SUR LE SECOND CHEF
c II est permis de ruiner, par la fausse accusation de quelque crime, Tautorité d'un homme qui nous a détracté et par là, nous a nui {falso crimine eîideré).
c 11 est probable que celui qui. charge un autre d'une fausse accusation de crime pour la défense de ses droits et de son honneur, ne pèche pas mortellement. Si ceci n'est pas probable, à peine y aura-t-il dans toute la théologie, une opinion probable {et si hoc non sit probabile^ vix ulla erit opinio probabilis in Theologia) • »
II faut avouer que, dans l'affaire Deboy, les Jésuites ont traité Benoit Debouck avec humanité et indulgence, car selon l'opinion de quelques-uns de leurs savants théolo* giens, du moment qu'il a manifesté ouvertement l'intention de leur disputer un héritage, ils avaient simplement le droit de le tuer. Certes, il était plus prudent, vu l'ordre de choses contemporain, de se borner à la calomnie; mais voici comment en jugeaient les directeurs de conscience expérimentés et sûrs :
« Il est permis de recourir au meurtre pour défendre (defendere defensione occisiva) non-seulement ce que nous possédons actuellement, mais aussi ce sur quoi nous avons déclaré nos droits et que nous espérons acquérir.
c Celui en faveur de qui a été fait un Icstament ou un legs peut recourir au même moyen pour défendre ses droits, c'est-à-dire, il peut tuer chacun qui lui opposera des entraves illégitimes à Tacquisition de la succession, ou à la réception de la somme léguée, etc. (!)• »
Il est vrai que le pape Innocent XI trouva que c'était trop fort et condamna les propositions citées. Mais le levain en resta dans Técole des casuistes de Tordre. La racine conservée donna des rejetons nouveaux (2).
SDR LB TROISlàllE CHBF
< Intercepter et lire des lettres étrangères n'est nullement un péché, si celui qui y a recours soupçonne que les lettres sont écrites en vue de lui causer un préjudice injuste ou une injure [injustum damnum vel injuriam) qu'il veut éviter : car chacun a le droit d'avoir soin de lui-même,
c Ce n'est pas un péché non plus d'intercepter des lettres pour prévenir une injure menaçant le prochain ; mais, dans ce cas, on ne doit pas lire plus que ce qui est nécessaire pour atteindre le but.
SDR LE QUATRIÈME CHBF
c La confession doit être orale ; dans quelques cas par nécessité, on peut admettre la confession écrite ; quicon-
(0 Proposil. Damnât, ab Innocent XI,2mart. iG79, n*»» 32,33, 43,44. (2) Dans la lettre suivante je prouverai, par dis exemples, combien les Jésuites s'embarrassent peu des décrets des Pontifes de Rome.
que, en dehors de ces cas, se confesse par écrit pèche mortellement et ne reçoit pas l'absolution.
c On appelle sceau de la confession [sigillum confession nis) le devoir le plus strict établi par loi divine de tenir secret tout ce qui se dit en confession^ c'est-à-dire, dans Tordre établi par le sacrement de pénitence^ [dicta in confessioney idestj in ordine ad absolutionem sacramentalem).
Ce devoir ne s'étend pas à la confession feinte {ficte factam) par exemple, faite dans le but de voler ou de tromper (ad furandum^ illudenaum^ etc.), ni à ce qui se dit^n dehors de la confession [extra confessionem) quoique sous le sceau de la confession [sub sigilfo confessionis). Dans ce dernier cas, celui qui a reçu l'aveu n'est lié que par le devoir naturel de garder un secret [obligatio secreti naturalis)^ et la rigueur de ce devoir est en raison de l'importance plus ou moins grande de l'aveu.
c Celui qui s'étant engagé par serment à garder un secret qui lui a été confié, le divulgue, ne doit pas être regardé comme parjure, si le secret ne peut être gardé sans causer de préjudice grave à celui à qui il a été confié, ou à une autre personne ^ car il semble que la promesse du secret ne peut lier qu'à la condition que ce secret soit inoffensif (1).
• Celui qui en donnant une promesse n'a pas l'intention de la tenir n'y est pas obligé ; en effet, on peut à peine supposer que quelqu'un puisse avoir cette intention, si la promesse n'a pas été appuyée par le serment ou un contrat formel. Ordinairement, quand les hommes disent : Je le
(1) Herro. Busenb. Med. Th. Mor., lib. V, c. iir, d. 2, r. 2, 6; c. i, iv. Lib. VI, tract. IV, c. m, r. i, c. i, c. ir; d. HT, art. 3. P. Cond. i. Lib. IH, tract. TT, c. ii, d. tS, r. 2, c. iv. Ellendorf, p. 44, 45.
ferai, on peut sous-entendre : je le ferai à moins que je change d*idée. »
Le P. Louer, comme on le voit, a bien étudié les théologiens; il a extorqué une confession écrite (1), c'est-à-dire un simple aveu, a sauvegardé sa responsabilité morale, en déclarant que cette confession lui a paru non sincère et remplie d* inventions i de crimes supposés; enfin, quand même il aurait juré de ne pas trahir celui qui accusait devant lui son âme, il pouvait toujours, dans sa conscience de Jésuite, se croire autorisé à violer son serment, car les intentions déclarées par Debouck pouvaient être préjudiciables, nonseulement à lui même P. Louer, mais à Tordre entier I
Sans vouloir approfondir le fait, et laissant à la responsabilité des jurés belges le verdict d'acquittement qu'ils ont prononcé, j'arrive à la conclusion : que les crimes dont les Jésuites sont accusés ont été commis longtemps d'avance, en théorie^ par leurs instituteurs et leurs docteurs. Conséquemment, dans l'occasion, ils ont pu être commis par les élèves, en pratique. 11 me paraît que ma conclusion est basée sur des considérations ^d'une certaine importance {rationibus innitatur alicujus momenti) , comme disent les théologiens, et, par cette raison, elle est au moins probable ; et vous savez que quiconque suit une opinion probable peut être dans le vrai.
La voix publique, aux dix-septième et dix-huitième siècles, comme on sait, accusait les Jésuites d'être peu scrupuleux dans le choix des moyens dont ils se servaient
(1) Il est à remarquer que ce sont les Jésuites les premiers qui, au commencement du dix-septième siècle, ont essayé d'introduire la confession écrite. Le pape Clément VIII a rigoureusement condamné cette innovation. Uistoire des Jésuites par Tabbé Guettée^ t. I, p. 475.)
pour se débarrasser de leurs ennemis , et leur attribuait beaucoup de sang répandu traîtreusement. J'en citerai seulement deux témoignages. Henri IV, après avoir passé par Teau et le feu, et après s'être réconcilié avec le pape et 8*être affermi sur son trône, a longtemps médité quelle conduite tenir à Tégard des Jésuites. Devait-il leur permettre de rentrer en France ou maintenir en vigueur un décret rendu depuis peu de temps sur leur expulsion. Un jour, il répondit au légat du pape qui intercédait en leur faveur: que s'il avait deux vies, il en aurait volontiers sacrifié une pour plaire à Sa Sainteté, mais que, comme il n'en possédait qu'une, son devoir était de la conserver pour ses sujets. Quelque temps après, le roi, dans un entretien particulier et tout intime avec Sully, fit valoir la même considération personnelle, mais celte fois en faveur du retour des Jésuites : • Si je les persécutais, cela serait les pousser au désespoir et provoquer, de leur part, un attentat contre ma vie ; dans ces conditions, la vie même me serait odieuse. Plutôt périr que de vivre dans Tattente continuelle du poison ou du poignard, car ces gens-là ont des liaisons étendues et sont fort habiles à diriger les esprits où il leur plaît (1). Ces simples paroles prononcées, non pour la postérité, ni mêmie pour les contemporains, mais adressées à un seul homme, paroles dans lesquelles il n'y a pas de passion, qui ne visent pas à l'effet , mais au contraire qui expriment Taveu de la faiblesse, me paraissent beaucoup plus convaincantes et plus fortes contre l'ordre que toutes les accusation» solennelles et les sorties éloquentes contre les Jésuites dont la littérature occidentale est si riche.
(1) Uistoire des JésuUes, par Tabbé GucUée, t. I, p. 331 et 332.
Voici un autre cas :
Le pape Clément VU I était au nombre des rares pontifes de Rome qui ne craignaient pas les Jésuites et ne se soumettaient pas à leur influence. 11 monta sur le trône au plus fort de leurs luttes avec les gouvernements, les évêques, les Universités, les parlements, divers ordres monastiques, et c'est sous son pontificat que commença leur célèbre querelle avec les Dominicains au sujet du molinisme, ancienne hérésie des pélagiens, renouvelée par les Jésuites et remise par eux en faveur. Après avoir examiné avec soin cette affaire, à laquelle les Jésuites donnaient une haute importance, après des débats prolongés, le pape, convaincu de Terreur de leur doctrine, se décida à la condamner solennellement et communiqua cette intention au théologien jésuite , le cardinal Bellarmin. c Votre Sainteté ne le fera pas, » répondit sèchement le cardinal. Le même Bellarmin s'exprima ainsi dans une conversation avec un autre cardinal, au sujet du projet du pape : c Je sais qu'il veut le faire; je conviens qu'il le peut, mais il ne le fera pas. S'il veut l'essayer, il mourra auparavant. • Et, en effet. Clément VllI mourut d'une mort étrange et inexpliquée, au moment même où il se proposait de publier la condamnation du molinisme, en 1605. Ces détails ont été conservés pour la postérité par le Jésuite Celle, dans son ouvrage sur la Hiérarchie; et, par une étrange négligence de la censure jésuitique, cette fois elle n'en a pas prévenu fa publicité, il est vrakque l'auteur a mentionné les paroles de son confrère avec une louable intention, pour prouver le don de prophétie dont Bellarmin jouissait, disait-on (1 ). Cela ne nous — - ■ - -
(1) EiiUÂre des Jésuites, par l^abbé GueUée; (. I, p. 480, 481.
