour examiner la question? Il conclut : < Si dans les requêtes adressées au pape, il avait trouvé des accusations authentiques, pourquoi avait-il besoin de recourir à un examen attentif? S'il avait rendu son arrêt librement, sous sa propre inspiration, qu'avait-il besoin dé perdre tant de temps? > Et si le pape avait agi précipitamment, sans réflexion, les Jésuites auraient dit : Que signifie un arrêt rendu à la légère, sans examen préalable, ni raisonnement attentif?
En un autre endroit, le pape déclare que, selon sa conviction, la Compagnie des Jésuites est devenue incapable de porter les fruits abondants et de faire le bien pour lequel
elle a été établie. Le même écrivain, en citant ces paroles, s'écrie : < Ainsi le pape déclare lui-même que la Compagnie des Jésuites avait porté des fruits abondants ! »
Après avoir déclaré, comme sa propre conviction, que tant queJ* ordre existe, le rétablissement d'une paix réelle et durable dans TÉglise est impossible, le pape ajoute : ^ que les préceptes de la sagesse et d'un bon gouvernement de rÉglise universelle l'ont conduit à d'autres considérations (en faveur de la dissolution de l'ordre), et qu'il ensevelit au fond de son âme. » Le sens de ces paroles, rap- * prochées de ce qui précède et de ce qui suit, est évidemment : que, voulant éviter le scandale et ménager les Jésuites, il passe sous silence plusieurs de leurs crimes qui lui sont bien connus ; tandis que le défenseur moderne reproduit en grosses lettres ces paroles et en conclut que les causes réelles de la dissolution de l'ordre ne nous ont pas été dévoilées, et que tous les considérants exposés par le pape n'exprimèrent pas du tout sa conviction (1).
Plus loin, le même écrivain avertit ses lecteurs que le pape, comme chef de l'Église latine, publie trois sortes de bulles : des bulles dogmatiques, des bulles disciplinaires et des brefs ; que les bulles du premier genre contiennent des définitions infaillibles sur les objets de la foi; les bulles du second genre sont consacrées à des dispositions princtpar lement graves^ et devant avoir force de loi pour un tenips prolongé relativement à l'organisation extérieure de l'Église et à son gouvernement. Quant ?iux brefs, ce n'est autre chose que des règlements contenant des dispositions
(\) Les Jésuites; par un solitaire^ Paris, 1843^ 2* édition, p. 2i2 et suivantes.
provisoires ou des lettres dans le genre de pelles, par exeniple, que le pape adresse pouf complimenter les auteurs de quelque ouvrage utile, et c'est à cette dernière catégorie, relative, selon son expression, aux affaires peu importante fi et aux disposition s^îro^wo^m que le défenseur ^es Jésuites rapporte le décret de Clément XIV sur Tabolilioq définitive de l'Ordre a to^t jamais^ décret qui, seloq l'expression du pape, lui (? été inspiré par {e Saint-Esprit. C'est étrange. Peqt-on supppser que Clément Xiy ait donné avec préméditation à son décret une apparence la moins conforme à son pbjet (1)? pubien, n'était-ce qu'une chicane des Jésuites ? Dans tous les cas, le fait est instructif. Mais voici en qqoi coqsiste l'argument principal que se sont efforcés de développer toqs les coryphées modernes du Jésuitisme contemporain, Crétineau-Joly, Ravignan et les aqtres : Le pape est \xn souverain indépendant, cela est vr^i ; mais, en couiparaison de ses voisins, c'est un souveraip faible. Ses ressources militaires et financières sont insignifiantes. Comment pourrait-il vaincre qui que ce soit ? Dans la seconde moitié du dix- huitième siècle s'est organisée pontre Tordre des Jésuites une intrigue politiquei à la tête de laquelle étaient les ministres dirigeant le pouvoir souverain en Portugal, en Espagne et en France, le marquis de Pambel, d'Arenda et le duc de Choiseul. Us ont entrepris le pape, Tout assailli ()e tous les côtés par des
(1) En 1775, le cardinal Antonelli écriyait : « (1 est évident qu^ l'astucieux pape Clément XIV a négligé à dessein toutes les formalités, afin que son br^l, signé contre sa volonté, ne soit pas regardé comme valable, p Cela a été écrit par le cardinal et répété avec triomphe par Crétiueau- I Joly, auteur d'une histoire dictée par les Jésuites. iÈist, de la Comi^agnie de Jésus, 2« édition, t. V, p. 305.) Après ceU> peqt-on ajputer loi au pape et au dévouement des Jésuites pQur lui?
