LA NOUVELLE-FRANCE. CONCLUSION
Il existait un vaste territoire, où non seulement la .Conquista espiritual n'était pas autorisée, mais où elle était même sévèrement interdite, où le gouver-
. nement considérait comme la meilleure manière de
résoudre la question des Indigènes, de favoriser de toutes ses forces le mélange des Indiens et des Européens. C’est la grande colonie française du
1. On ne doit pas oublier que les philosophes du xvin° siècle ont presque tous éprouvé pour l’œuvre des Jésuites au Paraguay une admiration allant jusqu’à l'enthousiasme. Voltaire dit dans l’Essai sur les Mœurs : « L'établissement du christianisme dans le Paraguay par les seuls Jésuites paraît à quelques égards le triomphe de l'humanité ». Le protestant Robertson dit aussi : « C’est dans le Nouveau Monde que les Jésuites ont exercé leurs talents avec le plus d'éclat et de la manière la plus utile au bonheur de l’espèce humaine. Les conquérants n'avaient eu
d'autre objet que de dépouiller, d’enchaîner, d’exterminer les
habitants de l'Amérique. Les Jésuites seuls s’y sont-établis dans des vues d'humanité. » Buffon, Montesquieu, l’abbé Raynal parlent de même. Diderot seul a vu ce que le système des Jésuites avait de faux et même de démoralisant. [N. du T.]
RE os,
bassin du Saint-Laurent, le Canada et ses dépendances. Comment les Jésuites ont-ils compris là leur tâche? Quels services ont-ils rendu là à la civilisation générale ?
Lorsque les Jésuites arrivèrent au Canada, en 1611, plus de 200000 Indiens vivaient encore dans les forêts vierges sur les bords du Saint-Laurent. Les colons français résidaient presque tous à Québec, et cette poignée d'hommes étaient en majorité des huguenots. Les Jésuites n'avaient aucune envie d'ouvrir la Nouvelle-France aux huguenots et, sur ce point, Richelieu fut tout à fait d'accord avec eux : en 16928, il interdit l'exercice du culte évangélique dans la colonie. Le Canada fut ainsi donné à l'Église catholique et aux Jésuites, mais la partie de la population française qui avait le plus de capitaux, qui était la plus entreprenante et la plus disposée à émigrer, fut perdue pour le Canada. Elle fut détournée . sur la Prusse, la Hollande, l'Angleterre et les colonies anglaises. Ce fut une perte dont la France ne se releva pas, et qu’elle paya plus tard de la perte de la Nouvelle-France. Car, bien que les Jésuites fissent l'impossible pour attirer au Canada des émigrants français catholiques, et bien que leurs descriptions enthousiastes de la contrée trouvassent beaucoup d’écho en France, l’'émigration française resta toujours faible. En 1663, on ne comptait au Canada que 3 200 blancs, en 1765, que 65 000, tandis que dans la Nouvelle-Angleterre, dont la colonisation avait commencé vingt-cinq ans plus tard, il y avait déjà 24 000 blancs en 1640; il y en avait plus de 2 millions en 1763. La politique à courte vue de la Cour et des Jésuites devait avoir dans la Nouvelle- France son châtiment. Mais si les Jésuites ne réussirent pas à faire du Canada une grande: colonie agricole française, comme ils l’auraient passionné-
ment désiré, réussirent-ils du moins à soumettre à … la loi de Dieu et à gagner pour la France catholique les peuplades nomades qui habitaient de toute antiquité les forêts vierges du Canada, les Hurons, les Iroquois, les Algonkins, et les Abenakis? Ils s’adressèrent d’abord aux Hurons, parmi lesquels les Récollets franciscains avaient déjà travaillé quelque temps. Trois Jésuites partirent, en avril 1634, de Québec, pour pénétrer dans le pays des Hurons,
au bord des lacs Huron, Ontario et Érié. Mais il ny …
avait alors à travers les forêts canadiennes ni route ni sentier. Les Pères durent faire le voyage à la mode indienne, en remontant en canot le Saint-Laurent et l'Ottawa. Combien de fois ne durent-ils pas se jeter à l’eau, pour empêcher leurs frêles embarcations d’être emportées par le courant, combien de fois ne durent-ils pas tirer leurs canots à terre et les transporter sur leurs dos à travers les broussailles du rivage, pour éviter les rapides! Les pieds ensanglantés, les habits en haïllons, boursouflés de piqûres de moustiques altérés de sang, exténués de privations et de fatigues, ils atteignirent enfin les campements des Hurons. Mais là les attendaient tout d'abord de nouvelles déceptions. Les Hurons étaient beaucoup plus sauvages, plus sales, plus défiants qu'ils ne se l’étaient imaginé; leurs médecins étaient encore tout-puissants; le séjourdans les wigwams obscurs, enfumés, fourmillant de vermine, et où l’on était constamment harcelé par des enfants crasseux et indisciplinables et par des chiens à demi sauvages et plus difficiles encore à apprivoiser, était une souffrance sans cesse renouvelée; à cela s’ajoutait le rigoureux hiver du Canada et le danger, toujours imminent, d'incursions soudaines de féroces Peaux-Rouges, le risque d’être attaché au pilori de la torture, scalpé et soumis à une mort lente sur la