Hoone pas. En 1863 et 1864, Varsovie pullulait de pareils prophètes; il arrivait quelquefois que quelque main invisible lançait un billet anonyme à quelque personnage important, en lui prédisant la mort, et deux ou trois jours après, ce personnage périssait en effet. A présent même, en Russie, il arrive quelquefois qu'un voyageur traverse tm village ou une ville, dit en passant sans s'arrêter, que bientôt éclatera un incendie, et aussitôt après lui, s'en* flamme quelque part une maison.
Sans aucun doute, vous direz que Ton ne peut en rien prouver la participation des Jésuites au meurtre de Henri IV ; que non-seulemont ils sont innocents de la mort de Clément VIII, qu'ils l'ont amèrement pleuré, et que tout cela sont des calomnies évidentes; car en aucun endroit des Constitutions de l'ordre il n'est permis d'assassiner les rois, ni d'empoisonner les papes. Je ne sais pas si vous répéterez les paroles des vôtres, que la Pologne a présenté des multitudes de martyrs elpas un assassin; que le comte Berg a fait lui-même jeter sur lui des bombes d'Orsini, et que nos villes et nos villages ont été si souvent incendiés parce que le peuple russe est devenu, en 1865, par une cause inconnue, particulièrement imprudent en maniant le feu.
Tout cela est possible, mais je me préoccupe, non d'un fait isolé, mais de la possibilité ou de la vraisemblance des faits. C'est pourquoi j'ai fait de nouvelles recherches, et voici ce que je trouve :
t II est permis de tuer un faux accusateur, un faux témoin, même un juge dont on peut attendre avec certitude une sentence injuste, dans le cas où l'innocent n'aurait aucun autre moyen d'échapper au danger.
« Il est permis à un moine et à tout ecclésiastique de
tuer un calomniateur qui menace de faire courir sur lui ou sur Tordre auquel il appartient des bruits accusateurs d'un crime grave, s'il n'a pas les moyens de se défendre autrement. Évidemment, de tels moyens lui manquent quand le calomniateur se propose de porter une accusation publique contre un moine et un ordre entier, en présence de person* nages jouissant d'une haute autorité et quand il n*est pas douteux qu'il exécutera son projet s'il n'est pas tué (1). •
Le R. P. Lamy justifie cela de la manière suivante : c Si le meurtre est permis à un laïque pour la défense de son honneur, il doit être bien plus permis à un ecclésiastique, à un moine, car ce qui sert de base à l'honneur de ces derniers, la sagesse et le courage spirituel, ont une valeur bien plus grande que le courage militaire sur lequel s'ap* puie l'honneur des laïques. »
Le P. Caramuel pose, à ce sujet, une question in* cidente : c Les Jésuistes ont -ils le droit de tuer les Jansénistes, parce que ces derniers les accusaient de pélagianisme ? i II est vrai qu'il répond négativement , mais voici pour quelle raison : c Quoique les Jansénistes
(1) Afin que ron|ne m*accuse pas d'avoir donné une traduction inexacte^ je citerai le texte de l'article 3 :
« Licet interficere falsum accusatorero, faisos testes ac etiam judicem, a quo iniqua certo imminet sententia^ si alia tia non potest innocens damnum evitare.
a Est licitum reiigioso Tel clerico^ caluroniatorem gravia crimina de se^ vel de sua religione spargere minentem, occidere, quando alius modus defendendi non suppelit^ aut suppetere non videtur^ si calumniator sit paratus^ vel ipsi reiigioso^ vel ejus reiigioni publiée et coram gravissimis viris prsdicla impingere nisi occidatur. <i Prop. Damnât, ab Alexand. Vlf^ septemb. 24 ann. iC6.ï.
Les propositions citées ont été condamnées par le pape; mai.s ainsi que nous le verrons en son licu^ cela n'a empêché ni aux professeurs de l'ordre de les conserver dans leurs cours de tliéologle^ ni à la censure de l'ordre d'en autoriser Fimpression.
aient eu Tintention de nous nuire, puisqu'ils n'ont pas fait plus de tort à notre gloire qu'un hibou au soleil, i
a Ckacun peut tuer partout un excommunié par le pape.i
Dans les cas cités, le meurtre est permis pour repousser une attaque non méritée^ au moins dans l'opinion de l'attaqué, mais les Jésuites ne se sont pas contentés de cela.
Quelques-uns de leurs docteurs ont avancé : que l'on peut tuer un témoin qui se propose, par haine contre nous, de son propre mouvement, sans interrogatoire judiciaire, de nous accuser d'un crime que nom aurions réellement commis^ si ce crime était resté jusqu'alors caché, si sa dé- Dondation peut nous menacer d'une peine capitale ou d'une perte considérable de notre propriété, dans le cas où il n'existe pas d'autre moyen d'éviter le danger et où l'accusateur n'écoute pas nos exhortations préalables.
c Si le meurtre, en cas de légitime défense, est permis, même dans le cas où l'attaque est provoquée par un crime ; pour cette raison, un moine surpris en adultère peut, sans sortir des limites de la défense légitime, tuer le mari qui l'attaque pour venger son offense, i
Selon une bulle du pape Grégoire XIV, les coupables de meurtre par trahison étaient privés du droit d'asile dans les églises : • Il n'y a pas de doute, remarque Escobar, que cela ne se rapporte indifféremment à ceux qui se servent du poison ou du poignard ; mais la question est de savoir ce quMl faut entendre par meurtre commis par trahison. Cela signifie le meurtre d'un homme qui ne se doute de rien et qui est sans défense. Par conséquent, cela ne s'étend pas au meurtre d'un ennemi^ quand même il serait attiré dans on piège et que le coup serait porté par derrière, et pourtant, continue le même docteur, si j'ai tué un homme qui
avait été mon ennemi, mais arec lequel je me sois réconcilié, et lui ai promis solennellement de ne pas attenter à sa vie, — toujours, dans ce cas même, il n^y a pas de trahison, si je n* ai pas vécu avec lui dans des relations d*amitié intime, et si nos rapports mutuels étaient tels que Ton pouvait supposer en moi un reste de l'ancienne inimitié (1). i
Voilà ce -que les Jésuites ont écrit, publié, défendu en thèsCy et ont signé avec Tautorisation de la censure de ror* dre, et Tapprobation de leur supérieur. Et vous qui saves toutcela mieux que moi, vous voulez que nous n'ajoutions foi à aucune accusation, et niions les témoignages de Thistoire uniquement par la raison que votre Compagnie s'est attribué le nom de Jésus, se composant à moitié de prêtres qui offrent tous les jours le sacrifice de la victime non sanglante ! serait-il bien vrai que toutes vos victimes sont non sanglantes? A monavis, celui qui a pu inventer les recettes citées plus haut pour excuser le meurtre, avait la conscience embarrassée des taches de sang qu'il avait répandu. Il est facile de comprendre que les scélérats prennent le masque d'agneau, que les méchahts flattent Toreille de douces paroles d'amour pour le prochain ; que les athées se prosternent avec humilité devant les saintes images en public, mais jamais je ne croirai que tout un ordre, dont toute la force consiste en apparence dans la haute opinion qu'on a de lui, se décide à paraître devant le public sous la forme d'un assassin, et cause par sa doctrine un scandale inouï; s'il n'était pas mû par la nécessité plus ou moins consciente
(1) TooB ces articles sont extraits des œuvres d*Escobar> Lessios, Flfl* liutius, Moiina, Sa, Navarre^ Régioald, Azor, Lamy, Gerro> Sanches el d'autres^ yoyez : Die Moral und Politik der Jesuiten. V. Ellendorf, Darm^ siadt^ 1840, p. 73^ 74, 75, 81, 82^ 09» 04; et aussi; Frapotit. Damnai,
renverser tout le monde moral, afin de rabaisser jusqu'à son niveau.
Jusqu'à présent je ne remarque pas que votre argumentation, mûrement réfléchie, se distingue par une solidité particulière ; et pourtant, vous jugez très-sévèrement Timprovisation rapide du Jour. Vous y avez trouvé des contradictions et les signalez avec triomphe. Voyons en quoi elles consistent.
11 était dit à un endroit de l'article du Jour : que l'activité de l'ordre des Jésuites est presque impalpable, insaisissable; et, à un autre endroit, que cet ordre a en vue, non le domaine de l'esprit, mais exclusivement celui d'une activité extérieure et pratique. Gomment concilier cela avec l'impalpabilité, demandez-vous? • Si elle est (l'activité des Jésuites) en efTet insaisissable, sur quoi s'appuient vos raisonnements , et comment pouvez-vous porter votre arrêt avec une assurance si triomphante? i» Ainsi, voilà où est la contradiction, elle vous frappe principalement parce que vous ne pouvez aucunement deviner d'où l'on s'est pris à supposer un certain mystère dans la manière d'agir de votre Compagnie.
c Pensez bien,. continuez-vous, que nous ne sommes pas des esprits sans corps ; nous sommes des hommes comme tons les autres, et notre activité ne se distingue essentiellement en rien de celle des autres prêtres catholiques. Constituons-nous une société secrète, ne prêchons-nous pas à la vue du monde entier? Par nos écoles ont passé plusieurs générations d'élèves ; quelle masse de témoins ! Nos constitutions se trouvent chez tous les libraires et en plusieurs éditions; sans cesse nous publions de nouveaux ouvrages sur toutes les branches de la science ; en un mot, notre
doctrine, notre genre de vie, notre activité de professeurs, de prêtres, de missionnaires, sont si patents^ si évidents, qu'ils portent on)brage à beaucoup de monde, et vous dites qu'ils sont insaisissables! etc. »
Pour expliquer la contradiction que vous mettez en avant, je me permettrai de la présenter sous une autre forme, certainement plus compréhensible pour vous et qui ne vous est probablement pas inconnue.
