‹ Les jésuites et leurs rapports avec la RussieChapitre 2 sur 13 · LETTRE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

LETTRE PREMIÈRE

Votre lettre, écrite sans doute avec Pautorisation de vos supérieurs, a produit sur tous ceux qui Tout lue en manuscrit une impression assez favorable à cause des faits entièrement inattendus qu'elle contient; à cause du ton qui y règne, et de sa coïncidence avec d'autres phénomènes qui se sont produits dans le milieu ecclésiastique du Latinisme. Il n'y a pas longtemps encore que l'évêque de Rome et sa milice, précédés de ses héraults les plus hardis, convoquaient l'Europe à une croisade contre la Russie. Le moment semblait bien choisi. Se rappelant Tardcur de la guerre de Crimée, le parti ultramontain, avec l'unanimité qui le caractérise, excitait les passions politiques en y infiltrant son antique haine religieuse pour l'orient orthodoxe, et ne possédant pas d'autres armes, on l'accablait de ses anathèmes, réservant pour nos ennemis

ses prières et ses bénédictions* Mais la croisade ne se fit pas. Le Vatican rengaina ses foudres; les chefs donnèrent contre-ordre, et voici que vous étendez prudemment de Paris deux doigts pour tâter le pouls de Topinion publique en Russie. Il paraît que finalement notre cause a le dessus. Vous nous provoquez à une explication ; vous nous obligez à dire pourquoi nous ne voulons pas avoir dans notre maison des hommes portant le nom des Jésuites; vous nous demandez des faits & Tappui de notre opinion si défavorable pour vous.

C*est d'abord une question de savoir si c'est un devoir pour nous d'accepter votre défi. Sans doute le jugement formulé dans le n* 12 du Jour^ année 1864, nous appartient, car nous nous le sommes assimilé ; mais il ne s'est pas produit chez nous, ni sur la terre russe ; il est du domaine commun de l'expérience historique qui s'est formée dans l'Europe occidentale d'après les observations séculaires et les vives sensations qui sont émanées du voisinage intime de l'ordre dont la Providence nous a préservés. Nous avons accepté sur lui une opinion toute faite; nous l'avons acceptée, parce que la succession léguée par l'expérience d' autrui constitue un lien moral sans lequel la vie intellectuelle de l'humanité serait inconcevable. Nous l'avons acceptée encore, parce que, dans l'espèce, le , résultat de l'expérience prolongée et variée des peuples occidentaux coïncidait avec ce que nous avons appris par la voix de notre propre expérience, relativement courte et peu importante. On peut discuter l'authenticité de tel fait matériel donné, ou d'une anecdote historique; mais on ne peut nier les faits de vie intellectuelle qui représentent, pour ainsi dire, l'image de toute une série de faits palpa-

bles dans la conscience des peuples. LMdée générale du jésuite comme type individuel s* est formée et existe. Le nom de JistUte n'ei^ plus un nom propre ; il est devenu un nom commun ; c'est là un genre d'honneur qui n'est pas accessible à tous, mais c'est aussi un symptôme significatif d'un rôle historique habilement joué snr la scène du monde. L'adjectif même composé du nom de Jésuite est devenu • usuel pour désigner certaines qualités générales. Lesquelles? Vous le savez. Un serment jésuitique y une parole jésuitique^ un dJxxk&X jésuitique^ ne signifient ni un serment fidèle, ni une parole vraie, ni un accueil honnête. Escobarderie (mot qui dérive du nom d'Escobar, célèbre théologien des Jésuites) ne signifie pas une action délicate; le sens attribué & ce mot est compris de tous, à Paris comme à Londres et à Madrid; à Rome comme & Berlin; à Moscou aussi. De quoi vous étonnez-vous donc? Ce n'est pas nous qui avons fait la réputation des Jésuites, nous l'avons seulement acceptée par succession de sociétés élevées par eux ; mais nous la possédons, et vous savez que la production des preuves est exigible {onus probandi) non du propriétaire, mais de celui qui conteste là légitimité de la propriété. — Melior est conditio possidentis. — C'est un axiome du droit romain que, dans les solutions de cas de conscience, vos théologiens citent plus souvent que les paroles du Sauveur et des apôtres.

Ainsi, il me paraît qu'il serait beaucoup plus convenable et plus naturel de vous adresser, non pas à nous, mais aux organes et aux représentants de l'opinion publique en Occident. C'est à eux de justifier leur opinion ; tâchez de les convaincre et de les réconcilier avec vous ; nous écouterons, et, je vous le garantis, nous vous écouterons impar-

tialement. Mais vous avez prévenu ma réponse. Â juger d'après vos paroles, dans l'Europe occidentale, la réputation des Jésuites s'est améliorée; nous sommes les seuls, nous autres Moscovites, à Tignorer. L'Europe , assurezvous, s'est convaincue de son injustice passée & l'égard de votre Compagnie, et s'est, non-seulement réconciliée avec elle, mais lui est favorable. Pour preuve, vous dites < qu'à Paris, depuis quinze ans, chaque dimanche du carême, dans l'église cathédrale, prêche un de vos prêtres devant un concours immense d'auditeurs choisis de toute la capitale, sans parler des autres prédicateurs qui enseignent partout ouvertement, et qu'il est permis à la Compagnie des Jésuites, non-seulement d'exister et de se multiplier, mais encore d'enseigner, de prêcher, de conférer les sacrements, et cela, dans les pays les plus civilisés, tels que la France, la Belgique, l'Angleterre, l'Allemagne. »

Rien que cela! — Excusez mon exclamation involontaire; ce n'est pas une ironie, mais l'expression d'une pitié respectueiAe pour la majesté détrônée, la force détruite, la raison sociale en faillite, et, si vous le permettez, pour les oripeaux flétris, ces symboles'muets de prétentions jadis réellement vastes et hardies, et déchues aujourd'hui jusqu'à une pitoyable médiocrité.

