DEUXIÈME LEÇON
Héaclions dii passé 9 des Revenants. Perîndè ac cadaver.
(4 Mai 18A3,)
Celte leçon nous apprend que « le christianisme n'a pu « améliorer le monde qn'en s* y mêlant, et qu'il a dû en € subir les nécessités, la plus triste de toutes, la guerre, <( et, dans ces moments, se faire anti-clirélien (page 52) ; « — c'est ce que M. Michelet nomme, suivant un système de son invenlion , la « laideur moins laide. »
« Car il y a, dit-il, laideur et laideur; > (page 53).
Celle-ci < veut s'harmoniser et suii're Z)ieu..., » et
< elle consiste, par exemple, en ce que le christianisme, « s'étantfait machine de guerre à son début, tendrait inces-
< samment à se pacifier et à se christianiser selon les né- « cessités et des circonstances. > C'est la laideur laide.
L'autre, « à mesure que le monde s'harmonise, aspire h Tancien cliaos )> et consiste, par exemple, en ce que le christianisme aurait la volonté de ne pas se conformer aux
ricccssiics, etc., etc., et tle rester anti-cliréùcn (même page). C'est la laideur plus laide.
L'une est le progrès, l'autre la réaction.
On sympathise avec la première, « comme avec toutes « les formes laides qui veulent leur chan(jement : voyez c dans nos cathédrales ces misérables figures accroupies « qui, sous le poids d'un pilier énorme, tachent pourtant € de lever la tcte et semblent dire : expecto. Domine, t douce venial immuiaiio mea (page 53). C'est l'aspiration « vivante du triste peuple d'alors; » c'est un exemple de laideur moins laide (même page).
Au contraire, la laideur plus laide est toujours odieuse : écouicz-en la raison : « quand le christianisme est cf vainqueur, les dieux payens aiment mieux fuir; les € vieilles femmes caOalent pour eux sur la bruyère de c Macbeili, et le moyen-age appelle cet effort d'aller en € arrière le diable. Même horreur pour les Albigeois qui, e en plein christianisme, tentent d'asseoir Arimane à côté c de Dieu ; et pour les soldats moines du Temple qui semf blent avoir mêlé la superstition des anciens gnosliques « et des musulmans, ne voulant plus de Dieu que le Saint- « Esprit, etc. Ainsi \e jésuitisme... j» (page 54.)
Ainsi le jésuitisme! car enfin je songe que, dansl'inlenlion de M. Michelet, le christianisme anti-chrétien signifiait tout hown^ïùQXilXQ jésuitisme. S'il veut suivre le
fil du discours, le lecteur est prie d'arranger ainsi les choses ; s'il persiste h ne point comprendre, il a bien ji»{jé; et pourtant mon analyse est toujours littérale et complète.
Pour ne pas divaguer davantage, M. Michelet devrait maintenant démontrer que les Jésuites réagissent vers le passé ; que ce passé, dont il nous fait d'ailleurs de si pompeux éloges, ne présente pas les avantages du présent et de l'avenir, ne peut fournir à l'expérience contemporaine d'immenses enseignements et des ressources infinies, et ne forme pas avec ce qui est et ce qui doit élre un I tout indivisible, etc., etc.; finalement, que le jésfii/is/we est bien en réalité le christianisme anti-chrciicn ou la laideur plus laide.,..,
El à ce propos , M. Miclielet va nous parler des Frivilàcjcs.
La compagnie de Jésus s'établit ; ef en eff(ît, ces paroles sont écrites : eliamsi à sede aposlolicà sint couccssa.
]\Iais de quoi s'agit-il? de privilèges que le pape ne donncra pas au\ Jésuites , ou qu'il voudra bien regarder comjne non avenus, s'ils sont contraires aux règles de l'Institut; de là M. Michelet lire bravement cette in-
duction : « le pape neclianjjcra RIEN à l'Insliiut,... cl lo « général, avec l'assemblée de l'ordre, ciiangera ce qu'i/ « voudra, scion les lieux et les temps. > (pajjo 55.) .Nous verrons bienlôt quel a été son but; arrêtons nous d'aburd au vrai sens du passage .
