‹ Les JésuitesChapitre 74 sur 111 · CR · texte numérisé non relu

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confession générale du poids écrasant du sentiment . de ses péchés. Délivré de ses tourments intimes par l’absolution, miraculeusement rafraîchi et fortifié par la communion, il est préparé comme par un bain : fortifiant et purificateur aux exercices de la seconde semaine. Dès le premier jour le directeur évoque devant lui un tableau délicieux :-la Terre Sainte avec ses villes, ses bourgades et ses hameaux, ses synagogues el ses marchés, ses montagnes et ses plaines. Mais il ne lui permet pas de s’y oublier longtemps. Une nouvelle image apparaît : un monarque envoyé du ciel, à qui tous les princes et tous les peuples doivent obéissance. Il appelle tous ses sujets à une guerre sainte contre les infidèles. « Qui veut me suivre, qu'il conduise toute sa vie d’après mes exemples! Qu'il partage mes peines, mais aussi ma victoire et mon bonheur! » De retentissants cris de joie accueillent ces paroles. Tous le suivent avec enthousiasme, car il serait un bien mauvais chevalier, celui qui resterait en arrière à une heure pareille. — Ce roi, c'est le Christ. C’est le Christ qui veut établir sa domination sur le monde et proclame la guerre sainte. Qui pourrait résister à cet appel? Qui ne sentirait dès lors le désir impérieux de se consacrer en fidèle vassal à son service? Mais l’initié > peut pas non plus s’absorber longtemps dans cette contemplation. Il est tout à coup emporté au plus haut de l’éther. De là, suspendu entre le ciel et la terre, il contemple l'humanité dans la multiplicité infinie des races, des mœurs et des circonstances; icila paix, là la guerre; ici les larmes, là les rires; ici la naissance, là la mort. À ce tableau de désordre s'oppose un tableau d’un calme sublime : la Trinité sur son ii et un autre tableau d’une douceur consolante : la Sainte Vierge dans sa maison de Nazareth avec l'ange Gabriel. Et tous ces tableaux

sont vivants. L'initié entend distinctement la tempête des cris de haine et des malédictions des hommes; mais il saisit non moins nettement, comment la Trinité formule le décret de la Rédemption, comment et. sur quels sujets la Sainte Vierge s’entretient avec l'ange Gabriel. C’est de la même manière sensible et vivante qu'il assiste à la naissance du Seigneur, à . l'adoration des Mages, à la présentation au Temple, à ‘la fuite en Égypte, au voyage de Jésus enfant à Jérusalem. Mais alors, au milieu de la nuit, surgit tout à coup un tableau d’une tout autre nature : 1l voit deux bannières, celle de Satan et celle du Christ : l'armée de Satan dans les plaines de Babylone ; au milieu d'elle Satan sur un trône enveloppé de flammes et de fumée, terrible et horrible à voir; autour de lui des troupes innombrables de démons. Satan adresse un discours à son peuple. Il l'envoie pour perverür l'humanité. Mais, en face, quel consolant spectacle! la gracieuse campagne de Jérusalem, où le Christ n’est point assis sur un trône, mais se tient au milieu de ses disciples; rien dans son aspect n'est effrayant; il est d'une beauté et d’un charme merveilleux. Lui aussi il parle, lui aussi il exhorte les siens. Combien ses paroles sont différentes de celles de Satan! « Soyez secourables à tous. 1° Inspirez aux hommes le goût de la pauvreté. 2 Poussez-les à se consacrer corps et âme à la pauvreté. 3° Allumez en eux l’ardent désir des mépris ét des outrages; car la pauvreté, l’outrage et le mépris sont les trois degrés de la perfection. » Ce tableau reparaît à plusieurs reprises. Sa contempla- . tion est de la plus haute importance; elle est la préparation immédiate à l'acte capital des Exercices : le choix d'un nouveau genre de vie. Il importe essentiellement que ce choix soit arrêté dans des conditions irréprochables, sans aucune préocupation Lerrestre, et dans la seule considération de la sublime

vocation de l'homme : servir Dieu. Si ce choix s’est produit, si cette décision, la plus difficile de toutes, a été prise, comme la raison l'exige, en présence de Dieu, alors le but des Exercices est effectivement atteint : l’âme est devenue maîtresse d'elle-même; l’homme a consacré sa vie à un but nouveau, magnifique, éternel.

