LES CONSTITUTIONS DES JÉSUITES
L'association d'étudiants de 1534 n’avait pas eu besoin d'une telle constitution; elle n’était qu'une petite société d'hommes réunis par les mêmes convictions et le même idéal, et qui, comme toutes les associations de ce genre, était fondée sur les principes d'égalité et de fraternité ou d'amour fraternel. La congrégation de prêtres pour la mission intérieure et extérieure s'était, il est vrai, donné tout de suite des statuts, et avait substitué au principe de l'égalité le principe de la hiérarchie militaire, au principe de la fraternité le principe de l’obéissance militaire. Mais ces statuts étaient encore très incomplets et le restèrent longtemps. Ce n’est que lorsque le développement de l'Ordre fut presque terminé, qu'Ignace s’occupa de rédiger une constitution proprement dite. Dès 1550, elle était virtuellement achevée; il travailla encore longtemps à améliorer son ébauche, et ce ne fut qu’en 1555 qu'il communiqua son œuvre aux Jésuites d'Allemagne et d'Espagne. De cette manière, non seulement il réussit à tenir compte, à tous les points de vue, des résultats de l’évolution intérieure de la Compagnie, de telle sorte
que les Constitutions apparaissent comme le miroir en même temps que le fruit de cette évolution, mais il réussit aussi à adapter l’organisation de l'Ordre, jusque dans ses moindres détails, à la mission pour laquelle 1l avait été créé, c’est-à-dire à le rendre pratiquement conforme à ce qu'il devait être en théorie : un corps d'élite toujours prêt au combat, au service de l'Église militante.
C'est à la formation d’un tel corps d'élite que sont surtout consacrées les premières parties des Constitutions, qui traitent du recrutement (1"° partie), du licenciement (2° partie), de l'instruction (partie 3 et 4) des membres; les moyens pour donner les forces nécessaires au combat sont particulièrement indiqués dans les parties 5 à 10 qui traitent de l’organisation de l'Ordre.
En ce qui concerne le recrutement, il n’y a peutêtre pas une seule congrégation qui se soit montrée aussi prudente et aussi difficile dans la réception de nouveaux membres que la Compagnie de Jésus.
Ignace ne considère comme absolument qualifiées que des personnes saines, dans la pleine force de l’âge, d’un extérieur attrayant, d’un bon entendement, d’un caractère calme et énergique. Être riche et de bonne famille n’est pas une condition indispensable, mais c’est toujours une recommandation. Ne sont qualifiés que par exception, soit des hommes difficilement maîtres de leurs passions, disposés à la faiblesse de caractère, à la rêverie, à un attachement obstiné et borné dans leurs opinions, montrant une intelligence médiocre, peu de talent de parole, une mémoire faible, affligés d’infirmités corporelles ou . d’une laideur repoussante, soit des hommes chargés de dettes. Sont enfin absolument disqualifiés, tous ceux qui ont appartenu à des communautés hérétiques ou schismatiques, ou qui ont été censurés
pour des erreurs de doctrine, les moines et les ermites, les individus faibles d’esprit ou disposés à la
faiblesse d'esprit, enfin toutes les personnes qui,
pour un motif ou un autre, ne sont pas aptes à rece-
voir la prêtrise. Dans ce dernier groupe sont rangées les femmes. Jusqu'à sa dernière heure, Ignace s’est opposé à la tentative de créer une classe de Jésuites femmes, non par des scrupules de droit canonique, mais parce qu'il était d'avis que, des relations avec les femmes, « il ne peut sortir que du feu ou de la fumée ». Car, bien qu'il dût aux femmes ses premiers
succès, il n'avait dans sa vieillesse que peu de consi-
dération pour le beau sexe; il repoussa durement sa vieille amie, Isabelle Roser, qui aurait bien voulu fonder une congrégation de jésuitesses, et il donna à sa corporation un caractère nettement masculin et viril.
Mais, alors même que le néophyte paraît absolument qualifié, 1l ne peut pas avoir la certitude d'appartenir toujours paisiblement à l'Ordre, car le système militaire de la lettre bleue ‘ y règne. Celui qui n’est bon à rien, ou qui du moins ne se montre pas adapté au travail de l'Ordre, est renvoyé sans autre forme de procès. Des « saignées » de ce genre furent assez fréquentes dans les premiers temps, et d'ordinaire ne nuisirent en rien à la société. Elles la maintenaient saine, jeune et fraîche, et remplaçaient avec avantage, ainsi qu'Ignace l'avait fait remarquer avec raison, toute autre mesure disciplinaire plus rigoureuse. Mais en général le soin scrupuleux, avec
‘lequel la société s’occupait de la formation de ses .
membres, la préservait de semblables déceptions.
