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TROISIÈME LEÇON

Éducalion divine^humaiDC. Éducatiou contre nature.

(21 mai 18/J3.)

Dans sa troisième leçon , M. Michelet parle d'abord de lui-même et revient sur cette idée heureuse que « il lui a € été donné autant qu'à aucun homme de ce temps de con- « lempler dans l'histoire un mystère vraiment divin » (pan;eC5).

Si j'avais entrepris de jujjer ses produits historiques , je pourrais fort aisément démontrer qu'il n'a rien contemplé de pareil; mais, par forme abréviaiive , je l'admets.

Le profond philosophe adore « l'action douce, patiente, c( souvent à peine sensible, par laquelle la Providence pré- € pare , suscite et développe ta vie , la ménage, la nour- « rit et va la fortifiant... Dieu est nne mère , cela est sen- < sible pour qui voit avec quel ménagement il met ses plus ((grandes forces à la portée des êtres les plus faibles... « Dieu est la grande »jt';e(page 64) , la grande nourrice ï qui craint d'être trop forte, entoure e( ne serre pas, in-

o KLUK et ne force pas, donne doucement et peu à la fois. . ; i do sorle que le nourrisson ne reste pas long-temps /?««- (' sif, qu'il s'aide lui-même, et que , selon son espèce , il «ait aussi son action. » Ce qui n'est pas nouveau, mais vrai.

« L'éducation n'a d'autre but que d'imiter celte con- « duiie de la providence ; elle se propose de développer une « créatui'e libre. Les parents n'V veulent rien pour eux, t mais /o/// pour V enfant; ils veulent, avant tout, qu'il « développe son activité , quand même ils devraient en « souffrir.

<( La pensée des parents, c'est qu'à la longue l'enfant « soit en état de se passer d'eux , qu'il puisse les quitter « un jour.

« Les familles artificielles (sobriquet des confréries du « moyen-âge) avaient dans leur commencement, quelque « chose de ce caractère divin de la famille naturelle... Les t giandes familles monastiques en eurent une ombre, et « c'est alors qu'elles produisirent les grands hommes qui « les représentent par devant l'histoire (page C6).

« Les seuls Jésuites, etc., etc. >

Quel plaisir m'aurait fait M. Michelet s'il eût nommé ces familles artificielles et monastiques, et les grands hommes qui les représentent; s'il nous eut dit de plus en quoi

ces familles avaient quelque chose de ce caractère divin de la famille naturelle !

Mais voulant les opposer aux Jésuites , il n'avait garde cle trahir ainsi le vice absolu de sa comparaison, et il a préféré, comme toujours, de larges lambeaux de phrases rapiécées, ambiguës et sentencieuses, qui pouvaient en imposer aux niais.

Pour le reste, on aurait tort de chicaner M. Michelet. Il y a du sentiment et de l'exactitude, dans le double tableau qu'il nous présente de V éducation providentielle de la nature entière, et de l'éducation de la famille naturelle.

Je sens bien qu'il va blâmer les Jésuites de ne pas suivre pied à pied ces magnifiques modèles, et d'être les seuls qui ne les suivent pas.

C'est pourquoi son rôle est de prouver qu'en entourant ils serrent j qu'ew influant ils (or cent, c^\\ ils veulent iowl pour eux et rien pour ceux qu'ils élèvent, que chez eux l'individu est purement passif ei n'a pas son action selon son espèce, et avant tout qu'en matière d'éducation, il n'existe aucune différence entre la famille naturelle, voire même l'ensemble des choses créées, et une compagnie de religieux.

A ces (ondiiions, M. Michclct raisonnera ; mieux vaut lard (|ne jamais.

« Cërutli le dit assez nettement : De même qu'on emc mailloHe les membres de l'enfant pour leur donner une (c juste proportion , il faut des sa première jeunesse émet mail hier pour ainsi dire sa volonté j pour qu'elle conc< serve dans tout le reste de sa vie une heureuse et salu* f taire souplesse. ^ La citation est de M. Michelet (p. 66).

M. Michelet s'indigne et oublie qu'il vient de s'extasier en présence de l'éducation maternelle. La citation est au moins maladroite; elle forme , dans la thèse de M. Michelet , un contresens. Gérutti compare précisément Téducaiion maternelle à celk des Jésuites, et M. Michelet prétend que ces deux genres d'éducation diffèrent de tous points. Je ne me trompe pas.

