LUTTES INTESTINES ET DÉCADENCE
Une armée ne conserve sa force Combative qu'aussi longtemps que son général et ses officiers restent à la hauteur de leur tâche, et que les troupes observent docilement la discipline. L'Ordre des Jésuites était une armée, l’armée la plus sévèrement disciplinée et la plus solidement organisée des temps modernes. Elle devait éprouver dans son développement la vérité de cette loi. Aussi longtemps que les généraux et les officiers firent leur devoir et que l'esprit des troupes resta fidèle à l'idéal ancien, il sembla presque invincible. Alors, après chaque défaite, on le retrouvait aussi bien préparé au combat. Alors, il sortait vainqueur également des graves luttes intestines qu'il eut à traverser. Ces luttes intestines ne firent même que retremper ses forces, car chaque épreuve victorieusement traversée accroît la confiance en soi et la cohésion intérieure d’une communauté, surtout lorsque l’umité est une condition de vie indispensable, comme c'était le cas pour cette armée religieuse.
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Nous avons vu qu'Ignace avait eu sérieusement à lutter contre l'esprit de particularisme national des Portugais. Mais cette lutte ne fut qu’un jeu d'enfants, en comparaison de la véhémente opposition qui s’éleva, également dans la péninsule ibérique, contre son quatrième successeur, l’habile, le rusé napolitain, Claudius Aquaviva (1581-1615).
Les Pères espagnols avaient été déjà dépités de ce qu'un Espagnol n’eût pas été choisi pour Général; mais leur irritation fut portée au comble quand ils virent le jeune général choisir de préférence des jeunes gens pour leur confier les charges les plus importantes de l'Ordre, et parmi eux naturellement un grand nombre de Jésuites non espagnols, surtout des Napolitains. Dans leur exaspération, ils formèrent le plan, dont l’instigateur fut surtout le Père Mariana, dont nous avons déjà parlé, de restremdre l'autorité souveraine du Général sur les provinces espagnoles de l'Ordre, de confier l'autorité suprême pour l'Espagne à un vicaire général et en même temps d'enlever au Général la nomination des principaux fonctionnaires de la province. Le plan avait des chances de succès. Car les mécontents pouvaient compter sur de puissants alliés et, au premier rang, l’Inquisition espagnole et le roi Philippe II. Mais Aquaviva sut, par une politique très habile, gagner à sa cause le pape Sixte Quint, et tenir ainsi d'emblée l'opposition en échec. Ce ne fut que sous Clément VITE, alors qu’Aquaviva était accidentellement éloigné de Rome, que les mécontents réussirent, par l’intervention de l’ambassadeur d’Espagne Olivarès, à exciter en secret le Pape contre lui. Sans avoir pris la peine de s'entendre d’abord avec lui, Clément ordonna immédiatement, au nom de son autorité souveraine, la réunion du parlement de l'Ordre, la Congrégation générale. Mais l'opposition, qui avait cru par là avoir
partie gagnée, s'était fait une complète 1llusion. Aquaviva commença par exercer une forte pression sur le choix des délégués. Il écarta ainsi tout un groupe de ses adversaires les plus redoutables, parmi lesquels Mariana. Puis, dès la première séance de la Congrégation générale, le 4 novembre 1593, 1l fit la proposition de nommer une commission, chargée de soumettre son administration à une rigoureuse enquête. Il se concilia ainsi la confiance de Ja majorité. L'enquête aboutit, comme on pouvait s'y attendre, à une éclatante justification du Général. Il fut en effet impossible de prouver qu’il eût violé les constitutions de l'Ordre. L'opposition se trouva donc déjà battue sur la question primordiale. Ce n'est pas elle, ce fut Aquaviva qui, dès lors, dirigea les débats, et il alla ensuite de soi, que les propositions de ses adversaires, en faveur d’une modification des Constitutions, n’eurent plus aucune chance de succès. Le Général les fit toutes échouer, avec une tactique très habile. Leurs efforts eussent été absolument infructueux, si le Pape n’avait pas, au dernier moment, obligé l'Ordre à en accepter quelques-unes. Aquaviva réussit, tout en affectant la soumission la plus humble, à rendre inefficaces dans la pratique les modifications imposées par le Pape.
