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LA SUPPRESSION DES JÉSUITES

Aucune société religieuse n’a, depuis sa naissance, excité des amitiés et des inimitiés aussi vives, n’a occupé d’une manière aussi constante l’opinion publique en Europe, n’a donné naissance à autant de légendes et n'a mis autant de plumes en mouvement que la Société de Jésus. Si nous parcourons cette énorme masse d’écrits, dont la critique est loin d’avoir été faite, et si nous y ajoutons les jugements exprimés accidentellement par d’éminents hommes : d'État, des philosophes, des poètes! sur tel ou tel côté de l’activité de l'Ordre, nous constatons que le jugement porté par l'opinion publique sur lui est devenu de plus en plus défavorable avec le temps. Dans ses jeunes années, les protestants eux-mêmes faisaient l'éloge des Jésuites comme éducateurs. Dans l'Église catholique, on saluait d’une voix presque unanime avec admiration et avec joie chacun de ses progrès. Mais, depuis le commencement du xvir® siècle, les choses changent de face. Même dans le camp catholique, on l'attaque par des pamphlets, tels que l'Anti-Cotion et les Monita Secrela, qui dépassent en méchanceté tout ce queles protestants

ont écrit contre lui. Au moment où l'on s’y attendait

1. Le plus grand des poètes de la Renaissance anglaise, Shakespeare, peut lui-même être cité. La Conspiration des poudres l’a poussé à s'exprimer d’une manière très satirique sur la doctrine jésuitique de l’équivoque, Macbeth : acte II, scène mr, The porter : « Heré’s an equivocator, that would swear in both the scales against either scale, »

le moins, presque partout les hommes éclairés se détournent de lui, pour lui déclarer la guerre au nom de la civilisation, et finalement 1l reste presque isolé. Presque partout, même dans les pays catholiques, il passe pour un ferment d’obscurantisme et de corruption, dont on désire et dont on provoque la destruction par tous les moyens.

Le pays, où ce revivement de l'opinion publique s’est produit de la manière la plus rapide et la plus violente, a été la France. Depuis l’origine l'Ordre y avait eu, en face de lui, deux puissants ennemis, le Parlement de Paris et l'Université de Paris. Tous deux avaient, nous le savons, cherché par tous les moyens à empêcher son établissement en France. Tous deux sont restés presque toujours, dans la suite des temps, ses adversaires irréconciliables. Mais, à ces deux ennemis, vint s’en joindre un troisième, après l’année 1640, les pieux solitaires de Port-Royal, qui avaient entrepris de rendre la vie religieuse plus active et plus profonde, par un réveil de l'Augustinianisme, les Jansénistes. Le fait seul que ces Jansénistes trouvaient tant d'admirateurs et d'adhérents parmi les hommes les plus haut placés et les plus cultivés, suffisait à animer les Jésuites contre eux. Comme l'opposition foncière qui existait entre eux et cette forme nouvelle de piété fut bientôt visible à tous les yeux, ils n’eurent point de cesse qu'ils n’eussent amené la Curie et la monarchie absolue à écraser sans ménagements le Jansénisme. Mais ce triomphe devait leur coûter cher. Dés 1656, le Janséniste Pascal, un des esprits les plus puissants et les plus profonds que la France ait produits, publia une satire contre la théologie et la doctrine morale des Jésuites, qui produisit une sensation extraordinaire par l'éclat de sa forme autant que par l'importance de son contenu. Toute la France cultivée dévora les Lettres d’un

Provincial et les admira. En vain les Jésuites prouvèrent que le spirituel pamphlétaire avait souvent travaillé trop vite et avait quelquefois compris de travers les théologiens casuistes. Il leur fut impossible, ce qui eût été pourtant l'essentiel, de fournir la preuve qu'il eût dénaturé la tendance générale de leur théologie morale, et il leur fut encore plus impossible d’opposer à ce premier chef-d'œuvre de la prose classique française une réponse aussi spirituelle, aussi entraînante el aussi convaincante. Ils durent alors apprendre pour la première fois, à leurs dépens, qu'en France le ridicule tue. Ce que Pascal avait commencé, les philosophes du xvin° siècle le continuèrent. Ils excitèrent contre l'Ordre la haine et le mépris des gens cultivés. Au milieu du xvin° siècle, il n'avait plus en France que deux amis, le roi et le haut clergé. Mais cette amitié lui était plus nuisible qu'utile, et ce qui est pis, elle ne lui resta pas fidèle, mais s’éclipsa au premier assaut de l'opinion publique.

