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L'ÉTAT JÉSUITE DU PARAGUAY

Une question beaucoup plus importante que celle des moyens employés par les Pères dans la chasse aux âmes est la question de savoir quels étaient les résultats moraux auxquels tendait leur action. Ils ont cherché à répondre à cette question dans les innombrables rapports qu'ils ont publiés sur les missions entreprises par eux dans des territoires si divers. Mais il suffit de prendre pour exemple typique une de leurs plus importantes créations; la plus célèbre, la plus puissante, celle qui leur a coûté le plus de sacrifices, celle qui a été la plus inquiétante pour les destinées de l'Ordre, celle qu'on appelle l'État Jésuite du Paraguay. Nous avons déjà indiqué sa situation, sa position géographique et les péripéties de sa fondation. Il nous reste maintenant à jeter un regard à travers ses clôtures soigneusement calfeu-

trées. Pour cela nous accompagnerons pour un moment le courageux père tyrolien, Antoine Sepp, dans le voyage qu'il entreprit, en 1691, chez les Guaranis. Pendant son séjour dans la « peuplade de Yapeyu », il a composé sur ses aventures un récit des plus originaux. Ce sera lui qui nous introduira dans l'État jésuite et nous le fera parcourir.

Nous rencontrons le brave Jésuite le 41°" mai 1691, avec environ 20 membres de son Ordre, dans une anse solitaire de la Plata, à 4 heures à l’ouest de Buenos- Aires. Il est au moment de s’embarquer pour se rendre dans l'État jésuite. Car on ne peut y arriver que par la voie d’eau du Parana et de l'Uruguay, et cette voie fluviale n’est pas navigable pour tous les navires, à cause de ses écueils et de ses rapides. Aussi

les Pères de la mission emploient-ils, quand ils

entreprennent leurs voyages annuels à Santa-Fé ou à Buenos-Aires, des embarcations en forme de radeaux, faciles à démonter et d’un faible tirant d’eau, qu'on peut sans grande difficulté soulever par-dessus les rochers et transporter par terre, si les rapides sont trop violents. Douze embarcations de cette nature se trouvent sur la rive de la crique, chacune portant une petite cabane assez grande pour deux ou trois personnes. Là les Pères peuvent prier, lire, écrire, étudier en paix, comme dans un collège; car les 300 rameurs indiens que les missionnaires emmènent avec eux, ne doivent ni «iodler», ni chanter, ni crier, ni parler. Muets comme la tombe, ils font remonter en ramant la petite flottille à travers la silencieuse forêt vierge qui les accompagne sur les deux rives du fleuve majestueux. Une semaine, deux semaines, quatre semaines se passent sans qu'on aperçoive une trace d'habitation humaine. Enfin il semble que la route fluviale elle-même va leur manquer. De violents rapides (la Salta Oriental) obligent les Pères à débar- : quer et à faire avec leurs embarcations un pénible détour pour parvenir en amont des rapides. Mais ces rapides forment en même temps une barrière qui ferme au sud l'État jésuite. Peu après, le soir du 4: juin, les voyageurs voient à leur gauche sur une hauteur une agglomération d'habitations bien protégée de murs et de fossés : c’est Yapeyu, le village placé à l'extrême sud de l'Étatet à ce moment le siège du « Grand Père »,son gouverneur. Mais au moment où les Pères, le matin du 2 juin, se préparent à débarquer, ils entendent tout à coup un bruit et un tumulte, comme s'ils étaient menacés d’une agres- ‘sion soudaine. Sur le fleuve s'avancent deux frégates qui simulent un combat naval, en échangeant force coups de canons. Pendant ce temps, sur le rivage, deux escadrons de cavalerie et deux compagnies :

