‹ Les JésuitesChapitre 87 sur 111 · A4. LU NET EAN TS EC UT · texte numérisé non relu

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Morotai il rencontra des chrétiens indigènes. Il se trouva donc là collaborer à une œuvre déjà commencée et son activité comme pasteur d’âmes fut beaucoup plus utile que son activité comme missionnaire. En juillet 1547, nous le retrouvons à Malacca. . I fait alors une rencontre qui donna soudainement une ‘nouvelle direction à ses idées. Un marchand portugais lüi présenta un Japonais nommé Anker,; « qui se sentait pressé par sa conscience ulcérée de chercher un refuge contre la colère de Dieu ». Cette circonstance parut à Xavier un appel de la Providence. Après avoir pris à Goa les dispositions nécessaires pour le temps de son absence, 1l s'embarqua, le 29 avril 1549, pour le Japon avec Anker et deux autres compagnons. Le 15 août, monté sur une jonque chinoise, il aborda à Kagosima dans l’île de Kiou-Siou. Un nouveau monde s'offrait à ses yeux : le monde de la civilisation de l'Extrême Orient, représenté par un peuple dont il ne se lassait pas d'admirer l'intelligence. En peu de mois, Anker réussit à fonder une petite communauté de plus de cent fidèles, et 1l composa en langue japonaise un exposé de la doctrine chrétienne. Xavier lui-même resta au second plan dans l’œuvre d’évangélisation proprement dite, car il n'arriva jamais à bien parler le japonais. Il obtenait des conversions, moins par les paroles que par le prestige de son extérieur et ses manières. Néanmoins, dès la fin de 1550, il dut s'éloigner de Kagosima par suite de l'hostilité des bonzes. Il se rendit d’abord à Firando, où il fit cent prosélytes par la simple lecture de la traduction des articles de foi par Anker; puis à ‘Jamagutchi, où le Daïmio l’accueillit avec bienveillance, enfin à Kioto, dans l’espoir de gagner lé Mikado. Mais il n’y réussit pas. Il dut s’estimer heureux de rentrer à Jamagutchi sain et sauf. Là et à

Dungo furent créées de nouvelles communautés, grâce à la faveur du Daïmio.

Mais déjà le Japon ne suffisait pas à Xavier. Fidèle à sa devise : Amplius/ Amplius! Toujours plus loin, toujours plus loin! il rêvait de gagner au Christianisme le pays dont le nom était toujours prononcé avec vénération par les Japonais comme celui de la . terre nourricière de la civilisation de l'Asie orientale — la Chine. Après un court séjour dans l'Inde, il se retrouve, en mai 1552, à Malacca, cette fois en relations actives avec des marchands chinois, afin d’apprendre la langue du Céleste Empire. De même qu'au Japon il avait très habilement tiré parti de ses rapports avec le gouvernement portugais, et avait travaillé avec ardeur à favoriser le commerce et les relations diplomatiques entre le Japon et le Portugal; de même maintenant il se proposait de s’introduire en Chine comme ambassadeur portugais. Mais Don Alvarez Silva, le gouverneur de Malacca, n'avait aucune envie de compromettre les importantes transactions commerciales du Portugal avec la Chine par une si périlleuse expérience. Il mit l’'embargo sur le navire de Xavier. Alors Xavier, pour la première et dernière fois, fit usage des pleins pouvoirs qu'il avait reçus du Pape : il fulmina l'excommunication contre Silva, l'ennemi de Dieu. Mais ce fut à titre privé qu'il finit par atteindre, en octobre 1559, la petite île de Sancian, près de Macao, qui servait alors de port libre pour le commerce des Portugais avec les Chinois. Il espérait encore s’assurer l'entrée de la Chine en mettant en œuvre des moyens de séduction irrésistibles. C’est au milieu de ces projets que la mort le surprit, le 2 décembre 1552. Des marchands portugais le trouvèrent mourant dans un misérable hangar, et se hâtérent de l'enterrer dans les sables du rivage. Trop brusque conclusion

d'une vie féconde en brusques résolutions, en brusques découragements, mais en grandioses entreprises.

2. — LES JÉSUITES DANS L'INDE ORIENTALE, AU JAPON, EN CHINE ET EN AFRIQUE.

