ET EN ANGLETERRE
La Société de Jésus dut son succès en Pologne, en Allemagne et en France, à l'appui d’un fort parti catholique. En Suède, elle crut qu’elle pouvait se maintenir grâce à la faveur d’un roi qui inclinait au catholicisme. Jean III Wasa était un prince sérieux, instruit, à l'âme tourmentée. À partir de 1568, sous l'influence de sa femme Catherine, une princesse polonaise, il s’'éloigna de plus en plus du luthéranisme, et chercha à se rapprocher de Rome.
En 1574, le Jésuite polonais Stanislas Warsewiez fut envoyé à Stockholm par Grégoire XIII, pour encourager Jean III dans ces dispositions. Le roi nomma la même année un Jésuite, le Norvégien Nicolaï, professeur à l’école de théologie qu'il venait de fonder. Nicolaï se comporta extérieurement comme un luthérien, mais il profita naturellement de sa situaton pour faire de la propagande catholique parmi les jeunes candidats au ministère évangélique. Il put, peu après, envoyer six d’entre eux à Rome, pour y compléter leur instruction au collège romain. En 1578, le Pape envoya en Suède l’'habile Possevino pour y continuer les négociations en vue du retour du pays au catholicisme. Il fut facile à Possevino de venir à bout des derniers scrupules du roi. Jean ne se contenta pas de recevoir de ses mains la
Sainte Cène d’après le rite catholique, il confia . de plus l'éducation de son fils Sigismond, le futur roi de Pologne Sigismond III, à deux Jésuites qui avaient accompagné Possevino. Mais 11 mit à la soumission de la Suède au Saint-Siège des conditions très difficiles à obtenir : avant tout le mariage des prêtres, le culte en langue vulgaire et la communion sous les deux espèces. Possevino ne se donna même pas la peine d'agir auprès de la Curie pour obtenir ces concessions. Il croyait pouvoir compter absolument sur le roi. Assuré de la victoire, il rentra à Stockholm non plus déguisé, mais avec le costume de son Ordre. Mais quand il fit savoir à Jean que le Pape ne pouvait consentir à aucune de ses ext gences, le roi rompit aussitôt les pourparlers. — Les Jésuites, qui avaient été installés à l’école de théologie, durent quitter immédiatement la Suède, et les précepteurs des enfants du roi jugèrent aussi plus prudent de sortir du pays en 1583. Le dernier espoir qui leur restait était l'héritier du trône, le prince Sigismond, devenu zélé catholique. Mais Sigismond ne put se maintenir sur le trône de Suède, et son royaume revint au plus intolérant luthéranisme. — Cinquante ans plus tard, l'Ordre remporta encore en Suède une brillante victoire. La reine Christine, la fille de Gustave-Adophe, la dernière des Wasa, fut amenée à se convertir par deux professeurs Jésuites, qui s'étaient introduits à Stockholm en se faisant passer pour des gentilshommes italiens en voyage. Mais elle dut, pour pouvoir sans obstacle accomplir ce changement de religion, abdiquer le 24 juin 1654. Sa conversion fut sans doute un triomphe éclatant, mais tout extérieur, de l'Ordre; elle n’eut aucune influence durable, et ne lui procura point de nouvelles conquêtes.
Au contraire la société de Jésus put à un certain
de,
moment nourrir légitimement l'espoir de reconquérir l'Angleterre pour la Papauté.
Lorsqu'Élisabeth monta en 1538 sur le trône, l'Irlande était encore tout entière, l'Angleterre à moitié catholique. Toutefois, dès son avènement, la reine travailla à la destruction du catholicisme. Beaucoup de catholiques se soumirent, mais en même temps un parti catholique se constituait. Le Pape et Philippe IT d'Espagne le soutenaient sous main, Marie Stuart était son alliée; le parti poursuivait, par la voie des conspirations, la chute d’'Elisabeth et l'élévation de Marie Stuart au trône
Dans cette lutte acharnée, la Société de Jésus se mit aussitôt au service des catholiques des deux îles. Déjà en 1542, Salmeron et Broet avaient été envoyés par le Pape pour parcourir l'Irlande. Maintenant, grâce à Philippe IT, à Marie Stuart et au Pape, des séminaires furent créés à Douai, à Pont-à-Mousson et à Rome, pour instruire des prêtres anglais, écossais et irlandais. Les Jésuites en prirent la direction. Les Jésuites organisèrent en Angleterre même une propagande très étendue.