41 y a deux cent cinquante ans, la compagnie des Jésuites célébrait le premier jubilé centenaire de sa fondation ; elle le célébrait par une publication magnifique connue sous le titre de : Tableau du premier siècle^ — Imago primi sœculi. — Ce livre est un chef-d'œuvre dans son genre; ce sont les colonnes d'Hercule de la suffisance; il y est dit, entre autres choses : Que la Compagnie de Jésus est née de Jésus lui-même, — A Jesu nata^ — et compte

trois fondateurs : Jésus-Christ, la sainte Vierge et Ignace de Loyola ; que la vie terrestre du Sauveur coïncide, trait pour trait, avec les destinées historiques de la Compagnie qui, par là, s'est identifiée, pour ainsi dire, avec son divin fondateur; que chaque Jésuite, fidèle à la Compagnie jusqu'à la fin de la vie, entre infailliblement en paradis, et que, lorsque son âme se sépare de son corps, le Sauveur vient à sa rencontre et l'introduit dans le royaume céleste. C'est un privilège des Jésuites (ce que je dis est littéral) constaté par beaucoup de saints. Il est dit encore : Que la sainte Vierge a prié sur la terre avec Loyola, et lui a transmis son système des Exercices spirituels; que la Compagnie de Jésus possède toutes les qualités du soleil et de la lune ; qu'elle brille dans l'univers et répand ses bienfaits sur le monde entier et conserve tout pendant la nuit« Ensuite sont énumérés les exploits de divers membres de la Compagnie; ils sont comparés à des lions, à des aigles, à Samson, aux apôtres et aux archanges. Enfin, jetant un regard sur l'état passé el actuel de la Compagnie de Jésus en Europe, les auteurs s'écrient dans une certaine extase lyrique : t Nous pouvons lui appliquer la prophétie d'Isaïe sur le peuple de Dieu el de l'Église : Tu seras nourrie par les rois^ lesprincesses seront tes nourrices; ils s^ abaisseront jusqu^ à terre devant toi^ et ils baiseront la poussière de tes pieds. Tu tari^ ras le lait des peuples^ et tu consommeras la richesse des rois... et tes hommes mériteront la terre ^ etc. {Isdie^ c. XIX, 7-23; lx, 16-21.)

Il fut un temps où ces paroles ne semblaient pas exagérées; aujourd'hui, vous pouvez seulement dire que les peuples ne vous empêchent pas de vivre sur la terpe, et que les princesses de Paris prêtent quelquefois une

oreille complaisante aux discours de vos prédicateurs.

Quelle différence ! Texpérience vous a inspiré de la modestie; elle vous a enseigné à vous contenter de peu; mais, par malheur, ce peu est encore loin d'avoir l'importance que vous lui attribuez.

Je regrette fort qu'il ne me soit pas arrivé d'entendre quelqu'un de vos prédicateurs, et surtout le célèbre P. Félix sur la motion duquel, au congrès de Matines, un public habilement excité, exprima ses dispositions pieuses par un triple vivat et des applaudissements frénétiques à Jésus- Christ, à l'Eglise et au pape; on manquait là seulement de coupes et de vin de Champagne (!)• A l'époque de mon séjour à Paris, on avait cessé de parler du P. Félix. Une autre étoile se levait sur l'horizon. C'était le P. Hyacinthe, carme déchaussé, si je ne me trompe. J'ai eu le bonheur de l'entendre et d'assister à une des réunions les plus brillants dans l'église de Notre-Dame de Paris. La physionomie du prédicateur, l'expression sur son Visage d'une pensée profonde, la majesté de sa démarche, ses gestes, sa diction, tout était irréprochable en lui. Il parlait de la Trinité; il commença par dire que, quoiqu'il fût impossible de la démontrer avec la même évidence que l'existence de Dieu, cependant // est très-utile^ pour diverses raisons, d'admettre ce dogme ; ensuite il se perdit dans une démonstration par les contraires, et attendrit son auditoire en représentant un Dieu isolé et perdu dans les iplendeurs du firmament. L'auditoire était nombreux et réellement composé de personnes de premier choix ; en avant de tous,

(1) 11 y en eut au banquet qui suivit le congrès^ comme l'ont constaté les principaux journaux du temps. [Note du traducteur,)

— sien face de la cbairei se tenait Tarcbevêque de Paris; à côté de lui, on voyait le ministre de Tinstruction publique. Ce dernier se penchait quelquefois vers son voisin, et du second rang de chaises on entendait qu'il prononçait à voix basse ces exclamations : < Quelle ampleur, quelle majesté, quelle profondeur ! » Peu de jours auparavant,- ce même ministre avait visité Tinstitution des Jésuites à Paris ; en prenant congé du supérieur, il lui avait dit : Qu'il y avait chez lui certaines choses que Ton ferait bien d*imiter. Vous vous rappelez avec quelle promptitude ces paroles furent recueillies, et avec quel zèle elles furent répandues dans certains cercles. Tout cela se nomme à Paris le triomphe de TEglise.

Le même jour, vers le matin, le P. Hyacinthe montrait aux Parisiens la Trinité ; le soir, on donnait au boulevard des Italiens une autre représentation : Alexandre Dumas racontait diverses anecdotes sur le célèbre peintre Delacroix. La cohue était inconcevable, et je suis obligé de con- . venir que le public y était encore plus choisi et plus élégant qu'à la cathédrale. Il y avait plus d'équipages brillants dans la rue; on y voyait plus de rubans rouges aux boutonnières. Le bavardage d'Alexandre Dumas dura plus d'une heure, mais, du moins, il ne s'éloigna pas de l'atelier de son défunt ami, ne se perdit pas dans les splendeurs

du firmament, et n'effleura pas, par un seul mot, les dogmes chrétiens. J'avoue qu'il me semble que, eu égard à la frivolité égale du romancier et du prédicateur, le premier honorait plus ces dogmes par son silence que le second par sa parole abondante.

On ne persécute pas les Jésuites, c'est vrai , quoique, autant que je sache, môme dans la plus grande partie des

pays catholiques romains, ils ne ouissent pas de droits civils étendus, et que leur Compagnie n'y ait pas d'existence légale; mais, dites-moi, que prouve ce fait? Si les persécutions étaient partout en usage, si les gouvernements de France, de Belgique et d'Angleterre prétendaient, comme jadis, avoir le droit et l'obligation de déraciner toute hérésie, et si, dans ces conditions, les Jésuites jouissaient de leur protection, vous seriez fondé à citer ce fait comme un témoignage approbateur ; mais vous savez que les mêmes tolérance, liberté et protection, dans les limites de la loi, sont accordées à toutes les communions, sectes et doctrines, sans en excepter les plus monstrueuses et les plus absurdes. Ainsi, l'amélioration de la position des Jésuites n'est pas le résultat d'une modification de l'opinion sur eux, mais simplement une conséquence de ce fait : que l'époque des persécutions pour les opinions passe ou est passée, et que tous les gouvernements penchent plus ou moins vers un système d'intelligente abstention dans toutes les affaires de conviction et de conscience. Attribueriez -vous ce progrès aux Jésuites? Je ne le crois pas. La tolérance civile s'est établie en dépit d'eux, mais ils en profitent comme les autres. C'est un phénomène général dans toutes les sphères. II fut un temps où les gouvernements, en vue de prévenir les fraudes» soumettaient à un examen rigoureux toutes les provisions de bouche que Ton apportait dans les villes et toutes les marchandises destinées à la vente, en déterminaient même le prix ; aujourd'hui on n'agit plus ainsi. Mais s'ensuit-il que les hommes se soient enfin convaincus de l'innocuité de la farine frelatée et de la viande corrompue? Je crois que cela signifierait plutôt que les sociétés ont atteint leur majorité ; que la tutelle ne leur est plus nécessaire, et que les

gouvernements ont pu leur accorder le droit de libre choix.