Après la mort de Xavier, la mission de l'Inde s’enfonça de plus en plus dans l'erreur des conversions en masse. En 1560, il y avait au collège de Goa jusqu’à cent tailleurs, occupés à coudre des chemises de baptême pour les nouveaux chrétiens. On prétendait bientôt pouvoir estimer à 300 000 le nombre des chrétiens indigènes à Goa et dans les environs. Mais le christianisme de ces nouveaux convertis ne valait guère mieux que celui des pêcheurs de perles baptisés par Xavier. Il ne pouvait exercer aucune force attractive sur les tribus païennes de l'intérieur,

d'autant plus que ces nouveaux chrétiens apparte-.

naient exclusivement aux castes inférieures. Le Père jésuite italien, Robert de Nobili, qui, depuis 1606, évangélisait à Madura l'Inde méridionale, résolut de remédier à ce fâcheux état de choses, en s'adressant non plus aux parias, mais directement aux brahmanes.

À cette intention, il s’adressa tout d’abord à un Saniasi ou Brahmane pénitent. Il s’acheta le bonnet rouge-feu, le voile, le vêtement de mousseline rougejaune, et les socques de bois de pénitent des Saniasi. Puis il se rasa la tête, orna ses oreilles d'énormes boucles, se peignit le front avec la pâte jaune de bois de santal, qui est la marque distinctive des brahmanes, et se retira dans une hutte de gazon, où il vécut en solitaire pendant une année, se nourrissant de légumes arrosés d’eau claire. Il réussit ainsi à

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attirer sur lui l'attention des brahmanes et ils finirent par venir le visiter. Comme il leur affirma par serment que les brahmanes romains étaient de la plus vieille noblesse, son déguisement obtint le plus complet succès, sous le nom de Tatuva-Podapar-Suami, c'est-à-dire maître dans les 96 perfections du vrai sage. [1 fut reconnu formellement par les brahmanes comme un des leurs, etils l’admirent solennellement dans leur caste. Néanmoins, il eut soin de se tenir encore sur la plus grande réserve, ne faisant aucune visite et en recevant aussi peu que possible, et toujours depuis lors, bien qu'il prit lui-même place sur un trône, 1l eut grand soin d’envelopper sa personne, comme sa doctrine, du prestige irrésistible du mystère. On n’a point à s'étonner, si bientôt on le pressa de plus en plus instamment d'ouvrir une école. Il finit par s’y résoudre, mais il se garda bien pourtant de lever entièrement le voile du mystère; il parlait tout à fait comme un brahmane, il écrivait des ouvrages en tamoul, dans lesquels le Christianisme, étrangement mêlé à la sagesse hindoue, apparaissait comme quelque chose de foncièrement hindou ; 1l composait des cantiques si semblables par leur forme et leur contenu aux anciens hymnes adressés aux dieux de l'Inde, qu'il fallait un œil exercé pour voir la différence. Il va de soi qu'il conserva beaucoup de rites païens dans le culte des confréries formées de ses élèves, et qu’il respecta avec un soin jaloux les préjugés des Hindous en matière de castes; jamais il n’entrait en contact avec un paria, jamais il ne franchissait le seuil de gens des classes inférieures; s'il devait leur apporter les sacrements, illeur tendait l’hostie au bout d’un petit bâton, ou il la leur faisait apporter devant leurs maisons. Ces égards vraiment exagérés pour les coutumes hindoues finirent par choquer les Européens.

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L'archevèque de Goa cita, en 1618, Robert de Nobili devant son tribunal, et lorsqu'il y comparut dans le costume d’un brahmane pénitent, la stupéfaction fut telle, même parmi les Jésuites présents, que l'archevêque jugea nécessaire de soumettre l'affaire au Saint-Siège. À Rome, Nobili rencontra aussi les plus énergiques résistances ; les membres de l'Ordre furent les premiers à protester; son oncle, le cardinal Bellarmin, insista avec la dernière énergie pour que la Curie procédât contre lui. Mais l’Inquisiteur de Goa le défendit avec un tel zèle, que Grégroire XV se décida, le 31 janvier 1623, à arrêter les poursuites et à tolérer jusqu’à plus ample informé

les rites Malabares. Nobili put donc, sans être:

inquiété, continuer jusqu’à sa mort, en 1656, à exercer son activité dans la forme accoutumée, et à gagner peu à peu à sa méthode tous ses confrères de l’Inde

méridionale. Le succès paraissait le justifier. En.