Un des généraux de votre ordre recevant dans son cabinet rambassadeur de France, de Brissac, lui dit : • De cette chambre, je gouverne non-seulement Paris, mais la Chine; non*seulementla Chine, mais le monde entier, et personne ne sait comment cela se fait. {Senza che nessuno sappia come si fa.) Peut-être ses paroles paraîtront-elles ampoulées et peu convenables dans la bouche du chef d'une petite société {hœc mintma Societas^ la toute petite Société) ^ comme se plaisent k l'appeler les Jésuites dans l'occasion ; mais on ne peut pas toujours feindre, et la vérité prend quelquefois le dessus, même chez un général de Jésuites. Dans le cas présent, il a dit la vérité, le Jour est de son avis, oui, — les résultais de l'activité de l'ordre, dans le domaine visible et pratique, sont évidents et crèvent les yeux ; mais com^ ment sont-ils obtenus^ — personne ne le sait, les instruments sont mystérieux ; les moyens sont insaisissables, impalpables; où donc est la contradiction?
Pour vous faire fifialement comprendre cette étrangelé, je vous citerai un exemple : Figurez-vous un homme placé au centre de l'administration du gouvernement, nâais n'ayant aucune fonction officielle, il se trouve dans les rapports les plus fréquents et les plus intimes avec le souverain, et jouit de sa confiance absolue et d'une puissante
influence sur lui. En vertu des relations qui existent entre eux, cet individu est instruit de tout ce que fait et pense le souverain. Tous les rouages de Tautorité suprême, y compris la politique intérieure et extérieure, lui sont dévoilés ; il donne des avis, des avertissements et des conseils sur tous les objets, se mêle littéralement de tout, bien entendu, par son influence sur le souverain ; mais lui-même, il reste à récart, et conséquemment ne porte aucune responsabilité ni judiciaire, ni morale devant le pays dont le soii; dépend souvent de lui. Personne ne le voit, personne n'entend sa voix ; sa signature ne paraît nulle part. Quand on s*adrese à lui, pour des conseils ou quelques requêtes, il se dérobe systématiquement , repétant à tout le monde qu'il ne se mêle de rien et ne prend part à rien ; il n'a ni supérieur, ni subordonné, c'est-à-dire, il n'en a pas dans le pays qu'il habite, mais il a un supérieur dans un autre Etat, au loin , i Rome, avec lequel il est en correspondance : sur quoi? — on l'ignore. En un mot, il ne gouverne pas; mais il dirige et inspire ; telle est la situation du confesseur jésuite d'un personnage couronné. II agit en vertu d'une instruction spéciale, composée par le général de l'ordre, Aquaviva^ et approuvée par la sixième Congrégation générale de l'ordre. On peut en résumer le sens en deux mots : s'emparer d'autant de pouvoir que possible, sans le paraître ; se mêler de tout, et jamais ne faire voir ouvertement sa personnalité.
Vous citez volontiers les constitutions de Tordre, permettez-moi donc d'y renvoyer aussi.
< Le confesseur doit tâcher 'de gagner et de conserver la sympathie et la bienveillance du souverain, non à l'égard de sa personne, mais à l'égard des Jésuites,
et, en cas d'incertitude, il doit consulter ses supérieurs ;
« Il doit s'entretenir avec le souverain non-seulement de ce qu'il apprend de lui dans les confessions, mais de tout ce qu'il apprend du dehors, et qui exige des mesures pour déraciner les violences et atténuer les scandales tolérés souvent, en dépit des intentions et de la volonté du souverain, par la faute des ministres, quoique le devoir de la répression et la responsabilité en soient attribués au souverain[^lui-même.
• Quoique le confesseur jouisse d'un crédit considérable auprès de son souverain, et qu'il soit en état d'ra user, il ne doit, cependant, sous aucun prétexte, se charger de transmettre aux ministres, soit verbalemœt, soit par écrit, aucun conseil ni aucun ordre relatif aux affaires de rÉtat.
c Tout doit se passer en tête à tète, entre le confesseur et son pénitent ; mais s'il s'agit d'une affaire qui intéresse la piété et surtout un sujet excessivement grave dans l'opinion des supérieurs de l'ordre, le confesseur doit avoir soin que le souverain en écrive ou en ordonne lui-même.
c Le confesseur doit principalement éviter qu*on ne le charge de transmettre aux ministres ou aux courtisans, des observations ou des remontrances au nom du souverain ; il doit refuser sans détour de pareilles missions.
c Mais il doit surtout veiller avec soin à ce qu'on ne répande pas le bruit qu'il exerce une influence puissante sur le souverain et le gouverne. Une telle rumeur pourrait par elle-même exciter une haine et un mécontentement unar nimes, ne ferait pas honneur au souverain et» par-dessus tout enfin, pourrait faire un tort incalculable à la Ciompagnie.
c G^est pourquoi, quand même il pourrait réellement
faire quelque chose, il doit s'efforcer de toutes les manières de le laisser ignorer, et modérer sa puissance par les moyens indiqués plus haut (1). •
Voilà la théorie, et chacun peut voir Tapplicatioa qui en découle, dans l'histoire, par exemple, des dernières années du règne de Louis XIV, ou pour parler plus exactement, de celui des Rérérends Pères de La Chaise et Le Tellier.
Quand un confesseur idéal tel que Ta tracé Aquaviva dans les lignes susmentionnés se présentera, je l'appellerai une force réelle et en même temps insaisissable ; il est, dans toute la force du terme, un ressort gouvernemental dont on ressent partout l'effet sans pouvoir l'apercevoir nulle part.
Comprenez-vous maintenant ce qu'a dit le Jour ?
Vous soutenez que votre activité s'exerce au grand jour, que votre ordre ne ressemble en rien à une société secrète et que vos Constitutions sont accessibles à tous. En est-il réellement ainsi ? Qu'il y ait dans votre activité un côté visible, découvert aux yeux du public, personne n'en doute. Mais que l'activité de l'ordre se borne à ce côté là, vous ne le démontrerez jamais, à moins de refaire toute votre histoire et d'effacer des centaines de témoignages dûs à vos écrivains. Jetons un coup d'œil de nouveau sur vos Constitutions, ou plutôt sur ce qui en a été publié par les Jésuites* eux-mêmes. Par elles-mêmes, et indépendamment des explications qui les commentent, elles justifient pleinement le sœtiment de répulsion instinctif et presque général qu'inspirèrent les Jésuites à leur première apparition. Chacun dès Tabord doit être frappé d'y trouver une complication extrême de l'organisation sociale, et, d'autre part, une
(I) Les CoMtUuUoM de$ JéntUei. Paris, Paulin 1843, Appendice, note k,k.
simplicité extraordinaire du but et des moyens énoncés. L*un est tellement en contradiction avec Pautre qu*involontairement on se sent pris de ce doute : n^y aurait-il pas d'autres intentions que Ton a omises par précaution dans les programmes destinés au public? Vous voyez devant vous un appareil compliqué, incompréhensible, avec une quantité innombrable de ressorts cachés, de tiroirs secrets et de rouages en apparence tout à fait inutiles, tandis que le mécanicien préposé à cet appareil vous affirme naïvement qu'il est uniquement destiné à puiser de Peau dans un puits ou à balayer les rues. Vous y croirez difficilement. La Compagnie de Jésus a pour but les exploits apostoliques, renseignement et la prédication. Pourquoi fallait-il donc s^entourer de mystères et tenir si longtemps vos Constitutions secrètes? Que signifie cette grande quantité de catégories et de grades dont se compose votre compagnie (1)? Pourquoi le nombre de ceux qui sont admis dans la catégorie la plus élevée, c'est-à-dire des membres revêtus des droits complets, ayant voix dans les affaires de la compagnie (2) , est-il si restreint {aliçui admit tuniur) , si^ comme vous le soutenez, la compagnie ne craint pas le grand jour .et n'a pas besoin de mystère ? Pourquoi les Constitutions, en parlant de la compagnie, donnent-elles à ce mot quatre
{i) La première catégorie et la plas élevée se compose des profès (professij ils se divisent en deux genres^ savoir : ceux qui ont prononcé les trois vœux (de chasteté^ de pauvreté^ d'obéissance) et ceux qui, outre cela, en ont prononcé un quatrième spécial^ le vœu d*obéissance au pape pour tout ce qui concerne les missions. La 2* classe est composée des coadjoteurs qui se divisent en laïques et ecclésiastiques. La 3* classe, des élèves approuvés {scholasHci approbcUi), Enfin la 4« contient ceux qui attendent encore qu'ils soient classés dans une des catégories supérieures (mdijferentes). Prim. ac Gen. Exara. c. i, § 7, 8, 9, 10, H ; c. vi, § i.
