‹ Les JésuitesChapitre 79 sur 111 · LA PLACE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS DANS L' HISTOIRE DU MONACHISME · texte numérisé non relu

LA PLACE DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS DANS L' HISTOIRE DU MONACHISME

Cete organisation est assurément un chef-d'œuvre dans son genre, et son créateur est sans aucun doute un des plus grands génies organisateurs qui aient

10 LES JÉSUITES à jamais existé. Mais il ne s’ensuit pas qu’elle constitue dans l’histoire du monachisme quelque chose d’absolumentnouveau, une création sans antécédents ni modèles. Elle apparaît plutôt, si on la considère dans la perspective des siècles, de même que l'idéal de vie. jésuitique, comme le dernier aboutissant des « tendances qui étaient déjà présentes et agissantes w dans l’évolution du monachisme. Quoique, à l'origine, le moine ait pensé exclusivement à sa sanctification personnelle, et se soit tenu à l'écart, non seulement du monde, mais aussi de l'Église séculière et même des autres moines, il se manifesta bientôt ” dans le monachisme une tendance de plus en plus forte à former des congrégations, à s'associer à [a « vie de l'Église et.du monde, et il en résulta un effort | constant, à mesure que se développa l’activité pratique des moines, pour donner une organisation plus précise à leurs communautés. À côté de l'idéal érémitique, nous voyons se produire, dès le 1v° siècle, l'idéal de la vie cénobitique; à côté des ermitages , et des colonies d’ermites, où l’on vit uniquement pour sa sancüification personnelle, nous trouvons le monastère, où l'exercice de l'amour fraternel est ” considéré comme un devoir sacré aussi bien que la » sanclfication individuelle. On voit naître, déjà alors, surtout en Occident, la tendance à mettre les moines au service de l'Église, et aussi la tendance à monachiser l'Église, c’est-à-dire le clergé. Cette tendance s'est manifestée avec une énergie toujours croissante dans le sein de l’Église latine : le célibat des clercs, les grandes associations monacales de prêtres du Moyen Age, telles que les Augustins réguliers, la participation des moines à la réforme de l'Église, sont les faits les plus caractéristiques de cette influence récipropre du monachisme et de l'Église qui va s'accentuant toujours plus. Mais ce qui est le

plus remarquable, c’est que le monachisme lui-. même tend à faire passer l’ascétisme au second plan, et à mettre au premier les œuvres pratiques de charité séculières, ainsi que les devoirs religieux proprement dits, et qu’il se met à considérer comme . un idéal de servir l'Église et le monde. Le soin des malades, la libération des esclaves chrétiens, même ” la construction des ponts et la guerre contre les infi- : dèles sont, depuis le xu° siècle, considérés comme des occupations spécialement attribuées à des associations monastiques. Mais l’apostolat de François d'Assise et ses prédications ont eu plus d'importance encore et exercé une action extraordinaire. Bien qu'il ne l’eût pas prévu, il provoqua Ia naissance de tout un nouveau groupe d'associations monastiques, qui se sont aussitôt emparées, non seulement de la prédication, mais de toutes les autres fonctions sacerdotales, et qui ont fait concurrence au clergé séculier sur son propre terrain, en considérant la prédication et la cure d'âme comme la vraie vocation du moine. L'activité de l'Ordre des Jésuites se rattache directement à cette phase du développement des ordres mendiants. Mais il va bien plus loin que les ordres mendiants. Il ne conserve l’ascétisme et la contem- - plation que comme des exercices préparatoires à l’action ; il considère l’activité philanthropique, l’activité dans le monde et au service de l'Église comme la tâche propre de l'Ordre; il n’impose à ses adhérents la vie monastique que dans la mesure où elle ne gêne mi n'empêche celte activité pratique ; il fait rentrer le monachisme dans l'Église et dans le monde, pour le mettre entièrement au service du monde et de l’Église. Il marque donc l'apogée et la conclusion de l’évolution qui rapprochait le monachisme de l'Église et du monde, et aussi, à un certain point de vue, l'apogée et la conclusion du dévelop-