1576 on comptait déjà à Madura, dans le Carnatique et à Mysore, environ 250 000 Hindous catholiques. Au contraire, lorsque le pape Benoit XIV interdit les rites Malabares, non seulement les conversions cessèrent aussitôt, mais une foule de convertis retour-

nèrent aussitôt au paganisme. En 1893, l'abbé Dubois

ne trouva plus que 80 000 catholiques sur le territoire des missions de l'Ordre dans l'Inde du Sud, et encore, d'après son témoignage, ces 80000 catholiques auraient plus volontiers abandonné le christianisme que les coutumes et les croyances païennes tolérées

par les Jésuites : preuve frappante de l'échec final

de la méthode artificieuse adoptée par Nobili.

À l’époque où Nobili s'installa à Madura, les Pères avaient déjà commencé à évangéliser le Nord de l'Inde, dans le royaume et à la cour du Grand

Mogol. Déjà, en 1575, trois d’entre eux avaient reçu.

un accueil amical chez le grand Akbar; mais l’hosti-

lité des Mollahs musulmans les obligea presque aussitôt à quitter le pays. D’autres, qui furent appelés peu après par Akbar, se retirèrent aussi très vite, quand ils virent que le Grand Mogol, pénétré d'idées philosophiques, songeait, non à se convertir au christianisme, mais à fonder une nouvelle religion. Ce n’est qu'en 1595 que les Jésuites purent avoir à Lahore une résidence fixe et y établir une communauté chrétienne. Akbar laissa généreusement le champ libre aux Pères. Lui-même étudiait avec soin une Vie de Jésus et une biographie de saint Pierre composée pour lui en persan, avec l'aide d’un mahométan, par Jérome Xaxier, un neveu du grand François, et il accepta avec bonne grâce le cadeau qu'on lui fit d'une image de la Madone. Mais il en resta là. Ce n’est que sous son fils et successeur, Djahan-Gir (1605-1627), que les Pères purent espérer conquérir ce royaume. Trois des princes de Ja famille impériale reçurent le baptême en 1610, et Djahan-Gir lui-même annonça hautement son intention de passer au christianisme. Il est vrai que le mobile de sa conversion était son peu d’attachement à la foi mahométane, et l’idée que, comme chrétien, il pourrait s’adonner plus librement à la boisson. En attendant, les Pères purent, en 1621, grâce à la munificence d’un riche Arménien, établir un collège dans leur résidence d’Agra, et la même année ouvrir une autre résidence à Patna. Le successeur du Sultan-Ivrogne, Shah-Djähan (1627-1658), se montra aussi très bienveillant pour les Jésuites, et sous son fils Dara, les Pères purent s'installer à Moultan et à Kaboul. Mais, avec Aureng-Zeb (1660-1707), la plus étroite orthodoxie musulmane revint au pouvoir, et anéantit immédiatement tous les établissements et toutes les communautés des Jésuites.

Ils réussirent mieux en Indo-Chine, où ils trou-

vèrent dans le Père français, Alexandre de Rhodes, | un champion, qui unissait la passion infatigable d’un François Xavier pour les voyages et les conquêtes. avec la souplesse d'un Robert de Nobili. « Il s’entretenait avec les uns sur les mathématiques et la physique et en même temps il annonçait au peuple la parole de Dieu. » Au Tonkin il tira très bon parti du fait que le peuple avait depuis longtemps l'habitude de marquer les enfants d’une croix noire pour les protéger contre les mauvais esprits. Dès la première année de son séjour (1624-1625), il put baptiser cent vingt néophytes, et parmi eux dix-sept parents du roi. Ce qui le surprit le plus, ce fut les prévenances des bonzes. Deux cents de ces prêtres, qui ailleurs se montraient si menaçants, s’unirent à lui et se mirent au service de la propagande chrétienne; un seul d’entre eux lui amena peu à peu 500 nouveaux convertis. Aussi les communautés s’accrurent-elles si rapidement qu’en 1660 on comptait déjà au Tonkin 300 000 chrétiens et 386 églises. — L'Église de Cochinchine se développait en même temps d'une manière encore plus encourageante. Déjà avant, l’arrivée de Rhodes, les Pères Buzoni et Carvalho y avaient travaillé avec succès, depuis 1615. Avant la fin du xvu° siècle, on comptait en Cochinchine environ 1 400 lieux de culte. Néanmoins, pas plus ici. qu’au Tonkin, la nouvelle Église n’arriva à être sûre de l’avenir. Les missionnaires jésuites étaient souvent expulsés, leurs églises en grande partie détruites. 5 1ls n'avaient pas réussi à former un clergé indigène, et même à faire entrer dans l'Ordre des Jésuites un certain nombre de Tonkinois, ils auraient été, ici aussi, frustrés de tous les fruits de leur travail. | Nulle part peut-être ils n'éprouvèrent une aussi. forte déception de ce genre que dans les îles du sud et de l’est de l’Asie. Ce n’est que dans les Philippines