1. On appelle, en Allemagne, lettre bleue la lettre, sous enveloppe bleue, qui annonce à un officier qu’il doit prendre sa retraite sans pouvoir prétendre à aucun avancement. [N. du T.j
x p 'é LA FORMATION DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS 63
D'après les Constitutions, la nouvelle recrue commençait par servir deux ans dans un noviciat ou maison d’épreuve. Là le novice recevait l'éducation militaire du caractère et du cœur nécessaire au chevalier du Christ. Il apprenait à pratiquer le renoncement et l’obéissance, puis à prier et à méditer, à se confesser et à suivre le service divin de la manière convenable. En outre il était déjà, si les circonstances s’y prêtaient, exercé à la prédication. Mais on veillait sévèrement à ce qu'il ne dépassât pas la mesure dans les exercices de piété et ne compromit pas sa santé par des mortifications. S'il ne manifestait aucune disposition pour les études, il devenait à la fin de la première année coadjuteur temporel, c'est-à-dire qu'il entrait dans l'Ordre comme une espèce de frère lai, et, en cette qualité, était chargé dans les maisons de l'Ordre de toutes sortes de services inférieurs. Si, au contraire, il montrait du talent, il devenait à la fin de la seconde année scholastique, c’est-à-dire était envoyé dans une des nombreuses écoles de l'Ordre pour s'y consacrer entièrement à l'étude pendant une longue série d'années. D'abord il passait par les années de gymnase, puis il étudiait pendant trois ans [a philoso- - phie. Alors 1l était d'ordinaire employé, pendant quelque temps, comme professeur. S'il manifestait des capacités, on l’admettait à l'étude de la théologie, qui lui prenait encore au moins quatre ans. La conclusion et le couronnement de cette seconde période d’études était l'admission à la prêtrise. Mais celui qui l'avait reçue n'était pas encore admis à l'exercice des fonctions sacerdotales. Pour cela, il recevait, mais après un an d'attente, la permission d'entrer dans la classe des coadjuleurs spirituels, après avoir prêté les trois vœux de Pauvreté, Chasteté et Obéissance. Mais, même comme coadjuteur
spirituel, il n’appartenait pas encore à la Société de Jésus dans le sens le plus strict. Il y était admis quand, après avoir subi une troisième année de probation, et après avoir passé avec succès un examen sur les matières de ses études, il était admis comme profès, c'est-à-dire à la prestation solennelle, non seulement des trois vœux monastiques, mais aussi du vœu spécial de fidélité, qui lie la Société de Jésus au Pape‘.
A ce système de préparation des membres, si exceptionnellement rigoureux, s'ajoute tout naturellement la hiérarchisation des troupes. Elles se divisent en quatre classes : 1° les écolätres ou scholastiques, ou écoliers approuvés, c’est-à-dire les étudiants proprement dits, car les novices qui étaient exercés dans les maisons de probation n'étaient pas considérés comme membres de la Société; 2° les coadjuteurs temporels; 3° les coadjuteurs spirituels formés; 4° lesiprofès. À ces quatre classes pouvait dans certains cas s’en joindre une cinquième; celle des indifférents, c’est-à-dire des Jésuites secrets ou Jésuites de robe courte. Nous trouvons de ces Jésuites secrets déjà au temps d’Ignace. Il y a parmi eux de simples prêtres, mais aussi des chanoines, un haut fonctionnaire laïque, un vice-roi espagnol, puis des personnes dont l'entrée officielle dans l'Ordre ne paraissait pas opportune, parce que leurs fonctions
{. Il ne faut pas s’exagérer l’importance de ce quatrième vœu, qui consistait uniquement à s'engager à accepter n'importe quelle mission imposée par le Pape. D'une manière générale, des Jésuites se trouvaient tous soumis spécialement au Pape par leur vœu d’obéissance envers le chef d’une Société qui était au service spécial de la Papauté. On doit aussi ne pas oublier que, si la majorité des Profès avaient prêté les quatre vœux, il y avait un certain nombre de Profès aux trois vœux seulement, qui pou-
vaient néanmoins faire partie des Congrégations générales. [N. du T.]
les mettaient en situation de rendre en secret à la Société des services plus appréciables.