Quelle est donc la conduite des mères ?

Pour mille raisons éminemment sages, elles emmaillota tent les pauvres petits membres tout délicats et tout fragiles de leurs enfants ; pour des raisons analogues, et quelquefo'sparle fait même, elles emmaillottent leur volonté. Libres d'agir, les membres, sans cette inappréciable sauvegarde , pourraient s'abandonner à des mouvements dangereux, se blesser continuellement, se déformer à

jamais. Ainsi est-il de la volonté naissante : elles la protègent en modérant son action contre les accidents extérieurs qui la briseraient, et des déviations qui ne sont que trop naturelles. Elles entourent , elles influent, elles emlyiaillotent sans serrer; elles ybrccwf , quoi qu'en dise M. Miclielet , elles /brce»/ doucement, amoureusement, aécessairement.

D'accord , mais M. Michelet prétend que les Jésuites icrretU, puisqu'ils demandent que l'homme soit dans les mains des supérieurs comme un bàlon, comme un cadavre; et serrer! voila le crime (page 66).

Sur cette objection réchauffée , Cérutti s*expliquait ainsi •

f Ce qu'on dit déplus fort contre une pareille obéissance,

« se réduit à soutenir qu'elle est également contraire aux

t principes de la loi naturelle , aux lumières de la raison,

« à riiouneur de la divinité.

« Sectateurs de la loi naturelle, vous jugez que l'obëis- « sance des Jésuites lui est contraire. Serait-ce purement t en qualité d'obéissance? Celle que les sujets rendent à « leurs princes, celle que les soldats rendent à leurs olii- « ciers, celle que les peuples rendent à leurs magistrats , « celle qu'un fils rend à son père, celle qu'un serviteur rend « à son maître, seraient donc toutes contraires à la loi natu- « relie? Détrompez-vous: du sein de la nature sortent en « fowle des Principes de supériorité et des liens de dépen-

« dance ; il est dans la nature que la force commande à la € faiblesse, que le laleni gouverne rincapacité, que le savoir « diri{îe l'inexpérience^ que le petit nombre cède au plus c( (rrand nombre ou à CEUX QUI LE REPRÉSEOTEiXT , « (jno riiomme révère son auteur et ceux qui en sont l'i- (c majje sur la terre. Rompez donc tous les liens dont Tas- ( senil)lage et les rapports produisent l'harmonie sociale; « (Itjlruisez la (;rando chaîne qui embrasse , réunit et suc boidonne tout le système des êtres; renversez l'ordre de « l'univers et la gradation de la nature, en soutenant que « toute obéissance , toute dépendance lui est contraire ; ou c avouez que celle des Jésuites ne l'est pas en qualité de c simple obéissance.

« Le serait-elle en qualité d'obéissance servile? il est « évident que la loi naturelle réprouve tout esclavage, « mais est-il évident que l'obéissance des Jésuites en soit <( un?

« L'esclavage est un joug involontaire : l'obéissance des « Jésuites est un joug qu'on ne leur impose pas, mais qu'ils « s'imposent eux-mêmes.

« L'esclavage est l'effet de la naissance ou de la con- « quête : l'obéissance des Jésuites est l'effet du choix et « du penchant,

« L'esclavage est le rapt ou la vente, et par là la priva-

« lion de la liberté ; l'obéissance des Jésuites en est le don, « riiommajje , et par là la jouissance.

« L'esclavage est une soumission rendue h un homme « qui force au lieu d'accepter ; l'obéissance des Jésuites « est une soumission promise à Dieu qui accepte au lieu « de forcer.

« L'esclavagfe ne donne aucun droit à des remontrances, f les despotes n'en souffrent point ; l'obéissance des Jécc suites leur conserve ce droit, et V Institut l'autorise (<).

« L'esclavage est toujours subit , imprévu: c'est l'ou- j « vrage de quelques moments, de quelques jours ; Tobéis- « sance des Jésuites n'est ni imprévue ni subite : elle <i leur laisse avec la liberté du choix deux ans d'attente et « dix ou douze d'épreuves.

f L'esclavage n'a point de lois fixes ; il n'a aussi ni « adoucissement certain, ni bornes prescrites : l'obéissance < des Jésuites reconnaît des bornes qu'elle ne laisse point « passer , des adoucissements que tout lui assure, et des • « lois qui ne peuvent cesser qu'avec elle. ?