et les Mariannes qu'à partir de 1750 ils purent agir | librement sous la protection de l'Espagne. En 1775, ils y possédaient 16 collèges, et deux millions de Tagals étaient « soumis à la loi de Dieu ». Mais, aux Moluques, ils trouvèrent dans l’islamisme un adversaire si redoutable, qu'ils ne firent que de faibles progrès. Puis la mission coloniale hollandaise, qui ne leur était nullement supérieure, les écrasa sans pilié.

Ce fut encore bien pis au Japon. Après le départ de Xavier, le vieux coureur de mers Torres et le frère lai Fernandez avaient pris la direction de la mission. Leur travail n'avait pas été inutile. Néanmoins, en 1573, il n’y avait encore dans ce vaste empire que 8 missionnaires et postes d’évangélisation. Ce n’est que pendant les dix années suivantes que l’œuvre de conversion fit des progrès plus rapides. En 1576, la première église catholique fut ouverte à Myako dans l’île de Nipon. Vers le même temps, le roi d’Arima reçut le baptême; en 1578, ce fut le tour du roi de Boungo; en 1579, fut créée dans l'île de Kiou-Siou, sous la direction des Jésuites, une ville nouvelle, Nagasaki, expressément destinée à devenir le centre des chrétiens japonais de toutes les parties de l'empire. Les Pères ont prétendu que le Japon comptait alors 100 000 nouveaux convertis. Il n'y avait encore que 23 missionnaires pour ces 100000 fidèles. Il était grandement temps que l'Ordre augmentâtses forces et assurât aux nouvelles communautés des secours spirituels réguliers. L’Italien Alexandre Valignani reconnut cette nécessité et y pourvut quand il vint pour la première fois au Japon, en 1580, comme visiteur de l'Ordre : il organisa les districts de mission; il fonda, partout où il en avait la possibilité, des églises et des établissements de l'Ordre; il tripla et au delà le nombre

‘162 ie. LES JÉSUITES

des missionnaires. Le succès désiré ne se fit. pas ‘attendre. En 1887, on comptait au Japon 240 églises, deux collèges de Jésuites, 30 stations de missions, une maison d'éducation de Jésuites pour les jeunes nobles, 119 pères de la mission, 200 000 chrétiens indigènes. Mais, dans cette même année 1587, un revirement eut lieu. Au moment de leur arrivée, les Jésuites avaient trouvé le Japon en pleine anarchic. Depuis longtemps le Mikado ne possédait plus à Kioto qu’une ombre de pouvoir. Le pays était déchiré par des guerres civiles sauvages, auxquelles les étrangers élaient obligés, bon. gré mal gré, de prendre part. L'Empire était morcelé en un nombre infini de petites seigneuries, qui luttaient désespérément entre elles. Les Jésuites avaïent tiré grand profit de cette anarchie et de leurs étroites relations avec les commerçants portugais. Mais la situation changea bientôt d’une manière très désavantageuse pour eux. Toytomi Hideyoshi, un usurpateur de basse extraction, travailla, à partir de 1582, avec autant d’habileté que d'énergie à rétablir l'unité nationale. Il commença par laisser les Jésuites se développer en paix; il espéra même utiliser leur appui pour réaliser ses ambitieux projets. En 1585, nous le voyons charger le provincial Coeglio de lui procurer des vaisseaux européens pour une campagne contre la Chine. Mais la dépendance où se trouvaient les Pères à l'égard des grands vassaux, des Samouraï et des lieutenants gouverneurs, lui inspira à leur égard une méfiance grandissante. Il se ‘laissa facilement persuader, par le vieux bonze Jakuin, que les étrangers avaient formé le projet de mettre le Japon entre les mains des Portugais, avec l'aide de leur parti qui s’accroissait constamment. Sous ce prétexte, Hideyoshi ordonna subitement, eù 4587, au chéf des catholiques japonais Ukondono,