Si l'Ordre n'avait eu d'ennemis qu'en France, il aurait pu regarder encore l'avenir avec confiance. Mais l’opinion publique de l'Europe entière prenait son mot d'ordre en France. La déclaration de guerre des amis des lumières en France ne valait pas pour la France seule; c'était la guerre aux Jésuites dans toute l'Europe. Et dans quelle situation cette guerre les trouvait-elle? Leur société était déchue, ébranlée jusque dans ses fondements, dépourvue d’enthousiasme, de talents, de force morale! Sans être prophète, on pouvait être certain qu’elle devait succomber, succomber sans longue lutte, aussitôt que la plus forte et la plus brutale des puissances de l’époque, le pouvoir monarchique, s’unirait contre eux avec les libres penseurs. Ce qui est curieux, c'est que la catastrophe ne se produisit pas d'abord

en France, mais dans l'État que la Société avait conquis le plus vite, où elle avait dominé le plus longtemps et le plus complètement, en Portugal. Elle y succomba, non sous les coups d’un ancien adversaire, mais sous ceux d’un ancien disciple, dont elle se croyait sûre et qu’elle avait pour cela. même porté au pouvoir, Joseph Carvalho, marquis de Pombal. Enfin, ce qui fut l’occasion de sa chute, ne fut pas un de ces incontestables abus de puissance, dont elle s'était rendue coupable en Portugal comme ailleurs, mais la résistance très légitime qu’elle opposa . quand on voulut détruire une de ses plus belles créations : l'État jésuite du Paraguay.

Déjà avant que Pombal arrivât au ministère, le 15 janvier 1730, un traité de délimitation avait été conclu entre l Espagne et le Portugal, par lequel la première de ces puissances abandonnaït au Brésil les sept réductions de l'État jésuite du Paraguay situées à l'Est de l'Uruguay. En conséquence de ce traité, le gouvernement espagnol ordonna, peu de temps après, aux Pères de ces réductions, d'abandonner dans le délai d’un an ces admirables et florissants établissements avec les 30 000 Indiens qui les habitaient, et à fonder une nouvelle colonie de l’autre côté du fleuve sur le territoire espagnol, c’est-à-dire à recommencer une entreprise nouvelle dans le désert. Cet ordre ne prouva pas seulement que les Jésuites avaient perdu à Madrid, comme à Lisbonne, leur influence prépondérante, 1l prouva aussi que le gouvernement espagnol introduisait dans sa politique coloniale le système de brutalité imbécile, qui lui préparait pour l'avenir les pires catastrophes dans son immense empire colonial. Il arriva alors ce que les deux gouvernements auraient bien pu prévoir d'avance. Non seulement les Indiens, mais aussi quelques-uns des Pères résistèrent à la commission

portugaise de délimitation. Lorsqu’en conséquence les deux puissances contractantes firent entrer,

en 1756, dans le territoire de l’'Uruguay, deux petites

armées, les Peaux-Rouges chrétiens prirent les armes à San Juan contre les soldats conduits par le corrégidor Nicolas de la Conception. Une bataille en règle eut lieu, qui naturellement fut gagnée par les Européens. Mais alors les Indiens commencèrent une guerre acharnée de guérillas, dont les troupes portugaises eurent principalement à souffrir, Épuisées, décimées et démoralisées, elles finirent par se retirer, et comme les deux gouvernements étaient pour d’autres motifs mécontents du traité, le malheureux règlement de frontière fut révoqué en 1760, et le territoire de mission de l’Uruguay restitué à l'Espagne,

Ces événements sont le point de départ de la

ruine, non seulement de l’État jésuite du Paraguay, . mais de l'Ordre des Jésuites.