< L'esclavage est le supplice de l'esclave, puisqu'il ne î « désire rien tant que de briser ses fers ; l'obéissance des

(1) Nec tamen idcircô vetamini, si quid forte vobis occurrat à superioris senteiitiâ diversum, idquc vobis (consulte suppliciter Domino) eiponendum videatur^ quominùs id ad superiorem referre possitis. £pist. S. Ignalii de virtutc obedienticcy page 165, vol. 2.

« Jésuites fait leur bonheur , puisqu'ils ne craignent rien « tant que de rompre leurs liens.

« L'esclavage enfin n'a pour but que Tintérêt de celui « qui commande à Tesclave ; Tobéissance des Jésuites a « pour but, avec l'intérêt et la gloire de Dieu pour qui on « obéit, l'intérêt et le salut de celui qui obéit...

c Donc , Tobéissance des Jésuites n'est pas un esclava- « ge, etc.

€ L'obéissance des Jésuites n'est pas non plus contraire? à la raison. La raison veut que, dans toute société, Tintérct personnel soit immolé à l'intérêt public le plus promptement, le plus universellement, le plus parfaitece ment qu'il se pourra... Par l'intérêt personnel, on doit c entendre la volonté particulière ou la passion ; par l'in- « lérêt public, la volonté générale ou la loi. Immoler sa I volonté particulière et sa passion à la volonté générale « ou à la loi , c'est lui obéir; mais on ne peut obéir à la « loi sans obéir aux supérieurs qui en sont ou les insti- « tuteurs ou les représentants ou les organes. Donc, etc. « Mais une obéissance aveugle !... \J Institut ne dit pas

< une obéissance aveugle , mais en quelque sorte aveugle : t cœcâ quddam obedientià. h' Institut \eiii que l'inférieur

< commence par regarder si, sur la route qu'on lui trace, « la religion et le devoir élèvent quelque barrière : n'en « élèvent-ils aucune , Y Institut veut qu'élancé prompte*

« mont dans la carrière, l'inférieur la parcoure presque « en avcu{;le, c'est-a-dire en détournant ses re{jrT Is des « objets qui l'environnent, pour les fixer uniquement sur

< le terme où il tend; c'est là le vrai sens de ces mois eu

< (fucl(]ue sorte aveugle ; ils signifient une promptitude « et une altention qui exclut toute distraction et tout ^( (^élai , mais non tout examen... Voyez les reslrictioiis: « r inférieur examinera si l'obéissance est conforme à la « justice ; il examinera si elle l'est à la charité : omnibus « in 7'cbus ad quas potcst cum cliarilate se obed'ienlla cj:- « îcndere ; au devoir : ubi Dec contraria non prœcipit ce tiomo,.,. ubi non cerneretur peccatum. . . . c'est donc au 4 moment où Ton vient de s'assurer que l'ordre du supé- « rieur est légitime, que Ton vient de se convaincre qu'il « doit éire suivi. Donc, etc. »

< L'obéissance des Jésuites n'est pas contraire à l'iion- « neur de ia divinité... Serait-ce un sacrilège de voir « JcsuS'Clirist dans son supérieur ? mais Jésus-Christ « lui-même veut que nous l'envisagions dans tous les <c hommes , dans le dernier des hommes (i) ; de sacrifier <( en quelque sorte la raison et la volonté , le plus beau ti présent et l'image de la divinité ? mais Jésus-Christ nous

< dit qu'à moins que nous ne devenions semblables à de

, (i) Mat.c. 25.

c petits esifarils qui ne doivent point avoir de volonté , « nous ne serons jamais ses vrais disciples...