braise. Il fallait, dans de telles conditions, un puissant enthousiasme pour ne pas perdre tout courage, un enthousiasme capable de considérer toutes ces misères comme de vraies grâces, d'aspirer avec élan et joie au martyre, de voir partout des miracles, de se repaître de visions, et de considérer tous les combats qu'on livre comme des combats contre Satan. Les Pères Brébeuf, Daniel et Davoust étaient animés de cet enthousiasme; aussi réussirent-ils peu à peu à gagner la confiance des Hurons. Après six années de travail, ils étaient arrivés à réunir un grand nombre de Hurons dans des résidences fixes et à fonder 14 stations de mission autour du Fort Sainte-Marie sur le lac Huron. Mais c'est à ce moment, en 1641, que commença la terrible guerre d’extermination commencée par les Iroquois contre les Hurons et contre les Français leurs alliés. Les Jésuites résistèrent à toutes les atrocités de cette effroyable lutte qui dura vingt-huit ans. Mais avec quel résultat? Les Iroquois, à partir de 1648, détruisirent l’une après l’autre toutes leurs stations, massacrèrent tout ce qui tomba dans leurs mains, et martyrisèrent presque toutes les « robes noires » dont ils purent s'emparer; ils les firent périr dans les supplices les plus atroces. Ils enlevèrent les Pères Lalemant et Brébeuf, en mars 1649, à la prise de Saint-Louis; ils leur fendirent et transpercèrent les mains, leur arrachèrent les ongles, et les rôtirent lentement jusqu'à la mort, après leur avoir crevé les yeux avec des charbons ardents. Comme Jean de Brébeuf, un vrai colosse, ne faisait pas entendre une plainte au milieu des tortures, mais, attaché au pilori du martyre, continuait à prêcher sans se laisser troubler, ils lui coupèrent le nez et les lèvres, le scalpèrent, lui tranchèrent les pieds et commencèrent à dépecer la chair de ses cuisses jusqu’à l'os,
tant et si bien qu'un guerrier, particulièrement ému de son stoïcisme, lui arracha de la poitrine son cœur tout palpitant, pour le dévorer tout chaud encore et emprunter des forces nouvelles au sang de ce héros. Les Hurons furent à peu près anéantis dans cette guerre : sept cents environ réussirent à trouver un refuge dans le voisinage de Québec, le reste se laissa englober dans la tribu de leurs ennemis mortels. La mission qui avait été entreprise aux prix de si grands sacrifices n'existait plus. Néanmoins les Jésuites n’abandonnèrent pas l'espoir de convertir les Peaux- Rouges du Saint-Laurent, des lacs canadiens, des bords de l'Illinois, de l'Ohio et de l’'Hudson. Ils s’en allaient de tribu en tribu, dussent-ils, pendant des semaines, n'avoir d'autre couche que de durs rochers, d'autre nourriture qu’une poignée de maïs indien. Même en pleine guerre, ils se risquaient dans les wigwams des Iroquois, et ils y retournaient encore, même lorsqu'ils avaient été scalpés, ou qu'on leur avait coupé les pouces, puis les mains, comme au père Jogues. Mais quel pauvre résultat que d’avoir réuni quelques centaines de Peaux- Rouges dans les trois villages des missions canadiennes! Le plus grand nombre des sauvages restaient païens et étaient en même temps si affreusement décimés par l’eau-de-vie et la petite vérole, qu’ils fondaient comme la neige au soleil. Les Pères n'auraient pu mettre un terme à cette dévastation que s'ils leur avait été possible d'isoler complètement les [ndiens, à la mode espagnole, et de leur conserver leur nationalité, leurs mœurs et leur langue, dans la mesure du possible. Mais de cela le gouvernement français ne voulait pas entendre parler. Il força les Pères à transplanter les Indiens dans la colonie française, à les franciser le plus vite
possible, à favoriser, autant qu'ils pouvaient, les
relations et même les mariages entre les Peaux- Rouges et les visages pâles. Cette politique imprévoyante, la petite vérole, l’eau-de-vie et le tomahawk des Iroquois ont rendu inutiles tous les efforts des Jésuites pour résoudre la question indienne, et ont condamné à la ruine la puissance coloniale des Français. Si la France avait ouvert le Canada aux huguenots, et si les Jésuites avaient réussi à pousser leurs postes de missions sur les derrières des colonies anglaises, le long de l'Hudson et du Mississipi, jusqu'au golfe du Mexique, alors l'Amérique du Nord ne serait peut-être pas devenue la grande mère-p°trie des « Dissidents », mais un champion, « l'Hercule du Jésuitisme ». Ce n'est pas la bonne volonté qui a manqué aux