Le soulèvement que le Pape avait provoqué en
Irlande venait d'être écrasé, quand les Jésuites
débarquèrent pour la première fois à Douvres en 1580. Ils tinrent aussitôt, à Southwark, près Londres, une grande assemblée de catholiques. Puis, sous divers déguisements, ils se répandirent de comté en comté, de château en château. Le soir ils recevaient des confessions, le matin ils prêchaient et donnaient la communion, puis ils disparaissaient aussi mystérieusement qu'ils étaient venus. Car, dès le 45 juillet, Élisabeth les avait proscrits. Ce n’est qu'en changeant tous les jours de résidence, de costume et de nom, qu'ils réussirent quelque temps à dépister la police. Mais ce qu'il y avait de romanesque dans
leur entreprise leur donnait une prise ‘extraordinaire sur les âmes. Le 25 juin 1581, les étudiants d'Oxford furent tout surpris de recevoir un pamphlet contre l’église nationale anglicane. L'auteur était un Jésuite; un Jésuite l'avait “impriité dans le plus profond mystère, caché dans une cabane du
parc de Stonor près Henley. Mais déjà quelques-uns
des émissaires pontificaux étaient tombés entre les mains des autorités. Le 16 juillet, une dénonciation leur livra le Père Campian. Le 1* décembre, il fut pendu comme coupable de haute trahison. Il fut un martyr assurément, mais pas seulement martyr de la foi, martyr aussi de la politique pontificale qui mettait en péril la vie et le pouvoir d'Élisabeth. Sa mort ne fit qu'exciter le zèle de ses compagnons. Persons organisa, de Londres même, la propagande catholique. Les Pères Hay et Critton allèrent à
Edimbourg tenter de gagner à eux le roi Jacques
d'Écosse. Le père Gordon entreprit une mission dans le nord de l'Écosse. Dans les rangs des catholiques, comme dans ceux des protestants, les passions devenaient de jour en jour plus ardentes, jusqu’à ce qu'enfin, le 18 février 1587, Marie Stuart, rendue responsable de toute cette agitation, porta sa tête sur l’échafaud. La formidable explosion de patriotisme qui, peu après, au moment de l’expédition de l’Armada espagnole contre l'Angleterre, réunit toute la nation, y compris les catholiques, autour du trône menacé d’Élisabeth, contrecarra les menées des Jésuites. Mais ils ne se laissèrent pas décourager. Un collège anglais fut établi à Valladolid en 1589, un autre à Séville en 1592, d’autres encore à Madrid et à Lisbonne; le collège de Saint- Omer fut créé en 1594. Tous étaient de grandes maisons de mission, analogues au Collège germanique etau Collège anglais de Rome. Pendant ce temps le
père Garnett dirigeait en secret la propagande catho- Jique en Angleterre. Au lieu du succès qu'il espérait, il n’y trouva qu’une mort tragique. Comme l’avènement de Jacques I‘ n’avait apporté aux catholiques aucune amélioration dans leur condition, quelques fanatiques formèrent le projet de faire sauter en Pair le roi, la famille royale et tout le Parlement, à l’ouverture de la session de 1605. Garnett avait eu connaissance de cette entreprise insensée, en recevant la confession d’un des conjurés. Il n’était pas en son pouvoir de l'empêcher, mais sans doute aussi ne le tenta-t-il même pas. Le 3 mai 1606, 1] périt sur l’échafaud comme complice. Plus de 40 prêtres missionnaires continuèrent son œuvre, et de nouveaux compagnons, sortis des séminaires du continent, venaient à chaque instant se joindre à eux, bien que, le 23 juin 1608, Thomas Garnett, et le 10 mai 1615, John Ogilbay, eussent payé leur courage de leur vie. Sous Charles [°', quatre jésuites subirent encore le même sort. Un assez grand nombre d’entre eux périrent aussi sous la République, au moment de la répression de la révolte de l'Irlande. Ce n’est que sous Charles IT que les espérances de l'Ordre parurent enfin devoir se réaliser. En 1679, le lâche monarque promit, par le traité secret de Douvres, à son protecteur et banquier Louis XIV, de rétablir le catholicisme en Angleterre. Mais les Pères se crurent trop tôt sûrs du triomphe. La méfiance et Ia haine du peuple anglais lièrent les mains au roi. Les lois pénales contre les prêtres romains restèrent en vigueur, mais ils eurent du moins la satisfaction de voir le roi et l’héritier du trône passer en secret au catholicisme, et les catholiques entrer en foule dans l'armée et l'administration; ils purent ainsi s’insinuer déjà à la Cour de l'héritier présomptif; ils purent même tenir en secret dans son palais une