d'infanteriese livraient à des escarmouches,avec une telle ardeur guerrière que les spectateurs stupéfaits n’en pouvaient croire leurs yeux et leurs oreilles. « Voici que brillent les mousquets, que battent les tambours, que retentissent les cors, les fifres, les trompettes et les flûtes », et tout cela dominé par les sauvages cris de guerre des Indiens, qui se préeipitent de tous côtés comme s'ils sortaient de terre, pour recevoir les nouveaux arrivants à la bonne manière indienne. Enfin, malgré ce vacarme infernal, les Pères débarquent sans encombre; et aussitôt, escortés de plusieurs milliers d’Indiens, « au milieu des joyeuses sonneries de cloches et sous de nombreux arcs de triomphe de feuillage » ils se rendent à l’église. Là, après leur long voyage à travers la forêt vierge, un tableau doublement attrayant les attend : une immense place, ombragée de la verdure de beaux palmiers, est entourée de tous côtés de galeries couvertes, derrière une partie desquelles s'élèvent de magnifiques édifices de bois et de pierre. Tout un côté de la place quadrangulaire est occupé par une grande église à laquelle s’adosse le collège des Jésuites; attenants au collège se trouvent les vastes fabriques de la communauté, les magasins, l'arsenal, la prison, un atelier de filage pour les vieilles femmes ou celles qui ont commis quelque délit, la pharmacie et l'hôpital. En face se trouve le Kabildo, l'habitation et les bureaux du corrégidor indigène. À la suite sont disposées, toujours distribuées en carrés réguliers, les habitations des natifs, pour la plupart de simples masures à une seule chambre, construites en terre ou en briques, dans lesquelles sont entassés « père, mère, sœurs, frères, enfants et petits-enfants, pêle-mêle avec les chiens et les chats, les souris et les rats, etc.; .on y voit grouiller par milliers des grillons et certains cancre-

lats, qu'on appelle en Tyrol des Souabes ». Le nouveau venu se sent vite mal à l’aise dans la buée intolérable de ces cabanes. Il se plaît davantage à visiter les vastes jardins des Pères, qui regorgent de légumes, de fleurs, d'arbustes et de vignes, et le cimetière délicieusement orné d’orangers, de citronniers et de palmiers; de là il se rend par une des quatre portes de la ville dans la banlieue qui est la propriété collective de la réduction. Là, il trouve d’abord fa Ramada, l'auberge, et de tous les côtés des établissements industriels, tels que briqueteries, fours à chaux, teintureries, fonderies de cloches, moulins à traction de chevaux ou d'hommes. Un peu plus loin, il arrive à six ou huit jardins très bien plantés; ils constituent la première zone de terre cullivée. Puis viennent de vastes champs de maïs, de tabac, de froment, de haricots, de pois, alternant avec des plantations de thé, de coton, de

cannes à sucre. Tous ces champs sont admirable-

ment entretenus; quelques parcelles seulement ont un aspect des plus négligé : ce sont celles qui ont été données aux indigènes pour leur usage particulier. Si le voyageur s’avance plus loin, au delà des limites de la banlieue, 1l contemple les communaux de la réduction, une étendue infinie de prairies et

de brousses. Là pâturent les 500000 têtes de bétail,

les 40000 moutons, les 1000 ânes et chevaux de …

Yapeyu. Çà et là seulement apparaissent à l'horizon quelques huttes; ce sont les maisons des bergers, qui servent d'abri aux Peaux-Rouges de service pour la garde des troupeaux.

L'aspect extérieur de cette colonie, qui se retrouve, avec de très légères divergences, dans toutes les autres réductions du Parana et de l'Uruguay, chez les Chiquitos, les Mojos et partout où

résident les Pères, révèle clairement, à lui seul,

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quelle est la nature de l’organisation sociale et économique de ces établissements des Jésuites. Nous trouvons partout devant nous des associations communistes, gouvernées à la façon patriarcale, mais autocratiquement, par deux ou plusieurs Pères. En fait, la notion de propriété privée est absolument inconnue aux 2500 à 8000 Peaux-Rouges, qui occupent chacune de ces réductions. La parure des femmes, de peu de valeur du reste, fait seule exception. Tout ce que le « chrétien » possède et emploie, la cabane qu'il habite, les champs qu'il cultive, le bétail qui lui fournit la nourriture et les vêtements, les armes qu'il porte, les instruments dont il se sert pour son travail, même l’unique couteau de table que chaque jeune couple reçoit au moment où 1l se met en ménage, est Tupambac

