‹ Les JésuitesChapitre 59 sur 111 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Lamartine, dans le beau chapitre des Confidences où il a rendu un magnifique et touchant hommage à l'influence bienfaisante, ennoblissante, sanctifiante, de son séjour au collège des Jésuites de Belley, s’exprime ainsi :

« Je n'aime pas l’Institut des Jésuites. Élevé dans leur sein, je savais discerner, dès cette époque, l'esprit de séduction, d’orgueil et de domination qui se cache ou qui se révèle à propos dans leur politique et qui, en immolant chaque membre au corps eten confondant ce corps avec la religion, se substitue habilement à Dieu même et aspire à donner à une secte surannée le gouvernement des consciences et la monarchie universelle de la conscience humaine. Mais ces vices abstraits de l'institution ne m'’autorisent pas à effacer de mon cœur la vérité, la justice et la reconnaissance pour les mérites et pour les vertus que j'ai vus respirer et éclater dans leur enseignement et dans les maîtres chargés par eux des soins de notre enfance. Le mobile humain se sentait dans leurs rapports avec le monde; le mobile divin se sentait dans leurs rapports avec nous.

« Leur zèle était si ardent qu'il ne pouvait s’allumer qu'à un principe surnaturel et divin. Leur foi était sincère, leur vie pure, rude, immolée à chaque minute et jusqu'à la fin au devoir et à Dieu. Si leur foi eût été moins superstitieuse et moins puérile, si leurs doctrines eussent été moins imperméables à la raison, ce catholicisme éternel, je verrais dans les

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hommes que je viens de citer les maîtres les plus dignes de toucher avec des mains pieuses l’âme-délicate de la jeunesse; je verrais dans leur Institut l’école et l'exemple des corps enseignants.

« Voltaire; qui fut leur élève aussi, leur rendit la même justice. [1 honora les maîtres de sa jeunesse dans les ennemis de la philosophie humaine. Je les honore et les vénère dans leurs vertus, comme lui. La vérité n’a pas besoin de calomnier la moindre vertu pour triompher par le mensonge. Ce serait là le jésuitisme de la philosophie. C'est par la vérité que la raison doit triompher. »

Je pourrais me borner, pour toute conclusion, à cette citation. Mais je veux cependant, avant de laisser la parole de M. Bæœhmer, chercher à préciser à quels motifs 1l faut attribuer et dans quelle mesure on peut accepter les critiques adressées à l’ordre des Jésuites, non seulement depuis le xvir° siècle, mais depuis leur origine même. Ce n’est pas des Provinciales, comme on le dit souvent, que date le sens fâcheux donné au nom même de « Jésuite ». Les Monita secreta sont de 1614. L'expression Aries Jesuiticae s'employait dès cette époque. C’est dès le xvI° siècle que, du sein même de l'Ordre, s’élevaient des avertissements prévenant les Jésuites de se garder des vices qui devaient, en même temps que leurs talents, leurs vertus et leurs succès, causer leur chute — l’orgueil, l'ambition et la cupidité. C'est le futur général François de Borgia qui, en 1560, écrivait aux Pères : « Il viendra un temps où la Compagnie sera tout occupée des sciences humaines, sans aucune application à la vertu; l’ambition y dominera, la superbe et l’orgueil.. Si les regards de nos frères se portent vers les riches. ils seront dans l’abondance des biens du monde, mais dans une entière privation. des biens spiri-

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tuels. » Et le général Aquaviva leur disait en 1587 : « L'amour des choses du siècle et l’esprit de cour. est dans notre compagnie une maladie dangereuse. Presque à notre insu le mal se glisse peu à peu sous le beau prétexte de gagner les princes, les prélats, les grands et de concilier à la Société ces sortes de personnes pour le service de Dieu et du prochain. Mais, dans le vrai, ce sont nos propres intérêts que nous cherchons. » Plusieurs papes, surtout Clément VIII, se sont plaints de l’orgueil des Jésuites, de leur manière de s'insinuer partout pour surprendre les secrets des familles, de leur opiniâtreté à défendre même leurs erreurs et à se croire supérieurs en tout. Mais en même temps les papes n’ont pas cessé de reconnaître et de vanter les mérites et les services de l'Ordre, et Clément XIII leur a rendu, au moment où ils étaient le plus attaqués, un hommage dont l’autorité n’a pas été détruite par la condamnation de Clément XIV. Un Ordre si nombreux, si puissant, exerçant son action en tant de lieux pendant tant d'années, ne pouvait pas ne pas justifier, par ses fautes comme par ses vertus, les jugements les plus opposés.

Il en est de même des jugements portés sur la : morale des Jésuites. Les reproches qu'on leur a adressés pouvaient être aussi adressés à d’autres qu à eux et tiennent à tout un système dont ils ne sont pas responsables. Tout au plus peut-on dire que l'étendue de leur action et leur ambition de développer à l'infini leur influence les a entraînés à exagérer des tendances qui ne leur appartenaient pas en propre et à employer dans leurs missions des méthodes, dangereuses sans doute, mais inspirées par des intentions louables.

Faut-il attribuer plus d'importance au reproche qui leur a été adressé de n'avoir, parmi un nombre

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