L ORDRE DES JÉSUITES COMME ARMÉE DU SALUT CATHOLIQUE
Une douloureuse déception l’attendait à Rome. Déjà, à Venise, il avait de nouveau rencontré sur son chemin le spectre de l’Inquisition. Maintenant, au moment des décisions suprêmes, il se dressait de nouveau menaçant devant lui : Ignace fut officiellement inculpé d’hérésie. Sans doute il lui fut aisé de convaincre ses accusateurs de calomnie. Mais il fallut l'intervention personnelle du Pape pour que le juge n'étouffât pas l'affaire, ne prétendît pas satisfaire Ignace par une simple ordonnance de non-lieu, et mît son innocence en pleine lumière par un procès régulier. Il semblait qu'il fût enfin arrivé au but. Mais, lorsque, dans l’été 1535, il soumit à la Curie le projet de statuts de la Compagnie de Jésus, pour en obtenir la confirmation, il se heurta à de nouvelles difficultés. Le président de la commission de cardinaux, chargée d'examiner les statuts, refusa son approbation à la création de ce nouvel ordre. Une année presque entière s’écoula sans qu’on püût vaincre sa résistance. Et quand enfin il consentit à
accorder l'approbation demandée, ce ne fut que sous la condition que le nombre des membres ne dépasserait pas soixante. C’est avec cette restriction, qui d’ailleurs fut levée en 1543, que le Pape Paul IT, le 23 septembre 1540, confirma enfin le nouvel ordre, dans la bulle célèbre où, « par une sorte d’inspiraton prophétique », il débutait par un appel « au gouvernement de l’Église militante » !.
Il fallait maintenant donner un chef suprême au nouvel ordre. Naturellement toutes les voix se portèrent sur Ignace. Après une longue résistance à laquelle, conformément aux habitudes du moyen âge, il se croyait obligé, pour prouver son humilité, il se soumit enfin, sur l’ordre de son confesseur, au choix de ses frères. Le 22 avril 1541, — ainsi presque vingt ans après l'heure décisive où il tombait sur les murs de Pampelune, il prit officiellement, comme préposé général, le gouvernement de son ordre.
Le nouvel ordre s'appelait : Compagnie de Jésus. Il aurait pu aussi bien s'appeler Compagnie du Pape. Car il s'obligeait envers le Pape, par un serment spécial de fidélité, à une obéissance militaire sans conditions. Il promettait au pape de fournir le service militaire sur tous les territoires de la mission intérieure et extérieure. Ce n’est qu'après 1540 que le Pape commença à utiliser ces nouvelles troupes d’auxiliaires mises à son service. Jusqu'à ce moment la Compagnie avait été exclusivement, et elle resta encore plusieurs années essentiellement, une Associalion de prêtres pour la mission intérieure. Ce n’est que peu à peu qu’elle est devenue la Compagnie du Pape.
Le premier mot d'ordre qui désigne d’abord ses opérations fut : la conversion des masses irréligieuses. Par quels moyens pensait-elle pouvoir atteindre
1. La bulle commence par les mots : Regimen militantis ecclesiae.
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44 LES JÉSUITES ce but ? Depuis la tentative d’évangélisation quil avait improvisée à Azpeitia, Ignace n'avait plus aucune hésitation à cet égard. Avant tout il fallait s'emparer de l'esprit des générations nouvelles. Aussi… le Jésuite devait-il être avant toute chose un Caté- chiste. 11 doit instruire dans la doctrine chrétienne ‘les enfants du peuple, leur inculquer les dix commandements et les éléments de la foi, et viser ainsi à leur inspirer une manière de penser et de vivre conforme aux enseignements de l'Église. Pour les adultes, ie Jésuite doit surtout intervenir comme: confesseur. C'est pourquoi, à côté de la connaissance dela doctrine chrétienne, il doit se pénétrer: de la pratique du tribunal de la pénitence. Mais le peuple s’est, en beaucoup d’endroits, désaccoutumé de la confession ; souvent 1l ne s'approche plus de la table sainte. Il faut donc lui donner de nouveau le désir de se confesser, et en même temps ne pas laisser sans secours le petit nombre de ceux qui recherchent : les sacrements. Sur les autres fidèles le Jésuité peut. agir dans ce sens comme prédicateur. Car sa prédi=. cation est toujours la voie plus directe et la plus aisée pour atteindre le cœur des masses. Aussi le Jésuite doit-il prêcher assidûment en tous lieux, et comme prédicateur il doit toujours viser à être intelligible au peuple; il ne doit point apporter dans la chaire les controverses dogmatiques, mais se contenter « d’exhorter à la vertu et de détourner du vice », et toujours se souvenir « que la flamme de l'esprit et des yeux exerce sur les masses plus d'impression que des discours élégants et des paroles choisies ». . À l’occasion, le Jésuite peut encore fortifier les résultats obtenus en faisant participer les néophytes aux exercices spirituels. Mais les exercices ne sont ‘pas destinés à tous. Ils agissent surtout sur les esprits cultivés. Au contraire, c’est l'activité chari-
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table et religieuse qui est le mieux comprise par les foules. Aussi le Jésuite doit-il se signaler par son zèle pour les œuvres inspirées par l'amour du prochain. | Avec un coup d'œil pratique qui tient du génie, Ignace avait déjà, dans les statuts de 1539, tracé un programme de mission intérieure, qui était tout enter applicable, qui n’exigeait rien d’inutile, et qui indiquait clairement les moyens les plus efficaces pour la conversion des masses. Ce programme ne resta pas lettre morte ; il fut exécuté de point en point. Partout où ils se montrèrent, les Jésuites se firent connaître à la fois comme catéchistes populaires, comme prédicateurs populaires, comme confesseurs, directeurs : des exercices spirituels el organisateurs d'œuvres de charité religieuses. Ignace était le premier à donner l'exemple à Rome. Il catéchisait, il prêchait, il confessait, il dirigeait des exercices, mais surtout il pratiquait l’activité charitable et religieuse dans des proportions grandioses. Déjà, pendant la famine de l’année 1538, 1l montra ce qu'il : était capable de faire sur ce terrain. On le vit nourrir plus de 900 pauvres dans sa maison, et il distribuait du pain à des milliers. Plus tard, en 1543, il créa deux grands orphelinats. En même temps il s’occupait avec ardeur, mais malheureusement sans succès, de la fondation d’un ouvroir pour les innombrables mendiants de la ville éternelle.