«C'est donc un sacrilè^je qu'ordonnait Saint -Paul

< lorsqu'il disait aux Ephcsiens: obéissez à vos supérieurs € temporels comme àJésus-Chrisl{\)l

« C'est donc un sacrilège que prescrivait saint Basile, <( lorsqu'il exigeait de chaque inférieur, pour les ordres « de son supérieur, une plénitude de consentement et

< d'adhésion presque égale à celle qu'on a pour les dog-

< mes de la foi (â); un sacrilège que prescrivait saint Eei noit au cliapiire 5 de sa Règle, et surtout au chapitre G8, « où il prescrit l'obéissance même dans les choses imposc sibles; un sacrilège enfin que prescrivaient saint Augus- « lin, Uegl. et Const. pour les relig. Ursulines, chnp. 2.

« Saint Bonavenlure Tract, de yradibus virtut. ch. 2, « et au chapitre 60 de la vie de saint François , dit que f pour éire vraiment obéissant , il {nul être comme un « cadavre qui se laisce toucher , remuer, manier sans au- « cunc résistance (^5); et saint Bernard , liO. 5, discip.

(J) r.ph. 6-5.

(2) Serin. 2. De Inslit. nionach. c'trcà ftnem. Le même sainl Basile compare les religieux obéissants à des brebis qui se laissent conduire par les pasteurs; il dit ailleurs que les religieux doivent être entre les maii-s de l'abbù comme la cognée dans celles du bûcheron. Basil, in const. monach. c. 18 et 12.

(3) Cértiiii observe que le cadavre de sainl BonaNcnlurc a scr\i de modèle à celui de saint Ignace.

« prœcepl. , dépeint ainsi le reli{îieux honnête et obéissant : « // icfnore les délais, il fuit le lendemain, ses yeux sont « prêis à voi)'j ses oreilles à entendre, sa langue à parler, « ses mains à travailler, ses pieds à marcher ; il met toute (( son attention à connaître la volonté de celui qui com- « mande. Serm. de obed. const. c. 1 reg. 3. Saint Bernard « dit encore que le religieux, comme saint Paul terrassé « sur le chemin de Damas , ne voit rien quoiqu'il ait les « yeux ouverts, ne juge rien par lui-même. Serm. 77 de {( convers. S. Paul, et Tract, de vitâ sol.

€ Enfin était-ce donc un sacrilège que ce que prescrit vaient d'une voix unanime, saint Bruno, ^^mi. ord. carf tkus. lib. 1. c. 8, page 71 ; saint Fulgence, voir Surius « in vitd sancti Fulg. t. 1. Mens. Jan. ; saint Grégoire- « le-Grand, lib. 2. c. 4; saint Jérôme, Epist. ad. Rustic;

< saint Thomas, Prima Secundœ, quœst. <5, art. 5. ad. 5; t les fondateurs de l'ordre de Grammont, des Prémontrés, f des Trinitaires, des Carmes, etc., etc. ; saint François « de Sales, saint Vincent de Paul, et bien d'autres, et tous

< les maîtres de la vie spirituelle , et les plus savants ca- « nonisles, tels que Yan Espen de obedicnlid ccecâ, Cabas- « sut, etc., etc., et les papes , et les conciles qui ont ap- « prouve les ordres religieux assujettis par leur règle à « celte obéissance, et la France qui les a tolérés plus de « dix siècles, etl'Église universelle en canonisant une foule

« de saints rclifjieuxqui ont ou prescrit, ou recommandé, « ou pratiqué une pareille obéissance? >

I! est possible que M. Michelet dédaigne cette manière d'ar{jnmenter comme superficielle et dépourvue de toute philosophie de l'histoire. Pour moi qui aime la clarté, Tévidence, les citations précises, les conséquences rigoureusement déduites, et le bon français , je m'en contente.

En ce qui concerne le bâlon et le cadavre, ce n'est pas lejésuitisme, c'estM. Michelet que je trouve arriéré, sinon quelque chose de plus, lorsque, affectant d'ignorer ou ignorant peut-être le sens naturel de ces expressions et les incontestables définitions qu*en ont données beaucoup d'auteurs très-connus, il le torture et le viole effrontément, comme il a fait et va faire encore.