(2) Exam. Gen., c. i, § 7.
sens différents : un large, un restreint, un plus restrein et un très-restreint (1)7 Quel besoin avait la compagnie, si elle se proposait d'agir ouvertement, quel besoin avaitelle de tant se dilater et se contracter selon les besoins, à rinstar d*un serpent, échapper à toute définition positive, et se rendre par là insaisissable? C'est la même chose que si Ton donnait, par sa signature, quatre noms différents, ou si, en s'embarquant pour une entreprise, on faisait, à tout hasard, provision de quatre passeports. Où sont les limites de votre compagnie ? où commence-t-elle ? où finit-elle ? Qui est réellement membre de votre compagnie? Qui considérez -vous comme appartenant à votre ordre, comme étant attaché à la compagnie, comme en étant exclu? Pourquoi cette quantité de vœux différents, portant des noms qui, non-seulement ne rappellent pas leur signification, mais qui semblent inventés exprès pour la masquer? Par exemple, les vœux publics {vota publica) ayant tous les caractères de solennité et qui, par une condition sous-entendue, sont considérés comme non solennels {non solemnia) ? ou encore ceux qu'on appelle vœux simples {vota simplicia) prononcés avec Tautorisation de la compagnie, revêtus par ses soins de la forme d'engagement écrit, conservés par la compagnie en copie, répétés plusieurs fois K la réquisition de la compagnie, et en même temps regardés comme non admis par la compagnie (non accepta^ non admùsa)f et qui, par cette raison, ne la lient point (2)? Quelle position équivoque est faite aux novices admis à prononcer leurs vœux qui se donnent à la compagnie sans
(1) Const, pars V^ c, § 1 et Declar.
(2) Exam. Gen. c. i, § 8^ 9^ 10; c. iv, § 16 ; c. vi, § 8. Constit. pans V, c. Yi. Dedar. ad § 1, î; § 5 et Declar.
condition« pour toajours, obligés selon les Constitutions à se considérer comme appartenant à la compagnie* et qu'en même temps la compagnie elle-même ne reconnaît pas pour ses membres (1 )• A quoi vous servent ces Jésuites externes ou à robe courte, ces membres réels, mais non reconnus de votre ordre qui cachent aux hommes leur signification, ces armes cachées de Tordre que Ton rencontre à diaque page de son histoire, quoique d'après les Constitua tiens, on ne puisse soupçonner leur existence (2) ? Enfin, à quoi sert cet étrange droit que vous vous attribuez d'ex-* dure de votre compagnie selon votre caprice, sans jugement ni instruction, secrètement {occulti dimiltipossunt)^ sans en exposer les motifs, même sans que ce soit pour un crime, mais simplement d'après la volonté des supérieurs, et cette autre loi encore plus étrange de rappeler en tout temps, un membre exclu et de l'admettre de nouveau dans votre compagnie {qui reducti redeunt) (3).
Non-seulement vos Constitutions ne répondent pas clairement à ces questions, mais elles semblent en raibarrasser à dessein la solution ; la disposition des articles et la rédaction sont combinés si habilement, que sur quelque conclusion que vous vous arrêtiez, et que, quel que soit le nombre d'articles en faveur de tel ou tel commentaire, il se trouvera sûrement un article ou une déclaration au moyen desquels on pourra vous accabler d'objections ou vous réfuter. Il est absoliunent impossible d'expliquer
(1) Exam. Gen. c. i. Deciar.' ad § 12» c. iv^ § 17 ; c. vii, § 7. Gonst.^ pare. I, c. IV, § 7. Pare IV, c. iv. Deciar. ad § 5, pan V^ c. i; § I, c. nr. Deciar. ad § 2, § 6, Âppend. DOte R^ p. 482.
(2) Omsi. des Jésuites, Append.^ notes, 1. H.
(3) Constit., part. II, c. i^ § 1 et Deciar.» c. n, § 2. Deciar. c. iv, § 5 et Deciar. Append., notes G, 1. II.
qad que ce soit finalement et une fois pour toutes. Vous devez convenir que tout cela est suspect. On aperçoit en tout une seule intention : de se réserver la possibilité de se rétracter, de s'échapper, d'éluder toute responsabilité. Et vous demandez après cela : Constituons-nous une société secrète ? Voulant la juger d'après vos Constitutions, Ripert de Mondar a longtemps médité dessus, et est arrivé enfin à cette conclusion : i Je ne veux pas m'efibrcer plus Iontemps à deviner des énigmes, embarrassées à dessein, mais je me bornerai à une seule observation : n'y a-t-il pas trop de mystères dans un ordre dont le règlement en deux volumes laisse dans l'esprit du lecteur qui se donne la peine de le lire et de le méditer, tant d'obscurités sur ses articles les plus essentiels ? • Un historien moderne de l'ordre, qui écrivait sous la dictée des Jésuites, Crétineau-Joly, dit en discutant le règlement : c II n'y a rien de mystérieux dans Tordre des Jésuites, car il n'y a rien de coupable, i Et quelques lignes plus loin, il ajoute par oubli et pour défendre le règlement qu'il le comparera au règlement des firancs-maçons et aux autres sociétés secrètes (1). En thèse générale, CrétineauWoly a parfaitement raison. Là où il n'y a rien de répréhensible, le mystère n'a pas raison d'être, et à l'inverse, où Ton croit devoir s'entourer de mystère, là surgit naturellement le soupçon sur la pureté des intentions.
Vous dites que vos Constitutions sont accessibles à tous ; mais permettez^moi de vous demander : Y a-t-il longtemps qu'il en est ainsi? et les vôtres ont-ils toujours autant aimé le grand jour et la publicité? Voici entre autres
(i) Bi9kér€ de la Cmpagnie de Jétm, U cb. u
ce que nous lisons dans les Constitutions publiées:
f Que personne n*ose, sans le consentement de ses supérieurs, confier à des étrangers ce qui se fait ou ce que Ton se propose de faire chez eux. Également, sans une autorisation positive et expresse du supérieur, on ne doit pas conununiquer à des étrangers les Constitutions ni d^autres livres ou manuscrits de ce genre, contenant les règlements ou les privilèges de la Compagnie.
f Le recueil abrégé (Compendium) des. privilèges, tant le grand que le petit, ne doivent jamais être publiés sans Tàutorisation du général; des exemplaires de ce recueil sont conservés dans toutes les maisons et les collèges de l'ordre, principalement pour Tusage des supérieurs et des conseillers (consultorum) et ne peuvent pas être autrement communiqués aux nôtres (c'est-à-dire à d'autres membres de Tordre) qu'avec la permission du provincial ; et cela avec la condition expresse de ne pas le porter au dehors et de ne pas le montrer aux extérieurs,
c II est défendu de laisser lire aux novices, avant la prononciation de leurs vœux, les constitutions dans leur intégrité ; mais on peut leur en communiquer des extraits dans lesquels ils pourraient apprendre leur devoir, à moins que les supérieurs ne jugent nécessaire, pour quelque cause spéciale, de leur communiquer les Constitutions dans leur ensemble. •
Pour faire connaître à chacun ses devoirs, sans l'initier aux secrets de la compagnie, on a composé des recueils spéciaux ou des règlements {regulœ) publiés pour la première fois, paraît-il, par les ennemis des Jésuites. Ensuite, en 1557, quand on s'aperçut de l'impossibilité de tenir tout secret, on publia à Prague, par les soins de l'ordre
même, le règlement complet de la société, sous le titre (ï Institut de la Société de Jésus. Il y est dit dans la préface, qu'on a annexé aux Constitutions générales et abrégées [qui offrent des facilités particulières pour guider les nôtres et pour les communiquer aux extérieurs, des déclarations également obligatoires (c'est-à-dire des compléments, des développements et fort souvent des contradictions directes), principalement destinées à Tusage des supérieurs. Ne sont pas comprises dans cette édition, toutes les instructions et règles provisoires et locales que Ton a admises comme nécessaires (1).
On voit d'après cela que : 1 "" ce que vous appelez les Constitutions de la compagnie de Jésus, n'est pas un ensemble de lois ou code composé en une fois, entier, et coulé, pour ainsi dire, d'un seul jet ; ce n'est même ni le code ni le règlement en vigueur ; mais un recueil de règles, d'instructions, avec leur commentaire publié en différents temps. C'est un extrait des matériaux les plus variés, sans aucune prétention à l'unité. V On voit qu'une partie au moins de ces lois, instructions et privilèges, constituait un secret que l'on cachait soigneusement aux étrangers, et à une grande partie des membres de l'ordre, et que l'on ne montrait aux uns et aux autres, et principalement aux premiers, en cas de besoin, qu'une espèce de règlement préparé pour leur usage. Qui donc nous garantira que maintenant la société a dévoilé devant le public tous ses mystères sans exception et n'a plus rien de caché pour lui? L'organisation de la société, son but, son esprit et ses aspirations ne
(i) Les Comtitut. des Jésuites. Paris^ Paulin, 1843. IX^ XI, 72, etc. Reg. Comin., art. 38; lost. L. t. If, p. 77. GoDst. pars. I, c. iv, § 5. Declar. Ex. Gen.^ c. Yi, § 1.
sont pas altéréB esseQtiellement. Ait moins elle s^en flatte; dans les temps passés, le mystère lui était nécessaire; est-il croyable qu^elie s*en paisse passer maintenant ?
