À. — FRANÇOIS XAVIER
Le 6 août 1623, Tilly mit en déroute à Stadtlohn la dernière armée évangélique qui tint encore la campagne contre le parti catholique. Le même jour, le pape Urbain VIII élevait Ignace de Loyola au rang des saints de l'Église romaine. Mais Ignace n'était pas seul honoré de cette dignité suprême de l'Église militante. Le même jour, le Pape recommandait à la vénération des fidèles un autre des membres de la Société de Jésus : François Jasso de Xavier, le grand apôtre et conquérant de l'Asie méridionale et orientale.
« Les dieux des hommes sont faits à leur image »; c'est dans ses héros et ses saints qu'une association pieuse exprime l'esprit qui l'anime. Si le nom d'Ignace est le symbole des luttes de la Société contre l’hérésie, le nom de Xavier est le symbole de ses luttes contre l'idolâtrie. Car elle n'avait pas oublié sa promesse de se vouer à l’œuvre des missions, faite à Montmartre au moment de sa fondation. Elle a toujours été un ordre de missionnaires aussi
bien qu'un ordre d’adversaires du protestantisme; même on peut dire que la mission lui a encore plus profondément tenu à cœur dès l’origine, car elle s’en est occupée tout d’abord, et la mission a tou- Jours été considérée par elle comme une de ses tâches essentielles. Sur le somptueux monument que la Société a élevé au Gesü de Rome à son fondateur et à elle-même, elle n’a pas seulement mis à côté d'Ignace le Génie de la Religion, qui foule aux pieds le monstre de l’hérésie ; elle a placé aussi à ses côtés le Génie de la Foi, qui soumet à la loi de Dieu un roi nègre couronné. C’est la caractéristique de l'Ordre, en même temps qu’une profession de foi, une caractéristique qui, depuis les premiers moments du développement de l'Ordre jusqu’à HO Jp n’a rien perdu de sa justesse.
Au moment où parut Ignace, non leon Martin Luther avait donné, pour l'Europe centrale et septentrionale, le signal de la rupture avec Rome, mais aussi la vieille Église avait vu s'ouvrir pour elle de nouveaux territoires, grâce aux grandes découvertes accomplies dans l'Ancien et le Nouveau Monde; ils lui offraient en quelque mesure une compensation pour les pertes qu’elle avait subies en Europe. L’enthousiasme religieux avait puissamment contribué à à provoquer ces découvertes. L’'anthousiasme religieux s’y associa, les encouragea, contribua à leur achèvement. La Conquista temporelle et la Conguista spirituelle, la conquête et la mission collaborèrent dès la première heure, comme au moyen âge, à la fondation de l'empire colonial des Portugais et des Espagnols, et si les conquérants voilèrent trop souvent la croix pour remplir d’or leurs poches avec moins de scrupules, l Église veilla avec un zèle infatigable à ce que les puissances colonisatrices reconnussent, recommandassent, favorisassent la
prédication de la foi comme un devoir de l'autorité souveraine, et à ce que la propagande religieuse fût entreprise par l'État lui-même.