pement du monachisme en Occident. Ce n'est pas seulement son idéal, c'est aussi son organisation qui est, à quelques égards, l'apogée et la conclusion de cette évolution millénaire. Les anciens couvents de l'Occident se sont, à l’origine, développés dans une connexion étroite avec les institutions ecclésiastiques et politiques qui les entouraient. Ils ne constituent pas des créations autonomes au point de vue ecclésiastique ou politique. Mais, à mesure que le monachisme est davantage associé à l’administration de l'Église, il prend de plus en plus conscience de sa valeur propre, il sent de plus en plus vivement le besoin de rendre les monastères indépendants de l'Église et de l’État. Comme cette tendance est fortement encouragée par la Curie, 1l en résulte une alliance de plus en plus étroite entre le monachisme et la papauté, et comme les couvents isolés ne sont pas, le plus souvent, capables de sauvegarder leur indépendance, on tente bientôt d’unir par des liens plus solides les couvents de la même règle. De là naissent les premières associations de couvents ou ordres monastiques. Dans ces ordres, chaque couvent particulier constitue encore pendant quelque temps un organisme jouissant d’une certaine individualité. Mais, dans le cours des siècles, les ordres deviennent de plus en plus des institutions internationales et pontificales, et sontaussi de plus en plus centralisés. Si la constitution des Cisterciens était encore tout aristocratique, et conservait une certaine indépendance aux diverses familles de couvents, les ordres mendiants ont déjà une organisation tout à fait uniforme et définie, avec une administration centrale permanente, élue par le parlement de l'Ordre, administration dirigée par un général dont les pouvoirs sont, il est vrai, temporaires. L’uniformité et la centralisation sont poussées encore plus loin dans la

constitution des ordres religieux et militaires ; ils ont en particulier des chefs nommés à vie. Mais cette uniformité et cette centralisation n'est qu'un essai tümide en comparaison avec la constitution de la Société de Jésus : ici, par l’autocratie que le général exerce, sinon en droit, du moins en fait, on arrive à une uniformité, à une centralisation, qui ne peuvent pas être poussées plus loin. En même temps le caractère international de la congrégation, ainsi que son autonomie à l'égard de tous les pouvoirs, la papauté exceptée, sont protégés par les garanties les plus fortes qu'on puisse imaginer. La compagnie de Jésus se trouve donc être, aussi au point de vue de la consllution, le point culminant de toute l’évolution antérieure du monachisme occidental. Après cela, on ne pouvait pousser plus loin les formes existantes du monachisme; elles n'étaient susceptibles que de régression ou de dissolution. En fait, les deux phénomènes se sont produits. Mais il s’en faut de beaucoup que les retours aux formes passées aient eu, à l'époque moderne, la même importance que les assoclations monacales ou quasi monacales, les congrégations religieuses ou laïques d'aujourd'hui, qui sont en réalité une dissolution de l’ancien monachisme.

Ainsi, la Société de Jésus se montre à nous, dans la pleine acception du mot, non seulement comme le point culminant de l’histoire du monachisme occidental, mais aussi comme sa conclusion. Elle est le dernier des grands Ordres créés par l'Église catho: lique ; elle est en même temps l'Ordre qui s’est le plus écarté de l'idéal primitif du monachisme, et qui, cependant, a manifesté avec le plus d'éclat, dans son idéal comme dans sa constitution, les tendances essentielles auxquelles le monachisme a dû son développement. Aussi son histoire est-elle plus riche

74 É LES JÉSUITES a et plus accidentée que celle de tous les autres ordres son histoire extérieure, bien entendu, plutôt que son.

histoire intérieure. Car la mission qui lui étaitimposée « était l’action en dehors de l'Église. Et elle a fidèle- | ment rempli cette mission. Non seulement elle s’est . mise volontairement au service de l'Église, et a su obliger le monde à lui obéir; elle est devenue ellemême, comme nous allons le voir, une des grandes puissances mondiales. , R

S , - = ci EE EET POP NL CA ET Per Ut, CR NL PENSE TE ER, EE +

min“ Éébiéie dd, de LE

en th D ter a)

Page 1