Pour affermir l'iniltié dans la résolution qu'il a prise, le directeur des exercices le fait participer à la vie du Christ, pendant la troisième semaine revivre sa Passion, pendant la quatrième sa résurrection et sa glorification céleste. Il cherche en même temps à le plier à une étroite obéissance envers l'Église, en lui imposant certaines règles. L'initié s'engage à obéir aveuglément à l'Église comme à l'épouse du Christ, en sacrifiant tout jugement propre; à pratiquer avec zèle la confession, la participation fréquente à la Sainte Cène, l'assistance assidue à la messe, l’observation des heures canoniques; à préconiser toutes les institutions de l'Église, telles que le monachisme, le célibat des prêtres, le culte des reliques, les jeûnes, les indulgences, les pèlerinages; à défendre énergiquement les décrets des Papes, la tradition ecclésiastique, la théologie scolastique. Il y a plus : il doit se déclarer prêt, si l'Église affirme que ce qu'il voit noir est blanc, à dire comme elle, quand même ses sens le convaincraient du contraire‘. L’initié sort ainsi des

1. Le passage des Exercices spirituels auquel cette phrase fait allusion se trouve au t. If, p. 417 de l’édition romaine de 1869 de lPInstilulum societatis Jesu. La voici : Regulæ aliquot servandæ, ut cum orthodoxa Ecclesia vere sentiamus... Decima tertia... ut ipsi Ecclesiæ catholicæ omnino unanimes conformesque simus, si quid quod oculis nostris apparet album, nigrum illa esse definierit, debemus itidem quod nigrum sit pronuntiare. » Cette énormité ne peut être prise qu’au sens figuré, et signifie qu’en

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mains de son conducteur spirituel, non seulement un homme nouveau, qui sait exactement ce qu'il doit, peut et veut faire, mais aussi un catholique étroitement attaché à l'Église.

S 1l réfléchit encore une fois à tout ce qu'il a éprouvé pendant ces quatre semaines, il reconnaît aussitôt

que le directeur des exercices a su, avec un artcon-

sommé, associer d’une matière étroite dans sa direction trois choses : 1° il lui a fait revivre tout le drame de la rédemption du monde, depuis la chute des anges jusqu à l'ascension du Christ, tel que le dogme catholique le représente, si bien que tous ses senti-

. ments, toutes ses pensées, toute sa vie se trouvent

enfermés dans ce cercle d'images et de conceptions; 2° 1] lui a fait revivre aussi sa propre vie avec toutes ses fautes les plus secrètes et prendre ainsi conscience de ses défauts, de ses vices et de ses péchés; 3° enfin 1l l’a mis en état, par ces deux expériences, de rompre avec son passé et de commencer une vie nouvelle. Ce dernier point, le choix d’un nouveau genre de vie, est à proprement parler l’objet et le but des exercices. Tout le reste n’est que préparation, moyen, excercice. Car Ignace ne-se contente pas d’une conversion et de la satisfaction produite par les émotions pieuses, il veut un acte : le choix pour la vie d'un nouveau but, fondé sur la pleine

possession de soi-même.

Cette direction pratique et la préparation à une

absolue identification intérieure avec le dogme catho-

lique, qui en est le corollaire indispensable, puis ce classement de toute la matière des exercices en vue

d’un but pratique, enfin ce dressage méthodique, soi-

- matière de dogme, nous devons être prêts, même contre l’évi-

dence, à déclarer blanc ce que l’Église dit blanc et noir ce

qu'elle dit noir. [N. du T.]

gneusement réglé Jusque dans les moindres détails, auquel est soumise la volonté comme l’imagina-

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tion, — c'est là l'œuvre propre d’'Ignace. Par contre, «

dans le détail, 1l a beaucoup appris et emprunté des anciens mystiques !. Mais ce qu’il a emprunté n’est pas resté chez lui une matière inerte. Il se l’est compiètement approprié, et 1l l’a tellement bien adapté à ses conceptions que les Exercices se présentent à nous comme une œuvre d’un seul jet et d’une seule inspiration.

k. — L'IDÉAL D'IGNACE.