Cette longue lutte se termina ainsi, non par une limitation, mais par un affermissement de l’autocratie du Général. Ce n’était pas seulement l’opposition, c'étaient aussi Philippe IT et le Pape qui finalement se voyaient vaincus par le talent supérieur d’Aquaviva. Naturellement, les Espagnols furent très mortifiés par cet échec. Mariana, pour satisfaire sa profonde rancune, écrivit alors (sans oser le publier) son célèbre pamphlet sur les infirmités de la Sociélé de Jésus, où il critiquait surtout amèrement l’auto-
256 1és | LES JÉSUITES cratie du Général, et le système de dénonciations qui régnait dans la Compagnie. Quant au gouvernement espagnol, il entreprit sérieusement de se débarrasser d’un général aussi gênant. Philippe Il .crut y parvenir en lui offrant l’archevèché de Naples, et Philippe IIT conçut même le projet de l’inviter à venir en Espagne et de l’y retenir prisonnier. Mais Aquaviva était beaucoup trop malin pour se laisser prendre dans les filets de ses adversaires. Il déclina leurs offres, dans les formes les plus courtoises, et leur enleva ainsi tout prétexte de se plaindre ouvertement de lui.
Le Général fit preuve de la même habileté consommée dans la grande querelle dogmatique qui se produisit à la même époque en Espagne, entre Dominicains et Jésuites, au sujet de la doctrine de la Grâce. Il jugea nécessaire de soustraire ce conflit à la juridiction de l’Inquisition d'Espagne. Mais il importait en même temps de ne pas attirer sur lui la colère de ce puissant tribunal. Il eut la sagesse d’attendre jusqu’au moment où la charge de Grand Inquisiteur devint vacante, et alors il décida le Pape à évoquer le conflit à Rome (1597). Clément VII constitua alors une Commission spéciale, pour examiner la question. Mais les débats n’aboutissaient pas, aucune des parties n'étant disposée à faire des concessions. Le Pape inclinait plutôt du côté des Dominicains. Mais dès qu'il faisait mine de se déclarer dans ce sens, les Jésuites le menaçaient de réclamer la convocation d'un Concile œcuménique. Il en fut si. effrayé, qu'il préféra se taire et s'abstenir. Il mourut, le 5 mars 1605, sans avoir pris de décision. La Commission suspendit alors ses travaux. Ce grand débat . finit misérablement en queue de poisson. Mais les Jésuites avaient du moins obtenu de pouvoir continuer librement à enseigner leur doctrine. Ils étaient
sortis de ce nouveau conflit sans que leur crédit en eût souffert, et le mérite. en revenait surtout à la sage politique d’ Aquaviva.
Aquaviva fut, pour de longues années, le dernier des grands généraux de l'Ordre. Avec son successeur, le Romain Mutio Vitelleschi (1615- 1645), le doux et conciliant « Ange de la Paix » qui, au lieu d’ordonner, ne savait que conseiller, et au lieu de punir admonester, la décadence de l'Ordre commence déjà. Le Général s’efface de plus en plus, enfermé dans les murailles du Gesù à Rome. Il ne gouverne plus l'Ordre, il le représente. Le gouvernement tombe de plus en plus dans les mains de l'étatmajor général et des officiers, c’est-à-dire des provinciaux et des profès, si bien que l'Ordre finit par apparaître, non plus comme une autocratie, mais comme une ohigarchie à têtes multiples, qui défend aussi Jalousement ses droits et son pouvoir vis-à-vis du Général, qu'autrefois la seigneurie de Venise vis-à-vis des Doges.
Cette évolution se manifeste aux yeux, surtout par le changement dans la situation des profès. Au lieu : de mener dans leurs maisons la vie humble et pauvre de moines mendiants, comme les statuts le prescrivaient, ou bien de vivre parmi les hérétiques ou les païens comme envoyés des Papes, les profès se pressaient dans les collèges, où les statuts n’admettaient que des écolâtres ou des coadjuteurs, non seulement pour y occuper les postes les plus en vue, mais aussi pour y jouir en paix des riches revenus de ces établissements. Carils se préoccupaient moins du travail que de la paisible jouissance de l’existence, et « 1ls abandonnaient RON UE ES aux jeunes le poids des affaires ».