Voyons sMl n'y a pas en votre faveur d'autres témoignages plus probants. Vous affirmez , bien entendu , que tout ce que Ton a reproché et que l'on reproche maintenant aux Jésuites, n'a pas plus de valeur qu'une calomnie méchante ou un pur bavardage. Pour le prouver, vous dites : « Voici bientôt vingt ans que, d'étudiant k l'Université de Pétersbourg, je suis devenu Jésuite (^ic). J'ai visité des maisons de notre Société^ en Gallicie^ en Allemagne, en Belgique, en Italie, en Sicile. D'autres de mes compatriotes, des noms desquels s'enorgueillit la noblesse russe (1), ont parcouru l'Orient ; par quel prodige nulle part et jamais n'avons-nous entendu d'aucun d'eux rien de pareil à ce que vous attribuez, avec une solennité si naïve, à toute la Compagnie qui, remarquez-le, se compose à moitié de prêtres offrant quotidiennement à l'autel le sacrifice non sanglant. »

Permettez-moi, pour la clarté de renonciation, de donner à vos paroles une forme logique : < Les Jésuites ne disent jamais de mal des Jésuites aux Jésuites ; ergo, les Jésuites n'ont rien à se reprocher. » Il me paraît que j'ai rendu votre idée exactement, et vous remarquerez sans doute que ce syllogisme manque de majeure. Permettez-moi donc de le compléter : < Tout homme ou toute société se connaît mieux que qui que ce soit, et nuit plus volontiers que qui que ce soit à sa bonne renommée, en ébruitant ses vices. » — Est-ce cela? ou peut-être sous- entendez-vous : iLe Jésuite a sur la langue ce qu'il a dans le cœur et dans l'es-

(i) Est-il bien certain qu'elle en soit fièreT

prit ; or, comme, etc. v Je ne puis imaginer d'autre base à votre argumentation. Ordinairement un témoignage est d'autant plus valable que celui qui le donne a moins de rapports avec la personnalité de Taccusé ; vous admettez une règle tout à fait inverse ; et vous opposez à la réputation peu enviable des Jésuites leur propre témoignage, et même un témoignage de silence. Vous avez été sans doute jaloux de la solennité naïve du rédacteur du Jour ; en effet, vous avez remporté la palme sur lui. Quant à moi, je vous aurais fait volontiers compliment sur votre victoire et sur rinvention d'un mode d'argumentation tout à fait neuf, s'il ne m'était arrivé, il y a six mois, d'entendre exactement le même raisonnement de la bouche d'une dame irlandaise, zélée papiste, et par conséquent passionnément sympathique à Tinsurrection polonaise. Elle me disait : « Que me parlez-vous sans cesse des meurtres et des empoisonnements à Varsovie, des pondeurs, des assassins et des incendiaires? J'ai vécu deux ans entiers au milieu d'un cercle de Polonais, à Paris, à Dresde et à Genève, et jamais d'aucun d'eux je n'ai rien entendu dire des cruautés dont vous autres Russes noircissez la cause sainte du mouvement pour la patrie. Comment expliquerez- vous ce prodige? »> Le fait auquel faisait allusion mon interlocutrice a la même valeur que votre témoignage sur vos confrères. En effet, ni l'émigration polonaise, ni les Jésuites ne racontent rien de blâmable ou de scandaleux au sujet des leurs. Ceprodige^ relativement aux Polonais, est resté inexpliqué pour mon interlocutrice ; voyons si nous ne réussirons pas à l'expliquer relativement aux Jésuites.

Nous lisons dans le règlement de Tordre (partie viii, chap. i", § 9) et dans les Déclarations qui l'accompa-

gnent : c Les chefs et les subordonnés doivent entretenir entre eux une correspondance suivie et fréquente, et s'informer mutuellement de ce qui se passe dans diverses localités, et qui peut servir à Tédification. Afin que les actes de la Compagnie d'un caractère édifiant puissent être connus de tout le monde, est établi l'ordre suivant : tous les membres de la Compagnie, soumis & un provincial, doivent, tous les quatre mois, envoyer de leurs maisons et de leurs collèges (1) des lettres contenant exclusivement ce qui peut produire un effet édifiant ; les provinciaux les complètent au moyen de circonstances omises, et d'un caractère également édifiant; ensuite ces rapports sont envoyés au général de la Compagnie, et sont répandus partout au moyen d'une multitude de copies (2). » — Voilà donc ce qui en est. On livre à la renommée aux cent bouches seulement ce qui est édifiant, c'est-à-dire probablement : les actes pieux, la conversion des infidèles, divers miracles et apparitions. Quant aux œuvres obscures, ténébreuses, aux crimes, aux fautes et aux scandales, le règlement ne prescrit pas de les ébruiter. Agirions-nous trop témérairement en supposant qu'il faut que tout cela soit défendu, en vertu des mêmes mobiles qui prescrivent de répandre avec zèle tout ce qui fait honneur et qui est utile à l'ordre ?

Pourtant tout cela infirme votre majeure. Il va de so que les actes qui ne sont point édifiants ou qui sont édifiants dans un autre sens (comme des avertissements qui inspirent

(i) On appelle maisons, le?) lieux d'habitalion des Profès^ c*est-à-dire^ des vrais membres l'e la Compa^^nie. le.'^quels en composent le noyau ; sous le nom de collèges, en entend les établissements d'instruction de la Compagnie.

(2) Les ConstUuiions des Jésuites avec les Déclarations, etc. Pans, Paulin, 1843.

un effroi salutaire), ne peuvent pas rester inconnus des chefs, avec le système d'espionnage rautuel qui forme la base de la discipline de la Compagnie ; mais on peut demançier quel intérêt trouveront ces chefs à les ébruiter, si même, en pareil cas, il ne leur était pas fait un devoir de les cacher? Qui trouvera du plaisir à nuire à la réputation des siens, et parla même indirectement à la sienne propre? Il est probable que le linge sale des Jésuites n'est pas lavé sur la place publique, au grand jour, mais qu'on le lave, — si même on le lave, — à la chute du jour et dans quelque coin obscur (!)• Pour savoir ce qu'en pensent les Jésuites eux-mêmes, on peut recourir à leurs Manuels de morale, pour connaître leurs principes sur les personnages de diverses classes et conditions.