Co passa(;e lalin n'est pas correctement traduit, ni même reproduit intégralement. Il a pour objet les privilèj^os dont nous avons parlé à propos de Bellarmin, et d'autres de niêuîe espèce. Restitué dans son véritable sens, il ne présente qu'une idée fort naturelle et fort simple : après avoir apporté à l'examen des règles de l'Insliiut, l'attention scrupuleuse et la haule prudence dont il fit constamment preuve, le Saint-Siège les approuve sans , réserve, et entre autres, celles qui interdisent aux Jésuites certains privilèges, comme les titres ecclésiastiques, eic. , etc. Pour favenir, point de difficulté: la disposition consacrée suit son cours; mais quelle conduite tenir à l'égard de ceux qui sont déjà pourvus de ces privilèges? le Saint-Siège consent à les regarder comme nuls, et à ce qu'ils soient regardés universellement comme tels, dùt-il les avoir accordés lui-même.
Je prévois une objection : concessa peut s'étendre aussi à des temps indéfinis, et vouloir dire que si jamais pape coulerait des privilèges à la société, la décision de Paul III
autorisait purement et simplement les Jésuites et tous les fidèles à ne tenir compte du fait.
Ceux qui savent leur catéchisme ne s'y tromperont pas : tous les jours il arrive, et fort léjjitimement, qu'en matière de discipline , les décisions d'un pape sont rappelées par un de ses successeurs, et font place à des actes contraires.
La concession n'était pas et ne pouvait être absolue; ce qui le prouverait de reste, ce sont les quatre-vingt-douze lettres apostoliques depuis Paul III jusqu'à Benoit XIV, qu'on trouve en tête de l'Institut, et qui confèrent à la Société différents privilèges.
J'aurai plus d'une fois sujet de faire cette réflexion.
Eh , mon Dieu ! quel grand mal serait-ce donc , que tous les papes, sans en excepter un seul, et jusqu'à la consommation des siècles, suivissent de point en point et de leur plein gré, la conduite de Paul III? Les hommes désintéressés ne sont pas si nombreux, même dans l'église; les honneurs et les places ne manqueront pas de prétendants.
Curieuse façon, M. le rêveur, d'accuser et de confondre ses adversaires : vous leur imputez de la modestie, de l'abnégation d'eux-mêmes, et, que dirai-je? un sentiment exquis de justice distribulive : n'est-ce pas vous qui leur refusiez tout-à-l'heure le mérite d'avoir produit un
homme dans Tespace de trois cents ans? si c'était là positivement le motif de lenr renonciation !
Du reste, M. Micheiet n'a pas songé si creux ; il chercbait un moyen d'écrire que les papes sont les esclaves des Jésuites, comme il dira ensuite que les Jésuites sont les aveugles séides des papes, et il a pris l'extrait comme il aurait pris autre chose, c'est-à-dire comme pont de passage, solide ou non , pour arriver à son but.
< Le pape ne changera rien , « dit-il aussitôt , et sans plus de scrupule.
Rien ! c'est bien peu j et Clément XIV, lui-même, n'é-» lait pas de cet avis, lui qui , de manière ou d'autre , chan-
gea tout.
Les jésuites, malgré la bulle en question, restent donc parfaitement soumis à l'autorité du Saint-Siège, qui, autrement, ne les eût pas comblés de ses persévérantes bénédictions.
Tant que les papes le jugeront convenable , sous leur autorité et leur surveillance de droit, le général, AVEC L'ASSEMBLÉE DE L'ORDRE, changera ce qu'il i^oudra, selon les lieux et les temps. Et pourquoi non? saint Ignace me paraît doué en ceci d'un prodigieux instinct démocratique.