François Xavier s'était mis ainsi au service d’une mission coloniale ouvertement entreprise par l'État, lorsque, le 7 avril 1541, il s’embarqua à Lisbonne pour se rendre dans les Indes orientales avec la flotte portugaise. Il était revêtu des pouvoirs les plus extraordinaires : le Pape l'avait nommé son vicaire pour tous les pays riverains de l’océan Indien, le. roi de Portugal avait, par une ordonnance générale, donné à son entreprise la sanction gouvernementale et ordonné à tous ses fonctionnaires. de le soutenir de tout leur pouvoir. Sans doute de tels privilèges pouvaient entraîner un danger pour la mission, si son chef avait été un homme habile ou ambitieux. Mais pour Xavier on ne croyait jamais pouvoir faire assez. Son noble et sympathique visage, son allure ferme et élégante, son éloquence enflammée, sa franchise impétueuse qui s’exprimait sans ménagements même devant le roi et la reine et qui cependant ne dégénérait jamais en une suffisance blessante, sa vivacité juvénile et un peu tumultueuse, enfin et surtout l'enthousiasme débordant, pur de toute préoccupation personnelle, qui animait tout son être, avaient produit à Lisbonne une impression ineffaçable. On l’admirait, on l’aimait malgré soi, on s'éprenait de lui, on était édifié par sa seule présence. Mais, s’il paraissait apte comme peu d'hommes à gagner des protecteurs, des amis, des auxiliaires énergiques pour la mission intérieure, était-il également propre à travailler pratiquement dans le champ des missions lointaines? Sans doute il possédait beaucoup de qualités qui justifiaient les espérances qu'on mettait en lui. Il était extraordinairement agile, souple, prompt dans ses décisions, merveil-
leusement sensible à toutes les impressions nouvelles, par cela même inconstant, agité, impatient, irréfléchi même, toujours prêt à changer de direction, mais aussi toujours avide de pénétrer dans de nouvelles terres inconnues, audacieux, toujours prêt à l’action, épris de toutes les entreprises hasardeuses, et précisément parce qu'il s'abandonnait tout entier au charme de la nouveauté, étonnamment prompt à se sentir à l’aise dans le milieu le plus étranger et à se familiariser non seulement avec les langues, mais aussi avec les mœurs et les conditions d'existence de l'Extrême-Orient. Il sut très vite se mouvoir avec autant d’aisance parmi les Hindous, les Malais, les Japonais et les Chinois, que parmi les Espagnols et les Portugais. A cette fraîcheur, cette vivacité et cette énergie de la sensibilité et de la volonté se joignait chez lui un sens pratique peu commun. Les instructions données à ses collaborateurs surprennent par leur largeur, leur bon sens et leur prudence, et ses tentatives pour constituer les communautés de convertis, par : exemple parmi les pêcheurs de la côte des Indes, témoignent d'un talent d’organisateur tel qu'on en connaît peu de comparable, même dans l’histoire des missions, si riche pourtant en talents de cet ordre. Il n’était pas davantage dépourvu des qualités morales nécessaires à l’œuvre qui lui était dévolue. Son œuvre était tout pour lui, sa personne n'était rien; la jalousie, la passion de dominer, le souci mesquin de son autorité, de sa santé, de ses convenances personnelles, tout cela lui était tout à fait étranger. Il n’exagérait rien, quand il disait qu'il lui était doux de porter la croix du Christ; et il ne faisait point une phrase quand 1l déclarait : « Je crains Dieu et rien d'autre dans le monde. » Faut-il pour cela le mettre sur le même plan que l’apôtre Paul et
dire, comme certains, qu'il a été le plus grand prédicateur depuis l’apôtre Paul? Ce serait diminuer singulièrement l’apôtre et donner à Xavier une place d'honneur à laquelle 1l n’a jamais prétendu. Si admirable et si séduisante que soit sa personnalité, son nom cependant n'est pas celui d’un novateur dans l'histoire des missions. Il suit, comme s’il ne pouvait en être autrement, la méthode des missionnaires du moyen âge qui l'ont précédé. Il ne s'occupe pas de conversions individuelles, il s'adresse aux masses. Il baptise en particulier par centaines des enfants mourants. Le caractère de ses prédications répond à cette manière de faire. L'enfer, la peur de l’enfer y jouent le principal rôle. Car lui-même a senti en Extrême- Orient la réalité de l'enfer avec plus de force qu’il n'avait fait jusque-là : les volcans des Moluques lui ont prouvé d’une manière effrayante que la résidence du Malin était très voisine de cette partie de la croûte terrestre, et il expliqua un tremblement de terre qu'il ressentit à Morotai le jour de la Saint- Michel, par