Voici ce qu'enseigne, entre .autres, Hermann Busenbaum, dans son cours de Théologie morale qui jouit dans la Compagnie d'une autorité considérable : t Un chef peut souvent dissimuler les fautes de son subordonné pour éviter des troubles et de plus grands maux contre lesquels il lui faudrait sévir, i Dans un autre endroit : « Les prédicateurs sont tenus en général d'attaquer les fautes notoires, mais ne doivent pas, sans motifs graves, toucher aux fautes des prélats et des moines, car l'autorité dont ils jouissent est nécessaire au bien commun. » Voici des règles

(1) Le célèbre jésuite Mariana^ dans son livre Des défauts du gouverne^ ment de la Compagnie de Jésus, publié en 1625 (comme de raison sans l'autorisation et à Tinsu des chefs de Tordre) écrivait, entre autres choses : « On cache des délits fort graves, on les dissimule, sous prétexte qu'il n'y a pas de preuves sufûsantes, ou bien pour empêcher qu'on en fasse du bruit et qu'on en parle dans le monde. Il semble que Tunique but de notre gouvernement est de couvrir les fautes, de les enterrer, comme s'il pouvait y avoir un feu qui ne produise pas de fumée. » (Hist, des Jésuites, par Tabbé Guettée^ t. I^ p. 455.)

générales pour tous, extraites du même livre : c On ne doit pas considérer comme péché mortel de dire du mal d*un individu inconnu ou nommé d'une manière indéterminée ; par exemple : — Dans tel endroit, beaucoup de personnes perverses ; ou, dans un tel collège (dans le sens de réunion), un chanoine a commis un crime grave, — surtout si Taccusation n'en atteint pas d'autres, i Tout cela est excusable ; mais on lit ensuite : t Celui-là pèche gravement qui vilipende un ordre monastique ou un couvent, disant, par exemple : que Ton y mène une vie désordonnée, que l'on n'y observe pas les règlements, etc., à moins que ce soit connu de tous.: car cela est très-nuisible, et, par conséquent, l'auteur du dommage est tenu, sous peine de péché mortel, d'indemniser toute la compagnie. Le pardon accordé par le supérieur ne dispense même pas de ce devoir. Également, il faut regarder comme un péché mortel l'ébruitement d'un crime secret commis par un moine, tel que l'adultère, si Ton désigne le couvent ou l'ordre auquel appartient le coupable, quand même celui qui fait le récit ne le nommerait pas (1). » Vous voyez qu'on a pris des mesures pour prévenir la publicité, et que, sous ce rapport, les moines ont des privilèges particuliers, même relativement aux autres ecclésiastiques. Je ne doute pas que les Jésuites n'observent les règles enseignées par leurs maîtres, et ne se préservent du péché mortel de bavardage, interdit dans toutes leurs relations avec les leurs, ainsi qu'avec les exté^

(1) Hermanni Busenbaum^ MeduUa Theoîogiœ Moralis, lib. Il, Iractalus m, dubium IV, responsio 5; dubium V, articulus H, rcsponsio f», casus 6; lib. III, traclatus VI^ caput I^ dubium If, responsio, casus 14, 15 Nous parlerons en délai! de ce livre el de l'auteur dans une des lettres suivantes .

rieurs [exteris), comme il les appelle. Maïs il y a d'autres raisons particulières qui obligent chaque Jésuite à une plus grande circonspection dans ses conversations, même avec ses confrères. Vous les connaissez, mais je dois les indiquer pour le lecteur. Chacun, en entrant dans la Compagnie des Jésuites, s'oblige à faire connaître à son chef immédiat toutes les fautes, délits et actions blâmables de ses confrères, parvenant à sa connaissance (en dehors delà confession); en même temps, il s'oblige à se soumettre luimême volontairement à une pareille inquisition et à de tels rapports de leur part (1). C'est une des lois fondamentales de l'ordre et une condition indispensable pour y être admis. Dans la rédaction, tout cela est atténué ordinairement par ces paroles : par amour du prochain; — pour le bien dU son âme; — pour la plus grande gloire de Dieu; — etc. ; mais dans la pratique, cela s'observe exactement. Il existe un témoignage à l'appui. Le célèbre Escobar déclare que le commandement de reprendre son prochain, établi par Jésus-Christ (d'abord en tête à tête, puis en présence de quelques témoins, enfin devant l'Église), ne s'observe .pas dans l'ordre des Jésuites parce qu'il y est adopté un autre commandement qui est celui-ci : « Chaque membre de la Compagnie dénonce à son chef immédiatement tous les crimes de son confrère sans l'avoir préalablement averti en tête à tête (2).

Je n* examine pas la question si une telle règle est bonne ou mauvaise, et quel effet elle peut produire sur la moralité

(1) Les Constitutions des Jésuites, Paris, Paulin. Primum ac générale Examen, c. IV, § 8, p. 29. Annexes, note 0, p. 474- i76.

(î) Lib. Tlieol. Moral., etc., tract. V, ex. V, cap. IV, praxis ex. societ. Jesu doctor. §15.

de rhomme: il est difficile, à nous autres extérieurs^ de nous transporter, même mentalement, dans ce milieu social où toutes les relations de Thomme, toute sa vie, du matin jusqu'au soir, sont enlacées dans un réseau habilement tressé d'un espionnage mutuel et pieux ; maisicela tfest pas même nécessaire. Tout en y restant complètement étranger, nous pouvons supposer,* sans crainte d'erreur, quoique manquant d'expérience, qu'il ne peut être agréable à personne de subir les conséquences d'une dénonciation. Qui plus est, je suis prêt à admettre qu'un novice, peu habitué encore à l'atmosphère de la Compagnie, doit supporter avec peine l'idée qu'il peut exposer son confrère à faire contre lui une dénonciation nécessaire.

Voilà pour nous une explication suffisante du prodige que vous signalez. C'e.st justement parce que vous vivez au milieu des vôtres que vous n'entendrez jamais rien de repréhensible sur la Compagnie, puisque si quelqu'un de vous vous avait raconté par distraction, même à T oreille, quelque scandale, vous seriez obligé de le dénoncer ; et puisque, si vous ne le faisiez {)as, lui-même, après réflexion , vous dénoncerait pour ne l'avoir pas dénoncé (1). Je veux bien avouer que tout cela est très-sage et très-habilement combiné ; il est possible que le préfet de police de Paris, ayant connaissance de la discipline de vos maisons, voudrait aussi imiter quelque chose de vous, et qu'il honorerait

(1) Nous lisons dans le livre du jésuite Mafiana : « Nul ne peut se fier è^on frère qui peut à tout moment lui rendre quelque mauvais office de mouchard, d'espion, afin de gagner à ses dépens les bonnes grâces des supérieurs et surtG^t du Générai. . . J'ose assurer que si les archives de notre maison de Rome étaient épluchées, il ne se trouverait aucun honnête homme, parmi nous surtout, qui sommes éloignés et inconnus personnellement au Général. » Uistoiredes Jésuites, par fabbé Guettée, 1. 1, p. 45i-

le règlement de Tordre d'une appréciation aussi flatteuse que votre ratio studiorum Ta été de la part du ministre de l'Instruction publique; mais dans ce cas, vouloirdonneràun silence obligé la\aleur d'un témoignage à décharge, c'est, vous l'avouerez, quelque peu arbitraire et forcé.

