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LE RÉTABLISSEMENT DE L'ORDRE

Comment le bref d’abolition fut-il reçu par l'Ordre et par la chrétienté catholique? L'Ordre se soumit

docilement, partout où les gouvernements exécutèrent le bref; mais, tout en se soumettant, il ne manqua pas de protester, tantôt ouvertement, tantôt sous le voile de l’anonyme, contre l'abolition, et : surtout de vilipender d’une manière incroyable, ou même de salir la mémoire de Clément XIV. L'Europe cultivée triompha et le peuple approuva, presque partout, la suppression de l'Ordre. Çà et là des religieuses et d’autres dévots attachés aux pratiques pieuses que l'Ordre encourageait faisaient entendre de bruyantes lamentations. Mais nulle part, ni en Europe ni au dehors, on ne résista sérieusement à l'exécution du bref. Aussi a-t-on l'impression que presque partout l'Ordre avait perdu tout son crédit.

L'opinion publique ne montra aucune compassion pour ce qu'il y avait de tragique dans sa chute; elle resta presque indifférente aux atrocités dont Pombal s'était rendu coupable. Les injustices, dont certains Pères furent victimes en divers liéux, furent considérées comme une juste rétribution pour leurs fautes, ou du moins on les jugea nécessaires au progrès, « aux lumières et à la vertu ».

Rome avait parlé. Officiellement l'Ordre était mort. Mais on vit alors avec quelle promptitude il obéissait à ses officiers supérieurs. Partout où les gouvernements tenaient la main à l'exécution du bref, il se dispersa en effet. Mais là où la volonté du Pape n'avait pas d'action, il résista ouvertement aux ordres pontificaux, il accepta sans difficulté la protection de princes hérétiques ou même athées, comme s'il eût voulu prouver, au moment même de sa dissolution, que l'intérêt de l'Ordre était pour lui supérieur au serment de fidélité qui, d'après la volonté de son fondateur, devait Le lier indissolublement au Saint-Siège. :

Ce qui est original, c’est que ce furent les princes :

les plus encensés par les philosophes du xvr sièele, qui prirent l'Ordre sous leur protection contre le Pape et contre les philosophes : Frédéric le Grand de Prusse et Catherine II de Russie. Tous deux : pensaient ne pouvoir se passer de l'Ordre pour l’enseignement. Mais, en Prusse, la faveur gouverne-

mentale fut de peu de durée. Dès 1776, sur la requête

de l’évêque Hohenzollern de Kulm, le roi ordonna aux Pères de Silésie de quitter leur nom de Jésuites, et de se qualifier à l'avenir : Prêtres de l’Institut royal d'enseignement. En 1781, cet Institut lui-même fut supprimé, et en 1786, le reste de la congrégation des Jésuites de Silésie fut contraint de se dissoudre.

En Russie, les Pères furent plus heureux, Catherine II ne se contenta pas d'interdire la publication du bref d’abolition; elle permit, en 1782, aux Pères résidant dans les provinces de l’ancien royaume de Pologne, d’élire un vicaire-général, et ainsi de se constituer expressément comme une congrégation religieuse indépendante. L'empereur Paul, qui par ailleurs était un déséquilibré, se montra encore plus bienveillant à leur égard ; il appela des membres de l'Ordre à Saint-Pétersbourg, leur rendit l'Université de Vilna, encouragea leur mission parmi les colons

. allemands sur la Volga, dota richement leur noviciat

de Polotsk, afin de favoriser leur recrutement, enfin ne craignit pas de sommer la Curie d'approuver la désobéissance des Pères polonais, et de sanctionner le maintien de l'Ordre.

Le Pape Clément XIV n'avait pas laissé ignorer à ces « fils de la Méfiance » ce qu'il pensait de leur conduite. Mais déjà son premier successeur, Pie VI, prit, selon toute apparence, une tout autre attitude dans la question des Jésuites. Il encouragea, semble-t-il, en secret, les Pères polonais à tenir bon, tout en faisant démentir officiellement ses encouragements ;

en 1793, il ferma les yeux quand le duc de Parme rappela de Russie quelques Jésuites. L'Ordre put espérer encore bien davantage de Pie VII Chiaramonti. Il était de notoriété qu’en 1773 Pie, alors évêque de Tivoli, n'avait exécuté qu’à regret l’ordre d’abolition, et avait toujours tenu en haute estime les ex-Jésuites. En effet, il rétablit l'Ordre pour la Russie, dès le 7 mars 1801, et, le 30 juillet 1804, sur la prière du roi Ferdinand IV, pour Naples et la Sicile. Ces actes proclamaient formellement la rupture avec la politique de Clément XIV, et faisaient connaître clairement, au monde chrétien tout entier, le désir de la Curie de rétablir l'Ordre dans toute son ancienne splendeur.