d’abjurer la foi chrétienne, et aux Jésuites de quitter le pays. Les Jésuites ne se rendirent pas compte de la gravité de la situation. Peut-être crurent-ils que l'excellence de l’organisation de leurs fidèles leur permettrait de résister au Taikosama, comme s’intitulait Hideyoshi. Quoi qu'il en soit, 1ls restèrent. Cette imprudence devait leur coûter cher. Le dictateur était désormais fermement convaincu que les chrétiens constituaient un danger politique et il agit en conséquence. En 1588, il entreprit, comme jadis l'empereur Dioclétien, la destruction des églises chrétiennes, Bientôt un second édit interdit, sous peine de mort, le culte public et la prédication publique du christianisme, et comme sanction il fit massacrer par milliers ceux qui, malgré son édit, avaient sollicité le baptème : on évalue que, dans la seule année 1590, il périt 20570 victimes. C'est en vain qu'en 1591, Alexandre Valignani, venu comme envoyé du vice-roi des Indes, essaya de changer ses dispositions. La persécution sévit plus que jamais. Le « grand Seigneur » finit même par oser porter la main sur les missionnaires, qu'il avait épargnés jusque-là par égard pour les Portugais. En février 1597, 6 Franciscains, 3 Jésuites et une foule de nouveaux convertis japonais furent crucifiés par ses ordres à Nagasaki. En même temps il bannit du Japon tous les missionnaires jésuites. Cette fois encore cependant Valignani réussit à apaiser sa colère. Le décret de bannissement ne fut pas mis à exécution. Même le « grand Seigneur » se montra de nouveau très bienveillant envers quelques Jésuites. Mais il mourut le 45 septembre 1598, avant d’avoir atteint son but, le rétablissement de l'unité nationale. La jeune Église japonaise avait, pendant cette période, supporté vaillamment l'épreuve de feu du martyre. Ses membres avaient, au nombre de plu-

sieurs dizaines de mille, subi des morts atroces. Mais même pendant les années où toutes les églises étaient fermées et où les Jésuites ne pouvaient agir qu’en secret, d’autres dizaines de mille Japonais avaient courageusement demandé le baptême. Il ne fut pas question d’abjurations en masse, telles qu'on en vit souvent dans l’histoire de l'Église. Aussi la jeune église se releva-t-elle rapidement pendant les années d’anarchie qui suivirent la mort du Taïkosama. On croyait, en 1614, pouvoir évaluer à 600 000 le nombre des chrétiens japonais. Mais, à ce moment, le premier des Shoguns, Tokugawa Yayasu reprit l'œuvre du Taikosama, étouffa presque complètement les guerres privées de l'intérieur, réorganisa toute l'administration, et, en même temps, les Jésuites trouvèrent de nouveaux et redoutables ennemis chez les commerçants hollandais et anglais, qui auraient voulu accaparer le commerce du Japon. Ces calvinistes et ces anglicans ne se firent aucun scrupule d’exciter le Shogun à noyer dans le sang l’église japonaise de nouveau florissante. Ils n'y réussirent que trop bien. Depuis 1613, recommença dans tout le Japon une guerre d’extermination contre les chrétiens, et les Hollandais eurent l’intelligence de pousser le Shogun à diriger ses coups contre les missionnaires aussi bien que contre les fidèles. Le nombre des victimes fut beaucoup plus grand que celui des persécutions contre les chrétiens de l'Empire romain, il s’éleva à 30000 dans la seule année 1624, et l’atrocité des supplices dépassa tout ce qu'Eusèbe nous rapporte sur les martyrs des chrétiens d'Egypte sous Maximin Daïa. Même les impitoyables Hollandais, qui dénonçaient sans pitié au Shogun tous les religieux catholiques et qui foulaient aux pieds la croix d’un cœur tranquille, pour s'assurer la liberté du commerce, ne peuvent se

soustraire à une impression d'horreur en faisant le récit détaillé de ces effroyables tortures. Lorsque le troisième Shogun publia enfin un édit par lequel tout Japonais était obligé de porter sur la poitrine une amulette païenne, les chrétiens qui existaient encore dans l’île de Kiou-Siou prirent les armes avec le courage du désespoir. Mais ils s’y résolurent trop tard. Le Shogun cerna les malheureux à Shimbara et il en fit massacrer 37000 le 12 avril 1638, Malgré cela les Jésuites se risquèrent de nouveau dans l'archipel japonais. Mais ils n’échappèrent pas aux espions de la Compagnie hollandaise ni aux bourreaux du Shogun. Depuis la catastrophe de Shimbara, la brillante église japonaise fut anéantie. Ce n'est que dans le voisinage de l’ancienne ville jésuite de Nagasaki qu’une petite communauté subsista, dans la plus grande obscurité, jusqu’à la chute du Shogunat en 1869. Grâce à cet écrasement, la Hollande eut la grande satisfaction de ne plus voir aucun marchand portugais ou espagnol disputer aux nobles Mynherrs d'Amsterdam les profits du commerce japonais.