Une autre preuve que vous avancez de l'inanité des reproches qui tombent siJr la Compagnie, est en apparence plus spécieuse. Vous demandez : t Comment il se fait que la police aux cent yeux n'ait pas découvert jusqu'à présent la moindre trace de quelque crime commis par nous ? de quelle façon les plus féroces ennemis de notre ordre n'ontils pu nous convaincre jusqu'à présent de quelque méfait? »

Il serait curieux de savoir de quel temps vous parlez. Est-ce de l'époque récente ou des temps passés, voisins de la fondation de la Compagnie? Je ne pensa pas, par exemple, que vous songiez à nier la participation des Jésuites, sinon par une action directe, au niioins par des suggestions, et des inspirations (ce ^qui n'est guère mieux), à la célèbre conspiration des poudres contre le roi Jacques F' et le parlement anglais. Elle est judiciairement prouvée et reconnue par beaucoup de catholiques zélés, parmi lesquels on peut compter le ministre de Charles I*', Stafford.

Je ne crois pas que l'on ne puisse reconnaître la trace de la main des Jésuites dans les tentatives contre la vie de Maurice de Nassau et de l'historien vénitien, Fra-Paolo; dans l'assassinat de Henri IV ; dans l'attentat contre la vie de Louis XIII; dans la mort mystérieuse de Sixte Y, de Clément XIII et principalement dans l'empoisonnement de Clément XIV. Je ne crois pas que vous vous décidiez à nier l'authenticité de la conduite des missionnaires chinois en Chine et en Cochinchine, à l'égard des Légats des papes

et des Vistiteurs, le cardinal de Tournon, Tévêque d*Halicarnasse et Tabbé Favre, personnages que les Jésuites ont littéralement torturés jusqu'à la mort, par toute une série de calomnies impudentes, d'insultes hardies et de dénonciations au gouvernement chinois, sans parler des tentatives indubitables contre leur vie? Je ne sais ce que l'on pourrait imaginer pour excuser* les deux banqueroutes frauduleuses de la Compagnie de J'ésus, l'une à Séville pour une somme de deux millions deux cent cinquante mille francs, dans la personne du coadjuteur Villar (qui, en qualité de membre de l'ordre, en régissait les affaires commerciales,' disposait des capitaux, et que l'ordre a renié pour avoir un prétexte de ne pas satisfaire à ses engagements) ; et la seconde, en France, dans l'affaire du mandataire des Jésuites, le P. Lavalette, que la Compagnie a aussi tenté de renier. Il est prouvé d'une. manière irrécusable que les Jésuites ont suscité une calomnie préparée longtemps à l'avance dans le but de perdre Antoine Arnauld et d'autres jansénistes qui auraient été surpris, par un personnage que les Jésuites ne nomment pas, dans une réunion où ils auraient conspiré contre la religion de Jésus-Christ. Cette affaire, connue sous le nom de Projet deBourg-Fontaine^ s'est terminée, comme vous savez, par une telle confusion des Jésuites que même Crétineau-Joly, qui a écrit récemment sous leur dictée un panégyrique de l'ordre improprement appelé par lui histoire^ n'a pas trouvé un mot pour les justifier, et a préféré recourir au silence. Comment réfuter encore, si ce n'est encore par une négation gratuite, la lâche intrigue au moyen de laquelle les Jésuites entraînèrent dans une embuscade le défenseur des jansénistes, le professeur Ligny (affaire de Douai), auquel ils envoyèrent

quelques fausses lettres composées par eux, soi-disant de la part d'Antoine Arnauld, et le provoquèrent de cette manière à des déclarations sincères qu'ils interceptaient ?

Passant à des faits d^un autre ordre, j'aurais pu citer la correspondance amoureuse originale des Jésuites, trouvée à Moscou dans la première des maisons qu'ils ont réussi à fonder en Russie, correspondance conservée aux archives principales de Moscou et dont la copie est en possession du comte D/ Tolstoy, auteur du livre : Le Catholicisme romain en Russie {{). J'aurais pu encore citer l'oukase; impérial du 13 mars 1820 (2), relativement à l'expulsion des Jésuites de Russie, et de l'abolition de l'académie de Polotsk, oukaise dans lequel il est dit, entre autres, que : « pour amener à leur foi les enfants des Juifs, les Jésuites employaient la violence; et que l'intervention des autorités de la province a été nécessaire pour retirer ces enfants de leurs couvents, i II serait à propos de rappeler que l'accusation de rapts violents ou de captations demi-violentes d'enfants pour lesquels il a été inventé un nom spécial : le vol à tenfant^ se sont produits souvent et continuent même maintenant à se produire dans l'Europe occidentale; j'ai pu m'en convaincre moi-même l'année passée par les récits de diverses personnes, en partie catholiques romaines, — mais il est vrai que ce n'était pas dans les maisons de votre ordre. Enfin, parmi les événements contem porains, j'aurais pu citer la sentence d'un jury du Brabant, relativement à l'affaire de Boys; mais nous en parlerons encore plus loin.

(2) Recueil complet des Lois, t. XXXVH.