Yoas parles avec ironie d'une publication connue sous le nom de Manita sécréta (InstructioDS secrètes) et la placei sur le même rang que les romans d^Eugène Sue. Je sais que les vôtres voyaient, dans ces instructions Fcsuvre d*an faussaire, et il paraît que vous considères la questira comme définitivement résolue. Biais sur quoi vous fondeivousîYoici ce que répond à cela un des défenseurs de votre ordre : • Il est prouvé que les Monita^ publiés à Cracovie en 1615, sont Tœuvre d^un imposteur, vingt fois convaincu de faux et condamné en conséquence. Pierre Teliecky, évèque de Cracovie, institua une enquête judiciaire pour examiner les Monita^secreta et leur provenance. Le 1 4 juillet 1615, ce livre fut reconnu pour îbxxi et condauiné. Le 14 novembre, le nonce du pape à Varsovie, François Diotalenius, confirma cet arrêt. En 1616, André Libsky, administrateur de Cracovie, successeur de Teliecky, en renouvela la condamnation. Avant cela, la congrégation de rindez à Rome condaoma les) Manita sécréta et les inscrivit, en 1621, sur la liste des livres défendus. En 1616, le comte Jean Ostrorog, palatin de Posnanie, les flétrit dans une lettre à ses enfants (quelle preuve 1} , publiée à Neisse, en Silésie. Presque en même temps (en 1 628), le P. Jésuite Pierre Gretzer, en publia une réfutation imprimée, avec privilège (!)• •
Ainsi, vous citez le témoignage de deux évêques latins, qui plus est, Polonais, le nonce du pape, également Polo*
rfOUk
(1) IM Jésmi€$, pu un solitiiiei Parii, 1S43^ p. 254, 255.
nais de la haute noblesse ; enfin celui d'un Jésuite et d*une congrégation romaine , et roiià tout. Gela rappelle votre démonstration de Finnocence des Jésuites, appuyée sur leur propre silence, relativement à leurs méfaits. Et que dire^-vous si le décret de condamnation contre les Monita sécréta a été rendu avec une restriction mentale, dans ce genre, par exemple : c (Haut) Jamais Tordre n*a publié de pareilles instructions, (bas) pour la publicité. • Gonvenez^ que cela n*est pas impossible.
• A Toccasion de votre lettre, j'ai lu pour la première fois les Monita sécréta^ et j'ai été amené à la conclusion suivante (que je vous offire comme une impression personnelle) : ainsi que nous l'avons prouvé tout à l'heure, au moyen de la doctrine des Jésuites, la possibilité des crimes qui leur sont attribués, vice versât on pourrait prouver par la conduite historique de l'ordre l'authenticité intrinsèque des Instructions secrètes. Après cela , sortent-elles réellement des ateliers de l'ordre ? sont-elles en effet un de ces recueils non publiés dont parle la préface du règlement imprimé , ou bien est-ce l'œuvre d'un particulier, suppo« sons même un imposteur, peut-être élève des Jésuites, mais qui a dans tous les cas habilement étudié toutes leurs finesses et leurs ressources, et a recomposé à posteriori leurs théories politiques, en remontant des conséquences à la direction imprimée -primitivement? Je vous avoue que toutes ces questions m'intéressent peu, et, pour éviter les complication^, je m'engage à ne pas m'appuyer sur les Monita sécréta.
U me semble que je n'ai laissé sans réponse aucun de vos argumentSé Vous voyez vous-même que je me suis boraé à des recherches sans y ajouter aucune objection de
ma part. Reste-t-il debout un grand nombre de vos déclarations décisives? Les lecteurs pourront en juger. Mais, vous suivant pas à pas, comme il convenait à un adversaire accusé de partialité et d'une légèreté impardonnable, je me suis écarté involontairement dans des particularités ; et j'aurais pu mériter le reproche d'avoir négligé l'essence même de votre argumentation. Ainsi que j'en juge, elle se résume ainsi qu'il suit :
Vous vous appuyez évidemment pour la défense de Vof^ dre des Jésuites, sur le témoignage de l'opinion publique, en citant la tolérance dont il jouit dans les temps modernes, et sur ses succès dans les pays les plus civilisés de l'Eu* rope, comme sur des preuves de la sympathie du public occidental qu'il a reconquise. Conséquemment, vous reconnaissez l'opinion publique pour une autorité. C'est téméraire de votre part.
Pendant tout le dix-septième et presque jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, les Jésuites étaient en accusation. On instruisait contre eux en Europe, aux Indes et en Chine, avec cette différence : que l'opinion publique n'était pas interrogée ex officio^ comme cela se pratique dans les instructions criminelles, mais elle se manifestait d'elle-même par des paroles et des actions, souvent en dépit de tous les efforts pour la contenir et l'étouffer. On sait que la vaste procédure dans laquelle étaient recueillis les témoignages des rois, des légats, des évoques, des ordres monastiques, du clergé séculier, des corporations savantes, des parlements, des peuples entiers, s'est terminée par un arrêt peutêtre sans exemple dans son unanimité. Les Jésuites furent expulsés de partout et, enfin, en 1773, l'ordre lui-même fut aboli pour toujours par le pape Clément XIV. Quicon-
que a un tel passé ne devrait pas regarder en face l'opinion publique et la provoquer^ pour ainsi dire, il semble qaUl serait plus convenable aux membres de Tordre de conserver l'attitude qui leur a été prescrite, non sans calcul intelligent, par leur fondateur : vous vous rappelez, la tête on peu baissée, le regard en dessous, et la défense expresse de lever les yeux au niveau de ceux de IMnterlocuteur (1). Mais les circonstances changent et, dans certaines conditions, il peut paraître plus avantageux de provoquer Tattaque ; en saisissani^ comme on dit, le diable par les cames. D^ailleurs, la transition d'une modestie feinte, à une arrogance calculée, n'est pas aussi difficile qu'elle le parait ; surtout quand on trouve dans le riche arsenal de Tordre, le moyen préparé depuis longtemps, de provoquer un témoignage et de Iç rendre immédiatement suspect, et même de faire servir en sa faveur Topinion la plus désavantageuse. Voici en quoi consiste ce moyen, peutêtre appliqué pour la première fois par les auteurs du dithyrambe connu sous le titre de : Imago prïmi sœculi; ayant servi plus tard à tous les avocats de Tordre, jusqu'au P. Ravignan inclusivement, et que vous n'avez pas oublié vous-même. Je savais d'avance que nous ne pourrions pas éviter d'en parler.
On fait aux Jésuites des politesses et des amabilités, — donc ils en sont dignes. — On maudit et on persécute les Jésuites, — donc en vrais serviteurs du Christ, ils suivent Texemple des Apôtres.
Comment, en effet, ne pas s'appuyer sur l'enquête faite dans le.monde entier quand on sait d'avance que, quelque
(i) Eùtwre des Jésuites, par l'abbé Guettée, 1. 1, p. 41.
soit la réponse des accusés, le blâjneet la louange leurser^ viront également pour se justifier ettournerontà leur gloire. Vous avez composé la variation suivante sur > Ce thème suranné, usé et rabattu : « La persécution n'est-elle pas le pain quotidien de la vraie Eglise et le gage de sa puissance? M'a-t-elle pas grandi au milieu des persécutions sanglantes et ne met-elle pas toute sa gloire, tout son bonheur dans la croix, dans les souffrances et dans le martyre? Le monde nVtril pas persécuté les apôtres comme le rebut du genre humain, et les disciples peuvent-ils être plus grands que le Maître lui-même? t Et dans un autre endroit, vous dites : c On comprend la haine aveugle dont nous accablent les ennemis de T Eglise catholique, la cause des persécutions qu*a subies et subira toujours notre Compagnie, tant qu'elle restera fidèle à sa mission élevée. Ce n'est pas pour rien qu'elle porte le nom très-saint de Jésus, t
Je ne sais pas si je réussirai à vous exprimer le sentiment que j'ai éprouvé en lisant ces lignes. Je pense cependant que je serai compris de tout vrai croyant, même de quiconque respecte le christianisme, quand même ce ne serait que comme fait historique. Mais auparavant, permettez-moi de vous répéter : les paroles que je viens de citer ne sont pas de vous. Elles vous ont été dictées et imposées par toute la littérature de votre ordre, que ce soit donc lui qui réponde à votre place.
Dans aucune Eglise, dans aucune religion, ni l'habit sacerdotal ni la mitre n'assurent un homme contre la chute morale (1). La conscience d'un homme qui s'est spéciale-
(i) S*il faut en croire le Tableau du <•' siècle, les Jésuites constituent sous ce rapport une exception. Il leur a été aononcé^ ainsi que nous l'avons vu, que tout membre de l'ordre qui y est resté fidèle jusqu'à sa mort,
ment consacré au service de Dieu peut être coiTompu6 comme toute autre; mais sa corruption peut être souvent accompagnée d'un phénomène particulier que les Pères de rEglise ont plus d'une fois indiqué dans leurs sermons et leurs exhortations. Je rappellerai volontiers Yintrépidité pour le sacrilège; il n'est pas difficile de se rendre coitipte pourquoi cette maladie morale menace principalement les ecclésiastiques déchus. Nous voyons tous les jours qu'un laïque, entraîné dans le vice, est tellement distrait par tout ce qui l'entoure que, dans toute la force du terme, il oublie Dieu ; sa vie s'organise d'elle-même de telle sorte, que rien ne parle à sa conscience, ne révèle ses sentigients et ne l'appelle à la pénitence. Mais dans cette prostration même, il ne perd pas la faculté salutaire de s'assimiler la conception d'un autre monde spirituel, quoiqu'il lui tourne le dos et n'y jette jamais un regard. Une circonstance, en apparence accidentelle, une prière oubliée depuis longtemps qui frappe inopinément son oreille, une cérémonie religieuse dont il a perdu l'habitude, quelques mots de l'évangile nouveaux pour lui, tout cela peut le faire tressaillir intérieurement et pénétrer son âme endormie. Pour un ecclésiastique, il n'y a. pas de milieu. Si le maniement quotidien des choses saintes n'élève pas et n'éclaire pas son âme, il contribue à la faire périr. Entraîné par l'erreur, il y entraîne cette sainteté qui lui devient familière et la profane
entrera infailliblement au paradis» et que Jésus-Christ lui-même viendra à sa rencontre et le recevra. Tel est le privilège spécial accordé aux Jésuites^ seulement, paraît-il, pour les trois premiers siècles. Cette assertion est trèsimportante pour caractériser Tordre. Mais je vous avoue qu'elle ne me convient nullement. Je ne jsais même pas si tous les Jésuites l'admettent et y sont obligés. Peut-être ce n*cst pas plus qu'un alléchement, pour dire comme les Jésuites^ pour allier à l'ordre des Âmes crédules, ou tout simplement une pieufcO plaisanttrie.