Pères pour cela. Nous en avons pour preuve les audacieux et innombrables voyages de découverte qu’ils ont entrepris dans les forêts et les déserts et le long des fleuves du continent américain. Ils sont les premiers Européens qui aient exploré les grands lacs du Nord et qui se soient établis sur leurs rives; les premiers qui aient acquis une claire notion de l'importance des territoires des lacs canadiens, et aient insisté auprès du gouvernement français pour qu'il en prît possession ; les seuls qui aient distancé les sauvages coureurs des bois et su découvrir dans ses campements chacune des tribus indiennes, si lointaine et si redoutable qu'elle pût être, si bien que les honnêtes Peaux- Rouges avaient l'habitude, quand un voyageur européen arrivait chez eux, de le saluer par ces paroles : « Les robes noires ont déjà été 1c1. » Mais il faut bien dire que le seul succès vraiment réjouissant pour l'Ordre est celui qui est consacré au Capitole de Washinglon par les deux statues d'un Jésuite et d'un élève des Jésuites, monuments qui retiennent un instant l’atlention de tout Yankee curieux
d'histoire; ce sont les statues des. deux hommes qui ont les premiers découvert et parcouru le grand fleuve d’occident, le Mississipi : le père Marquette et l'élève des Jésuites Louis Joliet, de Québec. La présence de ces deux statues au Capitole de Washington prouve, mieux que toute autre démonstration historique, que les Pères n’ont obtenu dans l'Amérique du Nord aucun des résultats qu'ils ont visés et sur lesquels ils ont concentré tous leurs. efforts : ce n’est pas la France catholique, pour l'honneur et la puissance de laquelle un si grand nombre des meilleurs d’entre eux ont été scalpés, massacrés et rôtis, c'est cette race anglo-saxonne, si profondément haïe par eux, avec laquelle pendant plus de cent ans ils ont rivalisé dans les wigwams de l’Hudson, de l'Illinois et de l'Ohio, qui a pris possession du Saint- Laurent, des lacs Canadiens et du Mississipi, et qui par là s’est assuré la domination de toute l'Amérique du Nord. |
L'audacieux esprit d'aventure qui a distingué l'Ordre dans son activité en Europe, ne lui a pas fait défaut dans les contrées païennes. L'étendue de ses entreprises est à vrai dire surprenante, la prudence et l'énergie qu'il mit en œuvre pour les accomplir sont dignes d’admiration, l’abnégation et la force d'âme que déployèrent ses disciples dans les forêts et les déserts, dans les marécages fiévreux et les bouges empoisonnés par la peste, en bravant une mort misérable accompagnée souvent de cruels supplices, sont sublimes et commandent le respect. Mais l'ombre est proportionnée à la lumière. L'esprit d'entreprise produit souvent sur le champ de mission un besoin impatient de conquête. On veut obtenir à tout prix un succès visible. Là où les habitudes païennes paraissent indéracinables,. comme
dans l'Inde et en Chine, on se comporte vis-à-vis du paganisme, non seulement dans les questions de mœurs et de coutumes, mais même dans les formes du culte, avec tant de complaisance, qu'au lieu du Christianisme on implante véritablement une religion nouvelle, qui est une religion composite pagano-chrétienne. Par contre, là où l’organisation de la religion païenne est faible, on se contente souvent d’une christianisation superficielle. Conversions en masse, baptêmes en masse, voilà à quoi on tend. On croit pouvoir laisser à l'éducation donnée plus tard par l'Église le soin de développer la piété intime. Là où cette. éducation n'a pu être donnée, comme dans l’Inde, au Japon, en Chine, les plus magnifiques créations de l'Ordre ont croulé d’un seul coup. Là où cette éducation a été tout à coup interrompue par la suppression de l'Ordre, comme dans les empires coloniaux du Portugal et de l'Espagne, les chrétiens des missions de l'Ordre sont vite retombés dans leur état de barbarie primitive, ou du moins sont restés profondément dégénérés, parce que les Pères avaient négligé de leur enseigner le légitime usage de la liberté. Si les résultats de toutes ces entreprises ont été bien inférieurs à ce qu’on pouvait attendre d’une telle dépense d'argent et de sang, de force intellectuelle et de haute idéalité, ce n’est donc pas seulement à la sauvagerie foncière des convertis qu'il faut s'en prendre, ni à la bassesse d'âme et à l’avidité des colons et des commerçants européens, dont les traces sanglantes ne se retrouvent que trop souvent dans l’histoire des missions jésuites, mais aussi aux procédés d'évangélisation. Les missions des Jésuites étaient trop une Conquista, ou si l’on veut une chasse aux âmes trop habile. De là leurs immenses succès immédiats, de là le peu de résultats durables de ces succès.