D. — LA CONFESSION, LA POLITIQUE ET LA DÉVOTION
L'activité inouïe déployée par l'Ordre dans le champ de la théologie morale montre déjà que cette science subtile avait pour lui une beaucoup plus grande importance pratique que les autres sciences. En réalité, celles-ci n'avaient souvent pour lui qu’une valeur décorative, tandis que la théologie morale était le pain quotidien, qui lui servait à remplir une tâche d’une haute valeur pratique, la direction des consciences par le con/fessionnal.
La confession avait. déjà joué au Moyen Age un rôle considérable. Mais il est digne de remarque que, dans ce temps, le confessionnal n'existait pas. Évidemment, on ne sentait pas encore le besoin d’installer dans les églises un meuble de cette nature. Car la plupart des fidèles se confessaient rarement; ils ne confessaient d'ordinaire que les péchés mortels ; très souvent, ils se confessaient plusieurs à la fois
dans le chœur. Le confesseur n’exerçait qu'exceptionnellement son influence sur toute la direction de la vie de ses pénitents. Ce n’est qu'au xvi° siècle que les catholiques considérèrent comme un devoir religieux de se confesser aussi souvent que possible et d’une manière aussi complète que possible. Ce n'est
qu'alors que le confesseur devint pour chacun des fidèles ce qu'il est ou doit être encore aujourd'hui : le conseiller permanent dont le fidèle ne peut. réclamer trop souvent les directions, s'il veut marcher dans la vie d’un pas sûr ét d’un cœur tranquille. C’est alors seulement qu’on a inventé le confes- sionnal, et qu'il a occupé une place fixe dans l’église, à côté de la chaire du Moyen Age et de l'autel, ancien de plus de mille ans.
Nulle part ce développement et cette aggravation, d’une si haute portée, de la pratique de la confession, n’a trouvé des patrons plus zélés que dans l'Ordre des Jésuites. Déjà, lorsqu'il n’était qu’un directeur de conventicules, Ignace avait attaché la plus grande importance aux confessions aussi fréquentes et aussi complètes que possible. Comme chef d'Ordre, non seulement 1l fit de cette pratique un devoir personnel pour ses disciples, mais il leur recommanda d'y amener partout les laïques. Les résultats de celte méthode furent extraordinaires. Le confesseur jésuite jouit bientôt en tous lieux d’un crédit égal à celui du professeur jésuite, et le confessionnal put être partout considéré comme le symbole de la puissance et de l’activité de l'Ordre, au même titre que la chaire professorale et la grammaire latine.
De quelle manière le confesseur jésuite a-t-1l . d'ordinaire rempli cette difficile fonction? Si nous lisons les Instructions d'Ignace sur la confession et la théologie morale, nous devons reconnaître que l'Ordre s’est montré dès l’origine disposé à traiter le
OR RCE METRE RE ER EE RSR PAT EEE SAS TS RANENS NO PORT PAP RL NERO À # se CS 2 A te
pécheur avec douceur, que dans le cours des temps il s'est montré de plus en plus indulgent, et qu'enfin la douceur a dégénéré en relâchement. On en vint à ce point, que le confesseur se voyait contraint à donner l’absolution à un pécheur, contre son propre sentiment, si celui-ci pouvait s'appuyer sur l'autorité d'un casuiste jésuite, pour justifier sa manière d'agir. Nous avons des témoignages irrécusables des Jésuites eux-mêmes, qui constatent les effets désastreux de cette pratique. Car il y avait dans l'Ordre beaucoup d'hommes sérieux, qui étaient choqués des doctrines de quelques-uns des docteurs les plus réputés. Mais l'Ordre a persécuté ces censeurs incommodes, comme des brebis galeuses. Il était, en ces matières, impossible de lui faire la leçon et de le convertir. On comprend aisément pourquoi : cette habile indulgence était une des principales causes des succès des Jésuites comme confesseurs. C'est par là surtout qu'ils se conciliaient l'approbation et la faveur des grands et des puissants de ce monde, qui ont toujours eu plus besoin de la condescendance de leurs confesseurs que la masse des petits pécheurs.