à ses propres yeux par la manière négligente dont il se comporte envers elle. Elle reste pourtant près de lui, comme entourage extérieur de sa vie, comme compagne insépara* ble se mêle à toutes ses pensées» assiste à toutes . ses actions. G* est pourquoi sa conscience s^émousse pour ces mêmes impressions qui devraient la vivifier. Il perd le sentiment de la terreur en présence du divin et enfin, il perd jusqu*à la faculté de sentir en lui-même toute la monstruosité de la cohabition illégitime, dans une même &me, du vice triomphant et de la sainteté profanée. Examinez-le de plus près. Non-seulement il prononce en vain le nom de Jésus, mais il joue avec lui et en trafique, et en revêt sa propre monstruosité intérieure. Les anges, les apôtres, les saints, les martyrs, tous sont pour lui des intimes, composant sa société, avec laquelle il s'est depuis longtemps familiarisé, et dépose toute contrainte. Lui arrive-t-il d'écrire une dénonciation sous forme de pamphlet? il la remplira de textes de rÉcriture. Trouve-t-il nécessaire de calomnier quelqu'un? il le fera au nom de la charité pour le prochain, et pour la plus grande gloire de Dieu. Se décidera-t-il à mentir? il baisera d'abord la croix, et posera la main sur les saints Évangiles. Enfin, quand sera remplie la mesure (te ses iniquités, la foule irritée, l'ayant compris, se retirera de lui comme d'un pestiféré. On peut s'attendre encore à ce qu'il soupire du fond de son &me, lève au ciel un Humble regard, else mette lui-même au nombre des saints martyrs de la foi.
De tristes phénomènes de ce genre se produisent parmi lès individus, aussi bien que dans les sociétés entières, dans la mesure, bien entendu, où une individualité collective peut être pénétrée d'un même esprit, et peut, par
— iOl —
conséquent, ôtre jugée comme une personne distincte. Mais les Jésuites ont surpassé tout le monde dans Vintrépidité du sacrilège. Ils ont la palme de la primauté. Personne comme eux, sous ce rapport, n*a causé tant de scandale, n*a fait périr tant d*âmes humaines par son exemple, en leur insinuant la malheureuse idée que dans Tessence de la foi il y a nécessairement un certain mélange de feinte ou de fausseté préméditée. Aussi, maintenant même, quand la force des Jésuites est brisée pour toujours, quand les Jésuites eux-mêmes, instruits par rékpérience, cherchent à moduler leur voix sur un diapason nouveau, leurs apologies et leurs ouvrages de controverse excitent un sentiment pénible de nausée morale que le lecteur a peine à surmonter. Il me paraît que les Jésuilesont excité un sentiment analogue presque partout à leur première apparition. Ainsi, par exemple, en 1554, à Paris, Tévéque du Bellay et la Faculté de théologie ont protesté avec une indignation sincère et profonde contre la prétention du nouvel ordre au nom de Jésus (1).
>ll est difficile de décider ce qui s^est manifesté dans cette protestation, d'un simple sentiment de convenance ou d'un pressentiment sensible et pieux qui concluait du mensonge dans la forme à la fausseté du fond. Quoi qu'il en soit, on sait que pendant longtemps en France les Jésuites n'osèrent pas porter ofQciellement leur nom. Dans la suite, le reste de T Europe et la France s'y accotitumèrent. Q[Le fondateur de votre ordre appelait la mère de Dieu
(1) Voici les paroles textuelles de leur protestation : a Nom arrogant pour eux, titre inusité, voulant attribuer à eux seuls co qui convient h VÉglise oniverselle; il semble qu'ils se veulent dire seuls, faire et constituer rSglise. » Histcire des Jésuites^ par l'abbé Guettée, 1. 1, p. 84, 87.
sa Dame; il s'intitulait lui-même son chevalier, provoquant à son sujet en duel un certain Maure » et soutenait à ses disciples que Dieu le père Tavait nommé compagnon de Jésus-Christ. Cela donna une certaine impulsion à tout Tordre, et à Texemple de vos anciens, vous comparez maintenant les Jésuites aux apôtres des premiers siècles. Mais Ignace de Loyola pouvait, jusqu'à un certain point, avoir pour excuse la bonne foi de sa démarche. Son imagination avait été troublée par la lecture simultanée des romans de chevalerie et de la vie des saints. Ces deux sujets se sont confondus dans son esprit, et, par Teffet de cette combinaison, le gentilhomme espagnol se transforma en un type original et inconnu, tenant à la fois de Don Quichotte et de Tilluminé. Mais peutril servir de modèle à tous? et comment s'excuseront ses imitateurs dont le bon sens s'est conservé inctact?
Si moi, étranger, j'étais appelé à trouver dans l'histoire quelque chose d*analogue aux Jésuites, je les aurais appelés les prétoriens ou les janissaires du papisme, ardents contre ses ennemis extérieurs et en même temps turbulents chez eux et non sans danger pour leur maître. Il est probable que cette comparaison ne vous plaira pas ; mais dites-moi de gr&ce, en quoi avez-vous trouvé de la ressemblance entre vous et les apôtres? Rappelez-vous ce qu'ils ont été, et jetez un regard sur vous.
Vous avez commencé votre prédication, armés de privilèges inouïs qui vous garantissaient une impunité complète et l'indépendance de tout pouvoir ecclésiastique et politique. La protection toute-puissante des papes et leurs lettres de recommandation vous donnèrent accès auprès des puissants maîtres de ce monde , et dès l'abord vous
vous install&tes dans toutes les cours européennes. Dans la suite, vous occupâtes une position analogue au Japon, en Abyssinie, en Chine (1). La cour et les centres de gouvernements vous servent partout de base d'opération. ( Les comparaisons tirées de Tart militaire sont de votre goût.) Ignace de Loyola lui-même a sévèrement prescrit à sa cohorte de rechercher activement la bienveillance des rois et des seigneurs, dans le but bien entendu de plaire à Dieu. Ses successeurs ont répété mille fois le même précepte sous différentes formes, et il faut convenir que, sous ce rapport, ils ont rigoureusement exécuté la volonté de leur maître. Nous avons déjà vu qu'ils Tont déclaré eux-mêmes, et que, depuis longtemps leurs succès dans cette carrière, constituaient le thème favori des louanges qu'ils s'accordent habituellement à eux-mêmes. Rappelons-nous V Imago primi scBculi et le texte d'Isale appliqué à l'ordre, c Les rois te nourriront, les reines t'abreuveront, etc. > Aujourd'hui, les Jésuites sont devenus plus modestes; mais ils sont toujours par ancienne habitude fidèles aux bonnes traditions de leur Compagnie, et vous, dans votre lettre au rédacteur du Jour^ vous n'avez pas omis de déclarer que vos prédications savent attirer des auditeurs choisis; que dans votre Compagnie, on rencontre des individus appartenant aux meilleures familles^ et que , parmi vos compatriotes entrés dans l'ordre, il y a des noms cfon/ s^ enorgueillit la. noblesse russe (2). Je ne vous le contesterai pas. Je croirai volon-
(i) Pour approcher davantage de la cour, les missionnaires Jésuites ne dédaignaient rien. \\s composaient même des calendriers païens et administraient les chenils des souverains. Histoire des Jésuites, par rabbé Guettée, t. Il, p. 87, 151 et i52.
(2) Anciennement les vôtres disaient aussi, mais avec plus de grâce : « Comme les roses et les narcisses s'ouvrent au soleil, ainsi, à Tarrivée du
tiers que vous auriez le droit d*armer votre enseigne de toutes sortes d'armoieries et d'y écrire en grosses lettres : Fournisseur de piété des têtes couronnées et de la haute noblesse. Tout cela est très-beau ; mais une pareille tacti* que est exigeante ; et , en la suivant constamment, on s*expose & de grands sacrifices, tâchez de vous rappeler : ne vous est-il pas arrivé, dans la crainte d*en perdre les bénéfices, de falsifier la marchandise qui vous était confiée, pt)ur la faire à son goût, de délayer et d^amollir ce qui semblait trop dur ; de rogner et d'alléger ce qui semblait trop lourd ; enfin ne vous est-il pas arrivé, pour conserver vos relations flatteuses avec le grand monde, de repousser les humbles et les proscrits ; par exemple, aux Indes, lorsque vous promenant, bras dessus bras dessous, avec les Brahmines opulents, vous rencontriez quelque Paria en haillons (1).
Autant qu'il m'en souvient , les apôtres du Christ n'avaient pas de pareils succès et ne les briguaient même
P. Cabrai, la fleur de la noblesse japonaise ouvrit son cœur à l'Evangile. » Tableau racœuiti de ce qui s*est fait dans la Compagnie durant 8(m pre* mier siéde, etc., etc. Tournai, 1642, p. 259.