la très naturelle supposition que saint Michel avait, ce jour-là, précipité au plus profond de la fournaise où ils habitent les esprits infernaux qui s’opposaient à la mission. On ne doit donc pas s'étonner si sa préoccupation comme missionnaire est encore plus d’arracher les âmes à l'enfer que de les gagner pour le ciel. Ce qui est bien aussi du moyen âge, c'est le peu de répugnance avec lequel il réclame l'assistance des forces coercitives de l'État en faveur de la mission. Il demande que le roi de Portugal destitue et même punisse de confiscation et d’un emprisonnement prolongé les fonctionnaires coloniaux qui ne se prêtent pas à tous les désirs des missionnaires, pour contribuer à la propagation de la foi. Il exige que le vice-roi mette à la raison par les armes les princes hindous mal disposés pour le
Christianisme, même si, au point de vue politique, il n’a rien à leur reprocher. Il va même jusqu'à conseiller de faire croiser la flotte portugaise sur les côtes de l'Arabie, de menacer La Mecque, et d'anéantir ainsi le prestige de l'Islam dans l’Asie méridionale. Ce serait manquer du sens de l'histoire que de lui reprocher ces manières d'agir, mais il faut tenir grand compte, quand on le juge, de cet aveugle attachement aux conceptions du moyen âge, et en conséquence ne pas le considérer comme représentant quelque chose de tout à fait nouveau parmi les missionnaires de son Église. De plus, comme missionnaire, il avait à souffrir des défauts qui étaient la rançon de ses qualités. Il y avait toujours quelque chose d’excessif dans ses pensées, ses paroles et ses sentiments. Ce n’est que sous le coup immédiat de ses échecs qu'il a une claire conscience des médiocres résultats de ses efforts. De là les divergences parfois si surprenantes entre le ton de ses lettres à François Mansilla et celui de ses longs rapports adressés aux Jésuites d'Europe, qui excitaient tant de sensation et attiraient à la Société tant d'amis et de partisans. Ce qui est plus grave, c’est que, même comme missionnaire, 1l reste toujours fidèle à son extraction chevaleresque ; qu'il apporte dans la mission l'esprit d'aven-. ture du chevalier; qu’il manque absolument de la vertu essentielle du missionnaire : la patience. Les communautés religieuses puissantes et bien organisées de l’Asie méridionale et orientale lui apparaissent comme un champ qui n'attend que la main du faucheur. Il veut toujours moissonner, sans avoir pris la peine de semer. Aussi vagabonde-t-1l sans repos de lieu en lieu, ne prenant racine nulle part; il n’apprend aucune des innombrables langues de cet Orient polyglotte, assez bien pour en être vraiment maître; nulle part il n’agit avec persévérance
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et d'une façon durable. Il n’est pas autre chose qu’un excitateur, mais souvent aussi, comme il lui arriva avec les communautés chrétiennes qui se réclamaient de saint Thomas!, il ne fait qu'irriter. Du reste cette inquiétude même, ce besoin de conquête jamais satisfait, eurent pour résultat de faire de lui un précurseur et un pionnier dans toute l'étendue -du champ des missions d'Asie.
Lorsque Xavier débarqua à Goa, le 6 mai 1542, 1l fut très étonné d'y trouver, au lieu d’une ville païenne, un petit Lisbonne habité par des chrétiens européens ou indigènes, une magnifique cathédrale, un évêque, un chapitre, un grand couvent de Franciscains, un grand collège de mission pour préparer des Hindous à la prêtrise, une forte garnison portugaise et un groupe important de commerçants portugais : le type des villes coloniales portugaises depuis le Mozambique jusqu'aux Moluques. Le missionnaire n'avait là rien à faire, mais le pasteur des âmes pouvait largement s’y occuper. Quelque bénie qu'ait été aussitôt l’activité de Xavier comme pasteur des âmes, il se sentait impérieusement attiré vers les païens. A la fin de 1542, il se rendit done chez les pêcheurs de perles à l’est du cap Comorin, qui s'étaient placés peu auparavant sous le protectorat portugais, et dont plusieurs milliers avaient été déjà baptisés par des prêtres portugais. Il n'avait donc ici qu'à continuer une œuvre déjà commencée. Mais on aurait pu la poursuivre dans un esprit beaucoup plus élevé pour le bien de la mission. Xavier n’y songea pas. Il procéda d’une manière tout à fait expéditive. Il parcourait village
1. La légende voulait que saint Thomas fût mort martyr dans l'Inde. Les colonies des chrétiens de Syrie établies dans l'Inde regardaient saint Thomas comme le fondateur de leur église et s’appelaient chrétiens de saint Thomas. [N. du T.]