Tout cela est démontré, prouvé autant que la participation de quelqu'un à un crime peut être prouvée, et tout cela pris ensemble ne constitue pas certainement la centième partie des crimes qui pèsent sur la conscience de Tordre. Je manque de matériaux pour examiner les dossiers des sentences anciennes et terminées, ayant force de lois; mais vous-même vous ne possédez pas ces matériaux; c^est pourquoi vous et moi, nous devrions nous borner à nous appuyer sur des témoignages. Mais il n'y a pas de possibilité de déterminer mathématiquement le degré de vraisemblance d'un témoignage ; vous ne manquerez pas ' dé récuser chaque témoin que je citerai; en réponse à chacun de mes raisonnements, vous susciteriez des doutes sur Tauthenticité de la source; enfin, à toute extrémité, il vous resterait une ressource à laquelle les vôtres ont souvent eu recours : de renier le confrère convaincu et de dire que Tordre n'est pas responsable de ces crimes individuels. Je suis prêt à déclarer, si vous le désirez, que, dans ces disputes, vous aurez le dernier mot; vous êtes plus nombreux ; vos moyens sont plus vastes ; d'ailleurs vous en avez qui nous répugneraient, et la question même vous intéresse plus que nous. S'il s'agit de concessions, je vous en ferai encore une : Je reconnais que, dans beaucoup de cas particuliers, les accusations portées contre Tordre s'évanouissaient, pour ainsi dire, faute de preuves ; je le reconnais aussi : le nombre d'accusations que l'enquête et le jugement n'ont pas justifiés est plus grand dans l'histoire de Tordre de Jésus que dans les autres sociétés; je veux bien qu'il en soit ainsi : je me permettrai seulement de vous faire remarquer que la répétition fréquente des mêmes accusations est déjà significative en elle-même ; c'est un in-

dice de la réputation de Tordre; il est, pour ainsi dire, en suspicion universelle, mais là n'est pas la question. Le fait est reconnu; il est à désirer de savoir comment on peut l'expliquer. Est-ce par l'innocence réelle des Jésuites, ou par d'autres causes? il me paraît qu^il est parfois difficile, et souvent absolument impossible; de convaincre les Jésuites, seulement parce qu'ils possèdent des moyens exceptionnels de défense, et que les procédés ordinaires de la procédure criminelle n'ont pas, pour ainsi dire, de prise sur eux, l'instruction et le jugement se heurtant à des Jésuites ratent presque toujours.

C'est même flatteur pour eux. Aussi peut-être pour cette fois serez-vous de mon avis.

Considérez les circonstances suivantes : premièrement, en vertu de l'organisation de l'ordre, jamais aucun de ses membres n'entreprend rien par son initiative personnelle; il n'agit pas comme un homme isolé; ce qui agit, c'est l'ordre, une personnalité collective, assurée contre l'entraînement, la précipitation, les fautes; une personnalité qui représente l'expérience concentrée de plusieurs siècles et de plusieurs peuples; un extrait de l'énergie espagnole, de l'astuce italienne et de l'esprit entreprenant des Français (1); une personnalité qui dispose de moyens immenses matériels et spirituels, d'organes soumis d'une fidélité éprouvée, d'organes qui s'appellent cadavres ou bâtons dans les mains de l'ordre, ayant mis tout à la disposition de leurs chefs, leur corps, leur âme et leur conscience; enfin une personnalité exercée et qui a atteint une habileté

(1) Je ne sais co qu'ont apporté à ce trésor les Russes; n'est-ce pas l'ingénuité 7

inimitable pour gagner des protecteurs puissants. On comprend que quand une personnalité pareille s'empare d'une affaire, elle la combine de tous les côtés, elle Tappuie de tous les moyens qui garantissent le succès, et ne laissent pas de traces après elle.'

Secondement, une telle personnalité ne se considère pas comme liée en conscience par les exigences de la loi civile; elle se reconnaît le droit moral de s'en écarter dans tous les cas où ces lois sont en contradiction avec Tidée qu'elle se fait de la légalité et de la vérité.

Peut-être le lecteur désire-t-il savoir dans quelle mesure le Jésuite, en qualité de Jésuite, se considère, selon les règles de son ordre, comme soumis à la loi civile et passible du jugement civil? Voici ce que répond un des casuistes de Tordre :

c Les ecclésiastiques, par la loi divine, étant exempts de l'autorité temporelle, ne sont pas soumis à l'action directe et coercitive des lois civiles, et ne peuvent par conséquent être punis par l'autorité temporelle; mais ils sont soumis indirectement à l'action des lois générales, lorsque ces lois ont pour but le bien social et ne sont pas contraires à la dignité ecclésiastique ; telles que, par exemple, les lois interdisant un certain genre de transactions, ou abolissant leur valeur; c'est pourquoi, si un ecclésiastique se permettait de vendre un objet quelconque, supposons du blé, un prix plus élevé que celui qui est établi par Tautori* té, il se rendrait coupable contre la justice et serait tenu de restituer le surplus. Cela est nécessaire, parce que les ec« clésiastiques sont membres de la société civile, et s'ils ne se soumettaient nullement aux lois civiles, il serait impossible d'observer la même justice pour tout le moude. Au reste,

la soumission des ecclésiastiques aux lois civiles, doit être entendue en ce sens, qu'ils doivent dans leurs actions se guider par elles; mais elle ne signifie nullement que ces lois aient sur eux un pouvoir coercitif, et qu'ils soient passibles de peines quant à leur violation. • Dans quel sens est-il obligatoire pour chacun de déclarer la perpétration d'un acte criminel ? — Les Jésuites répondent :

t Cela n'est pas obligatoire, quand même le chef l'exigerait dans certains cas déterminés ; entre autres» si la déclaration peut entraîner pour celui qui la fait, le danger de perdre l'honneur, la vie ou la propriété, i

A quoi est obligé, en conscience, l'accusé?

« Si un juge interroge un prévenu sans en avoir le droit et sans motif suffisant de connaître de TafTaire ; si même le prévenu n'est pas assuré de la régularité de l'interrogatoire, et a, à ce sujet, quelque doute, non-seulement, il n'est pas obligé de convenir, non-seulement, il peut se refuser à répondre, mais il peut même tromper le juge au moyen d'expressions équivoques ou de dénégations accompagnées de quelques restrictions mentales afin d'éluder le mensonge. »

Ainsi le faux témoignage, appuyé sur des restrictions mentales, n'est pas considéré comme mensonge.

Plus loin : « Si le juge interroge le prévenu régulièrement, mais en sortant de la question du crime supposé, le prévenu peut nier le fait quand même il serait vrai, et à demi démontré. Par exemple : un juge cherchant la confirmation d'une fausse accusation de meurtre, demande au prévenu : Est-il vrai qu'il ait quitté la maison avec une arme dégainée? quoique ce soit réellement arrivé ( non en vue du meurtre , mais pour un autre motif) » le prévenu

peut hardiment nier le fait. Les témoins peuvent déposer de la même manière.

< Le prévenu interrogé même* régulièrement, n^est pas

tenu d*avouer, au nx>in8 il n'est pas coupable de péché

mortelsMl n'avoue pas, dans les affaires criminelles graves,

pour peu qu'il ait Tespoir de se sauver par la fuite, et qu'il

n*en résulte pas de dommage pour la société. Cette doctrine est probable, et n'est pas dangereuse en pratique (pour la

conscience). 11 n'est pas tenu d'avouer, même après que la sentence est rendue, car avec la terminaison de ce jugement cessent tous les devoirs du prévenu. »

Ainsi^ il est difficile d'obtenir la vérité du prévenu. Voyons maintenant ce que la conscience jésuitique demande aux témoins.