Pombal, profondément irrité depuis longtemps de l'influence exercée par les Jésuites sur la Cour.et le gouvernement, résolut de supprimer l'Ordre en Portugal. Dès le 19 septembre 1756, 1l fit chasser tous les Jésuites de la Cour. Peu après, en 4757, il publia son célèbre Court exposé sur le royaume des Jésuites au Paraguay qui, malgré la froideur officielle du style, était une déclaration de guerre contre la Société, devenue un danger public, en se permettant de fonder un État à elle, en dehors de toutes autorités civiles, et qui avait ainsi révélé clairement les calculs politiques qui l'avaient dirigée partout et toujours. Ce manifeste, en forme d'exposé, produisit un effet énorme. Le. Pape Benoît XIV lui-même, profondément troublé, tint conseil et ordonna, sur les instances presque menaçantes de Pombal, une enquête sur les établissements de l'Ordre en Portugal, qui fut confiée au

cardinal Saldanha. Cette enquête, à laquelle naturellement Pombal mit la main, sembla justifier les pires accusations dirigées contre les Jésuites, surtout en ce qui concernait les opérations de commerce et de change. Même si les accusations du cardinal étaient exagérées, elles n'étaient pas toutefois sans fondement. Et le pis, c'est que tout le Portugal les crut vraies. Alors Pombal se décida à porter le dernier coup à l'Ordre, qui venait d'être ainsi mis au pilori par la plus haute autorité ecclésiastique. Le mystérieux attentat du 3 septembre 1758, contre le roi Joseph, lui en fournit le prétexte. Mais ce qui le peint tout entier, c'est qu'il prépara son attaque en secret pendant de longs mois, pour accabler, en même temps que l'Ordre, la noblesse qui s'opposait à sa politique. Le 13 décembre, les Jésuites de Lisbonne furent arrêtés comme complices de l'attentat; le 19 janvier 1759, Pombal mit la main sur les autres Jésuites portugais et confisqua en bloc leur énorme fortune; enfin, le 3 septembre, 1l décréta le bannissement de l'Ordre de tous les territoires de la monarchie portugaise. La majorité des proscrits furent aussitôt empilés comme des harengs à bord de quelques navires de commerce et déposés presque sans ressources sur la côte de l’État pontifical. Mais il en conserva un assez grand nombre en prison, pour assouvir sa vengeance sur eux, et dans le nombre le plus influent, donc le plus dangereux à ses yeux, le Père Malagrida. Il fit instruire un procès dans les formes contre cet homme, d’abord comme coupable de haute trahison; puis, comme cette accusation ne tenait pas debout, il le traduisit devant le tribunal de l’Inquisition comme hérétique! L’Inquisition finit par se plier à ses volontés. Le 20 septembre 1761, le malheureux fut, dans un autodafé solennel, étranglé et brûlé. — Sans doute Pombal

élait convaincu que les Jésuites étaient un danger pour l'État. Mais la profonde duplicité, la ruse infernale, la brutale cruauté de sa conduite restent

sans excuses. La ténacité d'oiseau de proie, qui est si souvent un des traits de caractère des grands hommes d’État, s’est manifestée ici chez Pombal comme le fond de sa nature; elle a entaché sa mémoire, et elle est loin d’avoir servi au succès de la grande œuvre de régénération qu'il avait entreprise dans un État profondément corrompu. Il a inutilement fait des martyrs et préparé lui-même la voie à une réaction ultérieure.