après village accompagné de ses interprètes tamouls. Lorsqu'une occasion favorable se présentait, :1l convoquait hommes et enfants au son de sa cloche portative, et il leur récitait les articles de foi, le Notre Père, l'Ave Maria, les dix commandements, qu'il avait d'avance fait traduire en tamoul. Le dimanche, il réunissait tout Le village pour lui donner cette instruction. Quand les gens s'étaient bien pénétrés du catéchisme et l’assuraient qu’ils croyaient fermement les douze articles de foi, il procédait rapidement à la confession et au baptême, jusqu’au moment où ses mains tombaient épuisées et où sa voix lui refusait le service. Trente villages furent ainsi convertis au pas de course, et immédiatement organisés, au point de vue ecclésiastique, avec une grande habilité : dans chaque paroisse était établi un prêtre canaque, qui dispensait le baptême, bénissait les mariages, et faisait chanter les articles de foi aux nouveaux chrétiens les dimanches et jours de fêtes. Pour pouvoir payer ces prêtres, Xavier obtint de la reine de Portugal l'argent de sa cassette particulière, qu’on appelait son bas personnel, et il lui fit observer plaisamment, qu'avec ces bas-là sa Majesté irait à grands pas au Paradis. De la même manière expéditive 1l convertit, en 1544, des milliers de pêcheurs de la côte de Travancore, mais, après les baptêmes en masse, il prit soin de faire établir des écoles et il pourvut aux besoins spirituels des nouveaux chrétiens en leur donnant des prédicateurs européens et tamouls. Toutefois l'organisation la plus intelligente ne peut remédier aux inconvénients de ces conversions en masse purement machinales. Le christianisme de cette région est resté jusqu’à nos jours un christianisme tout nominal; il n’a en rien détruit le paganisme foncier des mœurs et des idées. Cependant les pêcheurs de l’île Manaar, à l'extré-
mité nord de Ceylan, qui, en 1544, avaient suivi l'exemple des hommes de leur caste sur le continent, furent en grande partie massacrés par le roi de Jaffnapatam. A cette nouvelle, Xavier demanda au vice-roi le châtiment immédiat du tyran; et comme il y avait à ce moment un prétendant au trône de Jaffnapatam, qui promettait, si ses droits étaient reconnus, d'embrasser le christianisme avec toute sa maison, Xavier conçut le plan de conquérir au christianisme tout le nord de Ceylan avec l’aide des armes portugaises. Mais à Negapatam, où 1l attendait le résultat de cette expédition militaire, 1l reçut la nouvelle que les Portugais avaient renoncé à l'entreprise. Cette amère déception lui fit une telle impression qu'il abandonna, non seulement les millions de Ceylanais non convertis, mais même les cent millions d'Hindous également inconvertis, pour s’'embarquer à Madras pour l’Indo-Chine, car il avait entendu dire que les indigènes, depuis le Macassar jusqu'aux Célèbes, étaient prêts à embrasser le christianisme. Nous le trouvons déjà, à la fin de septembre 1545, à Malacca, toujours actif, toujours empressé à travailler au salut des âmes parmi les Européens comme parmi les natifs; prêchant, soignant les malades, enseignant dans les écoles et dans les rues, portant la bonne parole jusque dans les maisons mal famées du port. Mais, n'ayant pas reçu la confirmation des bonnes nouvelles qu'il attendait de Macassar, il se résolut subitement, à la fin de 1545, à changer encore une fois ses plans. Le 41° janvier 1546, au lieu de se rendre dans les Célèbes, il s’embarqua pour Amboine; de là il passa en avril dans les Moluques portugaises, puis dans l’île de Morotai, après avoir évangélisé pendant trois mois à Ternate. À Amboine et dans les Moluques, il trouva des missions déjà florissantes, et même à