Nous possédons des diet ape très instructifs, au sujet de la fâcheuse influence exercée sur l’acti-
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vité des classes inférieures de l'Ordre, par ce relâchement de l’esprit militaire et monacal des troupes d'élite, non seulement dans les écrits des ennemis des Jésuites, mais aussi dans les décrets des Congrégations générales et dans les lettres encycliques des généraux. Au lieu de renoncer à leur fortune, dès leur entrée dans l'Ordre, comme le prescrivaient les statuts, les Jésuites différaient cette renonciation jusqu’à la quatrième année après leur admission. Mais il arrivait que, même alors, on fût obligé de les sommer expressément de remplir ce devoir, parce qu'ils trouvaient toutes sortes de prétextes pour en retarder l’accomplissement. Au lieu d'abandonner leur fortune à l'Ordre, comme Ignace les y avait formellement invités, ils la donnaient habituellement à tel ou tel établissement, et au lieu de ne plus s'occuper de leur fortune après y avoir renoncé, ils s’en réservaient expressément l’admi-
nistration, ils en restaient ainsi en fait les possesseurs, et le vœu de pauvreté qu'ils avaient
prononcé n'était plus qu'un faux-semblant. Du moment qu'ils pouvaient librement administrer leur propre fortune, ils ne se faisaient pas faute de prendre en mains l'administration des biens de
parents trop occupés, de soutenir des procès devant .
les tribunaux civils sur des questions de propriété, de se faire liquidateurs de faillites, et de se mêler à une foule d’affaires qui sortaient tout à fait des attributions d’un religieux. Personne n'aurait censuré plus sévèrement qu'Ignace cette déplorable mondanisation de l'Ordre. Mais un grand nombre
de ses membres ne s’en scandalisaient pas. Ils tolé-
raient même des abus encore pires. On avait fait sonner bien haut l’absolue gratuité de l’enseignement dans les écoles jésuites. On continuait à maintenir ce principe, mais quant à la lettre seulement.
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Car on n'avait aucun scrupule à accepter des présents, aussi souvent qu'on pouvait, des présents si considérables qu'on ne pouvait plus vraiment parler de gratuité. L'Ordre cherchait, de propos délibéré, à recruter les élèves les plus riches et s’efforçait, si possible, de les décider à se faire Jésuites, même s'ils n'avaient pas encore atteint l’âge prescrit par les statuts. On blâmait encore plus l’empressement avec lequel les Pères, pour accroître leurs revenus, se jetaient partout dans le commerce et l’industrie. Le Collège romain faisait fabriquer à Macerata des toiles en énormes quantités et les offraient à bas prix dans les foires. Les missions de l'Inde faisaient un trafic très fructueux de produits coloniaux, et les missions des Antilles, du Mexique et du Brésil, rivalisaient avec elles. A la Martinique, un procureur particulièrement entreprenant put, sans être empêché par ses supérieurs, créer de vastes plantations qu'il fit cultiver par des esclaves nègres, achetés à cet effet, exactement comme faisaient les riches planteurs.
Les contemporains furent encore plus scandalisés de voir les Pères pratiquer avec une si grande dextérité les opérations de banque et le commerce d’argent. Les collèges ne se contentaient pas de traiter entre eux toutes les affaires par des opérations de change, ils se chargeaient aussi de faire ces opérations pour des étrangers : c’est ainsi que la caisse de l'Ordre, à Rome, faisait, au nom du Gouvernement portugais, des paiements à l'ambassade de Portugal. C'est ainsi que lorsque Auguste le Fort s’en alla en Pologne, les Pères de Vienne ouvrirent un crédit sur les Jésuites de Varsovie à ce monarque besogneux. C'est ainsi qu'en Chine, les Pères prêtaient de l’argent aux marchands, et, dit-on, à gros intérêts, à 25, 27 et même 100 p. 100. On comprend dès lors que
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l'Ordre se soit fait partout une réputation d’avidité. Vitelleschi fait remarquer, déjà en 1617, que ce vice lui est universellement reproché; le Général Caraffa avertit spécialement à ce sujet les procureurs, en leur recommandant d'éviter toute apparence de cupidité dans la réclamation des créances même les plus
légitimes, et le Général Nickel envoya enfin une :
grande lettre circulaire pour rappeler l'Ordre à la pauvreté apostolique. Mais la préoccupation des: intérêts temporels avait tellement envahi l'Ordre, que les Jésuites, dans leur ardeur à s'enrichir, ne respectaient pas toujours les droits d'autrui. Même