menaces. Que pouvait faire le pauvre pape contre un tel assaut? Il a secoué la tête, poussé quelques soupirs et finit par céder. Les puissants de ce monde ont forcé son consentement et lui ont littéralement extorqué le décret d'abolition de rOrdre, tandis que tout ce qui y est dit de sa sollicitude pastorale, de Tinspiration du Saint-Esprit, n*y a trouvé place que pour Télégance du style. Autrement dit, les recherches historiques des savants Jésuites les conduisent à cette conclusion : que Clément XIY a été inspiré, non par TEsprit-Saint, mais parTexemple de Ponce Pilatp, en livrant les Jésuites dans la crainte de Topinion publique, tandis qu'il était convaincu de leur innocence.
C'est bien. Et que devient l'indépendance si vantée du pontife de Rome, dont on nous crève les yeux depuis près de mille ans? Si je ne me trompe, en vertu de la théorie latine, l'indépendance spirituelle, c'est-à-dire le don de véracité courageuse et de bonne foi incorruptible, ne peut exister et n'est pleinement garantie que par l'indépendance politique. Selon cette même théorie, notre clergé orthodoxe ne jouissant pas de l'indépendance temporelle, et ne la recherchant même pas, se refuse par là même Tindépendance du premier genre. Je l'ai lu et entendu plus d'une fois. C'est un des lieux communs de votre polémique avec l'Église, dont vous vous servez pour un double but. . D'un côté, vous en profitez pour inspirer aux fidèles un sentiment de mépris pour le clergé, que vous dites réduit en esclavage. D'un autre côté, vous séduisez le clergé en lui faisant voir la soumission volontaire au pape, comme le moyen le plus sûr de se soustraire au pouvoir temporel. Comment donc avez-vous pu vous trahir si imprudemment * au sujet de Clément XIV? Serait-il que votre habileté si
éprouvée se trouve quelquefois en défaut devant la force irrésistible de la logique en action, c'est-à-'dire de F histoire ?
Si nous comparons ce que vous enseignez, ce qui a eu lieu et ce dont vous convenez, nous arriverons immanquablement à la conclusion suivante : La prérogative de Tindépendance spirituelle est un attribut si essentiel de TÉglise du Christ que, sans elle, on ne peut concevoir J*Église. Nous sommes tous d'accord là- dessus. Outre cela (c'est vous seul qui continuez), Tindépendance spirituelle suppose comme condition indispensable Tindépendance politique qui lui sert de garantie ; mais Texpérience a prouvé que la possession d'un territoire restreint, même jouissant du droit d'indépendance souveraine, n'est pas une garantie contre la violence extérieure et de l'indépendance de fait ; et comme dans les questions de l'Église la conscience humaine ne peut se contenter de cette probabilité, de garantie conditionnelle et d'absolution approximative, l'indépendance politique doit être réelle et entière; autrement dit, si le pouvoir temporel et la force matérielle sont essentiels à l'Église, ce pouvoir doit être un pouvoir unique, cette force ne doit tolérer à côté d'elle aucune autre qui lui soit égale en droit et en puissance ; si le pape ne peut être un pasteur sûr deTÉglise sans être en même temps un souverain couronné, il ne doit pas y avoir dans le monde chrétien d'autre souverain, mais des lieutenants du pape ; si le pouvoir est nécessaire, il faut qu'il soit entier et qu'il ne soit pas une parcelle de pouvoir. C'est réellement ainsi qu entendaient leur valeur et leur mission dans le monde de l'Occident des papes conséquents, comme Grégoire VII et Innocent III. Mais l'expérience historique démontre aussi
que la souveraineté temporelle absolue fn tanti qu^attribut de la chaire suprêq^e, est impossible e| inçopc^ vable.