M. Michelet se pose encore une objection : < Mais, « diront-ils, si la volonté seule est annulée et que les au- « très facultés y gagnent, n*y a-t-il pas compensation? >

A quoi pensez- vous, M. Michelet? qui vous accorde que la volonté soit annulée par l'obéissance? Les Jésuites disent au contraire qu'elle est dirigée par ce moyen, dé^ veloppée, garantie y fortifiée, vivifiée; et c'est ainsi qu'ils soutiennent que les autres facultés y gagnent^

Il ne s'agit pas de çompcnmtion , mais de rapports intimes entre les facultés humaines dont la principale est la volonté, génératrice de toutes les autres ; et, suivant la pensée de l'Institut, ce qu'on veut que soient ces dernières, on doit faire en sorte que la volonté le soit, comme on épure les eaux d'un fleuve dans la source qui le produit. . Les Jésuites ne crèvent pas Cœil (fauche -pour que l\cil droit en ail la vue plus nette ; ils ne crèvent rien ; ils n'admettent ni des bœufs qui ne sont que viande, ni des moutons qui ne sont que suif, ni d'éléga7its squelettes de chevaux montés par des nains à qui on défend de grandir (page 68); et ces monstrueuses similitudes ne figurent ici que pour la satisfaction de votre imagination dévergondée.

Sur ces entrefaites, M. Michelet se donne des airs provocateurs ; « Prouvez, s'écrie-t-il, que les facultés y ont gagné » et, comme il est en droit de supposer que les Jésuites n'ont rien à répondre , il s'écrie : « Où sont vos illustres depuis trois cents ans? > (même page.)

Décidément ce n'était ni distraction, ni boutade; M. Michelet se persuade très-bien et très-fort que l'ordre des Jésuites n'a pas produit, depuis saint Ignaccy un homme. Il y reviendra, et nous y reviendrons aussi.

Mais, sous peine de ne plus faire un pas, me voici dans

rohlijaiion do me placer à son point de vue, et de supposer, comme d'ordinaire, pour discuter ses conséquences, que nous sommes, lui et moi, d'accord sur sou principe.

Donc les Jésuites sont convaincus des monstruosités etc.

Or, < pour faire ces choses monstrueuses, il a fallu ua « art monstrueux : (page 08). l'art de tenir les hommes t ensemble, et pourtant dans l' isolement, unis pour l'ac- « lion, (Icswiis de cœur , concourant au morne but tout t en se faisant la guerre. »

M. Miclielet distingue trois moyens (ï isolement : (p. 69)

1" De laisser les inférieurs dans l'ignorance complète de ce qu'on leur révélera aux degrés supérieurs ; 2' De les mettre en défiance les uns à l'égard des autres; 5^ De compléter ce système artificiel par des livres spéciaux.

A l'égard du premier moyen, M. Michelet nous indique le 27* article des liegnlœ communes, ainsi conçu : nemo, prœter eos qui à superiore deputali fuerint , loquatur cum lis qui in prima probatione versantur : que personne , excepté ceux qui auront été députés par le supérieur, ne parle avec ceux qui sont aux premières épreuves.

Comme s'il n'en était pas de même dans toutes les réunions d'hommes organisées !

Comme si M. Michelet ne savait pas que, dans les collèges même, divisés par catégories, des mesures de pru-

dence interdisent toute communication entre la petite et la moyenne, entre la grande et celles-ci!

Comme si l'ordre le plus rigoureux n'était pas une chose essentielle en pareil cas, pour faciliter la surveillance, et le dirai-je? une chose exigée par les mœurs et le soin d'une bonne renommée!

Comme s'il ne convenait pas de réunir ceux qui se rapprochent naturellement par le degré de leur initiation religieuse, et leurs études, et leurs goûts, et leur âge !

Comme s'il n'était pas évidemment à craindre que de ces communications trop faciles ne s'ensuivît la confusion des pensées et des personnes, avec des familiarités inconvenantes et inévitables, des distractions fatales à la vocation, des ennuis de son état présent, des confidences indiscrètes et d'autant plus dangereuses qu'elles seraient faites à la hâte et sans discernement !

Comme s'il était possible d'appeler isolement une distribution ou classification par groupes nombreux, distribution normale, observée partout, indispensable!

Ce n'est pas tout.

. De cette gigantesque interprétation, M. Michelet conclut que les postulants c vont à l'aveugle d'un degré à « l'autre et comme s'ilsmoniaient dans la nuit > (p.G9).