un ami aussi dévoué de l’Ordre que Jean Sobieski,
roi de Pologne, ne pouvait s'empêcher d'écrire. au Général Oliva, après avoir constaté des actes révol- tants de cette nature : « Je remarque avec une grande douleur, que la bonne renommée de votre Société a beaucoup à souffrir de votre zèle à accroître sa fortune, sans vous inquiéter des droits d'autrui. Je me sens obligé de demander instamment à votre
Révérence de prémunir les Jésuites contre l’avidité
et la passion de dominer, qui ne sont que trop visibles chez les Jésuites d'autres pays. Les recteurs cherchent à enrichir leurs collèges par tous les moyens. C’est là leur seul souci. » :
Au temps d'Oliva (1664-1681), ces graves reproches étaient adressés aux Jésuites de tous côtés. Ces reproches ne pouvaient faire aucune impression sur
ce sybarite qui menait la vie la plus indolente au : Gesü et dans sa belle villa d'Albano. Mais même s'il . avait été un autre homme, il lui eût été bien difficile » de corriger ces abus. Il n'aurait certainement pas ‘pu contraindre l'Ordre à y renoncer. Car les profès “
et les grands dignitaires de l'Ordre, à Rome, étaient 4 déjà devenus si puissants sous Vitelleschi, qu'ils -
n'auraient plus supporté un Général énergique. Le
Général Goswin Nickel futobligé, en 1661, d’abandonner la direction à un vicaire général, c’est-à-dire fut : en fait déposé, uniquement parce que sa raideur à l'égard des membres les plus influents de l'Ordre, à Rome, leur était insupportable, et Thyrsus Gonzalès de Santillane, qui avait entrepris d’extirper de l'Ordre les doctrines morales condamnables, aurait subi le même sort, s’il n'avait pas consenti à temps à faire des concessions, qui étaient en contradiction avec ses convictions intimes. Les observateurs impartiaux avaient là une preuve que le successeur d'Ignace n'était plus un aultocrate absolu, mais l'instrument d’une oligarchie soupçonneuse. Ce que l'opposition espagnole avait tenté d'obtenir sous Aquaviva, était .plus que réalisé à la fin du xvu° siècle. En fait, la constitution de l'Ordre était changée, malgré tous les efforts qu'on avait faits ostensiblement pour ne rien modifier à la forme des statuts.
Cette dangereuse transformation, dont le monde . se doutait à peine, n'aurait pas été possible, si l'Ordre était resté soumis à la discipline de fer des premiers temps. Mais, de même que les Jésuites avaient su se soustraire de toutes les manières aux effets des vœux de pauvreté, ils ne se sentaient plus tenus envers le Général à cette subordination sans réserve et à cette : obéissance passive, « perinde ac cadaver », qu'Ignace avait exigée avec une telle énergie. Et s'ils n’obéissaient plus au Général, ils obéissaient encore moins à leur chef d'armée suprême, au Pape. Lorsque Louis XIV fut en conflit avec Innocent XI, les Jésuites français ne prirent nullement parti pour la Curie, mais pour le roi, et quand le Clergé français se prononça d’une manière calégorique contre la doctrine de l'infaillibilité pontificale et l'autorité illimitée du Pape sur l'Église, ils se gardèrent bien de faire campagne en faveur des principes qui avaient été jadis
défendus par Lainez avec tant de logique et de force; ils s’allièrent au contraire avec les adversaires, ils osèrent même écrire en faveur des idées dites gallicanes, si bien qu'en 1687, à Rome, on condamna à être brûlés par la main du bourreau des ouvrages écrits sur ce sujet par des Jésuites. Des actes semblables de révolte ouverte devinrent de plus en plus fréquents. Lorsqu'en 1705 le légat pontifical de Tournon interdit aux chrétiens chinois le culte des ancêtres et de Confucius, non seulement les missionnaires jésuites ne lui obéirent pas, mais ils intriguërent si bien contre lui, que l’empereur de Chine bannit du Céleste Empire cet envoyé importun. Ils n’agirent pas différemment quand la Curie, en 1715, 1735 et 17421, interdit les rites dits « chinois », de la manière la plus. solennelle. On ne retrouvait plus rien dans l'Ordre de ce dévouement sans réserve, si grandiose en son genre, avec lequel Ignace avait jadis consacré au Saint-Siège lui et les siens. L'Ordre n’obéissait plus que lorsque l’obéissance était conforme à ses intérêts. Pour le reste, il se comportait vis-à-vis de la Papauté à la façon des Préloriens. Dès qu'un pape, comme le sérieux et excellent Innocent XI osait se mettre en travers de ses entreprises, 1l montrait immédiatement qu'il s’entendait parfaitement à combattre le Pape lui-même.