(i) Je citerai encore une fois le témoignage d'un Jésuite. Voici ce qu'écrivait en i587 Claude A^qaviva, général de l'ordre, dans sa circulaire à tous les supérieurs : « L'attachement au monde au milieu de la cour qui nous entraîne à nous mêler à la vie privée et à rechercher la bienveillance d'extérieurs comme des plaies dangereuses de notre Compagnie. C^ danger se manifeste autant dans son existence intérieure que dans ses relations avec les étrangers, pénètre presque à notre insu et sous le couvert convenable de se concilier les souverains, les prélats et les hommes influents et de gagner leur bienveillajicc pour Vordre dans Vintèrèt de Dieu et du prochain. Dans le fdit cependant, nous recherchons notre propre intérêt et voilà ce qui nous ens(age à la complaisance envers l'esprit mondain. » {Histoire des Jésuites^ par Tabbé Guettée, 1. 1, p. 471 .) S'il en était ainsi au seizième siècle que devait-il en être plus tard ? Par exemple^ sous Louis XIH et XIV, sous Sigismond de Pologne, etc.? Il faut ajouter que de pareilles voix se faisaient rarement entendre dans la Compagnie, et qu'elles restaient sans résultats.
pas, aussi, ils ne dédaignaient ni les Publicains ni les Samaritains. Un des apôtres fit même remarquer que, parmi les élus, il n*y avait pas beaucoup de sages selon la chaire, pas beaucoup de puissants , pas beaucoup d'hommes élevés, c'est-à-dire, de ceux que justement les Jésuites recherchent; et qu'au contraire Dieu a élu les insensés, les faibles, les déshérités de ce monde, les humiliés, afin de rabaisser l'orgueil des sages, des forts et des influents. (I~ aux Gorinth. ch. i, vers. 26 à 28.) Un autre apôtre demandait : c Ne sont-ce pas les indigents de ce monde que Dieu a élus pour être riches par la foi et les héritiers de son royaume?! (Jacq., ch. ii,vers. 5.) Non, répondront las Jésuites; d'abord les riches et les puissants de ce monde, et les pauvres et les humbles n'auront qu'à tâcher de les suivre. Tel est l'ordre institué par vous.
Les Jésuites, cette petite Société mendiante^ ont étonné le monde en peu de temps par l'immense quantité de leurs acquisitions et leur habileté à s'approprier des richesses ; bien entendu non pour eux, — Dieu préserve ! — non à l'usage personnel des membres de la Compagnie, pas même à l'usage de toute la Compagnie, mais pour ses collèges ; cela veut dire, qu'ayant approprié à leurs besoins les commandements de Jésus-Christ, ils ouvraient avec la main gauche des magasins, armaient des navires, vendaient, achetaient, s'emparaient des riches successions, et amassaient de toutes parts des capitaux (1), tandis que leur
(i) Qaand les Jésuites disent quMls ne sont pas le soleil, ni la lune^ ni les pensionnaires des rois et des reines^ mais une petite société modeste à peine vîsib!e, ils assurent^ les bonnes gens^ qu'ils observent rigoareusement le YŒU de pauvreté quMIs ont prononcé et le prouvent par des citations explicites de leurs règlements. Mais comment peuvent-ils concilier ces citations avec leurs immenses acquisitions? Le lecteur désireux d'approfondir
main droite, alléguant une ignorance complète des actions de la main gauche , signait d^une écriture ferme et sans trembler le vœu de pauvreté (1).
Les apôtres étaient loin d'atteindre à cette habileté.
Les Jésuites, en hommes pratiques, se fiaient peu à Tefficacité d*une prédication dénuée de finesse, et n*avaient pas trop de foi dans la puissance de Dieu, résumée dans la parole chrétienne, (l** aux Corinth., ch. i, y. 18.) Ils aimaient à agir à coup sûr et basaient leurs succès dans les sociétés chrétiennes sur Tappropriation habile des exigences rigoureuses de la loi morale, aux idées, aux préjugés et aux habitudes quMls désespéraient de maîtriser. En Chine, au Japon, aux Indes et en Afrique, ils espéraient réussir en combinant les cérémonies chrétiennes avec les superstitions païennes. Ils proposaient des moyens de se justifier, sans renaître intérieurement, et de se faire chrétiens sans cesser d*étre païens. Il est vrai que pour cela, il fallait élargir la voie étroite du salut, et souvent au besoin, dans le but d'éviter le scandale, il fallait cacher aussi loin que possible Timage du Dieu crucifié, qui a pris sur lui l'apparence d'une esclave (2). Même la notion de la croix
cette question verra sous forme d'appendice à cette lettre une explication détaillée qui servira d'échantillon des manœuvres des Jésuites.
(1) Les immenses transactions commerciales des Jésuites au Japon, aux Indes et dans d* autres contrées sont démontrées par une masse de témoignages exclusivement latins, tels que les rapports des missionnaires d'autrès ordres^ des fonctionnaires du gouvernement des colonies^ quelquefois des aveux des Jésuites eux-mêmes.
(2) Le missionnaire franciscain Louis Sotello^ martyrisé par les Japonais (1626), écrivait entre autres au pape quelque temps avant sa mort : <c Ayant entendu les missionnaires Jésuites et les prédicateurs d'autres ordres^ les indigènes commencent à se moquer de nous. Us nous reprochent de confesser deux Dieux, l'un riche et puissant (c'est le Dieu des Jésuites) et un autre pauvre et humble (le Dieu des autres prédicateurs); le second, disent les indigènes^ est profondément méprisé du premier. «Voici un au-
semblait un scandale et une folie, nDnnseulement aux bonzes et aux brahmines, mais aussi aux païens qu*ont évangélisés les disciples du Christ. Pourtant, aucun des apôtres n*a eu Tidée de ménager les préventions des auditeurs, de dissimuler cette notion. Ils ne disaient pas comme les hypocrites que nous connaissons : c Conformez-vous à Tidée de ce siècle ; t mais au contraire : c Transformez-vous par la régénération de votre esprit, t Ils croyaient fermement que Dieu voulait sauver les fidèles par Tardeur de la prédication et non par autre chose; et c'est pourquoi ils ne voulaient rien connaître que Jésus-Christ, et celui-ci crucifié. (l"aux Corinth., ch. i, vers. 18, 21, 23; ch. ii, vers. 2; V aux Corinth., ch. xi, vers. 13; aux Rom., ch. xir, vers. 2.) Les Jésuites, au contraire, voulaient tout connaître, excepté le Dieu crucifié.
Les missionnaires Jésuites (à Texception d'un très-petit ' nombre qui entreprenaient réellement la conversion des infidèles, à leurs risques et périls et sans appui extérieur) se faisaient le plus souvent attacher aux expéditions militaires et diplomatiques, non dans le but d'éviter le danger (personne ne leur a reproché de manquer de courage personnel) , mais parce que, dans leur opinion, la parole de Dieu était semée avec plus de chances de succès et promettait de meilleures récoltes, sur un terrain préalablement fortifié par
tre témoignage : « Lorsque commença la persécution contre les chrétiens sa Japon, les autorités locales obligeaient tous les Européens qui abordaient à cracher sur le crucifix et à lo fouler aux pieds^ et les Jésuites qui arrivaient au Japon pour leurs affaires commerciales se soumettaient à cette exigence, disant pour se justifier que^ dans ce cas^ c'est au vil métal que s'adressait leur insulte et non à l'image de Dieu qui en était faite. • Cest le témoignage d'un gouverneur français de la Compagnie des Indes lélé catholique. En Chine, ils passent également sous silence le Christ crucifié. Eist. des Jésuites^ par l'abbé Guettée, 1. 11^ p. 32^ 36 et 84.
des traités internationaux et garnis de meurtrières. C'est pourquoi nous les voyons presque toujours à la suite de détachements militaires ; par exemple, lors de la dévastation de FAllemagne par le général des impériaux Tilly, que les Jésuites appelaient ce bon vieillard (1); et quelquefois dans Tavant-garde des expéditions portugaises et espagnoles, armés de hallebardes, sur lesquelles ils attachaient un cruciflx (2).
Là où Ton ne pouvait pas frayer avec le canon le chemin à la parole de Dieu, 1^ zélés ^nissionnaires de Tordre ne dédaignaient pas les voies diplomatiques. Habituellement, ils se faisaient attacher aux ambassadeurs et aux ministres en qualité de négociants, de médecins, de savants, de pharmaciens, d'astronomes (seulement pas de missionnaires), et, dans ce cas, à la place d'armes, ils se munissaient d'un choix soigneusement assorti de différents objets propres à disposer Toreille des fidèles à écouter la prédication ; {dona allectiva) savoir : des instruments de mathématiques, des clavecins, des jouets de toutes sortes, des bonbons et des parfums (3). Tout cela est loin de ressembler
(i) TabUau raccouni etc., etc., p. 433.
(2) Les Pères Jean Mesquita et Àlmeida accompagnèrent l'année qui s'en allait entre Tldoleam et les Maures, le premier portant de?ant Favantgarde le crucifix attaché à une hallebarde. Ihid., p. 161. François Xafier lui-même^ sans contredit une des individualités les plus recommandables de l'ordre, a évangélisé aux Indes appuyé d'une escorte de guerriers qui détruisaient les temples et insistait chaleureusement en faveur de FinsUtiH tion de l'Inquisition contre les nouveaux convertis. Histoire des JésuUes, par l'abbé Guettée, t.l, p. 91, 93.
(3) Pour la curiosité du fait je mentionnerai la liste des objets qu'emporta avec elle la grande mission expédiée en Chine : Le pape y envoyait une belle bibliothèque et des dispenses sur langueur du droit de l'Eglise; le roi d'Espagne dépêcha des patentes pour dresser quinze résidences et pour fournir des rentes pour trois cents personnes de notre Compagnie ; les Sérénissimes princes des Pays-Bas, Albert et Isabelle envoyèrent de
au bâton et à la besace dont le Sauveur défendait même Tusage à ses disciples, lorsqu*ils étaient en route. (Luc, ix> vers. 3; X, vers. 4.)
Encore une fois, en quoi voyez-vous la ressemblance? Quelques-uns des vôtres répondent : Dans les travaux entre* pris pour Tévangélisation des infidèles , et dans le succès des conversions. Vous répondez : — Daqs les persécutions subies.
