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LE CONCILE DE TRENTE

Le 15 mars 1545, Paul III avait enfin cédé aux sollicitations de l'Empereur, et convoqué un concile œcuménique à Trente, dans le Tyrol méridional. Parmi les rares assistants qui se rendirent peu à peu dans la vieille résidence épiscopale sur l’Adige, on ne comptait pas moins de trois Jésuites, dont deux, Lainez et Salmeron, avaient été envoyés par le Pape lui-même. — Pour ne pas mettre immédiatement les protestants en défiance, l'Empereur exprima le désir qu'on délibérât d’abord sur la

réforme de l'Église, et ensuite sur le dogme. Mais le Pape tenait essentiellement à différer la réforme, et

. à faire condamner tout d’abord l'hérésie protestante.

Le Concile décida de se conformer à son vœu. Mais lorsqu'on commença les débats sur le dogme, on

s'aperçut que des membres très éminents de

l'assemblée étaient en sympathie avec les protestants sur la question des Saintes Écritures, sur le péché originel, sur la justification par la foi, car, même à Trente, saint Augustin n'avait pas encore

. perdu son action sur les esprits. Il fallait absolument

tenir tête à ces dangereuses tendances. Plusieurs le tentèrent, personne avec autant d’habileté et de bonheur que le Jésuite Lainez. Si le Concile, dès la première période de ses séances, confirma la doctrine scolastique du Moyen Age sur la justification, et coupa ainsi les ponts entre les catholiques et les protestants, c'est en première ligne l’œuvre de Lainez. Mais son influence fut encore plus considérable pendant la seconde période du concile (mai 1551avril 4552) et pendant la troisième (janvier 1562décembre 1563). Avant le début de la troisième période, il y avait encore en Europe de nombreux catholiques qui croyaient possible une conciliation avec les protestants. Deux puissances soutenaient ce point de vue devant le Concile, la France et l’Allemagne. L'Empereur Ferdinand 1° réclamait du Concile de très graves concessions : l’autorisation du mariage des prêtres, la communion sous les deux espèces, le chant liturgique en allemand, l'usage de la langue vulgaire dans le service divin, la réforme des couvents et aussi, avant tout, une réforme de la Papauté. Les Français arrivaient avec des revendications analogues. Ainsi le Concile menaçait, comme l'avait redouté le Pape Pie IV, de devenir une médecine trop forte pour le corps affaibli de l'Église. Les

ment que, dix mois durant, on ne put tenir aucune session générale, et qu’en février 1563 la situation semblait si inextricable, qu'un cardinal un peu pessimiste déclarait inévitable l’anéantissement de la Papauté. Mais Rome saura toujours en remontrer aux plus habiles. Nous avons déjà vu le rôle joué dans l’histoire d’Ignace par le cardinal Morone. Cet ami dévoué des Jésuites, le fondateur du Collège germanique de Rome, réussit, au moment où les choses paraissaient tourner le plus mal pour la Papauté, en travaillant derrière le dos des pères du Concile, à changer d’abord les dispositions de l'Empereur, puis à gagner l’un après l’autre tous les prélats de l'opposition par des faveurs savamment calculées. « C’est à lui plus qu'à tout autre que l'Église catholique fut redevable de l’heureuse issue du Concile. » Mais, après Morone, personne n’a rendu dans cette assemblée d'aussi grands services à la Papauté que Lainez. Tandis que les légats pontificaux qui présidaient le Concile étaient toujours obligés de ménager l'opposition, lui pouvait ouvertement et sans crainte défendre les prétentions de son général en chef sans en retrancher une syllabe. Et il le fit. Il développa avec une logique intrépide, dans des discours et des mémoires, le dogme de l’infaillibilité pontificale, la suprématie absolue du Pape sur les évêques, la supériorité du Pape sur les puissances séculières. Sans doute il ne convainquit pas l'opposition, mais il empêcha que sa manière de voir fût formulée en dogme, et én même temps il fixa avec une précision insurpassable le programme ecclésiastique politique que son Ordre devait, malgré une interruption momentanée, soutenir avec une constance inébranlable jusqu’à la proclamation de linfarllibilité pontificale. Son inter-

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pères du Concile se disputèrent avec tant d'acharne-.

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vention ne se borna pas d’ailleurs à prophétiser l'avenir, et ne se restreignit pas aux questions de dogme. Les décrets du Concile relatifs à la réforme de l'Église portent aussi la marque de son influence et de celle de ses collègues. Ainsi c’est lui qui a proposé de faire élever tous les prêtres dans des séminatres, où aucun souffle d'opinions hérétiques ne .:

‘pourrait troubler leur préparation, et. c'est son vieil

ami Salmeron qui prépara le fameux décret sur le mariage, par lequel on exigeait, pour la régularité des unions, la présence du prêtre de la paroisse d’un des conjoints. — ‘Ainsi le jeune Ordre a, dans. une certaine mesure, signé de sa griffe les délibérations et les décrets de ce grand parlement ecclésiastique. Il devait, une autre fois encore, agir d’une manière aussi décisive sur les destinées de l'église catholique : au Concile du Vatican de 1870. Là, l'esprit de Lainez a remporté une victoire finale et décisive

.sur les épigones de l'opposition du Concile de

Trente.

Les sombres pressentiments du pape Pie IV ne

s'étaient point réalisés. La forte médecine du Concile convint au delà de toute attente au corps affaibli de l’Église. Puissamment consolidée dans son unité, non seulenent elle commença à rétablir l’ordre chez elle et à corriger une foule d'anciens abus, mais elle put, consciente de ses forces, bien armée et avide de combattre, entrer en lutte avec les bataillons disséminés du protestantisme. Le cours du monde changea de nouveau. Rome l’emporta de nouveau sur Wittenberg et même sur Genève. L’ « Antéchrist », comme l’appelaient les Protestants, s’efforça de relever son trône par une guerre acharnée contre

» les protestants; les soldats qu’il envoya aux quatre

Doints cardinaux combattre pour lui furent les

dd ésuites.