Il réussit mieux dans sa lutte contre la proslitulion. Déjà, en 1544, 1l put ouvrir une maison de -Sainle-Marthe, c'est-à-dire un asile pour les prostituées mariées. Deux ans plus tard, il eut la joie de fonder un refuge pour les jeunes filles moralement abandonnées. Bref, il agissait avec zèle et succès dans tous les domaines de la mission intérieure, et acquit rapidement dans Rome une réputation uni-
verselle. Ses disciples agissaient de même à côté de
lui dans Rome et hors de Rome. Ils se faisaient …
particulièrement aimer par leurs infatigables efforts
pour apaiser les querelles privées et pour réveiller
par leur intervention les sentiments de fraternité au
sein de l'Église. Dans certaines localités ils inspi-
raient déjà une telle confiance, qu’on leur confiait la réforme des monastères de nonnes où la règle était relâchée, et la visitation des diocèses. Cependant il était rare qu'ils prolongeassent beaucoup leur séjour dans un même endroit; ils semblaient être possédés, comme les Bohémiens, d'un besoin perpétuel de locomotion. Car Ignace lui-même les tenait toujours en haleine et, en règle générale, ne leur permettait pas de se fixer pour longtemps en n'importe quel lieu.
D'ailleurs la mission intérieure n’était plus le seul
champ de travail de l'Ordre. Déjà, le 7 avril 1541,
François Xavier s'était embarqué à Lisbonne avec deux compagnons, pour prêcher le christianisme dans les ports portugais de l’Extrême-Orient. Avec cette mission commence la grande campagne de conquêtes de l'Ordre dans les pays païens. En Italie, il entreprit encore une mission de conversion des Juifs, où Ignace donna de nouveau des preuves de son grand talent d’organisateur et d’agitateur. Non seulement il obtint que le Pape facilitât le passage légal du judaïsme au christianisme, mais il établit aussi en 1543, à Rome, un asile pour les Juifs convertis, et, en procédant avec une mise en scène pompeuse au baptême des Juifs, il réussit à exciter un intérêt universel pour cette pieuse entreprise.
Le jeune Ordre montrait une activité si infatigable et si variée, qu'on exagérait involontairement le nombre de ses soldats. Cependant il ne comptait pas, en 4543, plus de 60 membres. Mais cette petite
troupe, choisie homme par homme, formait un corps d'élite dont chaque membre s’efforçait de . mettre en pratique le mot d'ordre d'Ignace : « Se faire tout à tous, pour gagner toutes les âmes. » Néanmoins ils n'auraient jamais été en état d’entreprendre tant d'œuvres à la fois si Ignace n'avait eu l'habileté de ne pas concentrer ses troupes sur un seul point. Il ne les obligeait jamais et nulle part à une occupation permanente. Lui-même abandonnait l'administration des établissements charitables qu’il avaient créés, dès qu'il voyait leur existence assurée, et il refusait de s'occuper de la direction des nouvelles confréries que ses compagnons avaient fondées. C'est ainsi qu'il réussit à maintenir sa Compagnie toujours sous les armes et à être prêt à mobiliser les forces nécessaires au premier signe du Pape. Paul IIT n'avait, il est vrai, utilisé les services de la Compagnie que d’une manière assez restreinte. En 1538, il chargea Faber, Lainez, puis aussi Salmeron, de faire des cours à l’Université de Rome; en 1540, il envoya Lejay à Brescia pour combattre des hérétiques protestants; en 1541 Salmeron et Broet reçurent de lui une mission secrète en Irlande, pour soulever les catholiques contre le tyrannique suzerain de leur pays, Henri VIII d'Angleterre. En 1542, il choisit Faber, Lejay et Bobadilla pour accompagner en Allemagne le légat Morone; en 1546 il accrédita Lainez et Salmeron auprès du Concile de Trente comme théologiens pontificaux. Telles furent, sinon . les seules, du moins les plus importantes des missions qu'il confia à des membres de l'Ordre par son initiative personnelle. L'ordre n'était donc encore employé comme « Compagnie du Pape » que d’une manière temporaire. Mais 1l s’acquittait de ses fonctions avec tant de promptitude et d’habileté que, déjà sous Paul IIE, il s’implanta solidement dans
tous les genres d'activité qu'il avait choisis et, 4 sous Paul III, il avait gagné pour toujours lan confiance de la Curie. :
En 1544, quand l'Ordre célébra le dixième anniversaire de sa fondation, il était encore principale- .. ment une société de prêtres pour la mission inté-
rieure. Mais, dans les années 1544 à 1554, se pro-… duisit pour la seconde fois une modification darisson programme; pour la seconde fois il changea de front; « . il se consacra pour la seconde fois à des dévoirs nouveaux et fit pour la seconde fois, de ces devoirs « nouveaux, ses devoirs essentiels. C’est là un fait d'une portée historique universelle. Car, c’est par ce changement de front que la Société de Jésus prit la forme et occupa les domaines qui lui ont assuré une action universelle dans l’histoire du monde, et qu'elle devint enfin la Compagnie du Pape.