On n'avait jamais vu de confesseurs tout-puissants dans les Cours du Moyen Age. C’est dans les temps modernes qu’apparaît cette figure caractéristique de la vie des Cours, mais c’est l'Ordre des Jésuites qui l’a implantée partout. On pourrait même supposer que l'Ordre s’est expressément acharné à entrer au service des princes. Mais la vérité est qu'il a été investi de ces fonctions comme des fonctions de l’enseignement : ce sont les princes qui ont voulu avoir des Jésuites pour confesseurs ; au xvi° siècle, les Pères eux-mêmes montraient d'ordinaire peu d’empressement à répondre à cet appel, bien que leurs supérieurs n'aient en général manifesté aucune
répugnance à les voir entrer au service des Cours. L'Ordre finit par s’accoutumer à un rôle qu'il n'avait d’abord accepté qu'avec des hésitations de conscience. Il arriva même à y attacher un grand prix, comm à une source importante de sa puissance, car s'il influait de toutes les manières, dans le sens de ses idées, sur la politique extérieure et intérieure des États catholiques, il y réussissait particulièrement en fournissant des confesseurs aux princes.
Au xvi° siècle, le gouvernement de l'Ordre ne voyait pas, il est vrai, d’un bon œil l’immixtion des confesseurs dans la politique. La cinquième congrégation générale rendit encore, en 1594, un décret qui prescrivait avec insistance la réserve aux confesseurs. Mais la religion et la politique étaient alors si étroitement entremêlées, qu'il ne fut pas possible de faire observer cette prescription. Les confesseurs d'ailleurs n'auraient pas pu, même s’ils l'avaient désiré, refuser leurs conseils aux princes, et avant tout c'était une obligation directe de leurs charges de détourner les princes de prendre des mesures qui les aurait mis en état de péché mortel. C’est ainsi qu’au xvi® siècle ces confesseurs, non seulement obtinrent partout une influence politique appréciable, mais même acceptèrent parfois ouvertement des emplois ou des fonctions politiques. C’est alors que le Père Neïdhart prit, comme premier ministre et grand inquisiteur, la direction de la politique espagnole; que le Père Fernandez siégea avec voix délibérative dans le Conseil d'État Portugais, que le Père Lachaise et son successeur remplirent expressément à la Cour de France les fonctions de ministres des affaires ecclésiastiques. — Rappelons-nous en outre le rôle joué par les Pères dans la grande politique, même en dehors du confessionnal : le père Possevino, comme légat pontifical en Suède, Pologne
et Russie; le Père Petre, comme ministre en Angleterre ; le Père Vota, comme conseiller intime de Jean Sobieski de Pologne, comme « faiseur de rois » en Pologne, comme médiateur lors de l'érection de la Prusse en royaume ; — on devra reconnaître qu'aucun ordre n’a montré autant d'intérêt et de talent pour la politique et n'y a déployé autant d'activité que l'Ordre des Jésuites. L'avertissement biblique, si souvent rappelé aux ecclésiastiques, « qu'aucun soldat du. Christ ne se mêle aux affaires de ce monde », n’a . guère été observé par lui; aussi a-t-1l obtenu dans ce monde une.situation et une puissance qui dépassaient de beaucoup celles de tous les autres ordres.