Aïlleurs encore le désir du rétablissement de l'Ordre s'était manifesté avec force. Déjà en 1794, en Belgique, Jean de Tournely avait fondé la Société du Sacré-Cœur, surtout en vue de l’enseignement, et beaucoup d’ex-Jésuites s’y étaient affiliés. En Italie, ce fut un visionnaire un peu aventureux et ambitieux, le Tyrolien Paccanari, qui se donna pour un second Ignace, et fonda en 1797 la société des Frères de la Foi, avec le but avoué de restaurer l'Ordre des Jésuites sous un autre nom. Les deux sociétés fusionnèrent en 1799, s’unirent en 1803 aux Jésuites de Russie, et, pendant les temps agités de la domination napoléonienne, préparèrent sous main le rétablissement de l'Ordre, dans les pays qui paraissaient, peu de temps auparavant, lui être fermés à jamais.

Le revirement formidable qui se produisit alors dans les sentiments des hommes cultivés à l'égard des idées du xvinr° siècle eut pour l'avenir de l'Ordre une portée plus grande encore. Le romantisme déclara la guerre au rationalisme, et de son sein naquit bientôt l’ultramontanisme moderne, dont la

. devise était de brûler tout ce que le xvinr° siècle avait adoré, et d’adorer tout ce qu'il avait brûlé. Emportée par ce courant, la Papauté put se risquer à reprendre ouvertement les anciens errements de la vieille politique romaine, qu'elle avait abandonnés à regret. L'inauguration de cette politique fut marquée par . le bref Sollicitudo omnium, par lequel l'Ordre des Jésuites fut solennellement rétabli dans l’ancienne église métropole de l'Ordre, le Gesü de Rome (1814).

Quelque habilement choisi que fût le moment où parut le bref, les idées du xvir° siècle avaient encore assez d'empire sur les esprits, et la méfiance des gouvernements à l'égard de l'Ordre était encore assez grande, pour que les Jésuites n'aient été tout d'abord officiellement rétablis que dans les États où les institutions à demi féodales, antérieures à la Révolution, avaient été complètement restaurées : dans l'État pontifical, dans le royaume des Deux Siciles, à Modène, à Parme, en Sardaigne et Piémont, en Espagne et dans les cantons suisses du Valais et de Fribourg. Tout d’abord la Russie resta le siège principal et le champ d'activité le plus important de l'Ordre. Mais les Jésuites y compromirent bientôt leur situation par leurs menées contre la société biblique fondée par le tsar, et par leur propagande active dans l’armée et l'aristocratie. Dès janvier 1816, le Général et tous les Pères furent chassés de Saint-Pétersbourg, et, en mars 1820, tous les membres de l'Ordre furent bannis de toutes les provinces russes et polonaises. Puis, après la mort du Général Thaddée Brzozowski, le 5 février 1890, éclatèrent de vives dissensions intestines à l’occasion de l'élection du nouveau Général. En un mot, la situation de l'Ordre se trouvait de nouveau assez critique.