La France est le berceau de la Société de Jésus, mais c'est en Italie qu’elle a recu son programme et sa constitution. Aussi est-ce en Italie qu’elle a tout d’abord pris pied; c’est de là qu’elle s’est répandue au loin. Nous avons déjà raconté de quelle manière elle s’établit; son succès est marqué par le nombre croissant de ses collèges et de ses académies (il s'élevait en 1680 à 128); mais l’histoire de la civilisation italienne, au xvi° etau xvir‘ siècles, en est une preuve encore plus frappante. Si l'Italie savante est revenue aux pratiques et à la foi de l'Église, si elle s’est prise de zèle pour l’ascétisme et les missions, si elle s'est remise à composer des poésies pieuses et des hymnes d'église, et à consacrer avec componction à l’exaltation de l'idéal religieux les pinceaux des peintres et les ciseaux des sculpteurs, n'est-ce pas le fruit de l'éducation que les classes cultivées reçurent des Jésuites dans les écoles et les confessionnaux? On peut différer d'opinion sur la valeur de cette éduca-

tion. Mais une chose est certaine : la simplicité

enfantine, la joie, la fraîcheur, l'amour naïf de la nature, qui se sont manifestés avec tant de vivacité dans la piété des grands saints nationaux de l'Italie, et qui animent encore d’une manière délicieuse tant d'œuvres des primitifs de la Renaissance, ont disparu dans les nouvelles générations, et on n’en retrouve un dernier reflet que chez Philippe de Néri. Les élèves des Jésuites sont bien trop cléricaux, dévots, habitués au pathos sentimental, pour conserver ces qualités. Ils sont épris de merveilleux et de visions extatiques; ils s’enivrent littéralement

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de la peinture de mortifications effrayantes et des supplices atroces des martyrs; il ont besoin dans le culte de pompes, de clinquant, d’une mise en scène d'opéra. La littérature et l’art italiens, dès la fin du x vi° siècle, sont le fidèle miroir de cette transformation morale. Sans doute, on peut encore citer des noms illustres. Au point de vue technique, les vieux artistes et musiciens du xiv° et du xv° siècles sont bien dépassés. Mais les créations des artistes de Ja fin du xvr siècle sont loin de nous saisir et de nous captiver autant que le faisaient les essais encore gauches et l’imperfection technique de leurs prédécesseurs. On ne peut croire qu’à demi à leurs saints, on ne peut donner sans restriction son cœur à leurs grands hommes, on a de la peine à éprouver dans leurs églises un pieux recueillement. L’agitation, l’ostentation, la prétention offensante, qui caractérisent les créations de cette période, blessent à chaque instant notre sentiment intime et éveillent, au lieu d’un élan de sympathie, plutôt un éloignement pour les croyances qu'elles prétendent interpréter et glorifier. — Déjà, au xvr siècle, on sentait très nettement qu'un esprit étranger menaçait de s'emparer de l’âme italienne, et on ne se trompait pas en nommant tout haut l'ennemi : l'Espagne; mais on était loin d'être d'accord pour s'opposer à cette hispanisation de la vie, des mœurs, de la foi et de la pensée. Qu'un ordre d'origine espagnole, dans lequel, jusqu'en 4581, les Espagnols donnèrent le ton, ait pu s'implanter si rapidement en Italie et se rendre maître aussi vite des classes dirigeantes et cultivées dans toute la péninsule, est peut-être le symptôme le plus caractéristique de cette hispanisation. L'intolérance, si antipathique à l'Italie, qui coupa si brutalement les ailes à la science italienne, au moment où elle prenait audacieusement son vol,

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et qui conduisit Giordano Bruno sur le bééhens ‘0

Galilée à la barre du tribunal de l’Inquisition, est. À

avant tout la conséquence de la révolution morale «

provoquée par les « Pères espagnols » et leurs disciples. Il est vrai qu’au moment même où l’hispani-. sation de l'Italie atteignit son apogée, à la fin du xvi° siècle, la Compagnie de Jésus commença préci-

- sément à s’italianiser. Depuis lors on élit le plus

souvent des Italiens comme généraux de l’ordre; ce sont des Italiens qui sont choisis de préférence pour les entreprises difficiles. On en a les preuves les plus frappantes dans le champ des missions. Le fondateur des missions des Jésuites en Chine, l'organisateur de l'église missionnaire du Japon, le fondateur de la grande mission des Jésuites de Madura dans l'Inde orientale, les créateurs de l'État jésuite du Paraguay, sont tous sans exception des Italiens. On en a encore une preuve dans le fait qu'à la fin du xvr° et au début du xv° siècles, au temps de la plus grande prospérité de l'Ordre, le centre de sa force n’est plus en. Espagne, mais en Italie.

Cependant, en Italie aussi, l'Ordre n’échappa pas à de cruelles déceptions. A la suite d’un différend entre la Curie et la République de Venise, les

Jésuites furent, le 14 mai 1606, bannis à tout jamais u

de Venise, comme les plus fidèles servants et porteparoles du Pape, et la colère et l’aversion qu'ils inspirèrent tout à coup furent si profondes et si durables, que 6e « jamais » dura bien cinquante ans; 0 ce ne fut qu'en 1656 qu'il leur fut permis de mettre n. de nouveau le pied sur le territoire de la République. Mais, bien qu’ils aient réussi dès lors à s’y installer à demeure, ils n’exercèrent plus jamais dans l'État de Saint-Marc une influence égale à celle qu'avait obtenue Lainez quand il prêchait dans la ville des lagunes.

Après l'Italie, le Portugal fut la seconde patrie de l'Ordre nouveau. L'ancien recteur du collège Sainte-Barbe à Paris, Govea, leur y prépara les voies; puis les apôtres Xavier et Rodriguez, en 1540, s'emparèrent de Lisbonne tout entière comme d'assaut. En 1549, il avait déjà en Portugal deux collèges, les premières résidences fixes de l'Ordre, et, dès 1546, ‘le nombre des scholarques ‘ et des Pères portugais était si grand, qu'Ignace se résolut à faire du Portugal une province indépendante. Mais aucune province ne leur causa dans la suite autant de soucis, par son insubordination, car nulle part ne se manifesta dans l'Ordre, aussi vite et aussi fortement, le particularisme national, qu'Ignace avec - raison redoutait et combattait comme le pire ennemi de son entreprise internationale. Du reste, ce parti- . Cularisme même est une preuve de la rapidité avec laquelle l'Ordre s’acclimata en Portugal. Déjà, sous Jean [IT (4521-1559), il était la congrégation religieuse ‘la plus puissante du royaume. Après la mort de . Jean, non seulement l'Ordre fut chargé de l'éducation de son petit-fils Sébastien encore mineur, mais il

s’empara à un tel degré de la confiance du souverain, .