Quand même. l'Ordre mettait tous ses soins à faire la conquête des princes et des classes dirigeantes, il n’oubliait cependant jamais la vocation à laquelle il avait à l’origine consacré toutes ses forces : la mission intérieure parmi le peuple. C’est pour cette raison que la chaire du prédicateur eut toujours pour lui une importance presque aussi grande que la chaire du professeur et le confessionnal. Mais il agissait sur les masses, moins encore par les prédications ordinaires, que par les missions populaires et par la nouvelle organisation qu'il donna aux confréries religieuses. Les premières sont certainement une de ses créations les plus originales. Leur objet était et est encore. le réveil de la vie religieuse, dans les pays atteints d’indifférence religieuse ou infectés par l'hérésie. Comme moyens d'action, les Pères se servaient et se servent encore des prédications de pénitence et des exercices de pénitence. En général, leur succès dépassa toutes les espérances. Toutefois, l'influence exercée sur le peuple par ces missions des Jésuites n’a jamais été que passagère. [ls ont agi sur les laïques, d’une manière beaucoup plus profonde et plus durable,
par les nouvelles associations dans lesquelles ils ont peu à peu réuni sous leur bannière des adhérents de toute classe, étudiants et écoliers, bourgeois et paysans, compagnons et apprentis, prêtres et même princes. Le but idéal de.ces associations était d’ordinaire le culte de la Sainte Vierge; le résultat pratique fut la création de milliers de petites églises dans le sein de la grande Église, sur le dévouement desquelles l'Ordre pouvait compter sans réserve. C’est surtout par ces confréries que l'Ordre a essayé: d'agir partout, à sa manière, sur la dévotion populaire. Il y a réussi en général sous une forme très particulière. Il s’est appliqué, avec tout son zèle, à développer l'’amalgame composite des croyances populaires du Moyen Age avec toutes les pratiques qui y étaient associées, processions, pèlerinages, indulgences, absolument comme si les intérèts les plus élevés de la religion et de la classe populaire y étaient attachés.
. Les Franciscains avaient déjà pratiqué avec excès le culle de la Vierge, mais les Jésuites allèrent plus loin encore. Ils exaltèrent Marie comme la fille adoptive de Dieu, son sein comme la pure demeure de la Sainte-Trinité, sa poitrine comme la plus belle des beautés, son lait comme la plus douce des douceurs. Ils enseignaient qu'il était difficile d'arriver à la félicité bienheureuse par le Christ, que c'était facile par la Sainte Vierge. Ils découvraient sans cesse de nouveaux lieux de pèlerinage dédiés à Marie; ils décrivaient de nouveaux et innombrables miracles dus à la mère de Dieu; ils faisaient consacrer à Marie des colonnes, des autels, des tableaux sans nombre; ils composaient des centaines de livres à la louange de la reine des cieux; ils lui dédiaient même souvent d’autres productions de leur plume, voire des ouvrages de théologie morale traitant souvent de
sujets très peu édifiants. Mais Marie ne leur faisait pas oublier les Saints. Partout où le culte d’un saint avait été supprimé par les hérétiques, ils ne tardaïent pas à le faire revivre; s'ils le croyaient utile, comme ce fut le cas en Bohême, ils inventaient et exaltaient avec art de nouveaux patrons (comme Jean de Népomuk) et, là où ils le pouvaient, ils encourageaient la vénération des saints de leur ordre, Ignace, Xavier, François de Borgia, etc. En outre ils créèrent, à la fin du xvu° siècle ‘, un culte d'un genre tout nouveau, auquel on ne trouve rien à comparer parmi les dévotions souvent si singulières du Moyen Age, le culte du Sacré Cœur de Jésus, dont à Rome tout d’abord on ne voulut rien savoir, « parce qu'on aurait eu alors le droit de faire tout aussi bien des yeux, de la langue et des autres membres du Christ l’objet d’une dévotion spéciale ». Ils ne s’attachèrent pas avec moins de zèle à la vénération pour la Sainte Croix, pour les images et
les reliques, qui naturellement se multipliaient de
tous côtés, suivant les besoins : reliques de saint Ignace et de saint Xavier, mais aussi précieuses reliques antiques, cheveux de la Sainte Vierge, morceaux de son voile, de son peigne, ossements des Innocents, ossements gigantesques de saint Christophe, etc. Comme on pouvait s'y attendre, les reliques les plus neuves accomplissaient autant de miracles que les anciennes. Les vêtements de saint Ignace, et aussi, dans quelques cas, le gros volume des statuts de l’ordre, favorisaient l’heureuse délivrance des femmes en couches. L'eau de saint Ignace, qui consistait en une eau quelconque dans laquelle on plongeait des reliques ou simplement
1. En 1697. Déjà en 1676 Clément XI avait approuvé la fête du Sacré Cœur de Marie. [N. du T.]
des médailles de saint Ignace, guérissait toutes les maladies sans exception, et même les péchés; aussi les Pères miséricordieux en préparaient-ils des cuves entières. Bien entendu les reliques de saint Xavier n'avaient pas moins d'efficacité. En un mot, les Pères l’emportèrent encore ici sur tous les anciens ordres, par leurs dévotions spéciales.