Il suffit de traduire : attendu que les postulants, pour bien apprendre ce qu'ils vont faire en passant d'un degré à un

autre, n'ont pas d'autre ressource que de s'en informer auprès de ceux qui sont plus avancés; attendu qu'à défaut de ceux-ci, leurs supérieurs ne leur en diraient rien ou les tromperaient, que les règles ne sont pas entre les mains de tout le monde, et qu'eux-mêmes, les postulants, ne sont pas forcés de les savoir autant que possible par cœur; considérant qu'il en est ainsi, M. Miclielet déclare que ces pauvres postulants se laissent embaucher comme des brutes, sans comprendre ce qu'ils font.

Je n'ajoute mot ; et j'examine le deuxième moyen qui repose tout entier sur le 20« article desRegulœ communes : Qui gravem tenlationetn alicujus noverit, superiorem admonealy ul el ipse, pro paternâ in suos cura ac provi' dentid, convenicnti remedio possit occurrerc : que celui qui saura que quelqu'un souffre une grave tentation, avertisse le supérieur , aiin que le supérieur , en vertu de sa charge et de sa sollicitude paternelle pour les siens, puisse aller au-devant du mal par un remède convenable.

Alors même que cet article serait la consécration d'une sorte d'espionnage, les postulants, à mon avis, n'auraient pas encore de machinisme.

Il était en leur pouvoir, je le répète, de rejeter ou d'embrasser un état , qu'ils avaient essayé pendant longtemps avec ses lois, ses coutumes , et son espion'

nage; interrogentur (qui admitli pelunt in socielalcm) nkni manifestare sesc invicem sint paraît y debilo cuni aniore cl charitalCy ad majorent spirilûs profectnm : Que ceux qui demandenl à ôtre admis dans la Société soient interrogés sur le point de savoir s'ils sont prêts à se manifester mutuellement avec raffeclion et la charité nécessaires, pour le plus grand progrès possible de Ccs^ prit (l).

Ainsi prévenus, les posiulanis sont entrés dans la Société ; j'y vois un acte d'homme libre.

Ils ne s'en plaignent pus, ils s'y complaisent : que leur voulez-vous?

Mais la règle n'établit pas, que je sache, X espionnage.

Elle ordonne h chaque Jésuite de déférer, avec toute la charité requise, les fautes dont il pourra être témoin.

Pourquoi? parce qu'effectivement, dans un corps le corps est tout, les parties ne sont rien que par rapport au corps. Le miracle des sociétés religieuses, c'est d'avoir fait fonctionner, sans les asservir, des libertés individuelles au profit d'une liberté générale supérieure. L'étincelle se mêle à la flamme, lui donne sa part de chaleur, de lumière, d'activité, sans rien perdre d'elle-même : elle sem-

(1) ExAM. cap. 6. parag. 8. Ut meliùs supcrior possit ordinare ac prœvldere quae corpori universo Soeictatis couvenititit. Exam. c, A § 35. — Afin que le supérieur puisse mieux régler et prévoir les choses qui cou vieil lient à tout le corps de la Société-

ble s'effarer cl luit davaniage, mourir et elle vit plus que jamais. J'ai prouvé qu'en subordonnant sa volonté à des institutions qu'il connaît , le Jésuite ne se conduit pas comme un esclave; des chaînes demandées > soni-ce des chaînes? « Même pour se soumettre, il faut être libre, dit « M. Miciielet lui-même: pour se donner, il faut être à « soi. > (pa{;e 77.)

Or le Jésuite, conséquent avec lui-même, s'efforcera d'entrer autant que possible dans l'harmonie de la Sociéié. Toutes choses qui s'opposeraient chez lui à cette unification y \[ les réformera, de quelque manière que ce soit, pourvu que la conscience n'y fasse point obstacle. 11 se dira : l'ordre, pour une société quelconque, et pour la mienne particulièrement, est la condition première et fondamentale de la vie. Esl-il utile, pour l'ordre, que l'article 20 des Regulœ communes trouve son applicalion dans ma personne ? Cet article n'impose-t-il pas des obligations mauvaises en soi ? et la réponse viendra d'ellemême :

c II faut des censeurs, dit Montesquieu, dans tout gouvernement dont le principe est la vertu. Ce ne sont pas seulement les crimes qui détruisent la vertu, mais encore les négligences, les fautes,... des exemples dangereux, des semences de corruption, ce qui ne choque pas les lois mais les élude, ce qui ne les détruit pas mais les affaiblit. > Es-

prit des lois, liv. 5, c. 19. Et ailleurs : c A Rome, il était permis à un citoyen d'en accuser un autre; cela était établi selon l'esprit de la république, où chaque citoyen doit avoir pour le bien public un zèle sans bornes. > El ailleurs : Selon les lois de Platon, ceux qui négligent d'avertir les magistrats des fautes qui se commettent dans la république, doivent être punis comme complices. {Liv. 9.)