Les Jésuites se comportèrent, à l'égard des autres
1. Rien ne prouve que ce soient les intrigues des Jésuites qui aient fait bannir le légat Ch.-Th. Maillard de Tournon, et quand Clément XI, en 1715, condamna solennellement les rites chinois, la plupart d’entre eux se soumirent. Mais à regret, car ils savaient que cette interdiction était la ruine des missions en Chine. Ils profitèrent de la légation de Mezzabarba en 1720 pour obtenir de. nouveau la tolérance pour les rites chinois. Mais quand Clément XII en 1735, puis Benoit XIV en 1742, les interdirent absolument, les Jésuites se soumirent et plusieurs périrent martyrs de la persécution qui détruisit leur œuvre. [N. du T.]
‘autorités ecclésiastiques et à l'égard des anciens ordres religieux, avec encore moins de ménagements qu'envers la Curie. Ils semblaient avoir pris pour règle de ne permettre à personne de rivaliser avec eux. Aussi, lorsqu'ils étaient entrés sur un territoire de mission, où d’autres Ordres évangélisaient avant eux, ils n'avaient pas de cesse qu'ils n’eussent forcé leurs rivaux à leur céder la place. Là où d’autres ordres se permirent, comme ce fut le cas en Chine, de contrecarrer leur action, il leur arriva même de s’allier avec les autorités païennes pour se débarrasser des perturbateurs. Ils agissaient de même à l'égard des évêques qui ne se conformaient pas à leurs vues, On ne peut s'étonner que dans beaucoup de cercles ecclésiastiques, et particulièrement parmi les anciens ordres, non seulement on les jalousât, mais qu'aussi on les prît en aversion et en haine. Cette avidité et cet esprit autoritaire, cet oubli méprisant des vœux, cet abandon de l’ancien idéal, auraient été des plus faciles à accepter, s'ils avaient prouvé, par l'importance de leurs services, que l'Église ne pouvait pas se passer d'eux. Mais ce n’était plus le cas depuis la fin du xvu° siècle. Ce n'était plus que dans le domaine des missions païennes que l'Ordre faisait encore des progrès marquants. Dans les autres branches de l’activité de l'Ordre se manifeste au contraire une disette vraiment lamentable d'hommes de talent, et même dans les écoles des Jésuites on découvre une décadence inquiétante. Tandis que de tous côtés, dans l’Europe centrale et occidentale, se font jour de nouvelles idées, de nouveaux idéals dans le domaine de l'instruction publique, les écoles des Jésuites restent attachées au plan d'études démodé de la Ratio Studiorum de 1599. Jamais ils n'avaient pu renoncer au vieux et funeste système du changement continuel de maîtres, sans
parler des mauvaises pratiques pédagogiques qu'ils avaient empruntées aux humanistes. Aussi l’école. jésuite, non seulement ne progressa pas, mais tomba en décadence. Au xvin° siècle, l'ignorance du clergé n’était nulle part aussi grande que dans les pays où les Jésuites étaient maîtres des séminaires; nulle part l’activité intellectuelle n'était aussi faible que dans les terrtioires où l'Ordre avait le monopole absolu de l’enseignement; nulle part les Universités n'étaient tombées aussi bas, que là où les Pères professaient en lisant leurs cahiers. La discipline de leurs établissements, jadis si renommée, était aussi gravement ébranlée, et même le latin de leurs élèves n’était plus d’une supériorité indiscutable, bien que . le latin fût toujours la seule langue qu'on apprît dans leurs collèges. On comprend que les gouvernements d'Autriche et de Bavière, et finalement celui même d'Espagne, aient essayé de porter remède à un pareil état de choses. Malheureusement l'Ordre n'avait ni Ja force ni le désir de procéder à une réforme radicale. Il était désormais évident que son rôle d'éducateur était achevé. Ce n'était plus que dans l’'Amérique centrale et dans l'Amérique du Sud qu'il ren-
dait encore des services à ce point de vue. Mais étant donné le niveau du développement intellectuel de ces contréés, ce n’élait qu’un mérite secondaire.
La décadence de l'Ordre, à la fin du xvir° siècle etau commencement du xvin°, était si profonde qu'Ignace aurait eu quelque peine à reconnaître son œuvre. L'enthousiasme, qui lui avait donné naissance, était ‘ éteint; la discipline, qui avait été un des éléments essentiels de sa fécondité, était sérieusement ébranlée ; la constitution, à laquelle elle devait avant tout ses plus brillants triomphes, était désagrégée et viciée, Ceux qui ne le jugaient pas sur des exceptions isolées, mais dans l’ensemble de son activité,
. ne pouvaient pas douter que son heure eûtsonné, car il n'avait plus assez de clairvoyance et d'énergie pour se réformer lui-même; et il n'y avait pas à songer à une réforme qui lui serait imposée du dehors.