En effet, les travaux des missionnaires Jésuites sont incontestables ; ils ont sillonné toutes les mers, parcouru tous les chemins, et ont étonné le monde d'abord par la rapidité, et puis par la fragilité de leurs succès. Mais tout travail de missionnaire et tout succès ne sont pas justifiés devant Dieu. Dans Tancien Testament, il y eut aussi des hommes qui ressemblaient beaucoup aux Jésuites, « qui parcouraient la mer et le continent, afin de ramener Ain égaré; tmais
très-belles peintures et de très-riches ornements d'église^ et la reine -mère da roi de France de riches tapisseries de Flandres. Le Sérénissime Cosme, grand duc de Toscane donna une horloge d'un artifice, incomparable en forme d'un satyre qui se promenait sur la table. . . Les présents des arcbeTdques de Cologne et de Trêves étaient dignes de leurs Altesses, donnant chacun une riche châsse pleine de sacrés ossements des Onze mille Vierges. Les dons des autres princes furent des horloges de di?ersesgran« deur et figure. . . Un coffret d'ébène, œuvre raccourcie de l'art et de la nature en laquelle il y avait plusieurs layettes pleines de choses diverses et prodigieuses par leur rareté... Les éléments, des poissons, des oiseaux, des onguents, des fleurs, tout. Il y avait aussi des statues se mouvant par l'entremise de petites roues. .. Des instruments musicaux, des dragées pour le goût, des senteurs pour Todorat^ toutes sortes d'ustensiles pour Fattoucbement» et l'ftme y avait de quoi s'occuper lorsque les sens extérieurs étaient ravis sur leurs objets^ etc. Les écrivains, les chirurgiens, lesapo« thictires, les cuismiers chinois y avaient là leurs maîtres artistement élabonrés et des enseignements muets. Vous y voyez aussi la vie de Notre- Sdgneur exprimée en images et un petit livret de ses évangiles. Ce coffret n'avait que trois pieds, etc., etc. » C'était une petite boutique portative d'alUchmeiU à lapiété, comme disent les Jésuites. Tableau raccourci, etc., p. 124, 425.
rappelez-vous ce qu'en a dit Jésus-Christ. (Math. , xxni, 1 5.) Je ne sais si ces paroles sonneront agréablement aux Oreilles des Jésuites.
Les persécutions et la haine ne sont pas des recommandations par elles-mêmes. Il s'agit de savoir pourquoi Ton est persécuté, et ce qui excite la haine. Toute Thistoire des Jésuites peut servir de réponse à cette question, et on peut la trouver en abrégé dans le décret du pape Clément XIV, pour Tabolition de Tordre. Quelque désagréable que vous soit ce document, il est probable que vous ne voudrez pas répéter devant le public russe ce que disent vos écrivains devant les vôtres. On y trouve énuméréës toutes les accusations portées contre votre compagnie ; plusieurs d'entre elles sont confirmées par le pape et pas une n'y est réfutée ni même niée. Les voici : on accuse les Jésuites de querelles intestines et domestiques, de violation de la paix et de la concorde dans r Église latine; d'insurrections contre d'autres ordres monastiques, des académies, des universités, des collèges et des écoles, et même contre des souverains qui leur ont permis de s'établir dans leurs États; de propagations d'une doctrine contraire à l'orthodoxie et à la saine morale ; de cupidité et d'avidité pour les biens terrestres ; d'ingérance inopportune dans les affaires publiques et le gouvernement des États ; d'omissions de cérémonies consacrées par l'Église et de tolérance ou de faux commentaires des superstitions païennes ; enfin, selon le témoignage de ce même pape, il n'y avait presque pas d'accusations graves qui ne fussent portées contre eux.
Y voyez-vous assez de motifs de persécutions, et y en a-t-il un seul dont on puisse s'enorgueillir ?
Je sais que les Jésuites exècrent Clément XIV, et cher-
ni —
chent de toutes manières à atténuer la valeur de Tarrét prononcé par lui. Les finesses et les détours auxquels eurent recours dans ce but le P. Ravignan, Crétîneau-Joly et d'autres, sont en vérité plaisants , et servent de commentaires curieux au dévouement absolu au pontife romain dont se vantent les Jésuites en paroles, et dont ils donnent réellement des preuves quand les papes leur sont favorables. Les prétoriens n'agissaient pas autrement. On cherche à persuader maintenant au monde, que Clément XIV a joué devant TEurope, à Tégard des Jésuites, le rôle de Ponce-Pilate à regard des Juifs irrités, et a livré ses serviteurs dans la crainte de Topinion, tout en étant intérieurement convaincu de leur innocence; mais cette supposition est évidemment contredite par le sens interne, ainsi que par les expressions du décret. Prévoyant sans doute les reproches dont il serait Tobjet, le pape a pris soin, à dessein, de défendre de tous les côtés sa cause, d'établir une liaison entre elle et toute une série de dispositions antérieures, et de prouver qu'il lui a été seulement dévolu d'exécuter ce qui avait été conçu depuis longtemps par ses prédécesseurs. Du reste, qui, dans ce cas, a raison, des Jésuites ou du pape, c'est une question intérieure de l'Église latine et qui ne nous concerne pas. Pour nous, les Jésuites se représentent dans leurs rapports et leurs actions ad extra comme les propagateurs et les défenseurs du papisme, mais le pape les a reniés et condamnés. Nous sommes en droit de lui ajouter foi et de rejeter tout appel contre sa sentence. C'est son affaire et non la nôtre.
D'autres défenseurs de l'ordre se prononcent sur Clément XIV avec plus de précaution et de prudence ; ils ne se décident pas à l'accuser de l&che trahison, et convien-
nent que lea. exigences de Tépoque justifient sa décision rigoureuse, en qualité de mesure provisoire contre des maux passagers ; mais, ajoutent-ils, les circonstances sont changées, les conditions historiques qui ont obligé Tordre des Jésuites à s*écarter de sa destination primitive, qui ont motivé l'explosion contre lui du mécontentement général, se sont modifiées où ont disparu sans retour. Ce qu*étaient jadis , les Jésuites, ils ne léseront plus jamais. On doit donc oublier d'anciens péchés qui ne pourront se renouveler, et Ton ne peut refuser k toute une Compagnie le droit d'employer pour le bien de tous, ses moyens et ses capacités devenus aujourd'hui innoffensifs. Il y a une p&le vérité dans ces paroles. Effectivement, vu les idées modernes sur les rapports de l'autorité avec les sujets, vu l'absence de la censure (là où elle n'existe pas) et vu la liberté d'enseignement (là où elle est en vigueur) le Jésui* tisme n'offre plus les mêmes dangers qu'autrefois, car il ne peut plus avoir la même puissance. On ne peut ne pas convenir aussij que les hommes du dix-huitième sitele, parties dans le procès contre les Jésuites, ne pouvaient se prononcer avec l'impartialité du juge, et ne pouvaient distinguer 'dans son activité l'essentiel du provisoire et de l'accidentel. On remarque cette confusion jusque dans le décret de Clément XI Y. Mais les Jésuites pourront -ils com^^ paraître avec plus d'avantage devant le jugementdê la poa* térité impartiale pour leur cause 7 II me semble que, quelque longue que soit l'énumération précédente de leurs méfaits, elle ne contient pas tout ; au moins, il lui manque la principale cause du mécontentement général sous le poids du* quel l'ordre a fléchi. Je suis prêt à admettre que quelquesuns de ces méfaits pourront être pardonnes ou oubliés
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(bien entendu, si les Jésuites eux-mêmes s'en repentaient) ; mais un seul méfait ne peut être absous ni oublié, parce qu'il contient Tessence du Jésuitisme, le secret de ses succès dans le passé et dans le présent, et en mérite temps la justification de la condamnation qui les a atteints.
L'âme de chaque homme possède une tendance plus ou moins réfléchie à endormir sa conscience, à la séduire, ou à éluder ses appels importuns pour quelque prétexte décent. Cette tendance est pire que toute l'attraction directe vers le mal, car elle affaiblit et cherche à déraciner toute réaction vive contre le mal, en commençant par le sens intime de distinction entre le bien et le mal. Les Jésuites ont deviné, dans les efforts de l'homme à assoupir sa corn science, et dans les écarts des sévères exigences de celle-ci, une force effrayante, capable de devenir une arme efficace pour se rendre maître de la volonté d'autrui. Ils ont étudié celte force dans toutes ses manifestations, l'ont subjuguée et ont bâti sur elle comme sur une base inébranlable et toujours vivante, l'édifice de toute leur doctrine et de leur organisation ; effacer la ligne de démarcation entre le bien et le mal, détruire en l'homme la soif d'une vérité pure et l'habituer à se contenter de probabilités, remplacer ses entretiens intérieurs avec la conscience et l'opération pénible de l'accusation de soi-même, par la consultation de Recueils des actes coupables ou innocents imaginés pour tous les cas, de formules de transaction pour concilier la loi morale repoussante par sa rigueur avec les vices contre lesquels s'insurge une conscience sensible; installer dans l'âme, non la paix et l'harmonie, mais une t/mon dans son genre, union entre le bien et lemal, la vérité divine et l'erreur humaine, — tel est le problème grand et
humanitaire, à certain point de vue, dont la solution a sollicité les efforts de l'ordre. On ne peut ne pas ajouter qu'il Ta réellenQent résolue et que ses soins ont été couronnés de succès dans la mesure dans laquelle il est permis, en général, à l'honneur de réalisée une erreur manifeste. Ce problème détermine la valeur historique de l'ordre et sa participation au développement de Thumanité chrétienne. Je m'empresse de déclarer qu*il ne se trouve pas dans les constitutions de Tordre, mais où il s'est manifesté, — je le dirai dans la lettre suivantes