En Chine, les Pères se comportèrent d’une manière moins héroïque, mais beaucoup plus habile. Xavier ne s'était avancé que jusqu’à la porte du Céleste Empire; ses successeurs immédiats ne tentèrent même pas de s’en approcher. C’estseulement lorsque le grand Alexandre Valignani prit, en 1579, la direction de la mission japonaise, que les Jésuites jetèrent les regards sur la Chine. Les premiers Pères, Michel Ruggiero (1581) et Pazio (1582) n’arrivèrent encore que jusqu’à Canton. Mais le troisième, Matteo Ricci, put déjà, à partir de 1583, conquérir peu à peu pour son ordre une situation importante dans les prineipales villes de l'Empire. Ricci dut cet éclatant succès avant tout à la méthode qu'il employa. S’étant à bon

droit convaincu que les nouveautés ne peuvent péné-

trer en Chine que lorsque les classes riches et cultivées les patronnent, Ricci, à limitation de Nobuli,

chercha à intéresser à sa cause les lettrés. Il se ren-:

dit maître du dialecte de la classe gouvernante des -mandarins; il s'initia à la science chinoise; 1l mêla d'une manière très adroite: ses prédications reli-

gieuses à des leçons de mathématiques et de physique . expérimentale. Mais il reconnut bientôt qu'ilne pou- .

-vait pas entrer dans l'intimité des Chinois, même par

les mathématiques et la physique, s’il n'acceptait pas

l’adoration de Confucius et le culte des ancêtres, tout. :

au moins comme des traditions sacrées de l État. Dès lors, il présenta le christianisme comme-un perfectionnement du Confucianisme et il admit volontiers le culte des ancêtres. Le résultat espéré ne se fit pas attendre. Malgré de nombreuses inimitiés, auxquelles il sut se soustraire habilement, en adoptant le costume des mandarins, il put en 1599 jeter à Nankin les fondations de la première église catholique. Ce qui eut plus d'importance encore, ce

fut qu’en 1601 il obtint à Pékin une audience de.

l’empereur Wan Li, en lui apportant des chefsd'œuvre de mécanique, qui n'avaient jamais encore été vus en Chine, une horloge et une montre. Wan Li fut si enchanté de l’ingénieux étranger, qu'il lui accorda aussitôt ses entrées à la Cour, lui octroya une pension et lui donna la mission de dresser une grande carte murale de la Chine. Ricci s’acquitta de cette besogne avec une telle dextérité que l'Empereur fit aussitôt tisser sur soie dix des planches de la carte et les suspendit dans sa chambre; mais Ricei ne laissa pas passer cette occasion de faire quelque chose pour la religion, car il inséra dans les blancs de la carte des croix et des passages de l'Écriture. Grâce à cette intelligente association de l'enseigne-

. ment scientifique avec la mission, le christianisme Dprit pied à Pékin même. Lorsque Ricci mourut, le

. 11 mai 1610, âgé seulement de cinquante-huit ans,

mais épuisé par le travail, par les devoirs de société,

-les incessantes .visites et les interminables repas,

auxquels il devait se prêter en sa qualité d’étranger de

marque, il existait à Pékin, non seulement une com-

munauté chrétienne, mais même une congrégation

d'Enfants de Marie. Ses compagnons continuèrent son œuvre avec succès, d'après la même méthode. En 4617, ils comptaient déjà 13 000 convertis. Mais, en

cette année même, se produisit une réaction. A l'instigation du mandarin Schiu, de Nankin, un édit impéral bannit tous les étrangers de Chine, et en conséquence les Pères de Nankin et de Pékin furent enfermés dans des cages de bois et expédiés aux Portugais de Macao. Toutefois on les rappela peu de temps après, parce qu’on espérait obtenir, par leur intercession, des officiers portugais pour diriger une expédition contre les Tartares. Cet espoir, il est vrai, ne se réalisa pas, mais par contre les Pères se rendirent bientôt indispensables par leur science. Le Père Jean-Adam Schall, né à Cologne, acquit une telle réputation par ses écrits en langue chinoise sur les mathématiques et l'astronomie, qu'il fut nommé en 1644 président du tribunal mathématique de Pékin’. La réputation de l'Ordre se manifesta par