réunion des Jésuites de la province d'Angleterre. La nation ne connut qu'incomplètement ces circonstances. Mais le peu qui en transpira suffit à exciter une incroyable agitation. Toute l'Angleterre frémit devant le spectre de Loyola et les complots des Jésuites. Un vil aventurier, Titus Oates, résolut d'exploiter ce sentiment. En août 1678, la nouvelle de la découverte d’un grand complot jésuiticopapiste se répandit dans Londres comme une traînée de poudre. Le roi devina la supercherie. Mais, pourne pas risquer «un nouveau voyage par delà les mers », il se montra sans foi ni loi envers tous, même envers les Jésuites. Le 20 juin 1679, cinq Pères furent pendus à Tyburn comme coupables d'une haute trahison imaginaire. C'était un des crimes judiclaires les plus abominables qu’on püût imaginer, mais c'était aussi un terrible avertissement donné aux Jésuites, de renoncer à l'avenir à troubler l’Angleterre. Ils n’écoutèrent pas l'avertissement. Ils espéraient toujours le triomphe de la cause catholique, et ils avaient maintenant, semblait-il, de bonnes raisons de l’espérer. L'avènement de Jacques IT annonçait la victoire du parti d'action catholique, dont les Jésuites étaient l'âme. Le nouveau roi était lui-même leur chef. Non seulement, au mépris des solennelles déclarations de son discours du trône, mais au mépris des règles de la prudence la plus élémentaire, 1l entreprit, avec l’obstination traditionnelle de sa famille, la conversion de l’Angleterre au catholicisme et prit les Jésuites pour auxiliaires. Il leur installa dans le palais de Savoy un magnifique collège, qui bientôt compta 400 élèves. À la cour de Witehall s’organisa une véritable camarilla jésuitique, dont les menées suscitèrent la réprobation du nonce papal lui-même. Un père jésuite ambitieux et borné, Édouard Petre, à qui le Pape
eût le bon esprit de refuser aussi bien la dignité épiscopale que le chapeau de cardinal, fut, en compensation de cette mésaventure, appelé à siéger dans le Conseil privé du roi, ce qui faisait de lui une sorte de ministre. Les Pères anglais jubilaient, mais la reine, toute catholique qu'elle était et le Pape luimême, étaient atterrés d’une pareille imprudence. Le général des Jésuites, lui aussi, qui n'avait été mis au courant qu'après coup de cette mesure, s’en montra très mécontent, sans toutefois rien faire pour amener Petre à résigner ses fonctions. Petre ne joua d’ailleurs comme ministre qu'un rôle très effacé. Cela n’empêcha pas d’ailleurs le peuple protestant de le considérer comme l’âme même du gouvernement. Il répondit à cette provocation du roi Jacques et à ses autres actes 1llégaux par la « Glorieuse Révolution », le renversement de la maison des Stuarts et le bannissement de tous les Jésuites. Cette dure leçon ne fit pas sur les Pères anglais une impression décisive. Bientôt ils se répandirent de nouveau dans le pays, comme prêtres et comme agents secrets des Stuarts. Mais leur temps était irrévocablement passé. La grande campagne contre l'Angleterre protestante, qui avait coûté à l'Ordre tant de sang, d'argent et de forces, avait définitivement avorté.
La Révolution de 1688 marque pour l'Europe occidentale la fin de la contre-révolution. Elle marque aussi la fin des grandes guerres de la Compagnie de Jésus. Si nous embrassons du regard l’ensemble de ces guerres, nous ne pouvons nous défendre d’un sentiment d’admiration pour le puissant esprit d’entreprise qui les a fait naître; il n’y a presque aucun pays de l’Europe que les disciples de Loyola n'aient pas tenté de conquérir ou d’entraîner secrètement
; J ; dans leur parti. Non moins remarquable que leur «
esprit d'entreprise a été la ténacité avec laquelle 1ls «
ont combattu, la bravoure avec laquelle ils rivalisaient pour occuper les postes les plus dangereux. Certainement la Société se montra à tous les égards comme une société militaire. Elle combat dans les
pays ennemis avec l'absence de scrupules moraux .
du soldat; elle ne respecte aucune barrière légale qui
entrave son action; elle ne recule devant aucune
ruse qui peut la servir; elle ne s'oppose même pas
aux actes de violence si elle les regarde comme
nécessaires, seulement elle en laisse l'exécution à
des mains plus brutales que les siennes. Les sacri-
fices que ces guerres ont coûtés, même en Europe, sont effrayants, et les résultats ont été faibles en comparaison, Partout où la Compagnie n’a pas réussi à s'assurer la faveur des gouvernements, tous
ses efforts sont restés vains, et là où elle a triomphé,
comme en France, en Pologne, et dans une grande partie de l'Allemagne, elle a traîné la dévastation après elle. Sans doute elle ne voulait que ce qui était à ses yeux le bien pour ces peuples; elle combattait
pour l'obtenir, avec une entière abnégation; le salut …
général des masses était pour elle d’un plus grand prix que la prospérité temporelle des nations, et
même que la conversion intime et réfléchie desindi- |
vidus. Bien qu'elle ait mis sur ses étendards le nom du Prince de la paix, elle a cependant, comme l'a déclaré le pape Clément XIV, produit en Europe plus de discordes que de paix, plus de maux que de bienfaits, et après tout elle n’a pas atteint le but qu’elle visait, elle n'a pas anéanti le Protestantisme, elle n'a même pas porté atteinle à sa prépondérance intellectuelle.