- qu'on atiribua, non sans injustice, à son influence toutes les mesures prises par le gouvernement, et en particulier les malheureuses expéditions contre le chérif du Maroc, dont la dernière coûta la vie à Sébastien, le 4 août 1578. On est encore aujourd'hui dans l'incertitude sur la question de savoir si l'Ordre a directement favorisé l'union du Portugal avec l'Espagne. Néamoins il se sentait très à l'aise sous la domination espagnole, ce qui ne l’empêcha pas

. 1. Nous avons vu, page 64, que la première classe des Jésuites était formée par les écoliers approuvés, (ou scholastiques, ou scholarques) qui avaient achevé leur noviciat. [N. du T.]

d'adhérer à la révolution qui, en 4640, plaça la maison.

de Bragance sur le trône, et il soutint de toutes ses forces la nouvelle dynastie, qui l'en récompensa richement. Sous le premier roi de la maison de

Bragance, le Père Fernandez fut membre du Conseil :

d'État, et, pendant la minorité d’Alphonse VI, le conseiller le plus écouté de la reine régente Louise. Le Père de Ville travailla avec succès, en 1667, au renversement d’Alphonse VI, et le Père Emmanuel Fernandez fut, en 1677, nommé député aux Cortès par le nouveau roi Pierre II, en remerciement des services que l'Ordre lui avait rendus, ce qui amena les protestations du Général. Mais, alors même que les Pères ne remplissaient aucune charge publique

dans le Royaume, ils étaient en fait plus puissants :

en Portugal que dans n'importe quel autre pays. Ils n'étaient pas seulement les directeurs de conscience de toute la famille royale, ils étaient aussi consultés par le roietses ministres dans toutes les circonstances importantes. D'après le témoignage d’un des leurs, aucune place dans l'administration de l'État ou de l'Église ne pouvait être obtenue sans leur consentement, si bien que le clergé, les grands et le peuple se disputaient leurs faveurs et leurs bonnes grâces. Ajoutons que la politique étrangère elle-même était sous leur influence. Aucun homme de sens ne soutiendra qu’un pareil état de choses ait été profitable au bien du royaume. Et pourtant il serait injuste de tenir les Pères pour responsables de la ruine du Portugal. La décadence avait déjà commencé quand ils s’y sont établis. Une politique coloniale disproportionnée avec les forces du pays, et qui décimait véritablement la population, fut la cause véritable de cette ruine complète. Même si les Pères l'avaient voulu, ils étaient impuissants contre un tel mal.

Le Portugal est tombé d’un seul coup entre les

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mains de l'Ordre. L'Espagne dut être conquise pied à pied. Trois puissances s’opposaient à la marche victorieuse des Jésuites : la royauté espagnole, le haut clergé, les Dominicains. Le premier roi Habsbourg, Charles-Quint, montrait aux disciples de Loyola une méfiance non dissimulée. Son fils Philippe Il, sans doute, les favorisa et se servit d'eux pour sa politique, mais le fait qu'ils dépendaient d'un étranger, le Général résidant à Rome, lui paraissait comme un empiétement sur ses droits de souverain. Aussi usa-t-1l de tous les moyens pour limiter les pouvoirs du Général, pour briser l'unité de l'Ordre, pour soumettre les Pères espagnols à l'autorité de la couronne d’Espagne. L’hostilité du haut clergé, et en particulier de l'archevêque Siliceo de Tolède, étaitencore plus dangereuse pour l'Ordre. Mais le haut clergé comme la royauté se laissa gagner peu à peu. Au contraire l'opposition des Dominicains demeura irréductible, car les Jésuites leur étaient suspects, non seulement comme rivaux, mais aussi comme adversaires théologiques. La Compagnie néanmoins finit aussi par l'emporter dans cette petite guerre. Au xvu° siècle, elle est toute-puissante en Espagne parmi les hautes classes et à la cour. On voit même le Père Neidhart, un ancien officier de cavalerie allemande, gouverner absolument le royaume comme conseiller d'État, premier ministre et grand inquisiteur; il démontra ainsi, semble-t-il, qu'un habile confesseur n’est pas nécessairement un habile homme d’État. Sa chute, dont il fut dédommagé par le chapeau de cardinal, que lui fit donner la reine régente Anne d'Autriche, n'entraîna pas du tout la chute de l'Ordre. On en a pour preuve le fait que, dix ans plus tard, l'Ordre possède dans l’Espagne proprement dite 98 collèges et séminaires bien dotés, 3 maisons de profès, 5 noviciats et 4 rési-

dences. Et à cette époque la population de F Esp s'élevait à peine à 5 millions d'habitants. En Espa=

gne, comme en Portugal, la ruine du royaume coïncite avec la marche ascendante de l'Ordre. On pourrait croire, ici également, qu'il existe une rela-

tion de cause à effet entre le Jésuitisme et la déca-

dence de l'État. Mais ce serait là surfaire la puissance de l'Ordre. Ce sont Philippe IL et Richelieu qui furent les fossoyeurs de l'Espagne, ce ne fut pas

Loyola. Il est vrai, pourtant, que la Compagnie de :

Jésus, simultanément avec l'Eglise et les autres ordres religieux, hâta le mouvement de désorganisation; plus elle devenait riche, plus le pays devenait pauvre, si pauvre qu à la mort de Charles IT, on ne trouva pas même dans les caisses de l'État la somme nécessaire pour payer les 10 000 messes qu’il -était d’usage de dire pour le salut de l'âme d’un monarque défunt.

Dans les péninsules italienne el ibérique le domination de l’Église catholique n'avait jamais été sérieusement FRA Les petits cercles d'amis de l'Évangile, qui s'y étaient formés, avaient été relativement faciles à détruire. Les Vaud seuls avaient causé à leurs maîtres quelques difficultés sérieuses. En Calabre, ils furent finalement anéantis jusqu’au dernier; en Piémont, au contraire, malgré de violentes persécutions, on n'arriva pas à les subjuguer. Dans les deux circonstances, les Jésuites ne prirent pas üne part directe à l'œuvre de sang. En Calabre, où, au mois de juin 1611, on pendit et massacra plus de 2000 hommes en onze jours, et où plus de 1600 furent condamnés à la prison, les Jésuites

n’agirent que comme convertisseurs; en Piémont,

ce fut finalement Pie IV qui dirigea la persécution. Le célèbre Père Andrea Possevino a tout d'abord, semble-t-il, conseillé simplement au duc

4) va hA ei ne:

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de Savoie de détruire les églises; mais, quand les Vaudois se furent soulevés, il suivit l’armée çatholique comme aumônier, et recommanda l’extermination par le feu des pasteurs hérétiques comme une œuvre sainte et nécessaire.