Cette armée, divisée en quatre corps, avait naturellement besoin d’une solide organisation, à la fois locale et centrale. À la base, nous trouvons les simples Æ'tablissements, les Résidences, et les Missions, puis les maisons de l'Ordre plus importantes, les Collèges, les Novicials et les Maisons de profés. Ces établissements et ces maisons sont groupés en Provinces, à la tête de chacune desquelles se trouve un provincial. Enfin les provinces elles-mêmes forment ce qu'on appelle des Assislances, au nombre de cinq : Italie, Allemagne, France, Espagne, Angleterre et Amérique réunies. Ces assistances ont à leur tête des assistants, qui ne sont pas des fonctionnaires locaux, mais des membres du gouvernement central, et qui résident à Rome. On peut comparer leurs fonctions à celles des anciens ministres provinciaux prussiens. Ils constituent un des organes importants de l'état-major général de l'Ordre. En dehors des assistants, nous y trouvons encore l’admonileur, c'est-à-dire le surveillant placé par l'Ordre à côté du général, puis les adjudants du général, parmi lesquels se placent au premier rang le secrétaire général et le procureur général ou ministre des finances de l'Ordre. Mais l'âme de toute cette organisation est le général élu à vie. Investi seul du droit de commander, il dirige selon son bon plaisir tous les mouvements de l'Ordre, et par suite choisit tous les fonctionnaires de l'Ordre, à l'exception des assistants et de son admoniteur. En outre il dispose avec un pouvoir aussi illimité des biens de l'Ordre et règle, par des ordonnances qui ont force de lois, toutes les questions qui n’impliquent pas une modification des Constitutions. Comme seul représentant de l'Ordre au dehors, il dirige toutes les négociations avec le
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chef militaire suprême, le Pape, et avec les puis- » sances temporelles qui sont en rapport avec l'Ordre \ ou ses alliés. On pourrait done être tenté de considérer, avec le Jésuite Mariana, la constitution de l'Ordre comme une monarchie absolue. Mais : 4° le général n’est pas en principe inamovible; 2° il est en principe responsable vis-à-vis de l'Ordre; 3° il est dans une certaine mesure sous le contrôle de la Société, qui place à ses côtés, dans la personne de son confesseur, un admoniteur, c’est-à-dire un surveillant ou conseiller. Il y avait là une possibilité : de limiter le pouvoir du général. Mais certainement Ignace n’a pas eu cette pensée, sans cela il n'aurait pas rendu en fait ce système de contrôle presque illusoire, en remettant au général seul le droit de : convoquer des Congrégations générales pendant son gouvernement. Pratiquement le général, en vertu des Constitutions, gouverne l'Ordre aussi autocratiquement qu'un chef d'armée commande ses troupes. Cette autocratie comporte, il est vrai, une sorte de Parlement, la Congrégation générale, formée des provinciaux et d’un certain nombre de députés de chaque province, qui sont choisis presque exclusivement parmi les Jésuites de la classe supérieure, les profès. Ce Parlement a, en premier lieu, le droit, en cas de vacance du général, de pourvoir -au renouvellement - du gouvernement, c’est-à-dire d’élire un nouveau général, de nouveaux assistants et un nouvel admoniteur. En second lieu, il constitue le pouvoir législatif suprême de l'Ordre. Enfin il peut seul dissoudre les établissements de l'Ordre. Mais, comme il ne peut se réunir spontanément qu’à la mort du général, il ne constitue pas, comme les chapitres
1. Dans des cas exceptionnels, si le général se montre ineapable ou indigne de remplir ses fonctions, les assistants peuvent provoquer:la réunion d’une congrégation générale. [N. du T.]