Propriété de Dieu. D’après la même conception, le « chrétien » ne peut disposer librement, ni de son temps, ni de sa personne. Ce n'est que comme nourrisson qu'il reste sous la protection de sa mère. Mais à peine peut-il marcher, qu'il tombe sous la coupe des Pères et de leurs agents, qui doivent préparer l'enfant, même dans ses jeux, à toutes sortes de travaux utiles. Quand l'enfant a grandi, il apprend, s’il est une fille, à filer et à tisser, s’il est un garçon, à lire et à écrire, mais seulement en guarani. Car, pour empêcher tout commerce avec les créoles corrompus, l'espagnol est sévèrement interdit dans les réductions. Par contre, les Pères cultivent soigneusement la langue guaranie; dans l'intérêt de la mission et de la civilisation, ils l’ont élevée à la dignité de langue écrite et, dans le centre de l'Amérique du Sud, de lingua geral, « de langue usuelle ». Aussitôt qu’une jeune fille a attteint quatorze ans, un garçon seize, les Pères se hâtent de les marier, par crainte de les voir tomber dans quelque

péché charnel; c’est avec peine qu'ils permettent à tel ou tel de rester célibataire passé cet âge. Aucun d'eux ne peut devenir prêtre ni moine, encore moins Jésuite. La plus haute dignité à laquelle l’Indien peut atteindre, s’il est particulièrement bien doué, est le corrégidorat, l'office de corrégidor, ce qui fait de lui une sorte de sergent-major sous les ordres des Pères gouverneurs. S'il témoigne des dispositions particulières pour n'importe quel travail manuel, 1l est aussitôt soumis à un soigneux apprentissage. Mais ce n'est pas lui, ce sont les Pères qui disposent de son avenir. D'ailleurs il ne serait pas capable de choisir lui-même, y fût-1l autorisé, tant il est peu habitué à disposer de sa propre personne. Il ne lui est pas même permis de quitter à sa convenance le territoire de la réduction, à plus forte raison de se rendre dans une colonie européenne. Il reste toujours soumis à une surveillance. Il n'est pas pratiquement un homme libre. Mais il se trouve manifestement très heureux au point de vue matériel, sous ce régime patriarcal. Tout ce dont il a besoin pour son entretien, la viande de bœuf dont il fait une consommation énorme, le thé du Paraguay, que les Pères ont introduit pour le désha- bituer des boissons alcooliques, la provision de sel dont il assaisonne ses aliments, même les vêtements qu'il porte et le tabac qu'il fume, 1l les trouve en abondance et d'excellente qualité dans les magasins de la réduction. Il n’est pas non plus accablé de travail, Les dimanches et les nombreux jours fériés sont des jours de repos absolu. Sur les jours de travail, il en a régulièrement deux par semaine pour cultiver son propre champ. Les quatre autres jours, il doit, en bonne règle, travailler pour le Tupambac. Mais les heures de travail ne sont jamais très longues et le travail lui-même est toujours agrémenté de

musique et de chant. Le matin, après la messe, chaque escouade de travailleurs se rend aux champs par files régulières, tout en chantant, et précédée d'une image sainte; le soir, on revient dans le même ordre au village, pour le catéchisme où la récitation

du rosaire. Il va de soi que les Pères ont aussi pourvu

à des amusements honnêtes et à des distractions pour les « chrétiens ». Le dimanche, 1l y a tir à la cible, courses de chevaux, foot-ball, jeux militaires, ou bien promenade en bateau avec concert; à la fête patronale, ‘qui dure trois jours, on Joue la comédie; à Noël, du moins pendant le séjour du père Sepp, on accompagne la « crèche » d’une représentation de marionnettes ; à Pâques, on donne un mimo-drame de la Passion, et ainsi de suite. Mais les Pères cultivent tout spécialement la musique et la danse. Chaque réduction a son orphéon avec « des ténors sans nombre », et, en outre, un orchestre indoeuropéen très nourri, où l’on voit accouplés fraternellement les sifflets de bambou avec les violons, les castagnettes avec les contrebasses, les tambours

indiens avec les flûtes, les clarinettes, les hautbois,

les harpes et Les théorbes avec d’étranges instruments fait de queues de tatous. Même, les Pères mettent leur orgueil à construire pour toutes les réductions, avec leurs « chrétiens », de bons et puissants orgues. Ainsi le service divin et le travail sont presque toujours accompagnés de musique dans la