Les papes eux-mèiqes ont renoncé depuis longtemps à cette prétention, et avec leur renonciation s'écrpule la théorie latine sur rinc|épendance de Tl^glise. Dans le cercle des idées latines, il n'y a point de milieu, ç\ il n*y a pas de place pour un compromis ; il reste au corps d'pocupation français qui garantit maintenant Tindépendi^nce de rÉglise occidentale à lui rendre encore un der^er service « nommément de se ranger en cortège funèbre et de suivre le cercueil du papisme mort et de Tescorter avec cérémonie jusqu'au caveau du Vatican. Du milieu de la ruine produite par des contradictions intérieures s'élève une autre doctrine intacte; vous la connaissez, ou du moins vous la connaissiez jadis : l'indépendance spirituelle est distincte de Tindépendance politique. Il n'y a rien de commun entre elles, parce qu'elles sont entièrement hétérogènes et incommensurables. La seconde ne peut garantir la première ; au contraire, appelée à la soutenir, elle la détruirait; l'indépendance spirituelle n'est garantie (mais elle l'est pleinement) que par la force de la foi et de la charité ; soqtenue par la grâce inépuisable, ne vous en déplaise, nous iious proposons de rester fidèles à cette doctrine.
Mais, indépendamment de la contradiction flagrante que je viens d'indiquer entre les commentaires des Jésuites sur |e décret de Clément XIV et leur doctrine sur T indépendance des pontifes romains, au point de vue de l'histoire, ces commentaires ne résistent à aucune critique. On rer présente le malheureux Clément XIV comme uq homme
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faible et pusillanime (1), oubliant en apparence que, dans 8a position, il risquait et s'exposait bien davantage en donnant satisfaction à l'opinion générale contre les Jésuites qu'en prenant leur défense. Le successeur de Clément VII, de Sixte V et de Benoît XIV n'avait qu'à faire un tour dans les galeries du Vatican et à regarder les portraits qui s'y Irpuvent pour se rappeler le sort des pontifes romains qui avaient eu assez de fermeté pour secouer le joug de leur garde prétorienne, pour deviner de quel côté le danger le menaçait. Il en avait réellement conscience, et prenait des mesures pour l'éviter ; on le voit, entre autres, par ce fait, qu'il avait à son service en qualité de cuisinier un moine (dévoué, qui seul préparait sa nourriture; mais, comme chacun sait (excepté les Jésuites), les précautions furent inutiles, et le poison préparé par une main mystérieuse trouva sa victime.
Aussi, relativement aux convictions personnelles du pape, les commentaires des Jésuites sur son décret renferment une calomnie qui est, en outre, invraisemblable^
Mais voici qui est original : le même reproche de faiblesse et de pusillanimité dont les Jésuites modernes accablent la mémoire de Clément XIV est porté par lui-même, dans les niêmes termes, dans ce même décret, contre ceux
(1) Crétineau-Joly déclare oiiTertement que ce n'est pas le désir de rétablir la paix dans TÉglise, mais un simple sentiment de crainte qui a porté le pape à faire des concessions. Après avoir affirmé, il s*incliue sans conditions devant l'autorité du pontife romain; cet écrivain continue ainsi : « Clément XIV savait que cette paix n'était qu'une chimère, mais il s'est persuadé que, par une série de concessions, il préservera les derniers jours de sa vie de violences extérieures. » (Crélineau-Joly, t. V, {). 289.) Havignan dit : a Clément XiV supprima, il est vrai, l'institut de a Compagnie, mais sans le condamner (! 7) n {De t existence et de Vinstitut, etc., p. 80.)
de ses prédécesseurs qui, dans les annales des Jésuites, sont signalés comme leurs plus zélés bienfaiteurs. SMl faut en croire Antonelli, Crétineau-Joly, Ravignan, le décret de dissolution de l'Ordre a été extorqué à Clément XIV; et, s'il faut en croire Clément XIV, toutes les bulles relatives à l'autorisation de nouveaux ordres monastiques (y compris les Jésuites) , promulguées après le concile de La^ tran (auquel Innocent III défendit absolument à Tavenir de fonder de nouveaux ordres), furent extorquées aux pontifes de Rome par des obsessions importunes {importuna petentium inhiatio opprobationem extorsit). Passant à des temps plus modernes, Clément XIV témoigne que le bref de Clément XIII, son prédécesseur immédiat, bref par lequel il approuvait de nouveau l'institut de la Compagnie de Jésus et la comblait d'éloges, a été plutôt extorqué qu'obtenu [extortus potius quant impetratus).