Les non-catholiques ont de tout temps trouvé beaucoup à critiquer dans ce petit livre. Aujourd'hui encore, on fait souvent un crime à Ignace du « raffinement malicieux » avec lequel il contraint l’imagination de son néophyte à créer une foule de visions, qui ont pour objet, non l'édification, mais un but pratique qui lui est étranger, la formation du caractère. Ce reproche est-il justifié? Il touche, à ce qu'il me semble, précisément le point où l'originalité du livre et son importance pédagogique se manifestent de la manière la plus éclatante. Ignace a compris, plus clairement qu'aucun des conducteurs d'âmes qui l'ont précédé, que le meilleur procédé pour élever un homme conformément à un certain idéal et à le rendre fidèle à cet idéal, c’est de se rendre maître

1, De la Vita Christi de Ludolf le Saxon ; de l’Exercitatorium de l'abbé cistercien de Manresa, Garcia de Cisneros; des écrits de deux mystiques des Pays-Bas, Jean Mauburn et Zerbolt de Zutphen, que Luther a aussi soigneusement étudiés ; de l’Imitation de Jésus-Christ de Thomas à Kempis, des traités de Savonarole, etc. La célèbre image des deux bannières a été empruntée à un sermon faussement attribué à Bernard de Clairvaux.

de son imagination. On fait ainsi « pénétrer en lui des forces spirituelles qu'il lui serait ensuite bien difficile d'éliminer », des forces qui sont plus résistantes que tous les principes et que les meilleures doctrines, qui, sans même qu'on les évoque, resurgissent souvent après des années des profondeurs les plus secrètes de l'âme, s'imposent à la volonté avec une telle puissance qu’elle est contrainte de ne plus tenir aucun compte des mobiles ou des raisonnements qui pouvaient leur faire obstacle, pour suivre leur irrésistible impulsion. Mais Ignace savait, de plus, que les créations de l'imagination n'exercent cette action sur la volonté que si elles naissent d’elles-mêmes dans la conscience de l’homme, ou si, apportées du dehors par des moyens artificiels, elles sont recréées par l'imagination, grâce à ses propres forces. C’est pourquoi il impose à linitié la difficile obligation de créer en lui-même, au commandement, des images déterminées, sans qu'aucun moyen extérieur vienne provoquer ces visions. Mais il se rendait bien compte que peu d'hommes sont par eux-mêmes capables de le faire. Aussi entreprend-il, sans doute en s'appuyant sur ses propres expériences, de soumettre l'imagination à un dressage méthodique : il invite le disciple, d'abord à se figurer d’une manière réeile un lieu déterminé, puis à placer dans le paysage des personnages nettement dessinés, et enfin à mettre en mouvement, s’il le faut, toute une scène dramatique, c'est-à-dire à faire parler et agir les personnages qu'ila vus. Maisil avertit en même temps de ne pas s'arrêter trop longtemps à la composition de chaque tableau. Car il sait trop bien avec quelle facilité l'imagination égare l’homme, et il n'oublie jamais qu'il importe dans les

exercices de fixer l'imagination sur un tableau très

expressif et par là de provoquer une impulsion déei-

sive sur la volonté. Dans cette pensée, non seulement il ne s'attache pas seulement à bien choisir les tableaux qu'il propose, il cherche aussi, par les prières qui préparent à chaque exercice, à éveiller dans l’âme du néophyte des émotions très particu-

lières, qui devront ensuite être développées par

l'exercice même, et pour s'assurer que l’émotion désirée a produit tout son effet, il fait répéter le même exercice deux ou plusieurs fois. En tout cela se manifeste un art dans la direction des âmes et une profondeur dans la connaissance du cœur humain qui, loin de mériter le blâme, sont dignes de la plus haute admiration.