« république chrétienne », et même de bonne

musique. Les plus belles mélodies anciennes des Pays-Bas et de l'Espagne charment à chaque instant les oreilles ; il s'y joint parfois des compositions assez heureuses des Pères eux-mêmes. Car un assez grand nombre d’entre eux, et en première ligne notre excellent père Sepp, sont, à côté de leur fonction religieuse, de « fameux compositeurs », et trouvent

assez fréquemment le moyen, chez les Chiquitos même tous les soirs, d'organiser un concert en règle sur la place, pour la grande joie de leurs « chrétiens ». La danse, ou pour mieux dire le ballet, joue dans les réductions un rôle aussi important que la musique. Car la danse au sens ordinaire du mot est, bien entendu, interdite. Mais, au contraire, les mouvements de mimique de toute nature sont soigneusement cultivés; les respectables Pères les font étudier et les dirigent, et dans ces ballets, on admire autant la merveilleuse adresse des chrétiens que la splendeur de leurs costumes.

Ainsi s'écoule la vie des Peaux-Rouges chrétiens, libre de soucis et joyeuse. Les Jésuites veillent sur eux comme des pères ; et comme des pères aussi, 1ls châtient les moindres fautes. La peine de mort est inconnue dans cette heureuse contrée : le fouet, le jeûne, la prison, l’exposition au pilori sur la place publique, les pénitences publiques dans l’église, tels sont les seuls châtiments que le chrétien ait à redouter, même pour les crimes les plus graves. Il est sévèrement interdit de livrer un criminel aux juges séculiers. Aussi les rouges enfants du Paraguay ne connaissent-ils d'autre autorité que celle de leurs bons Pères. C’est tout au plus s'ils ont un vague soupçon de la souveraineté du roi d'Espagne. Car la capitation, qui nominalement doit être payée par chacun d'eux, leur est remboursée par les Pères comme salaires; les guerres qu'ils font sont dirigées par les Pères; ils ne voient des pièces de monnaie avec l'effigie du roi qu’à une seule occasion, le jour de leur mariage, où, selon la mode espagnole, le fiancé et la fiancée échangent quelques réaux. De même, ils ne connaissent presque Jamais le gouverneur, ni l’évêque de la province, car ils sont du nombre de ces blancs dont la visite n’est pas agréable

aux Pères, si bien qu'ils emploient toute leur habileté à l’éviter.

Mais on a droit de se demander : la mission des Guaranis a-t-elle été réellement un État en soi? les noms dé « république chrétienne, » d’ « État jésuite », sont-ils autre chose que des images? est-ce qu'ils caractérisent exactement l’essence de cette création des missionnaires. Car on devrait alors qualifier de même d'États autonomes les centaines d’autres missions des Jésuites, et celles des Franciscains, des Capucins, des Augustins dans les colonies espagnoles, puisqu'elles étaient organisées de même. Nous n'avons pas devant nous, dans ces merveilleuses communautés, des États indépendants, mais un genre particulier de colonies que le gouvernement espagnol a lui-même appelées à la vie, et dont il a favorisé le développement dans son propre intérêt, des colonies dont il a cherché, par des lois sévères, à garantir l'isolement artificiel de tous les établissements européens, et où il trouve avantageux de s'entendre sans intermédiaire avec leurs directeurs, par-dessus la tête des hauts fonctionnaires provinciaux, pour toutes les questions importantes d'administration intérieure. La République chrétienne du Paraguay ne se distingue des autres colonies de même nature qu’en ceci, que là le gouvernement monacal et le système économique communiste, qui y est associé, ont été plus parfaits que nulle autre part. Mais est-ce que ce strict communisme ne répond pas du moins à des tendances politiques et sociales qui sont particulières à la seule Société de Jésus? Nullement. On trouve dans toutes ces colonies des germes de communisme, el dans elles toutes, ces germes se sont développés d’euxmêmes d'une manière identique. Lorsque les Guaranis se sont soumis à la « loi de Dieu », ils ne