Tous les fondateurs d'Ordres partageaient, aussi bien que saint Ignace, la manière de voir des anciens.

Saint Dominique dit que chacun doit rapporter au supérieur ce qu il aura vu ou entendu ; ne vitia occulentur prœlato siio, quilibel denuntiet qiue viderit. (Const. frat. praed., c. 15.

Je lis dansles Constitutions des Frères mineurs : NuLlns Frater dognializet vel leneat quod, ciim aliqui sunl socii in rriminCy non teneatur aller alleriim revelare superioiif qui potest ac débet prodesse et animarum periculis yrœcavcre, Nam ex senlentiâ Bonaventurœ et màgislro' rum ordinïSj elc.j etc., definitum est quod liœc doctrina est pestïfera et in destnictionem Ordinis : qu'aucun frère ne dogmatise et ne soutienne que, si quelques-uns de ses •compagnons sont en faute, l'un n'est pas tenu de révéler 'l'autre au supérieur, qui peut et doit servir les âmes et les prémunir contre le danger. Car, d'après le sentiment de Bonaventure et des maîtres de l'ordre, il a été défini que

cette doctrine est une peste et occiisionnerait la destruction de l'Ordre. (Cap, 7.)

Saint Thomas, Quod, HO, part. uU,^ et une multitude de maîtres de la vie spirituelle ont tenu le même lan[;a{;e.

II est bon d'observer en passant que , si l'ancienne censure et l'article 20 des liècjlcs communes procèdent du même principe d'ordre et de tranquillité publique, les législateurs payens et les fondateurs de sociétés religieuses différent essentiellement sur le reste.

A Rome et à Athènes, la délation était imposée au citoyen, qu'il le voulût ou non, par le seul fait de son existence; ici la dénonciation ne devient obligatoire qu'en raison d'un pacte mûrement examiné et librement consenti.

A Rome et à Athènes , la délation naissait trop souvent des plus ignobles passions, de l'appétit du gain, des rancunes politiques, etc., etc.; ici le dénonciateur n'a rien à attendre que la satisfaction du devoir accompli.

Là c'est une accusation en forme de guet-à-pens; ici une simple admonition toujours facile à prévoir.

Jusqu'à quel point l'accusation faisait ses preuves, servait avec intégrité la conscience sociale, et avait pour but le bien du citoyen dénoncé ; on ne le sait guère. L'admonition est réglée, limitée par des conditions rigoureuses ^ elle ne doit rien exprimer qui ne ressente la

rliarité la plus sincère, dcbitd cum charilatc et amorc ; clic doit garder à Tégard de tout autre que le supérieur un secret éternel, et ne peut provoquer de la part de ce dernier que des observations douces, une vigilance pi us pariicuiière, des soins plus paternels ; et son auteur s'expose aux plus graves cliatiments s'il est convaincu de mensonge, s'il «st DÉLATEUR, dlscut les Règles. Censnit con(jre(jnt'io ilios omnes (/iil, scu scriptoseu vetbo, faisum cilteri criiucn •tiupojierent, sive id icmcrè et ex inanibus suspiciombus, s'ivc ex alla quâpiam miniis probntd causa face i eut ; f^osffite cliam (fuî graves noslrorum defectus occuUos, aliis (jiiàm supcrioribus aperirent, graviter severèrjue, pro dei'ictï gravilate puniendos... ut horiirn excmplo relifjiti à .simili ciilpà terreantnr, et innocentia unicuKjue sua apnd omnes conslct. Quod si qui auctores ipsos manifesiare re- (usaverînt, pro ipsis auctoribus habendos, eàdemfjue pxnà mulctandos. Cong. 7. Décret. 12.