Ce n’était pas l'Europe méridionale, mais l'Europe centrale, la France, les Pays-Bas, l'Allemagne, la Pologne, qui étaient le théâtre principal de la lutte historique entre le catholicisme et le protestantisme.

. Aussi ces pays furent-ils les principaux champs de

bataille de la Compagnie de Jésus. Là, pendant près de deux siècles, elle a, conformément à sa vocätion guerrière, combattu sans se lasser, et,

malgré de sévères défaites, remporté aussi ses plus

brillantes victoires.

La France compte aujourd’hui 700 000 protestants contre 38 millions de catholiques; en 1660 elle comptait 1200000 protestants contre 10 millions de catholiques; en 1598, 1 million de protestants contre 8 millions de catholiques. Ces chiffres sont la traduction matérielle de l’évolution du protestantisme en France, et en même lemps une indication importante sur la constitution interne du peuple français. Même si les réformés avaient été plus nombreux, il eût été difficile que la France devint un pays protestant. Mais on eut la pensée d’y établir la parité des confessions. Si on ne put y réussir, et si, au contraire, on aboutit à mettre les réformés hors la loi, la France le dut à la maison de Guise et à la monarchie des Bourbons, avec lesquels le clergé français et les Jésuites formèrent une étroite alliance pour l’extirpation du protestantisme. |

Dès 1540, quelques écoliers jésuites étudiaient :

à l’Université de Paris. Ce modeste début ne fut pas suivi de rapides progrès. La plus haute cour de justice du pays, le Parlement de Paris, la plus considérable des corporations savantes, l'Université de Paris, et le puissant clergé de Paris se déclarèrent, d’un commun accord, hostiles à l'Ordre. Ge n’est pas à Paris, mais dans un coin reculé de l'Auvergne, à Billom, que les Pères, au bout de quinze ans (1556), obtinrent enfin un domicile fixe. Mais, à peine en possession de cette première forteresse, ils multiplient leurs postes contre les calvinistes du Midi et du Centre. En Auvergne, ils poussèrent leurs escarmouches contre l’hérésie avec tant d'énergie que la méfiance du haut clergé à leur égard se changea aussitôt en confiance. Mais, ici, c’est encore Jacques Lainez qui réussit le premier à triompher des préventions des puissants et des esprits cultivés. Son habile polémique contre les réformés, au Colloque de Poissy, finit par ouvrir Paris à l'Ordre (15 septembre 1561), et par permettre aux Jésuites d'agir dans toute la France sous la protection des lois. Rapidement l'Ordre marcha de conquête en conquête. À la fin de 1564, 1l possédait déjà 10 établissements, parmi lesquels plusieurs collèges.

Un d’entre eux, le collège de Clermont, à Paris, fit même concurrence à l’Université. Un seul de ses maîtres, le fameux Maldonat, avait jusqu'à mille auditeurs. Ce rapide développement fut aussi bien la conséquence que la cause de la lutte infatigable des Pères contre les réformés. Déjà, en 1559, Edmond Auger prêchait chaque jour à Pamiers contre l'hérésie. Partout où il paraissait, à Lyon, Toulouse, Bordeaux, Bourges, Paris, il convertissait par centaines les protestants. Il semblait que personne ne pût résister à l’éloquence de ce Chrysostome français.

A côté de lui travaillaient, avec un succès semblable, le P. Pelletier au sud, le P. Possevino au nord. Mais ils n'étaient que les plus marquants parmi les agitateurs jésuites itinérants et leur propagande ne bornait nullement son action à la prédication. Possevino fit traduire le catéchisme de Canisius; Auger écrivit lui-même et répandit un petit catéchisme; en outre ils composèrent tous deux des catéchismes militaires pour l’armée catholique, qu'ils suivaient comme aumôniers; et, comme il ne leur était pas permis de se servir eux-mêmes des armes temporelles, ils ouvrirent une guerre de plume des plus ardentes contre les Huguenots, avec les lourdes armes de l’érudition. Ce qui fut plus efficace encore que cette propagande littéraire, ce fut la tentative de Pelletier d'organiser la résistance des laïques catholiques contre les hérétiques. Les grandes confréries qu'il fonda, surtout dans le Midi, furent bientôt les appuis les plus solides du parti catholique, et fournirent partout à l’agitation jésuitique les auxiliaires nécessaires. Ce n'est, toutefois, que sous Henri IIT et son successeur, de 1575 à 1594, que cette activité belliqueuse des Pères atteignit son point culminant. La célèbre association pour la défense de la religion catholique, la Ligue, qui à cette époque tint toute la France en haleine, n’a sans doute pas été créée par les Jésuites, mais ils ont très puissamment travaillé à son succès. Les confesseurs jésuites refusaient l’'absolution à ceux qui refusaient de s’affilier à la Ligue ; les prédicateurs fanatisaient les masses et les excilaient à prendre les armes contre les hérétiques et l'héritier du trône, hérétique lui aussi; leurs savants soutenaient énergiquement la doctrine qu'on a le droit de refuser l’obéissance à un prince hérétique et même de le tuer; ils exaltaient l'assassin de Henri IT comme le héros et l'honneur de la France;

92 ©. LES JÉSUITES ; * Jeurs émissaires ne cessaient de travailler à la conclusion d’une alliance de la Ligue avec le Pape et . l'Espagne, et à la levée de troupes contre les héré-. tiques; enfin leurs scholarques! à Paris prenaient part de toutes les manières à la résistance de la ville assiégée contre Henri de Navarre. Ils ne renoncèrent : pas à cette politique agressive, même quand Henri ‘arriva à la conviction que Paris valait bien une messe. Tant que le Pape n’eût pas levé l’excommunication qui pesait sur lui, ils ne le reconnurent pas comme roi; ils eurent même le courage de lui refuser leur hommage. [ls l’emportèrent sur tous les défen- . seurs de la cause catholique par leur audace, leur constance, leur abnégation ét leur énergie. Aussi se sentirent-ils plus durement atteints que: tous les autres par le revirement d'opinion qui suivit l'entrée de Henri IV à Paris.