- généraux des autres ordres, un contre-poids au pou- » voir du général et, en fait, il a eu, dans les premiers temps, assez peu d'importance. Le général a encore moins à redouter l'assemblée des procureurs provinciaux qui, depuis 1581, a lieu tous les trois ans, car cette assemblée n’a d'autre objet que de lui fournir des informations. Ainsi Mariana ne se trompe pas dans son jugement sur le gouvernement de l'Ordre à son origine. Tel qu'Ignace l’a créé, l'Ordre était réellement une monarchie absolue, une autocratie. Ce rigoureux absolutisme n'était, bien entendu,
. que la conséquence de la nature même de l'Ordre. Du moment où l'Ordre devait être toujours à la disposition du Pape et prêt au combat, 1l devait être étroitement soumis à une autorité unique, et, du premier au dernier homme, s’incliner devant une seule volonté souveraine, depuis les extrémités de l'Asie jusqu'aux rivages du Brésil. Cette unilé de l'autorité suprême était facile à affirmer dans des statuts, mais difficile à appliquer dans la pratique. : Ignace s'était efforcé d’y pourvoir : 1° en organisant soigneusement les relations par lettres entre le chef et les membres; 2 en établissant une discipline militaire de fer. Déjà de son temps, les relations par écrit au sein de l'Ordre sont mieux organisées que dans aucun des États européens. Il y a déjà là un véritable gouvernement de cabinet; Ignace ne néglige aucun moyen d’information, pas même le moyen de la dénonciation, quelque répréhensible qu'il soit au point de vue moral. Mais la discipline est encore plus importante à ses yeux. Les principes de cette discipline sont bien connus : c’est l’obéissance absolue, » le perinde ac cadaver. Le subordonné est leñu de regarder au supérieur comme au Christ même ; 1l doit obéir au supérieur « comme un cadavre qu’on peut retourner dans tous les sens, comme un bâton qui
obéit à toutes les impulsions, comme une boule de
cire qui peut être modelée ou étirée dans tous les
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sens; comme un petit crucifix qu’on peut élever et
mouvoir à sa volonté ».
I] faut faire observer que ce sont là les fondements mêmes de toute discipline militaire, et aussi que l’on trouve, longtemps avant Ignace, dans l'histoire du monachisme, les germes de ces principes : déjà le vieux Benoît de Nursie recommande de considérer l'abbé comme un Vice-Christ; déjà François d'Assise prescrit une obéissance aussi passive que celle du cadavre; c’est à lui qu'Ignace a emprunté cette comparaison fameuse. Mais ce qui est nouveau chez Ignace, ce n'est pas l’idée, c'est le ton avec lequel elle est présentée. Si on y fait bien attention, on ne peut nier que personne n’a attaché à la subordination et à l’obéissance autant d'importance qu'Ignace. Il a développé toute une théorie de l’obéissance, dans laquelle il distingue trois degrés : soumission de l'action, de la volonté, de l'intelligence. Cette dernière est la plus haute. Car la renonciation à ses convictions personnelles est la plus difficile qui puisse être exigée d’un homme. Mais c’est précisément en cela que se trouve la marque du parfait Jésuite, le but et le couronnement de la longue éducation que l'Ordre impose à ses disciples.
Pour que l’armée se trouvât en tous temps prête à combattre sous les ordres du général, il fallait, non seulement que l'Ordre eût une parfaite unité intérieure, mais que chaque combattant fût dégagé de toute obligation capable d’entraver sa liberté d'action. Ignace y a aussi pourvu : 4° il a assuré aux siens une indépendance absolue à l'égard de toutes les autorités spirituelles et temporelles par une série de privilèges pontificaux ; 2° il les a libérés de tous les devoirs monastiques ou sacerdotaux qui pouvaient
gêner leur action; 3° en même temps, il leur a assuré tous les privilèges du clergé séculier, aussi bien que ceux des ordres religieux, qui s’occupaient du haut enseignement; et même les privilèges les plus élevés des Universités. En conséquence, le Jésuite n'est pas obligé, comme les moines, de revêtir un costume particulier; 1l n'est pas obligé, comme les moines, de s’astreindre à une règle ascétique; 1l n’est pas obligé, comme les membres des chapitres, ou comme les chanoines réguliers, de chanter les offices dans le chœur. Il n'est ainsi ni un moine ni un prêtre séculier au sens ordinaire du mot, 1l est quelque chose de spécial en soi. Il est le membre, absolument indépendant de toute autre autorité, d'une corporation, dirigée souverainement par la voix d’un chef responsable vis-à-vis du Pape seul. Il en est de même pour tous les établissements et résidences de l'Ordre. Ils sont, en quelque endroit qu'ils se trouvent, au milieu des États, comme des enclaves d’une puissance étrangère, qui les dirige souverainement, alors même que parfois cette situation est dissimulée par prudence. L'Ordre constitue donc en lui-même un organisme politique autonome, un État avec ses droits propres, un État, en un mot, à la manière des anciens États germaniques : une armée toujours prête au combat, avec la devise : Ad majorem Dei gloriam, c’est-à- dire : à la plus grande gloire de l'Église, gouvernée par le Pape infaillible.