En France, on s'y est pris avec beaucoup plus de ménagements pour dissoudre l'Ordre. Les Jésuites sont convaincus encore aujourd'hui que leur chute y a été la conséquence d’un acte de courage. La marquise de Pompadour, maîtresse de Louis XV, aurait conspiré avec Choiseul pour détruire l'Ordre, dans sa fureur de n'avoir pu obtenir l’absolution du Père de Sacy. Cette conspiration est une légende. En réalité, la cause de la chute de l'Ordre fut la haine et le mépris des classes cultivées contre les Jésuites; l’occasion fut le grand scandale de l'affaire Lavalette. Le Père de Lavalette avait, en qualité de procureur des missions des Antilles, réorganisé le commerce des denrées coloniales et, avec l’aide de diverses maisons de banque françaises, il avait entrepris des spéculations commerciales, sur une vaste échelle, à la Martinique. Mais, comme pour beaucoup d’agioteurs, ses spéculations furent malheureuses, et il se trouva bientôt impliqué dans plusieurs importants procès civils. Cette aventure est significative pour l'esprit et la discipline de l'Ordre au milieu du xvi* siècle. Lavalette avait pu entreprendre des affaires gigantesques sans que ses supérieurs, à ce qu'on affirma dans la suite, en

aient eu la moindre idée. Mais il y.a mieux. Au lieu d’étouffer le scandale en payantles dettes de Lavalette (2400 000 livres, somme respectable pour:l'époque, mais l'Ordre possédait à la Martinique seule pour plus de 4 millions de biens-fonds), les supérieurs de l'Ordre en France, voyant que les créanciers ne : voulaient pas se conlenter des messes pour les morts en remboursement de leurs créances, donnèrent au scandale un énorme retentissement, en obtenant un ordre de cabinet qui renvoyait à la grande chambre du Parlement de Paris tous les procès de l'affaire Lavalette. On a dit avec raison qu'on. avait ainsi transformé un procès civil contre Lavalette en un procès criminel contre l'Ordre tout entier. Car le Parlement ne se contenta pas de condamner le Général des Jésuites à payer toutes les dettes de Lavalette, il profita de la circonstance pour examiner les Constitutions de l'Ordre et, en consé- : quence de cet examen, il déclara, le 8 juillet 1764, que Pétablissement de l'Ordre en France était 1llégal. Le roi intervint encore une fois en faveur des Pères aux abois. Il ordonna, le 2 août, au Parlement de remettre à un an le jugement définitif sur la légalité des constitutions de l'Ordre. Mais ce n'était pour les Pères qu’une suspension de l'arrêt de mort. Tandis que le Parlement continuait, sur d’autres points, sa guerre contre les Jésuites, le roi de son côté exigeait tout au moins des modifications aux Constitutions. Mais, ni le Général Ricci ni le Pape Clénient XIII ne purent être amenés à céder sur ce point. Le premier se rendit si peu compte dela gravité de la situation qu’il déclara tout net : Sint ut sunt, aut non sint!/ Cela signifiait pour-la France :

1. « Qu’elles soient ce qu’elles sont [les Constitutions] ou ne soient plus. » Cet attachement inviolable aux Constitutions de

non sint. Le 6 août 1762, le Parlement de Paris ordonna la suppression de l'Ordre. Le 14 juin 1763, le roi déclara tous les bien de l'Ordre confisqués au profit de la Couronne. L'Ordre cessait d’exister en France, après y avoir travaillé pendant 200 ans.

Tous les esprits judicieux comprirent à Rome qu'il fallait accepter en silence une mesure qui avait été saluée avec jubilation par la France entière. Mais le Pape Clément XIII n’était pas un esprit judicieux. Il se laissa, comme le dit son successeur Clément XIV, arracher par le Général Ricci une bulle dans laquelle, non content de confirmer à nouveau tous les privilèges de l'Ordre, il se portait garant, en termes solennels, de son innocence et de ses vertus. C'était braver inutilement, non seulement le Portugal et la France, mais toute la maison de Bourbon et l’opinion publique de tous les pays latins. Le seul résultat de la bulle fut une cruelle humiliation pour le Saint-Siège. À Naples, en Sicile, à Milan, à Venise, la promulgation de la constitution fut interdite; en France, elle fut, en plusieurs villes, brûlée par la main du bourreau; en Portugal, on déclara coupable du crime de lèsemajesté quiconque la répandrait ou la conserverait en secret. Mais le pis fut encore que, sur tant de centaines d'évêques catholiques, il n'y en eut que 23 qui assurèrent le Pape de leur approbation.