< Le témoignage est obligatoire seulement dans le cas où la loi de charité l'exige pour le salut du prochain, ou quand le témoin est cité par un juge qui en a le droit; dans ce dernier cas, celui qui s'attend à être cité en témoignage peut, sans péché, s'enfuir ou se cacher avant de recevoir Tassignation et sans encourir la peine d'indemniser des pertes qui pourraient résulter pour un autre de son absence.

€ Un témoin interrogé irrégulièrement n'est pas obligé de répondre ; même celui qui est interrogé régulièrement et légalement, n'y est pas obligé dans certains cas, entre autres, si sa déposition peut causer un dommage matériel considérable à lui-même, ou à son prochain , à moins que d'un autre côté, son silence ne coûte un dommage encore plus grand h quelque indirvidu ou à toute la société. Également, le témoignage n'est pas obligatoire, si l'interrogatoire a pour objet un acte dans lequel on peut supooser mec

* probabilité l* absence du péché de la part de P accusé; par exemple, lorquMl ne savait ce qu'il faisait, ou lorsqu'il est accusé de vol, tandis qu'il ne faisait user que du droit de compensation occulte {compensatio occulta.)» — C'est un terme délicat admis par les théologiens Jésuites pour ne pas blesser l'oreille par l'expression grossière de vol ou de filouterie.

c Un témoin pèche lorsqu'il affirme ce qu'il ne sait pas, ou dévoile une vérité qu'il devrait cacher. • Mais pèchet-ilen se taisant lorsqu'on l'interroge sur ce qu'il sait, ou en cachant la vérité? — Les règles n'en disent rien.

Le dernier et surtout l'avant -dernier article méritent qu'on s'y arrête un instant. On sait que, dans beaucoup de cas, la doctrine des Jésuites, sur la culpabilité et l'innocence est en divergence considérable avec la conscience, et les lois d'appréciation des actions humaines. Ainsi, par exemple, ce que l'on appelle, dans toutes les langues humaines : calomnie, trahison, meurtre, révolte, est regardé par les Jésuites comme légitime défense, ou compensation légitime quoique occulte. Dans la suite, nous présenterons des preuves éclatantes, dans tous les cas analogues : un témoin Jésuite, ou élève des Jésuites fidèle aux idées de son école sur la culpabilité ou l'innocence, peut ne pas donner de réponse au juge qui l'interroge, ou, ce qui est encore pis, peut impunément lui mentir en face.

 ce sujet il existe un règlement : c Dans tous les cas où il est permis de cacher la vérité, on peut recourir à des expressions équivoques, ce qui n'est pas regardé comme un mensonge; car les paroles p):ononcées, si on les prend dans un certain sens (mystérieux, bien entendu, pour les auditeurs), ou accompagnées d'une rectriction mentale (qa*ils

ne connaissent pas non plus) , contiennent la vérité. •

Le docte Sanchez explique cela par un exemple : Celui . qui a commis un meurtre peut répondre à la question : avez-vous tué un teW qu'il ne Ta pas fait, s'il a en vue un autre individu du même nom, ou en se disant mentalement; je ne Tai pais tué (7t;(in/ sa naissance. Ce moyen, continue Sanchez, est très-utile, et on peut y recourir sans péché, dans le but de préserver sa vie» son corps, son honneur, son bien, ou en vue iTune bonne œuvre.

Cette règle caractérise mieux que toutes les autres, les Jésuites dans la vie sociale ; un témoin qui ne serait pas Jésuite, s'il ne se croyait pas obligé en conscience de dire la vérité, se refuserait à témoigner en alléguant quelque cause, ou garderait le silence; tandis qu'un Jésuite ou un élève des Jésuites ne laissera même pas paraître qu'il ne se croit pas obligé de déposer la vérité ; mais tâchera d'embarrasser le juge, sans aucun remords de conscience.

Et le serment que doit prêter le témoin? — demandera peut-être le lecteur. (Certes, vous ne devez pas le demander. )

c Le serment en général, répond le Jésuite, ne lie la conscience que dans le cas où celui qui le prononce a réellement l'intention de le prêter, c'est-à-dire, d'appeler Dieu on témoignage de sa véracité ; au contraire, s'il n'a pas cette intention, et qu'il prononce seulement la formule du serment, il ne se trouve pas lié par elle.

« Certainement, en thèse générale, c'est toujours un péché d'appeler Dieu en témoignage pour affirmer le mensonge ; mais, dans certains cas, il est permis d'employer l'équivoque, même en prononçant le serment; par exemple: quand il est exigé illégalement par un juge qui n'en a pas le droit, qui n'est pas compétent, ou qui n'observe pas les

règles établies de la procédure, dans tous les cas où ton reconnaît une raison suffisante de recourir à t équivoque^ en général^ on peut admettre P équivoque dans le serment. »

Voici la même doctrine présentée sous une forme encore plus claire et plus générale :

A Lorsqu'il existe une raison suffisante [aim caum)^ il est permis de prêter serment sans en avoir l'intention, qu'il s'agisse d'une aiïaire importante ou non.

c Si quelqu'un jure dans l'intimité ou publiquement, qu'il n'a pas fait quelque chose qu'il a faite réellement, soit dans un interrogatoire, soit de son propre mouvement, pour plaisanter [recreationis causa) ^ ou pour quelque autre motif, tout en pensant à quelque chose qu'il a réellement faite, ou sous-entendant un autre mode d'action que celui qui a été employé, ou en ajoutant mentalement quelques détails vrais, celui-ci, en vérité, ne ment pas et n'est pas parjure {rêvera non mentitur nec est parjums).

« On reconnaît pour cause légitime de l'emploi des équivoques (ampkibologia) , tous les cas où cela est indispensable ou utile à la préservation du corps, de l'honneur ou du bien {res familiares) ^ ou de quelque autre acte de vertu {virtutis actum) , et lorsque la dissimulation de la vérité paraît convenable et avantageuse [veritatis occultatio censétur expediens et studiosa) . »

Ici apparaît encore le trait caractéristique de cette Compagnie qui s'est attaché le nom de Jésus^ et qui se corn-pose à moitié de prêtres offrant chaque jour le sacrifice non sanglant; un non-Jésuite se refuserait à jurer ; mais un Jésuite, conime coutumier du fait, prononcera à haute voix la formule du sercpent, se réservant entre parenthèse, mentalement, le droit de prêter un faux serment.