connaissaient ni les animaux domestiques, ni les outils de fer, ni la vie sédentaire, ni la propriété privée. Ils ont appris à connaître tout cela par les Jésuites. Il est donc tout naturel que l'Ordre ait conservé dans ses mains la distribution de toutes ces choses, dont les sauvages n'auraient pas su faire un bon usage. On peut seulement se demander si les Pères ont sagement agi en les maintenant dans un état de perpétuelle enfance, et en ne les faisant participer à la civilisation qu’en les laissant maîtres de leurs jouets; s’il était raisonnable de transformer en une institution permanente ce communisme patriarcal qui, à l’origine, leur était imposé par la nécessité des circonstances; et si les résultats-de la méthode d'éducation dont ils n’ont pas voulu se départir ont été en rapport avec les énormes sacrifices qu'ils ont faits pour la conversion des Guaranis.

La première impression que faisait la vue des réductions était stupéfiante : en apparence les Indiens étaient complètement civilisés ; en apparence ils étaient aptes à tout. Tout ce qu’on emploie dans les réductions, objets d'alimentation, vêtements, ustensiles de maison et outils de travail, machines, meubles, ornements d'église, instruments de musique, objets de piété ou objets usuels, tout est fait par les chrétiens, sur place. Ils finissent même par fondre des canons, des cloches, des caractères d'imprimerie, par construire des horloges, imprimer des livres, sculpter des statues et peindre des tableaux. L’ensemble des réductions du Parana et de l'Uruguay constitue un grand organisme économique, complet en lui-même, qui produit en principe tout ce qu'il consomme. Il n’y a que le sel et le fer qu'à leur grand chagrin les Pères doivent faire venir du dehors à grands frais. Mais, plus on regarde de près cette

civilisation, plus on est frappé de son caractère factice. Ces braves chrétiens, dès qu'ils ne reçoivent plus des Pères des modèles et des directions, ne sont plus capables de rien faire de propre. Est-ce donc qu'ils manquaient de facultés créatrices? Nullement. Sans doute, quand les Pères les ont réunis, ils étaient pauvres en civilisation, mais non incapables de civilisation. Malheureusement, les Pères n’ont pas développé leurs dons inventifs naturels, et dans leur hâte impatiente de créer aussi vite que possible une civilisation sur le patron européen, ils les ont dressés à devenir de pures machines; en les mettant à l'abri de tout souci matériel, ils leur ont enlevé le peu d'initiative qu'ils possédaient. La haute culture des missions n’est donc au fond qu'un produit artificiel de serre chaude, qui porte en lui-même un germe de mort. Car, en dépit de tout ce dressage, le Guarani est resté au fond ce qu'il était : un sauvage paresseux, borné, sensuel, goulu et sordide. Il ne travaille, comme les Pères eux-mêmes laffirment, qu'autant qu'il sent derrière lui l’aiguillon du surveillant. Dès qu'on l’abandonne à lui-même, il laisse avec indifférence les moissons pourrir sur le champ, le matériel se dégrader, les troupeaux se disperser; il lui arrive même, si on ne le surveille pas quand il est aux champs, de dételer tout à coup un bœuf pour l’égorger, de faire du feu avec le bois de la charrue, et de se mettre à manger avec ses compagnons la viande à moitié crue, jusqu'à ce qu’il n’en reste plus; car 1l sait bien qu'il recevra pour sa peine 25 coups de fouet, mais il sait aussi que les bons Pères ne le laisseraient dans aucun cas mourir de faim. Malheureusement sa gloutonnerie est, comme le prouve cet exemple, aussi héréditaire que sa paresse. Les 7000 habitants de San Miguel dévorent 40 bœufs par jour. Mais dévorer est encore un euphémisme