Mais ce petit livre n’est-1l pas encore quelque chose de plus qu’un chef-d'œuvre d’habile pédagogie? Estce qu'il ne contient pas en outre, non certes exprimé en formules nettement définies, mais répandu partout comme une lumière et une harmonie, un nouvel idéal de la vie et du caractère, qui mérite d’être placé à côté de l'idéal de Luther et qui est supérieur à l'idéal de la Renaissance? On a placé cet idéal dans VPAction. Oui, on a cru trouver l'expression de l'idéal d'Ignace dans la phrase : « Développe-toi toi-même, non pour la jouissance, mais pour l’action. » Seule-

ment ce commandement répond-il vraiment aux convictions d’Ignace? Il a sans doute attribué une

grande importance au développement de ses disciples. Mais déjà, par sa sentence favorite tirée des Corinthiens, 1, 9,9, « que le Jésuite doit se faire tout à tous, pour gagner à lui tous les cœurs », on voit que ce développement a pour but, non l'action en général, mais un genre très particulier d'activité; de sorte qu'en cherchant à déterminer la nature de son idéal de vie, on ne doit pas perdre de vue le cercle d'idées qui, non seulement dans les exercices, mais en tout et partout, domine et limite l'horizon de sa

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__ LE FONDATEUR . 37 conscience : le cercle d'idées du Dogme catholique. Enfin il ne faut pas oublier qu'il n'a jamais eu en vue un développement varié et. complet de la. person- . nalité, tel que Léonard de Vinci et un petit nombre de maîtres de la Renaissance ont pu le rêver, et qu’il n'a jamais abandonné au bon plaisir de l’indi-

.vidu le soin de déterminer l'étendue et la nature de : son développement intellectuel. Le but le plus élevé

auquel il tend n'est pas un développement varié et. complet, mais la trempe du caractère. La plus haute vertu, celle qui engendre toutes les autres, ce n’est. pas pour lui une soif infatigable de s’instruire, qui développerait toutes les aptitudes de l’homme, mais la maîtrise de soi-même, la maîtrise de soi au

sens de la mortification monastique, la maîtrise de

soi qui, transformée en‘abnégation de soi-même, peut conduire à sacrifier le meilleur de son intelligence, à se convaincre de la vérité du contraire de ce qu'on a vu de ses propres yeux. Il considérait cette maî-

trise de soi comme l'indispensable préparation à une

action efficace pour le salut des hommes. Le développement intellectuel ne vient pour lui qu’au second rang, et doit toujours être soumis à ce principe que l'individu ne doit apprendre et savoir que ce qu'exige l'intérêt de l'Ordre. Ainsi le commande-

ment de se développer pour l’action n’exprime pas

d'une manière adéquate la conception d'Ignace. Disons plutôt : « Commence par être maître de toimême, et ensuite sacrifie-toi pour le service de. l'Eglise! », et nous aurons ainsi mieux rendu justice à ses vues et à ses idées. La précision avec laquelle Ignace assigne cette destination à l'idéal monastique est quelque chose de nouveau. On peut donc à juste : ütre considérer l'Action, en tant qu'idéal d'Ignace, comme un idéal nouveau, et on peut, encore aujourd'hui, ressentir la force d'attraction qui était en lui.

Ignace attirait à lui le monde de l'Église par son « puissant esprit ascétique; le monde de la Renaissance, qui jusqu'alors avait placé le bonheur et la vertu dans la jouissance individuelle, par l'énergie avec laquelle il préconisait dans un certain sens le développement individuel et en même temps proposait à l'individu un champ d’activité bien plus satisfaisant : l'Action même. On n’exagère donc pas en affirmant que le rapide et durable succès de l’ordre des Jésuites dans les classes cultivées, surtout dans les pays latins, est surtout dû à son idéal, à l'idéal d'Ignace.

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