On comprend dès lors qu'ils n'avaient aucune raison de ne pas admettre toutes les superstitions du Moyen Age, même les plus grossières. Plus tard ils se sont fait gloire de ce que quelques-uns des leurs, Adam Tanner', et surtout Frédéric Spée * eurent le courage de combattre la folle croyance aux sorcières. Mais ils oublient d'ordinaire d’ajouter que cela valut à Tanner d’être persécuté par l'Ordre, et que Spée fut obligé de publier, en 1631, son célèbre ouvrage sous le voile de l'anonymat, et dans une librairie protestante. Car, à cette époque, l'Ordre était profondément attaché à la croyance à la sorcellerie, et persécutait avec zèle les sorciers. Mais il croyait, en même temps qu'aux sorcières, à toutes sortes d’autres maléfices, au mauvais œil, à l’onction des armes, qui guérit les blessures des absents, aux rosaires qui garantissent contre les traits et les balles, aux cloches consacrées qui protègent contre la tempête et le mauvais temps, et à tout ce qui subsistait encore de superstitions de ce genre. On doit dire qu'ils n'étaient pas les seuls de leur temps à se forger des imaginations crédules. D'autres hommes de la plus haute culture n’y échappaient
1. Adam Tanner, d’Innsbruck (1572-1630), auteur de l’Astrologia sacra. Il fut condamné pour hérésie pour avoir recommandé la douceur dans la procédure contre les sorcières. [N. du T.]
2. Frédéric ve SPée, de Kaiserwerth (1591-1635). Sa Cautio criminalis vel de processu contra sagas liber parut anonyme, en 1631, à Rinteln, en Hesse, terre protestante. [N. du T.]
pas. Sans doute, mais les Jésuites considéraient comme leur devoir de défendre avec la dernière énergie ces superstitions dans leurs ouvrages. Le célèbre « marteau des. hérétiques », Jacques Gretser, qui n'a pas laissé à la postérité moins de 267 ouvrages, a écrit, sur cet article de foi, avec un zèle aussi furieux que sur le sacrement de l'autel, et il ne passait pas du tout parmi les siens pour un esprit peu éclairé; il passait, au contraire, pour une des plus grandes lumières intellectuelles de FOrdre.
Cet Ordre, d’une habileté profonde, a su utiliser pour sa cause tous les sentiments qui prédisposent l’homme à confier à autrui la direction de sa conduite et de son âme, la foi et la superstition, les scrupules de la conscience et le désir de s’en débarrasser le plus vite possible, la soif de miracles et de révélations comme la crainte de tout ce qui sort de l'ordinaire. En outre, il a su mettre à son service toutes les institutions qui, dans le monde, confèrent la faveur des hommes, la puissance et l'influence : l'École, l'Église, l'État; enfin il s’est emparé avec énergie de toutes les branches de l'activité humaine qui peuvent assurer à une corporation la prééminence matérielle et spirituelle, dans la rivalité des esprits et des intérêts : la littérature, la science, la politique, le commerce, l’industrie. Si l’on se rappelle tout cela, alors la puissance inouïe qué l'Ordre a possédée au temps de son apogée, en Europe et hors d'Europe ne paraît plus une énigme et encore moins un miracle. Il a su l’art de prendre les hommes par leurs côtés « faibles », et de « s’accommoder » au monde, dans le bon et dans le mauvais sens du mot, « comme s’il en était une partie intégrante ». Ce fut sa force, mais aussi sa faiblesse; la source de sa grandeur, mais aussi la cause de la rapidité incroyable de sa décadence et de sa chule.