Mais c'est précisément le coup qui, au premier

moment, paraissait presque l’anéantir, qui-fut pour l'Ordre le point de départ de nouvelles victoires et de nouvelles conquêtes. Avec l’aide des 358 Pères chassés de Russie, il put aussitôt reprendre avec une grande vigueur ses travaux en Îtalie, en France, en Angleterre, en Amérique, et même se risquer à pousser une pointe en Autriche. Ce qui fut plus important encore, c’est que le conflit intérieur prit heureusement fin par l'exclusion de quelques jeunes Pères, et que le nouveau Général, Aloys Fortis (1820-1829), établit de nouveau son siège à Rome. L'Ordre se trouvait ainsi de nouveau en situation de reprendre ses anciennes relations avec la Curie. Le Collège germanique avait été déjà rétabli; on rendit à l'Ordre le Collège romain et le Séminaire romain, ainsi que la direction du pensionnat des : Gardes-nobles pontificaux. La restauration d’un régime purement clérical dans les États de l'Église se poursuivit entièrement sous l'influence des Jésuites. Dans les dix années qui suivirent, ils se répandirent en conquérants hors de Rome. Le Portugal leur rouvrit ses portes en 1829, la Belgique en 1831, la Hollande en 1832, le royaume Lombard- Vénitien en 1836, le Tyrol en 1838; même dans de vieux pays protestants, il réussit à reprendre pied, comme en Anhalt-Cœthen en 1830. On voit clairement par là que l'Ordre était encore animé de sa vieille ardeur guerrière, de son ancien élan belliqueux, prêt à tous les sacrifices, et qu'il avait retrouvé en même temps son esprit de décision et son habileté politique. Celui qui fit le plus pour la réorganisation de l'Ordre fut le Général Philippe Roothaan. Sérieux, froid, inébranlable, Jésuite dans l'âme, et cependant ouvert aux besoins des temps nouveaux, ce Hollandais, à une époque particulièrement féconde pour le développement de

l'Église catholique, a dirigé l'Ordre pendant vingt- . quatre ans (1829-1853) avec tant d'habileté que, depuis son généralat, le peuple de Rome a pris l’habitude d'appeler le général des Jésuites, le Pape Noir. Son successeur, le Père Beckx (1853-1883), un Belge, puis le Suisse Antoine-Marie Anderledy (1883-1892), enfin l'Espagnol Luis Martin (1892-1906) ont sagement administré son héritage, et su principalement régler si habilement leurs rapports avec la Curie, que l'Ordre a acquis, au xix° siècle, auprès du pouvoir central de l'Église, une influence qu'il n'avait . Jamais eue auparavant, pas même au temps de Grégoire XIII La canonisation d’Alphonse de Liguori (1839) et l'élévation de Liguori au rang de docteur de l'Église (4871), qui consacraient officiellement les méthodes traditionnelles de la casuistique de l'Ordre, comme des modèles pour la science de la Théologie morale; la définition du dogme de l’Immaculée Conception (1854), proclamée par la seule. autorité du Pape; le grand Syllabus de 1864, qui prononce l’anathème, non seulement contre certaines opinions théologiques, mais aussi contre quelquesuns des principes les plus importants du droit public moderne ; la proclamation des dogmes de la Primauté des Papes, de l'infailhbilité pontificale et de l'Épiscopat universel du Pape, par le Concile du Vatican de 1870; le petit Syllabus du 4 juillet 4907, et les sévères mesures prises par le Vatican contre tous les efforts des savants catholiques pour accommoder l’enseignement et les institutions de l'Église à l'esprit de la civilisation moderne, cé sont là, directement ou indirectement, des résultats de l'infatigable activité de l'Ordre, des preuves de sa puissance et aussi des exemples caractéristiques de la direction dans laquelle s'exerce son influence. Ces succès particulièrement éclatants montrent

avec évidence que le centre de gravité de l’activité de l'Ordre est plus que jamais, depuis 1820, à Rome, et que l'Ordre, en règle générale, n’agit plus dans l'Église par des attaques ou des entreprises directes, mais par l'intermédiaire de la Curie. Cela ne veut pas dire que sa puissance soit amoindrie, mais au contraire qu'elle est plus grande que jamais. Ce qu'autrefois il ne pouvait obtenir que par un difficile travail de détail, sur mille points différents, il l’obtient, depuis 1820, par un travail prudent et sûr de lui-même, au cœur de la hiérarchie. Car il n'existe plus d’églises nationales qui tiennent à leur individualité, et qui puissent résister aux ordres de la Papauté dirigée par les Jésuites; aujourd'hui le haut clergé a baissé pavillon devant la Curie; maintenant l'Église est devenue en réalité ce que le grand controversiste jésuite Bellarmin avait réclamé d'elle, une monarchie absolue, dont l'Ordre peut diriger, el même commander le développement, en agissant sur un seul point.

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