Tout cela, pour nous autres étrangers, est éminemment instructif. L'extorsion, comme on le voit, joue un rôle important dans l'histoire de l'Église latine; une parole prononcée un jour comme inspirée par le Saint-Esprit était reniée le lendemain, et, pour ne pas attirer le reproche de duplicité ou d'inconséquence puérile, la même parole était représentée comme extorquée. Il n'est pas inutile de prendre note de ce fait; quand, avec l'aide de Dieu, nos affaires intérieures et extérieures s'organiseront finalement, et quand la Russie, aux yeux de l'Europe, deviendra ce qu'il lui convient d'être, le pontife romain qui règne si malheureusement aujourd'hui, ou son successeur (s'il a un successeur) , nous réjouira probablement par la nouvelle : que les diverses épîtres relatives aux affaires polonaises, éditées il y a deux ans par le Vatican, et que les différents
discours prononcés à cette même époqae furent extorqués par le désir de plaire à Fempereur N24>oléon, ou par les importunités des émigrés polonais; mais quMIs sont loin d'exprimer ce que le pape avait dans l'esprit et dans le cœur. Dieu le veuille! Croye»K>us, nous respectons au suprême degré les enseignements apostoliques des pontifes de Rome ; comme baromètres rq)résentant Fétat de l'atmosphère politique, ils nous sont infiniment plus précieux que les articles de fonds du Times. Au reste, quelles qu'aient été les convictions personnelles qui ont guidé la main de Clément XIY au moment où il a signé le décret du 21 juillet 1773, la valeur historique de cet acte n'en est pas atténuée. Il est important, non comme l'expression de l'opinion d'un individu, mais comme l'écho de l'opinion dans toute l'Europe, et comme un résumé des accusations qui s'élevaient de toutes parts. Il serait aussi contraire à la saine critique de voir dans ce décret le produit d'une intrigue de cour, de jalousies mesquines et d'amour-propre blessé, que de réduire les causes qui ont enflammé la réforme au seul désir de s'approprier les biens du clergé. Relisez les monuments des seizième et dix-septième siècles, en commençant par la célèbre prophétie qui avait couru au seizième siècle et était attribuée à sainte Hildegarde, dans laquelle les Jésuites sont représentés exactement avec les mêmes traits sous lesquels ils apparurent beaucoup plus tard lorsqu'ils se développèrent plus librement et s'emparèrent de la conscience des rois et des peuples ; examinez les témoignages, non des ennemis du latinisme, mais des papistes zélés, des cardinaux, des évêques et des moines, dont plusieurs étaient connus par leur bienveillance envers les Jésuites; je nommerai seulement George Brownsweld, ar-
chevêque de Dublin, le franciscain Louis Sotelt^ martyr canonisé dans TÉglise latine ; le dominicain Garcius ; révoque . du Mexique Palafox (également béatifié) ; Mai* grot^ le cardinal de Tournon, les vicaires apostoliques, évoques de Rosalie, de Juliopolis, Cicé, Tabbé Favre, Tabbé Ledieu, secrétaire de Bossuet; souvenez-vous delà correspondance, des discours et des écrits des papes Paul IV, Pie V, Sixte V, Alexandre VII, Clément VIII, Benoit XIV. Enfin, examinez les témoignages de quelquesuns des mcml)res et des généraux de votre ordre : Mariana (1), Mendoza, François Borgia (2), Claude Aquaviva. Mutins Vittalleschi, — comparez tout cela, et vous serez convaincu que le décret de Clément XIV ne renferme pas un reproche qui ne s* appuie sur une tradition antérieure. Pas un mot qui n'ait été dit auparavant, maintes fois, dans l'âge d'or de l'Ordre, et d'ailleurs par des personnages dont vous-même ne pouvez récuser la véracité. Vous verrez que, dans ce décret, les vices de la Compagnie des Jésuites, généralement connus et admis, non-seulement ne sont pas exagérés, mais y sont atténués et adoucis ; enfio que la chute était depuis longtemps pressentie et même pré-
(1) Quand l'ouvrage de MariaBa : Des défauts du gouv&memeni de la Compagnie eut paru en 1625 (bien entendu contre i& volonté de l'Ordre, qui tit tous ses efforts pour en détruire l'édition), personne, des Jésuites, ne s'aventura à en suspecter l'authenticité. Au contraire^ elle fut reconnue positivement par plusieurs d'entre eux; et ce n'est qu'en 1667 qu'ils commencèrent à démontrer que l'ouvrage de Mariana était apogryplie^ et s'avisèrent d'avouer en même temps qu'ils l'avaient déclaré dès son apparition. (Uist. des Jésuites, par l'abbé Guettée, t. I^ p. 445-447.)