. Le 27 décembre 1594, un jeune Parisien, nommé Jean Chastel, tenta de tuer le roi d'un coup de = poignard. L'assassin avoua à la torture qu'il avait | étudié trois ans chez les Jésuites et qu’il s'était confessé pour la dernière fois à un de ses anciens maîtres, le Jésuite Guéret. Ces révélations causèrent dans toute la ville une incroyable agitation. Dès dix heures du soir, quatre heures après l'attentat, tous les Jésuites étaient sous les verroux. Le procès n’apporta aucune preuve de la complicité des Pères. On trouva seulement dans leur collège un ancien pamphlet du temps de la guerre civile, où Henri de Navarre était déclaré indigne du trône de France, même s’il abjurait l lots — pamphlet qui n était pas pire que beaucoup d’ autres manifestes de la Ligue.

1. J’emploie le terme scholarque pour désigner cette catégorie de Jésuites qui sont aussi qualifiés écoliers approuvés (en allemand Scholaren), pour qu’on ne les confonde pas avec les élèves, . les écoliers des collèges et les étudiants des Universités. [N. du T.]

Néanmoins toute la population parisienne se souleva comme un seul homme contre les Jésuites, et le Parlement de Paris céda volontiers au soulèvement de l'opinion publique : le jour de l’exécution de Chastel, le 29 décembre 1594, il bannit l'Ordre du royaume. Le 7 janvier de l'année suivante, le roi confirma le décret, et le même jour, le sighatatre du pamphlet, le Père Guignard, fut pendu. Cette exécution n'était pas autre chose qu'un assassinat judiciaire, et le bannissement des Jésuites ne pouvait pas davantage se justifier juridiquement. Ce n'était pas la justice, mais une passion furieuse et aveugle qui avait dicté ces deux arrêts. Mais il faut reconnaître que cette passion était un des fruits incontestables des excitation des Jésuites pendant la Ligue. Enflammés euxmême d’un furieux fanatisme, et insensibles aux pressants avertissements de leur sage général Aquaviva, les Pères avaient, par leurs prédications et leurs pamphlets, contribué, plus que tous les autres . ordres religieux, à susciter des passions sauvages dans l’âme si excitable des Français. Si la bête féroce ainsi fanatisée se jetait tout à coup contre ceux qui l'avaient surexcitée, il n’y avait pas trop à s’en étonner et ce n’était pas tout à fait immérité; celui qui lâche un loup contre autrui doit se résigner d'avance à voir la bête fauve se retourner à un certain moment contre lui-même.

L'édit royal ne fut exécuté que dans une Hartté de la France'; dans le Midi, les Pères ne furent pas inquiétés. ne le Nord, ils conservèrent beaucoup d'amis influents et, ce qui était le plus important, aucune apostasie, aucune désertion ne vintéclaircir leurs rangs, malgré les sollicitations qui leur furent

. 4. Dans le ressort du Parlement de Paris et de ceux de Rouen, Grenoble et Rennes, qui publièrent aussi son arrêt. [N. du T.]

adressées, en particulier à leurs scholarques. Ainsi la situation de l'Ordre n’était nullement désespérée. Le général Aquaviva le comprit. Aussi, loin de chercher à se venger du roi, comme on le lui conseillait, il ne s’occupa que de gagner sa faveur. Il ordonna aux Jésuites du Midi de prêter sans retard à Henri IV le serment de fidélité. Il plaça sous la protection de l'ambassadeur de France la mission des Jésuites à Constantinople. Il sollicita la protection du roi pour les missionnaires jésuites envoyés dans les vallées vaudoises. Même il fit prévenir l'ambassadeur de France à Rome d’un complot contre le roi, préparé par des personnes suspectes de son entourage. Ces avances ne manquèrent pas leur effet. Dès 1598, l'ambassadeur de France à Rome pressait le roi de tolérer les Pères ou même de les rappeler officiellement : il n'y avait pas de meilleur moyen pour réduire à l'impuissance les ennemis du roi à l’extérieur, l'Espagne et la Savoie, pour calmer les catholiques irrités par l'Édit de Nantes, et pour apaiser les méfiances de la Curie. Du moment que les Jésuites avaient en France un tel ascendant sur les esprits, un gouvernement avisé devait avoir à cœur de s’en faire des amis, et de mettre leur habileté et leur influence au service de sa politique. Ils avaient été assagis par le coup qui les avait frappés. Ils ne se laisseraient plus aller à aucune extravagance. Henri IV était, plus qu'aucun prince, accessible à de si prudentes suggestions politiques. Après de longues négociations, il rappela l'Ordre, en septembre 1603, mais naturellement avec des conditions qui le mettaient entièrement dans sa main : il ne pourrait fonder aucun nouveau collège, acquérir aucuns biens sans l'autorisation royale. Des Français seraient seuls admis dans les maisons et les collèges jésuites en France. Il s'engageait à mettre toujours

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à la disposition du roi un de ses membres qui résiderait à la Cour et qui répondrait de la bonne conduite de la Société. Les Pères français devaient même s'engager par serment à ne Jamais rien entreprendre contre le roi, la paix publique et la tranquillité du royaume. Le roi avait évidemment pour but de nationaliser l'Ordre, dans celle de ses fractions qui était établie en France, et en même temps de le faire servir au bien de l'État. On comprend que le Général ait déclaré qu'un rappel accordé sous de lelles conditions était un châtiment plutôt qu’une faveur. Mais il fut assez intelligent pour se contenter d'un adoucissement aux mesures prises contre les Jésuites étrangers et de l'abandon du serment projeté. Il avait obtenu l'essentiel : l'Ordre était de nouveau officiellement reconnu et rentrait en possession de ses biens confisqués.