1. Le tribunal des mathématiques ou Cour des observations astronomiques (K’in t’ieu Kien). Mon confrère, M. Ed. Chavannes, me fournit la définition des attributions de ce tribunal telle qu’elle est donnée par le P. Hoang dans ses Mélanges sur l’Administration, n° 21 de ses Variétés Sinologiques : « L'office de ce tribural consiste : a) à y faire des observations astronomiques; b) à prédire les éclipses de soleil et de lune; c) à confectionner le calendrier annuel; d) à annoncer les jours des sacrifices de l’empereur; e) à choisir le jour et heure pour célébrer des solennités,

l'accroissement des communautés. En 1617, on .

comptait 5 églises et 19000 baptisés, en 1664, 159 églises et 257000 baptisés. Les Jésuites avaient 41 résidences en Chine. Pourtant une nouvelle réaction se produisit en cette année 1664 : les Jésuites furent emprisonnés et Schall condamné à mort. Tous les préparatifs de l'exécution étaient achevés — 1l devait, d'après l'usage chinois, être découpé vivant en 1600 petits morceaux — quand Pékin fut terrorisé par un tremblement de terre et un incendie du palais impérial. La haine contre les étrangers se trouva paralysée par l'angoisse universelle. Schall

put mourir en paix, le 15 août 1666. Ses compagnons

furent pourtant obligés de quitter la Chine, mais sans être inquiétés. Le crédit des Jésuites était, malgré tout, si bien établi, leur parti si fort, que l’empereur Kanghi se sentit obligé, dès 1669, de les rappeler, et d’ordonner que des funérailles solennelles seraient accordées aux restes du Iam Io Vam (Jean-Adam Schall). Ces honneurs inaccoutumés ne furent d’ailleurs que le prélude de toute une série de faveurs exceptionnelles. Le Père. Verbiest, ayant corrigé le calendrier, qui avait été bouleversé par l'ignorance des astronomes chinois, l'Empereur décréta que le tribunal des mathématiques serait placé à jamais sous la direction des Jésuites. Verbiest lui-même fut nommé président et, en cette qualité, procura à l'Observatoire les célèbres instruments astronomiques qui ont été récemment « conquis » pour l'Allemagne par le coup de main audacieux des soldats allemands. En outre on le proclama « grand homme » et, à la mode chinoise, 1l fut anobli avec

pour commencer la construction d’édifices, pour serrer les sceaux officiels avant la fin de l’année et les retirer après le commencement de la nouvelle année, etc. [N. du T.]

tous ses aïeux. Entré au service de l'Empereur, il établit à Pékin une fonderie de canons et accompagna l'Empereur à la guerre. Sa mort, en 1688, ne changea rien aux bonnes dispositions de Kangh1. Il employa même les Pères dans des négociations diplomatiques et se fit soigner par eux dans ses maladies.

Mais, pendant ce temps, des membres d'autres ordres religieux et des élèves du nouveau séminaire parisien des Missions Étrangères étaient arrivés en Chine comme missionnaires et avaient constaté, avec étonnement et scandale, que les Chinois convertis par les Jésuites offraient des sacrifices à Confucius et aux ancêtres. Un violent conflit éclata au sein de la mission chinoise. Le Pape envoya un légat du Saint- Siège pour faire une enquête, et l'Empereur Kanghi reçut solennellement l'étranger, le 22 juin 1706, pour lui déclarer que ces sacrifices n'étaient que des cérémonies purement civiles. Ainsi l'Empereur païen se trouvait plaider auprès de l’envoyé du Pape la cause des Jésuites! Jamais l'Ordre n'avait encore obtenu en Chine un pareil triomphe. Mais il va sans dire que la

déclaration dictée au Fils du Ciel n’était pas tout à

fait sincère. Car, en Chine, toutes les cérémonies religieuses, en tant qu’actes publics, étaient des devoirs civiques. Le légat ne s’y laissa pas tromper, et interdit en conséquence ce qu’on appelait les rites chinois. Kanghi, qui déjà en 1706 avait interdit toute

discussion au sujet de ces rites, n’hésita pas un ins-

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