appliqué à cette manière de manger, car ils engloutissent d'énormes quartiers de viande à demi crus, de telle sorte « que le jus sanglant coule des deux coins de leur bouche vorace ». Ce qui est encore plus fâcheux que ce vieil appétit cannibalesque, c'est leur brutale sensualité, et on est rebuté chez eux par le peu de développement des sentiments essentiels à la vie de société, l’amour pour les parents ou entre époux, la répulsion pour les actes de grossière immoralité, l’attachement à la maison natale, au foyer et à la patrie. Tous ces sentiments, le chrétien Guarani, qui a déjà derrière lui une demi-douzaine d’ascendants chrétiens, ne les éprouve pas plus que l’Indien des bois, qui traite sa femme en bête de somme, laisse de sang-froid ses vieux parents dans le besoin ou même les égorge, et qui se sent bien partout où il trouve à manger. La vie morale du -Guarani ne s’est enrichie, sous la discipline des Pères, que d’un petit nombre d’acquisitions nouvelles, mais qui produisent ici une impression plutôt étrange. Il est devenu un catholique dévot et superstitieux, qui voit partout des miracles et trouve une sorte de jouissance à se flageller jusqu’au sang; il a appris à obéir, et 1l est attaché aux bons Pères qui veillent si soigneusement à son bien-être, par une reconnaissance filiale qui, sans être très profonde, est pourtant très tenace. Ce résultat, qui n’est assurément pas très brillant, prouve suffisamment qu'il y a quelque défaut grave dans la méthode d'éducation des Pères. Quel est ce défaut? Évidemment de n'avoir jamais pris soin de développer chez leurs rouges enfants les facultés inventives, le besoin d'activité, le sentiment de la responsabilité; c'étaient euxmêmes qui faisaient pour leurs chrétiens des frais d'invention de jeux et de danses, qui pensaient pour eux, au lieu de les amener à penser par eux-mêmes;

ils se contentaient de soumettre ceux qui étaient confiés à leurs soins à un dressage mécanique, au lieu de faire leur éducation. Mais la faute la plus grave est d’avoir compris d’une manière tout extérieure la tâche qui incombe aux missionnaires, faute qui se retrouve dans toutes les missions des Jésuites : les Pères se préoccupaient trop du succès apparent et en gros; ils ne se préoccupaient presque pas de développer au fond des âmes les sentiments vraiment religieux et la culture intellectuelle et morale.

Mais la race rouge n'est-elle pas par nature si incurablement bornée qu'un dressage superficiel est tout ce qu'on peut espérer d'elle? Cette supposition est suffisamment réfutée par l’état de haute civilisation auquel étaient autrefois arrivés par eux-mêmes certains peuples d'Amérique. Faut-il en outre approuver sans réserve la base même du système jésuite, le principe d'isoler ceux qu’on veut civiliser? Les missionnaires moraves ne sont-ils pas arrivés aux mêmes pratiques que les Jésuites sans avoir eu l’idée de les imiter? Est-ce que David Zeisberger n’a pas fondé à Muskingum des communautés purement indiennes, et isolé ses Delawares, autant qu'il l’a pu, de tout contact avec les blancs, afin de pouvoir les élever absolument à la manière morave? Sans doute. L'isolement était une bonne chose dans la première période de l'éducation des sauvages. La faute des Jésuites a été de ne pas s’occuper de remplacer au bout d’un certain temps ce système, excellent pour les débuts de la mission, par une méthode plus adaptée aux progrès de la civilisation, et d’avoir persisté à maintenir les Indiens dans un état d’éternelle enfance. Toutefois il serait injuste d’en faire peser la responsabilité sur eux seuls. Le grand coupable était le gouvernement espagnol, leur patron. Il était tellement enchanté

des résultats de la Conquista espiritual, qu'il ne lui est jamais venu à l’idée de provoquer un changement de système. Pourvu que les Indiens des mis-

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sions restassent pacifiques, qu'ils se comportassent

extérieurement en chrétiens, et que les missions ne coûtassent pas un centime à la métropole, il était parfaitement satisfait. Ce n'est qu'Alexandre de Humboldt qui a réussi à lui faire comprendre que les missions, ainsi organisées, devenaient un obstacle à la colonisation, dès qu’elles se trouvaient être limitrophes des établissements des Européens; mais au moment où il ouvrait les yeux, sa domination sur le continent américain commençait déjà à s'effondrer.

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