L'Ordre fut bientôt plus puissant et plus florissant que jamais. En 1610, il comptait déjà, dans ses 4 provinces françaises, 36 collèges, 5 noviciats, une maison professe, une mission, avec 1400 membres environ. Ses écoles étaient encore plus fréquentées qu'auparavant : la plus grande, La Flèche, fondée par Henri IV, avait 1200 élèves, presque tous des jeunes nobles; et, ce qui était le plus important, l'Ordre possédait enfin à la Cour une position tout à fait solide, car l'institution des Jésuites de Cour, par laquelle le roi voulait s'assurer une influence sur la Compagnie, donna bientôt à la Compagnie elle-même une grande influence sur la Cour. Déjà, le premier Jésuite de Cour, le Père Cotton, par son charme personnel, sa finesse, son éloquence, et aussi par l’indulgence avec laquelle il accueillait au tribunal de la pénitence les nombreux péchés d'un monarque toujours amoureux, acquit une puissance que n'avait jamais obtenue en France un prêtre sans situation

officielle. Il devint l'homme de confiance du roi et de la -reine, le précepteur du Dauphin. Il obtint pour l'Ordre les plus larges privilèges, persuada au roi d'intervenir en sa faveur, même à l'étranger, par exemple à Venise, et servit en secret au Général d'agent auprès de la Cour de France, ce qui fut extraordinairement avantageux pour l'Ordre, dont le chef prenait ainsi une part étroite et active à la politique générale. à Si- Cotton réussit à conquérir la faveur fau roi pour son Ordre, le roi réussit-1l, de son côté, à nationaliser l'Ordre en France et à l'utiliser pour les intérêts du pays? Depuis 1608, Henri se préparait à entreprendre une grande guerre offensive contre les deux principales puissances catholiques : l'Autriche et l'Espagne. La gouvernement de l'Ordre en fut profondément troublé. Mais ce qui fut le plus singülier, ce fut l’attitude des Pères français. Le Père Gontery prêcha ouvertement à Paris contre cette guerre inique. D'autres Pères distribuaient aux curés des pamphlets contre les projets du roi; quelques-uns . même pressaient le maréchal de La Châtre de résigner son commandement. Un seul se déclara sans résérve en faveur du roi : Cotton. Mais, dans l'Ordre même, la préoccupation des intérêts du catholicisme . se montra beaucoup plus forte que le dévouement patriotique au roi. D'ailleurs l'Ordre n’était pas seul à sentir ainsi. Beaucoup de fervents catholiques: partagaient leur manière de voir. Un de ces mécontents, François Ravaillac, assassina le roiau moment où il Get se mettre à 7". tête de son armée, le 14 mai 1610. L'Ordre n'avait eu aucune part à ce crime. Néanmoins son crédit en reçut une grande atteinte. Le Jésuüite espagnol Mariana, se fondant sur l’idée de la souveraineté du peuple, avait soutenu, en 1599, dans son livre De Rege, qu’un prince tyrannique peut :

w CONQUÈÊTES DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS EN EUROPE 97

être déposé et même mis à mort, surtout s'il s’est rendu coupable d'offenses contre la religion. Pardessus le marché, 1l avait célébré Jacques Clément, le meurtrier du roi de France Henri III, comme une des gloires de la France. Ces doctrines n'avaient pas, à leur apparition, fait grand effet à Paris, car toute la bourgoisie partageait ou peu s'en faut ces . opinions, et. la faculté de théologie de l'Université elle-même les avait approuvées. Mais quand, pour la seconde fois, un roi tomba victime de ces doctrines, le Parlement de Paris, persuadé que le bras de Ravaillac avait été armé par les Jésuites, résolut de faire un exemple. Le 8 juin 1610, il condamna le livre de Mariana à être brûlé publiquement par la

main du bourreau. Ce jugement produisit une

énorme sensation. Bien que le général Aquaviva se fût hâté de condamner, dans les termes les plus sévères, la doctrine de la légitimité du tyrannicide, bien-que le Père Cotton eût déclaré que les opinions | de Mariana n'engagaient que lui, et eût obtenu de.la reine régente une confirmation de l’édit de 1603 en . faveur des Jésuites, une grande partie du peuple vit dans ce jugement une condamnation de l'Ordre tout entier. Un flot de pamphlets se déchaîna contre lui, les chaires retentirent de nouveau de malédictions contre les Pères régicides; on en vint même à les insulter dans les rues de Paris. Pour comble de malheur, il fallut que, juste dans ce moment critique, le célèbre Père jésuite Bellarmin publiât un ouvrage dans lequel il déclarait, non seulement excusable, mais légitime, non sans doute le tyrannicide, mais la déposition par le Pape des princes hérétiques. Le . Parlement se hâta de censurer le livre, bien que Bellarmin fût cardinal de l'Église romaine. Bref, . tout semblait se conjurer pour anéantir à tout jamais le crédit de l'Ordre en France. Mais, cette fois, la

LES JÉSUITES. Dr 7

faveur de la couronne lui resta fidèle et, grâce à cela,

il put résister à ce terrible orage. Il sembla même bientôt que cet orage n'avait fait que balayer les

derniers obstacles qui s’opposaient à sa victoire défi-

nitive. Car le nombre de ses établissements et de ses adhérents, sa richesse et la fréquentation de ses écoles allèrent dès lors grandissant d'année en année. En 1640, 1l possédait 65 collèges, 2 académies,

2 séminaires, 9 pensionnats, 7 noviciats, 4 maisons

professes, 16 résidences comprenant 2050 collaborateurs; une génération plus tard, en 1679 : 83 collèges, 5 séminaires et pensionnats, 8 noviciats, 5 maisons professes, 21 résidences et missons avec plus de 2500 collaborateurs; enfin, en 1750, 84 collèges, 64 autres maisons avec plus de 4000 collaborateurs.

Ces chiffres montrent assez à quel point la société de Jésus avait peu à peu pris racine en France. Mais cela ne s'était pas fait sans des luttes intestines. Fidèle à son principe, elle s'était aussi, en France, mise au service des intérêts des grandes puissances catholiques, et avait employé toute ses forces à empèécher tout rapprochement avec les cours protestantes. C'était le confesseur du roi qui d'ordinaire servait de truchement à cette politique. Mais les hommes d'État connaissaient cette influence des confesseurs. Aussi cherchaïent-ils à les mettre dans leurs intérêts ou à garantir leur propre sécurité, en plaçant dans ce

poste important des hommes dont ils fussent sûrs. :