(2) En iOil, les Jésuites publièrent en entier l'opinion de leur géuérdi : Lettres annuelles des généraux, etc., et en 1635, ils le réimprimèrent en y atténuant quelques expressions et en omettant les passages les plus saillants; autrement dit, ils firent l'œuvre d'un faussaire; l'abbé Guettée cite les deux textes. (Hisi. des JémiUs, 1. 1^ p. 468.)
dite par des hommes qui désiraient la prévenir ; et Clément XIV n'a fait que jouer le rôle d'exécuteur d'une sentence prononcée longtemps avant lui.
Il était évidemment impossible d'annuler la valeur du décret qui dissolvait l'ordre des Jésuites et d'en nier la force obligatoire; mais on pouvait ne pas l'exécuter en s'abritant des foudres du Vatican sous l'aile du pouvoir temporel. Ce procédé a été souvent employé par les Jésuites en Chine et en d'autres contrées, et ils n'ont pas manqué d'en user de nouveau en Amérique, en Prusse et en Russie. Dans la lettre suivante, nous raconterons leurs manœuvres habiles dans ce sens. Mais pourquoi s'arrêter si longtemps, demanderont peut-être les lecteurs, sur le décret qui abolit l'ordre des Jésuites, comme si c'était la dernière page définitive de leur histoire? Leurs défenseurs modernes les plus distfnjgués le commentent, il est vrai, avec assez de mauvaise foi; mais aussi ils s'appuient, non sans raison, sur la courte durée de ses effets. Â Tinverse, ils citent avec un triomphe particulier la constitution plus moderne du pape Pie VII, du i août 1814, qu'il a nommée irrévocable ^ en vertu de laquelle la Compagnie est reconstituée par suite, ainsi que l'assure le pape, d'un désir unanime de presque tout le monde chrétien. N'est-ce pas une justification de la Compagnie et une réhabilitation du coup qui lui a été porté à la fin du siècle dernier?
En effet, l'éternité (m perpetnam\ que lui assignait le pape Clément XIV a duré juste quarante ans et seize jours. Nous ne savons pas combien de temps durera Virré^ vocabilité proclamée par Pie VII, mais je suis prêt à admettre qu'elle sera plus vivace.
11 serait assez facile d'expliquer la résurrection des Je-
suites, en apparence enterrés pour toujours, en examinant les circonstances qui ont précédé Tannée 1814 et les idées qui dominaient à cette époque ; sans recourir à des arguments forcés, je pourrais dire et prouver que c'est la conséquence de la réaction des gouvernements, rarement prévoyants, contre les principes révolutionnaires répandus par Napoléon sur tout le continent, qui a rappelé de la tombe Tordre des Jésuites ; qu'à cette époque, dominés par la terreur, on saisissait sans distinction toutes les armes qui semblaient propres à refréner les aspirations qui naissaient dans les masses, et que les Jésuites ont habilement profité de ces dispositions en se représentant comme les gardiens lés plus sûrs des dynasties régnantes.
Il paraîtrait qu'une simple comparaison avec Thistoire des Stuarts et du pouvoir royal en Pologne aurait dû convaincre du contraire. Mais, en 1814 et en 1815, la grandeur des événements modernes qui venaient de s'accomplir effaçait les temps passés, et les comparaisons historiques qui devaient servir à l'application ne remontaient pas au delà du commencement de la révolution.
Ce fut là le principal motif qui obligea quelques souverains à demander le rétablissement de l'Ordre et d'autres à ne pas s'y opposer. La meilleure preuve en est que Tinitiative de cette mesure appartient, non au monde latin, mais à un souverain orthodoxe, à l'empereur Paul I**, qui cherchait à disposer en faveur des Jésuites, même le sultan. Mais tout cela n'a à mes yeux^que peu de valeur. Écartons les circonstances extérieures et les motifs accidentels, et cherchons à déterminer la valeur intrinsèque du fait.