Une chose ravissante serait que M. Michelet me fit un crime de ressasser des arguments vieux de trois siècles. Qu'il montre les dents des siens , qu'il ose les garantir tout neufs ; qu*il me défie de les trouver, si peu qu'il en ait, dans mille bouquins déchiquetés et terreux.

Mais nous sommes loin du troisième moyen d'isolement

qui est de mettre sous les yeux des postulants des livres spéciaux (pnge G9).

« Ces livres, dit i\I. Michclct , leur montrent le monde «sous un jour entièrement faux, de sorte que, n'ayant « aucun moyen de conlrôle, ils se trouvent comme à jae mais murés dans le menson.jje. > (page 09.)

Je traduis encore ; Pour les isoler, on leur donne des livres spéciaux; — comment cela les iso/e-t-il? — c'est tout simple : d'abord ils n'ont aucun moyen de conirùie, et ils sont nécessairement idiots; — et après ? — après ? ils se trouvent muras dans le mensonge , à savoir dans les inévitables erreurs dont les pénètrent ces livres faux ; et, une fois inurés, on ne peut nier qu'ils soient isolés.

0 philosophie de l'histoire , tu parles bien î

Quoi qu'il en soit, examinons les livres faux.

Les livres faux qui murent et qui isolent, ce sont t f r Abrégé d'Histoire de France , du P. Lori(pict (édite tion de 1S45) in- 12, livre depuis lonjjtemps répandu par « millions en France, en Belgique, en Savoie, en Piémont « et en Suisse, > (page G9) (l).

(1) A c( 9 fins qu'on n'en doute, M. Michelet complète son ii)dication : imprintù à Lyon,clicz Louis Lcsnc, imprimeur -libraire, ancienne maison Rusand (mCmc pngo.)

* Après l'avoir purgé des mots ridicules qui ont rendu € célèbre le nom de rauteur(i), i/j ont laissé les blasphèmes c contre la France... Partout le cœur anglais... les Anglais « eux-mêmes se sont montrés moins Anglais, car, en ra- « contant qu'à Waterloo les débris de la garde impériale « ne voulurent pas se rendre, le P. Loriquet ajoute : On « vit ces forcenés tirer les uns sur les autres et s' entretuer « sous les yeux des Anglais. » (page 70.)

Au fait, il faut être bien anglais pour ajouter cela !... Cela du reste me paraît fort isolant !!!

< Malheureux , fait M. Michelet , que vous conte naissez peu la génération héroïque que vous calomniez « au hasard !... Ah! ils ont été doux^ doux, les forts!....

« Taisez-vous sur tout cela ! La France vous dirait :

(( ne touchez point à mes morts ! Prenez garde , ils ne ï sont pas si morts que vous pensez! >

Et puis, c'est fini ; les Jésuites sont on ne peut plus obligés de reconnaître maintenant qu'ils donnent une éducation contre nature*

M. Michelet va faire voir leur stérilité.

(1) Par exemple de ceux-ci qui n'y furent jamais : Le vxnvquis de Jjonaparlc^ général en chef des années de S. 4/. Louis XT'lIl,

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Cette troisième leçon fut interrompue à plusieurs reprises; l'auteur a pris soin "de marquer les passages siffles ou applaudis, en exagérant, malgré lui sans doute, les derniers, et avec si peu d'attention que souvent on ne peut saisir iWpropos des parenthèses :

Cependant, à l'en croire, c'étaient ses amis qui le sifflaient, et les Jésuites qui applaudissaient, « moyen, observe-t-il, t lout'à fait conforme à ce que nous venions d'enseigner « sur les Jésuites : il consistait à étouffer la voix du proi fesseur, non par des sifflets, mais par des bravos ( page f 75); manœuvre peu française (même page); les inter-" « rupteurs avaient justement murmuré aux passages les « plus religieux! > (même page).

II nous raconte ensuite comme quoi l'auditoire a boxé vivement. Il donne copie d'une lettre qu'il adressa au Journal des Débats sur ces particularités fâcheuses; et, romme ses adversaires ont pu voir qu'il y aurait péril à continuer leurs manœuvres y il compte pour l'avenir sur une inaltérable sérénité.

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