La Curie n’était pas encore remise de ce coup, que les nouvelles les plus alarmantes arrivaient à Rome, des autres Etats gouvernés par les Bourbons. Le 2 avril 1767, en Espagne, presque à la même heure, environ 6000 Jésuites furent jetés en prison et l'Ordre

Loyola et de Lainez a été de tout temps la force et l'honneur de Ja Compagnie. Ricci se doutait bien de ce qui attendait lui et son Ordre. [N. du T.]

supprimé dans toutes les parties de l’Empire espagnol. Le roi Charles IIT expédia au Pape, en cadeau, tous les prisonniers. Mais, lorsque les malheureux voulurent débarquer à Civita Vecchia, ils furent reçus à coups de canon, sur la date de leur propre Général, qui en avait déjà assez des Jésuites portugais. Ils durent s’estimer heureux de pouvoir momentanément trouver un asile en Corse. Dans la nuit du 3 au 4 novembre, le roi de Naples et de Sicile se débarrassa de la même manière de ses Jésuites ; le duc de Parme en fit autant dans la nuit du 7 au 8 février 1768; enfin le grand-maître de Malte les chassa, le 23 avril 1768. En même temps, toutes les cours bourboniennes prenaient une attitude menaçante contre Clément XIII, à l’occasion d'un conflit qui avait éclaté entre la Curie et le duc de Parme. En juin, les Bourbons faisaient occuper militairement les possessions pontificales dans le sud de la France et dans le sud de l'Italie, et quelques mois après, en septembre 1768, l'ambassadeur de France remettait au Pape, en leur nom à tous, un memorandum dans lequel il réclamait de la Curie, en termes exprès, « la complète et totale suppression de la Société de Jésus ». Le Portugal avait, dès lors, rompu toute relation avec la Cour de Rome, et la seule amie qui restât à Clément XIIT, Marie-Thérèse d'Autriche, ne montrait pas la. moindre disposition à le soutenir. On ne pouvait plus se dissimuler, même à Rome, que la Papauté devait, ou se résoudre à abandonner l'Ordre à sa destinée, ou renoncer à sa propre situation dans le monde. |

Les choses en étaient à ce point, es Clément XIII mourut, dans la nuit du 1°" au 2 février 1769. Toute l'Europe attendait avec inquiétude la nomination du nouveau Pape. Cette élection, personne n’en doutait, ni les Jésuites! ni les’ puissances, devait

décider de l'existence ou de la mort de l'Ordre, et de la situation à venir de la Papauté. Après un conclave de trois mois, on finit par élire, le 49 mai, le Franciscain Lorenzo Ganganelli, qui prit comme Pape le nom de Clément XIV. Ganganelli n’était connu ni Comme ami ni comme ennemi des Jésuites. Mais, par nature, il était pacifique et il s'était toujours montré un prêtre intelligent et sage; aussi pouvait-on attendre de lui qu'il ne négligerait rien pour mettre fin au trouble funeste que la politique imprudente de son prédécesseur avait jeté dans ses relations avec les grandes puissances Catholiques, En effet, il se résolut aussitôt à la mesure qui seule pouvait rétablir la paix et tirer la Papauté de ses embarras; dès le 24 septembre, il faisait savoir au roi de France, le 30 novembre, aux cours de Madrid et de Lisbonne, qu'il allait dissoudre l'Ordre. Mais 1l se passa quatre années pleines, avant qu'un acte décisif suivit cette communication. Ce n’est que le 21 juillet 1773 qu'il signa le bref fameux : « Notre Seigneur et Sauveur », qui prononçait l'arrêt de mort contre le plus puissant de tous les Ordres que l'Église eût connus.