En pénétrant Tessence du latinisme, et en se rappelant la marche progressive de son développement dans le do-
maine de renseignement et de Torganisation ecclésiastique, on ne peut méconnaître que la dissolution de Tordre des Jésuites par le pontife présentait une anomalie criante; et qu'au contraire, par son rétablissement, le latinisme, rejeté, pour ainsi dire, provisoirement en dehors de la voie historique, y est rentré et a relié son présent avec les traditions légitimes de son passé. Depuis le temps où l'Europe occidentale, ayant renoncé à la communion spirituelle avec rOrient orthodoxe, s'en est séparée arbitrairement, les principes de la civilisation européenne occidentale ne pouvaient ne pas prédominer en elle sur la tradition catholique. C'est par là qu'a commencé la transformation du christianisme en latinisme, qui s'accomplissait graduellement, mais selon une pente rigoureuse et sans s'arrêter. Elle avait pour elle toute la force du développement ; tout ce qui se mouvait en avant, croissait et se fortifiait, obéissait à cette impulsion générale ; tandis que les traditions catholiques qui s'étaient conservées en souvenir ne s'y rapportaient que négativement, passivement, s'arrêtant pour un temps, se manifestant quelquefois par des protestations éclatantes, mais n'ayant pas la force de rétrograder. Ce dualisme, cette lutte entre deux forces, dont l'une était offensive et l'autre défensive, ne se sont jamais mani* festés d'une manière aussi significative, ni développés avec autant d'énergie qu'au sujet du jésuitisme. La cause en est facile à comprendre. Le jésuitisme, ainsi que je l'ai fait remarquer ailleurs, était le dernier produit le plus nar turel du latinisme. On peut dire qu'il a absorbé toute la force vitale, toute l'&me du latinisme, et que, depuis le moment de son apparition dans le monde, le jésuitisme s'est assimilé toute l'essence du latinisme et l'a supplanté. Ce
D^est pas pour rien, ni sans raison, que les Jésuites ont identifié leur Compagnie avec l*Église romaine. C'est pour le même motif que le jésuitisme devait provoquer, au sein du latinisme même, la réaction la plus énergique^et la plus définitive de la part du principe catholique ({ui y vivait en-^ core.
Les représentants de ce principe comprenaient que le jésuitisme devait faire périr les traditions encore vivantes, quoique incomplètes et mutilées, que l'Europe occidentale avait conservées des temps meilleurs et qui y entretenaient la civilisation chrétienne. De là la tentative de purifier le latinisme en en retranchant le jésuitisme. En examinant cette tentative d'une manière impartiale, nous ne pouvons certainement nous refuser à ressentir pour elle une profonde et respectueuse sympathie, et à rendre pleine justice aux grands génies qui se sont consacrés à cette œuvre dangereuse. Ils étaient grands par Tinlelligence, la piété sincère et la loyauté ; mais en même temps, nous devons reconnaître que leur tentative, dans les limites du latinisme, était insensée, et que leur triomphe provisoire ne pouvait durer longtemps. Il était aussi impossible au latinisme de se débarrasser du jésuitisme, de Molina, d'Escobar, de Busenbaum, de La Chaise et de Letellier, qu'il est con-^ traire à la logique et à l'histoire de voir le protestantisme se débarrasser de Strauss, de Bruno Bauer et de toute l'école de Tubingue.
On raconte, dans une ancienne fable orientale, qa*un roi impie, longtemps et infructueusement exhorté par un solitaire zélé, reçut de lui en cadeau, au moment de se séparer, un miroir mystérieux. Ce miroir jouissait d'une propriété spéciale qui consistait à refléter, non les traits exté«
rieurs de rhomme, mais Timage intérieure de son âme* Ayant vu, dans ce miroir, sa monstruosité morale, le roi se mit en colère et brisa le miroir en morceaux ; mais, à sa grande surprise^ les morceaux se rejoignirent spontanément, et la surface unie du miroir se représenta aux yeux du roi. Irrité, il ordonna de le jeter au fond' de la mer, mais le miroir surnagea à la surface, et, le lendemain, en se réveillant, il le trouva de nouveau devant lui et y revit son âme corrompue. Le latinisme possède un miroir analogue dans le jésuitisme. C'est son châtiment. Il peut Taccabler d'anathèmes, mais tant qu'il ne changera pas, il ne pourra pas s'en débarrasser.
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