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CHAPITRE III

l. — ROME, WITTENBERG ET GENÈVE.

S1 nous considérons à vol d'oiseau l’Europe ecclésiästique en 1546, un tableau surprenant s'offrira à nos yeux. L’antique capitale religieuse de l'Occident, Rome, ne nous présente plus que l'ombre de sa grandeur passée. Deux petites villes dont le nom, un demi-siècle auparavant, n’était connu que dans leur voisinage immédiat, avaient, semblait-1l, usurpé la position de Rome dans le monde, et attiraient à elles les regards plus encore que Rome : Wittenberg et Genève. De Wittenberg, le luthéranisme avait déjà, en 1543, conquis beaucoup de territoires allemands et de plus la Prusse, la Courlande, la Livonie, l’'Esthonie, la Finlande, la Suède, la Norvège et le Danemark. La mer Baltique paraissait alors être presque une mer luthérienne. En Transylvanie également, la nouvelle doctrine était déja une puissance; en Hongrie, le parti évangélique tenait pour la première fois, en 1545, un synode et passait la revue de ses forces; en Pologne, il se développait depuis quelques années d’une manière si vigoureuse

el si constante, que la conversion de ce royaume ne semblait devoir être qu'une question de temps. Mais, à côté de Wittenberg, Genève montrait déjà sa force en 1545. Sous la main énergique de Calvin, elle devenait peu à peu le centre directeur, non seulement des territoires évangéliques de la Suisse, mais aussi de tout le mouvement évangélique dans l’Europe occidentale, car en France, en Flandre et en Hollande on trouvait, dès 1545, de forts partis évangéliques. Même en Écosse, commencait alors l'effondrement de l’ancien système ecclésiastique. L’Angleterre avait depuis longtemps rompu avec Rome, et montrait une certaine disposition à se rattacher aux doctrines de la Réforme. En un mot, presque toute l’Europe centrale et septentrionale avait déjà établi des églises séparées de Rome, ou donné naissance à des partis évangéliques puissants. Les péninsules italienne et espagnole, où cependant les velléités évangéliques ne manquaient pas, étaient les seuls pays où ne se manifestât aucun symptôme d’une désaffection générale pour la Papauté.

Ce qui, pour un observateur catholique, devait paraître aussi effrayant que cette désaffection générale, c'était la vue de la profonde décadence de la vie religieuse dans le petit nombre de pays restés fidèles au Pape. Il n’y avait que trois territoires où un esprit nouveau se fit puissamment sentir, tout en respectant les formes traditionnelles : Rome, Venise et l'Espagne. En Espagne, la vieille Église était plus florissante que jamais, depuis les réformes de la fin du xv° siècle. Dans la république de Venise s'était produit un réveil religieux des plus sérieux, un renouveau de zèle pour la cure d'âme et le service divin grâce aux Théatins, aux Somasques, et à l’activité du noble évêque Ghiberti, de Vérone. A Rome, le dernier des Papes humanistes et artistes,

Paul ITF, qui resta lui-même jusqu’à sa mort un vrai prince de la Renaissance, fut assez intelligent et avisé pour faire entrer dans le sacré Collège, peu après son avènement, un grand nombre de partisans zélés de la Réforme de l'Église, et pour manifester ainsi que la Papauté n’était pas hostile aux idées réformatrices. Mais l'important maintenant était de passer de la bonne volonté à l’action, et de mettre partout des barrières aux progrès du protestantisme. La Papauté, telle qu'elle était encore, n’était point capable de faire face, à elle seule, à cette double tâche. Heureusement elle ne devait pas rester longtemps seule. Elle pouvait déjà compter sur quelques puissants alliés, et tout d’abord sur la maison de Habsbourg, sur la cour de Portugal, et sur une série de moindres princes, en tête desquels il faut placer les Wittelshbach de Bavière. Pour elle travaillaient aussi les zélateurs de la réforme ecclésiastique en Italie, l'église espagnole, et enfin l’ordre des Jésuites. Parmi tous ces auxiliaires les seuls sur lesquels elle pût faire fonds sans restriction étaient les Jésuites. Certes, les princes catholiques, les réformateurs italiens, l’église espagnole, désiraient eux aussi l’extirpation du protestantisme et la renaissance de la vie religieuse au sein du catholicisme, mais ils voulaient en même temps la réforme de la Papauté, la limitation de son pouvoir et de ses revenus. La Compagnie de Jésus seule se mettait au service de la Curie absolument sans conditions. Rien d'étonnant dès lors à ce que la Papauté l'ait mise en première ligne, au front de bataille, dans la grande lutte entre le catholicisme et le protestantisme. — Dans cette lutte, il était nécessaire pour l'Église de l'emporter sur deux points à la fois : il fallait faire triompher les conceptions catholiques en matière d'organisation ecclésiastique et de dogme contre celles des nova-

teurs, et il fallait préparer législativement la réforme

de l’organisation ecclésiastique, dans la mesure où elle était nécessaire au point de vue catholique. Le concile œcuménique, si souvent réclamé, pouvait seul pourvoir à ces divers besoins. On devrait s’y

occuper d’abord d'introduire la réforme dans chacun des pays catholiques, et on pourrait alors arracher

aux protestants les territoires qu'ils avaient conquis. Jamais jusque-là la Papauté ne s'était vue appelée à une pareille tension de toutes ses forces. Le fait qu'elle se résolut, malgré ses répugnances, à entreprendre une œuvre de pareille envergure, plus difficile, semblait-il, que la lutte entreprise jadis par Grégoire VII pour devenir le maître de l'Église et du is c'est là une preuve éclatante de sa vitalité et de sa force. Aussi entrait-elle dans la bataille bien mieux armée qu'’autrefois Grégoire VIT; non seulement elle avait sous ses ordres un parti puissant, mais elle commandait aussi à une troupe d' élite, sur la fidélité et l’ardeur belliqueuse de laquelle elle pouvait absolumentcompter : elle avait avec elle les Jésuites.

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