Tandis que la bulle par laquelle Paul JIT avait assigné aux disciples de Loyola leur place dans l'Église commençait en invoquant le gouvernement de l'Église militante, le Pape pacificateur commençait d’une manière caractéristique, en invoquant Jésus, prince de la Paix, qui a destiné ses disciples et ses serviteurs à être des messagers de paix. L'Ordre des Jésuites a, dès l’origine, agi d’une manière perturbatrice. Clément XIV en donnait des preuves nombreuses. Mais c’est la seule plainte qu'il élève expressément contre lui. Sur les autres reproches qu'on adressait à l'Ordre, il s'exprime dans des termes très réservés, mesurés, diplomatiques, sans examiner

s'ils sont ou non justifiés. Ensuite, 1l fait valoir « que l'Ordre ne peut plus produire les fruits abondants ni rendre les services » qui ont autrefois justifié son existence. Il déclare donc que l'Ordre ne répond plus aux besoins du temps. En conséquence, et dans la conviction « que tant qu'il existera 1l sera difticile ou même impossible de rétablir la paix dans l'Église, nous déclarons, après mûre délibération, et appuyé sur une information consciencieuse, en vertu de notre toute-puissance apostolique, la dite société dissoute, nous la supprimons, nous l’abolissons, nous la licencions », etc.

Les Jésuites ont immédiatement propagé les légendes les plus extravagantes sur l’histoire de ce document d’une extrême modération, qui fait le plus grand honneur au tact politique de son auteur. D'après l’une d'elles, Clément aurait dit : « Je n’ai fait cela que contraint et forcé. » D'après une autre, il aurait signé le bref, la nuit, au crayon, sur une des fenêtres du Quirinal, puis serait tombé sans connaissance, et aurait passé tout le jour suivant, presque nu, sur son lit, répétant en gémissant : « Je suis damné, l'enfer est mon partage. » D’après une troisième légende, il serait devenu fou au moment où 1l signait le bref. Ce ne serait que peu avant sa mort qu'il aurait recouvré la raison, et ce n’est que par un miracle qu'il aurait échappé à l'Enfer. D’après une quatrième, enfin, 1l aurait même révoqué le bref. On produisait même l'acte de révocation; naturellement cet acte est une grossière forgerie, comme suffit à le démontrer le passage où le Pape se proclame, devant le monde entier, l’indigne successeur de saint Pierre. Ce qui est plus sérieux, c’est qu’on osa contester la valeur juridique du bref, bien que l'Ordre eût soutenu le principe de l'étendue illimitée de la puissance pontificale, aussi longtemps que la Curie avait été

soumise à ses désirs. Aujourd’hui, on ne défend plus ces légendes ni ces scrupules juridiques. On se contente de faire remarquer que ce bref était la conséquence d’une situation critique, dans laquelle la Papauté, l’eût-elle voulu, ne pouvait agir autrement qu’elle n’a fait. Cela est très vrai, mais il ne s'ensuit pas que le bref n’ait pas exprimé la vraie pensée du Pape au sujet de l'Ordre. Le Pape avait certainement acquis la conviction que l'Ordre troublait la paix de l'Église et nuisait à ses progrès, et il était encouragé à penser ainsi par quelques-uns des cardinaux; car, dès le temps de Benoît XIV, les Pères avaient dans le Sacré Collège quelques ennemis déclarés. On ne peut s'étonner dès lors que la Curie les ait abandonnés, après un long et consciencieux examen.

Le bref fut notifié le 16 août aux Jésuites de Rome, et le Général Ricci mis en prison dans le château Saint-Ange. On l'y traita avec douceur, mais il ne devait pas être rendu à la liberté, bien qu'il eût été impossible de le convaincre d'aucun crime. Il mourut en prison, le 22 novembre 1775, victime de la haine et de la défiance que l'Ordre avait suscitées contre lui dans toute l'Europe. Clément XIV l'avait précédé dans la tombe, le 22 septembre 1774. On accusa les Jésuites de l'avoir empoisonné. C’est une fable depuis longtemps réfutée. Mais cette fable est ins- tructive : elle montre ce que, non seulement des libres penseurs, mais même des cardinaux de l'Église romaine, pouvaient attribuer aux Jésuites à la fin du xvi° siècle.

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