C’est ainsi que, sous Louis XIIT, les confesseurs changèrent plus d’une fois avec les ministres dirigeants, et dépendirent enfin entièrement de la faveur de Richelieu. Car ce grand homme d'État surveillait avec des yeux d’Argus leurs actes et leurs menées, et les éloignait, dès qu'ils ne suivaient pas ponctuellement ses instructions. | Jusqu'à l'arrivée de Richelieu au ministère,

l'Ordre avait lieu d’être satisfait de la politique extérieure de la France. Les projets de guerre de Henri IV avaient été abandonnés. Le roi avait épousé une princesse espagnole et sa sœur un prince espagnol. On ne parlait plus d’alliances avec les cours protestantes. Mais, au moment même où les puissances catholiques étaient triomphantes en Allemagne, les deux hommes qui, par leur position même, semblaient avoir pour devoir de soutenir la cause des catholiques, le pape Urbain VIII et le cardinal de Richelieu, se mirent en travers de leurs succès. Ce revirement anéantissait toutes les espérances de l'Ordre. Pourtant un seul Jésuite eût en France le courage de s'opposer aux vues de Richelieu : le confesseur du roi, le P. Caussin. Il travailla de toutes ses forces à détourner le roi de l'alliance avec les protestants, et à renverser le cardinal. Mais ses efforts échouèrent. Ce ne fut pas Richelieu, ce fut le confesseur qui dut céder; bien mieux, il fut interné à Rennes par ordre de Richelieu, comme un criminel d'État, et de plus il fut officiellemant flétri, par Richelieu lui-même, dans la Gazette de France « à cause de sa mauvaise conduite ». Le cardinal, qui poursuivait ses ennemis avec l’acharnement d’un grand inquisiteur, préparait le même sort au Jésuite qui servait de confesseur à la régente de Savoie !. Personne n'aurait pu blâmer l'Ordre, s’il avait élevé une protestation publique contre ces actes de violence. Mais, au contraire, le général s'empressa d'assurer humblement le cardinal du dévouement de la Société, et celle-ci ne se fit pas faute de justifier et d'approuver en France la politique du redoutable ministre ; elle fournit même des espions à

1. Christine de France, fille de Henri IV, veuve de Victor- Amédée I, régente pendant la minorité de ses fils Francçois- Hyacinthe et Charles-Emmanuel II de 1637 à 1648. [N. du T.]

Richelieu et elle ne vit aucun inconvénient à ce que ce fût un disciple de Loyola qui rédigeât les deux testaments politiques de Richelieu, dans lesquels le

. cardinal développait complaisamment le programme politique, exclusivement national, de la France nou-. velle. Ce que Henri IV avait voulu, fut obtenu par l'héritier de sa politique. Celui-ci avait forcé. un Ordre dévoué corps et âme aux intérêts de l'Espagne, à se mettre au service de la politique française. . L'absence d’égards vis-à-vis de l'Église, que le gouvernement français, depuis le temps de Philippe le . Bel, a toujours montrée dans les conflits entre les intérêts nationaux et les intérêts ecclésiastiques, avait été, cette fois encore, pour la France, la meilleure des politiques.

Sous Richelieu, l'Ordre ne s'était incliné qu'à regret; sous Louis XIV, il soutint de tout son cœur la politique française. On aurait presque pu croire, en fin de compte, qu'il n’était plus une compagnie du Pape, mais une compagnie du Roïi-Soleil, si grand était le dévouement avec lequel il défendait les intérêts de la France, non seulement en Allemagne, en Angleterre, en Portugal, mais même à Rome. Il ne faut pas s'étonner si, dans de telles conditions, ses représentants à la Cour ne trouvaient pas le courage de briser les relations scandaleuses et adultères du roi avec Mi: de La Vallière et M®° de Montespan. Un seul Père Jésuite, le prédicateur Bourdaloue, fut une fois assez audacieux, pour faire un appel public à la conscience de Sa Majesté pécheresse. Cette belle franchise sacerdotale n’était pas la vertu des confes-

-. seurs du roi. Ils restaient en fonctions, bien qu'ils

n’approuvassent pas l’adultère, et l'Ordre n’en prenait pas ombrage; il les laissait tranquillement dans leur situation équivoque. Il ne se dérobait pas à l'honneur doüùteux de fournir des -confesseurs à

Re.

un adultère notoire. Il était même dévoué à ce roi, comme il ne le fut jamais à aucun monarque ni avant ni après lui. Car il trouvait précisément en lui un bienfaiteur, tel qu'il n’en avait jamais connu en France. |

Louis, non seulement choisit parmi les membres de l'Ordre ses confesseurs et ceux de toute la famille royale, mais, à partir de 1670, il accorda à son confesseur jésuite le droit de présentation à toutes les hautes dignités ecclésiastiques du royaume. En outre il se jeta, avec toute son autorité, du côté des Pères, dans les graves querelles, qui de tout temps avaient miné le crédit de l'Ordre el qui devaient être plus tard une des causes de sa ruine; enfin il suivit à l’intérieur une politique étroitement catholique : il résolut d’extirper jusqu à la racine le protestantisme français, dont Richelieu lui-même avait respecté les privilèges religieux.

Depuis la mort de Henri IV, les Jésuites n'avaient pas cessé de réclamer la mise hors la loi des protestants, et n'avaient laissé passer aucune occasion, n'avaient négligé aucun moyen pour porter atteinte aux droits de l'Église « prétendue réformée ». On ne peut pas leur en vouloir de n'avoir gardé aucune mesure dans la polémique de pamphlets, car les protestants, dans leurs répliques, les payaient de la même monnaie. Mais, même dans ces temps d'intolérance, on est scandalisé de les voir s’introduire de force dans les villes réformées, harceler sans trève les réformés par leurs missions et leurs conférences polémiques, s’efforcer de détacher de leurs parents les enfants des réformés, pousser les mères secrètement converties à élever, sans en rien dire, leurs enfants dans le catholicisme, accuser ouvertement les réformés du crime de lèsemajesté, parce qu'ils professaient d’autres croyances

que celles du roi. Plus encore que par cette impitoyable petite guerre, ïls faisaient du tort aux réformés par leurs écoles et par leur influence sur le clergé et sur la Cour. La gratuité des écoles jésuites poussait plus d’un père réformé à leur confier ses enfants, et ceux-ci le plus souvent devenaient bientôt infidèles à la foi paternelle. Le crédit dont les Pères jouissaient à la Cour poussait beaucoup de seigneurs protestants à se faire convertir par eux; le clergé, nourri des doctrines jésuitiques, était animé de plus en plus d'une haine fanatique contre la liberté de conscience; il élevait la voix, avec une insistance croissante, pour réclamer de la couronne la révocation de l’Édit de Nantes. Pendant longtemps Louis nourrit le rêve d'une réunion pacifique des deux Églises. Mais, depuis 4684, il entra ouvertement dans les voies de la violence, et enfin, le 17 octobre 1685, il réalisa le vœu des fanatiques. Depuis lors il n’y eut plus en France, à ses yeux et aux yeux de l'État, que d'anciens et de nouveaux catholiques. Le protestantisme français n'existait plus légalement, mais aussi, comme le faisait remarquer le maréchal Vauban, la France fut aussitôt appauvrie de 400 000 habitants et de 60 millions de francs; les flottes de ses ennemis s’enrichirent de 9000 matelots de choix, et leurs armées de 12000 excellents soldats.