Si pourtant un témoin fait devant un tribunal une déposition qu'il sait être fausse, et cela, dans un des rares cas où même, selon la théorie des Jésuites, cela n'est pas permis, que doit- il faire?

c II doit, répondent les Jésuites, se dédire de sa déposition, même au péril de sa vie, en prévenir les suites fâcheuses, indemniser des pertes, etc. » Ici la voix de la conscience paraît se faire entendre, mais lisons la suite de ce même article :

< Si, en se dédisant d'une fausse déposition, on peut obtenir quelque succès {si putetur revocando aliquid effeo iurm)^ et si ce n'est pas seulement sa déposition qui cause de la perte, le faux témoin n'est obligé à rien dans le cas où la déposition d'autres faux témoins fournit à une sentence injuste une base suffisante, t

Ainsi un parjure isolé peut courir encore quelques risques; maison société d'autres parjures, il peut mentir hardiment, rejetant la faute sur autrui.

Enfin, voici un article sur les condamnés : c Un homme justement ou injustement condamné à la peine de mort ou à la réclusion perpétuelle peut s'enfuir de prison quand môme les geôliers devraient en porter une grave responsabilité ; il peut se soustraire à ceux qui le poursuivent et s'échapper de leurs mains ; également, il est permis à tous ceux qui ne remplissent pas de fonctions officielles au tribunal, de lui prêter aide dans sa fuite, par des conseils et des actes, en lui fournissant les instruments nécessaires, comme par exemple, des limes, etc., pourvu qu'ils ne l'aident pas à enfoncer la porte (1). *

(1) Herm. Busenb., Medu//a TheoL ifor., lib. I, tract, ii, cap. ii. Dub. 1, resp. cas. 5; lib. 111, Iract. il, cap. ii. Dub. 1, resp. cas. 1,

Peut-on nier que ces règles ne renferment une force spéciale et une garantie d'impunité dont ne jouit pas le commun des mortels? La citation en témoignage, Tinterrogalaire, le serment, Tarrêt, la prison, tout cela est sans prise sur les Jésuites ; ils ont contre tout cela des échappatoires, sans parler des influences, des protections, des intercessions. Enfermés dans la triple cuirasse du probabilisme, des restrictions mentales et des équivoques, ils sont réellement invulnérables. On comprend qu'il soit difficile de les convaincre, mais il est étrange que vous citiez cette difficulté comme preuve de leur innocence. Indépendamment des affaires ordinaires criminelles, correctionnelles et civiles, instruites en diverses instances, les Jésuites ont joué le rôle d'accusés dans des procès graves, en partie politiques et en partie religieux, ainsi que dans des conflits avec des corporations entières civiles et religieuses. Quelques-uns de ces procès ont duré jusqu'à cent ans. Dans les affaires importantes de ce* genre qui touchaient aux inti^rêts les plus essentiels de Tordre, quelquefois même à son existence, on est frappé, non-seulement de la mauvaise foi, mais de l'uniformité des moyens de défense profondément combinés.

Dans les seizième, dix-septième et dix-huitième siècles, en France, en Italie, au Japon, en Pologne, en Chine, aux Indes, partout et toujours, on voit se répéter, dans le même ordre, le môme système de discussion et de défense de la

Dub. IV, res. cas. 4, 5, lib. IV, cap. m. Dub, III, art. \ res. 2, cas. S. Dub. V, res. punct. 4. Dub. VI, res. I, res. 2, res. 3. Dub. Vil, arl. 1, res. \^ cas. 2, 4, art. 2, res. cas. 1, 2, 3, 4, 5. Vroposit. Damnât, ab Innocent. XI, 2 Mart. 1676, u»« 23, 26, 27; Die Moral xind Politik der Jesuiten V. EUendorf, 1840^ p. 43.

part des Jésuites; ce système ressort d*une masse de détails variés pour adopter une forme générale. Afin de le faire comprendre , le moyen le plus facile est de le présenter sous forme de dialogue.

Les accusateurs : Vos pères tel et tel se sont permis de faire et de dire telles et telles choses.

Les Jésuites : C'est une indigne calomnie inventée contre nous par les ennemis de l'Église de Dieu, car nous portons le nom de Jésus et nous offrons le sacrifice non sanglant.

Les accusateurs : Pourtant voici des preuves et des dépositions.

Les Jésuites : Tout cela est mensonge et fausseté ; mais nous recevons cette nouvelle épreuve avec charité et humilité.

Les accusateurs : Voici cependant des preuves de la véracité des témoins et de l'authenticité des actes.

Les Jésuites : Nous ignorons tout cela et nous n*en avons jamais entendu parler.

Les accusateurs : Prenez des informations et tâchez de le savoir.

Les Jésuites : Tout ce dont on nous accuse est impossible et inconcevable, car tel et tel article de noire constitution nous le défend positivement.

Les accusateurs : C'est possible, mais dans ce cas, vous avez enfreint votre constitution en vous permettant telle ou telle chose.

Les Jésuites : Si nos pères tel et tel se sont réellement permis ce dont on les accuse, cela est mal.

Les accusateurs : Que ce soit mal, nous le savons sans que vous ayez besoin de nous le dire. Avouez-vous que vos pères ont fait ou dit telle ou telle chose?

Les Jésuites : S'ils Tont fait ou dit, nous ne les approuvons pas.

Les accusateurs : Faites-nous grâce de vos si et répondez à la question : vos pères sont-ils convaincus ou non?

Les Jésuites : S'ils ont réellement péché par excès de zèle, alors... — Et ainsi de suite jusqu'à ce que les adversaires soient exténués.

Pendant ce temps et dans le feu du procès, on fait paraître, pour détourner l'attention du public, quelque pamphlet anonyme contre le principal accusateur. — C'est un moyen permis. Le pamphlet ne laisse en apparence aucune trace et n'atteint pas son but. Les contemporains, connaissant tous les détails de TafTaire, et en devinant les mobiles, n'y font aucune attention, ou le repoussent avec mépris ; mais son effet est calculé pour l'avenir; on espère qu'une parcelle de la calomnie jetée au vent s'attachera à un nom haï et passera avec lui à la postérité. Petit à petit l'effervescence des deux partis, et l'intérêt du public dans un procès scandaleux, commencent à se calmer ; le procès se termine ordinairement par rien ou presque par rien, c'est-à-dire, quelque acquittement équivoque, accompagné de réticences, ou une condamnation relative; quelquefois même par une simple défense de s'occuper de l'objet en litige. Les détails et les cirsonstances de l'affaire sont graduellement oubliés; les témoins oculaires de la lutte meurent l'un après l'autre; l'ordre seul ne meurt pas et attend un moment favorable. Vingt ou trente ans après, paraît, confectionnée dans son atelier, une analyse détaillée et une réfutation circonstanciée de l'accusation portée contre lui. Le plus souvent, cette apologie tardive passe sans protestation et presque inaperçue. Qui a envie de recommencer une affaire jugée?

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