Quand les rois violent leurs promesses, ils trouvent toujours des langues et des plumes pour représenter leur parjure comme la stricte observation de leurs serments, des bras et des armes pour faire de leur parjure une réalité. Louis XIV trouva tout cela, et en premier lieu chez les Jésuites. Il est possible que le confesseur, le Père La Chaise, ait été épouvanté des atrocités commises par les soldats qui exécutaient les ordres du roi, mais il n’a pourtant rien

fait pour empêcher le roi de violer sa parole; il est certain qu'il l’a approuvé; il est possible que les membres de son Ordre, qui accompagnaient les soldats, ne les aient en aucune occasion encouragés dans leurs brutalités, mais ils n'ont jamais eu honte de faire fraterniser le sabre et le goupillon, et de récolter là où les soldats avaient semé. Ce qui est d’ailleurs plus grave que cette collaboration directe, c'est le travail préparatoire auquel l'Ordre s’est livré pour arriver à ce résultat, l’acharnement avec lequel les Jésuites ont excité le gouvernement et l'opinion publique contre les hérétiques, les continuelles chicanes à propos de prétendues violations de l'Édit de Nantes par les communautés protestantes, l'accusation sans cesse lancée contre les rélormés d’être des sujets infidèles; — par tous ces moyens ils avaient impitoyablement miné peu à peu la situation de l'Église adverse qu'ils haïssaient, si bien qu'à la longue elle chancela et tomba. Le 17 octobre 1685 fut donc pour eux un joùr de victoire, la récompense finale pour cent vinq-cinq ans d’une guerre sans répit. Mais c’est l'État qui a payé les frais de la victoire des Jésuites, et ces frais n’ont pas été minimes.

La dépopulation, la diminution de la prospérité nationale, telles furent les conséquences matérielles fort sensibles de leur triomphe, et ensuite un appauvrissement spirituel auquel la meilleure école des Jésuites ne pouvait remédier. Voila ce que la France a subi et a plus tard fait chèrement payer à la Société de Jésus.

1. M. Bæœhmer ne parle que du rôle des Jésuites dans la révocation de l’Édit et Nantes; mais leur rôle a été peut-être encore plus marqué, et plus odieux, dans la persécution du Jansénisme el la destruction de Port-Royal. Et les Jansénistes ont plus con-

tribué que les protestants à la ruine de l’Ordre au xvim° siècle. IN. du T.]

En France, depuis le temps de Richelieu, les dissi-

dences confessionnelles n'ont plus offert aucun danger pour la tranquillité du royaume ni pour sa puissance extérieure. En Allemagne, la lutte religieuse est encore aujourd'hui plus vivace que dans aucun autre des grands États du monde chrétien civilisé. Si l’on fait or en ligne les pays autrichiens qui ont été séparés, il y a quarante ans, de la Confédération germanique, l'Empire allemand compte un nombre à peu près égal de catholiques et de protestants, et, à bien des égards, ils se comportent, à l'égard les uns des autres, comme s'ils formaient des nations différentes. Si l’on examine au contraire la situation religieuse au moment de la paix d’Augsbourg, on verra que cette situation était des plus incertaines. Non seulement des pessimistes notoires, mais aussi des catholiques d'esprit pondéré et judicieux, considéraient la cause de la vieille église, dans toute l'étendue des pays allemands, comme à peu près perdue. En fait, même en Autriche et en Bohème, la rupture avec Rome était si générale que les protestants pouvaient raisonnablement espérer conquérir l'Autriche en quelques dizaines d'années. Comment se fait-il donc, que ce changement ne se soit pas produit, mais qu’au contraire la nation se soit partagée en deux? Dès la fin du xvi° siècle, le parti catholique n’a aucune hésitation sur la réponse qui doit être faite à cette question. Il a toujours reconnu que ceux à qui l’on doit l’heureuse tournure prise par les événements sont les Wittelsbach, les Habsbourg et les Jésuites.

7 Ë ne.

Le premier Jésuite qui mit le pied sur le sol allemand fut Pierre Faber. Il assista, en spectateur silencieux, à la conférence religieuse de Worms de 1540, et à la conférence religieuse d’Augsbourg de 1541. Mais son action s’exerçait déjà secrètement d’une manière si efficace que le Pape Paul III le renvoya en Allemagne, en 1542, avec Lejay et Bobadilla, comme coadjuteur du légat Morone. Le légat assigna à Faber comme champ d’opérations les pays rhénans, à Lejay et à Bobadilla la région du Danube. Il leur était prescrit de rester sur la défensive, de consolider les éléments catholiques, et Faber et Lejay, tout au moins, ont su parfaitement accomplir leur tâche. Faber fonda à Cologne une association d'étudiants jésuites, et conquit à Mayence pour la Société de Jésus, le 8 mai 4843, l’homme que l'Église catholique célèbre comme le second apôtre de l'Allemagne t : Pierre Kanis ou Canisius (von der Hondt), de Nimègue en Hollande. En même temps Lejay gagnait pour l'Ordre deux alliés dont l'appui devait assurer au nouvel apôtre presque toutes ses grandes victoires en Allemagne : les Wittelsbach de Bavière et les Habsbourg. |

Les Wittelsbach de Bavière sont la seule dynastie allemande qui « n’ait jamais compromis son honneur par des sympathies pour la « prétendue Réforme ». Dès le début, ils ont persécuté les Évangéliques et, de très bonne heure, leur politique dans l’Empire a pris une tournure nettement anti-évangélique. On ne doit donc pas s'étonner qu'ils aient aussi été les premiers à procurer aux Jésuites un établissement solide sur le sol allemand. Préoccupé de l’orthodoxie de l’université bavaroise d’Ingolstadt, le duc Guillaume IV demanda à Rome, dès 1548, deux profes-

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