Le Général est élu par la Société entière : juret unus^ quisquc priusquàm Uet suffragium, quod eum nominal
^ fjtœm sentît in Domiyio magis ido)ieum [i); il peut être,
l'oinme indigne, dépouillé par elle (2); il ne peut, sans
l'Ile, luire ou abroger une loi, aiicloritate sud onlinarià
i^ ioiistifutioucs ci décréta generalia dcclarare potcst; lue
^f'' lumen lUclarahones non habcnl vim legis universal'iH, sed valent tnnlhm ad praxim bonce (jabeinationis, cinn iongrecjaiionis generalis, CUJUS EST LEGKS CON- DERE , sii eliam éas hoc modo dcclarare (3), .
M. Michelet, qui professe en politique des principes non moins larges que les miens, regrettera ses exagéraliens ; il en aura honte^
Il rougira d'avoir tout à la fois reproche aux Jésuites une immobilité brutale d'une part, et ^l'autre part les «îiangements qu'ils se réservent d'opérer dans leurs statuts, selon les lieux et les temps, AVEC L'ASSEMBLÉE DE L'ORDRE.
Tel est pourtant le premier caractère de laideur plus laide que signale M. Miclielet dans le Jésniliswe,
Il en indique un autre qui fut de combattre rpipuencc
(1) Conslil., c. A, n" 6.
(1) Ibid, 9, ch. IV. De aucioritatc rcl providdiitià qnam soeictas hahcrc débet crgà prœpositum §eneralcin, , (5) Can. 2i. Cong. h-'
(Urine cxn{;(MTe par les protestants, pour soutenir que rhoninir esi libre, cl ensuite se. faire remcllre la liberté en mains propres (pai^e 56).
Coniincnt l'iionime auquel on a persuadé que sa l'aculié de clioisir entre le mal et le bien n'est pas tellement dirigée par. la grâce qu'elle cesse d'exister ; comment \\\\ liommc rsi assez absurde pour conclure de cette (piesiion particulière de foi à une question absolue de liberté ci\ile ou religieuse; comment cet homme est amené ou se croit oblige à se remettre pieds et poings liés entre les mains de quiconque lui démontre que l'homme est libre, M. Michelet nous le donne à comprendre.
« L'homme qui aura remis sa liberté aux Jésuites, l'em- « ploiera, dit-il, à obéir, et W croira juste tout ce qui lui « sera connuandé , oninia justa esse nobis pcrsua- € ileiido; (même page) > c'est- à-dire, pour peu qu'on veuille raisonner : en nous persuadanl, jusqu'à nouvel ordre, que ce qui est commandé par les léijitimes supérieurs est ton^
jours juste; conmie font les soldats et toutes les aggréga- âf
I I lions d'iiommes, de quelque nature et en quelque région <; |
que ce soit, à l'égard de leurs chefs. Les enfants même, ^
dans leurs jeux, subissent cette loi de nature, et l'absolu
régime d'égalité qu'ils observent ne peut faire que le plus
âgé ou le plus capable d'entre eux, ce qu'ils distinguent
toujours bien, ne soit point appelé d'une voix commune à
conduire les autres comme un Odton dans lamain U'unvicU homme qui en fait tout ce qu'il veut, comme un cadavre, perindc ac cadaver , si vous voulez.
M. Miclielel ne manque pas d'articuler l'effroyable mot
de TYRANNIE.
Un homme se présente de son propre et libre mouvement, un homme qui, ayant sondé son cœur et ses forces, passé par des épreuves difficiles et longues, pris conseil de tous ceux qui veulent son bonheur, étudié et appris par cœur V Institut, le Directorium, et tous les livres spéciaux de la Compagnie de Jésus, connaissant à peu près tous ceux avec lesquels il doit vivre, leur caractère et leur conduite, sollicite instamment, et obtient, souvent après plusieurs refus, la permission de se faire Jésuite; tout son sacrifice consiste à suivre , en tout ce qui ne lui paraît pas déraisonnable ou mauvais (i) , les vues de ceux que la ma" jorité des suffrages lui assigne pour supérieurs; il ne se plaint pas ; chose remarquable : jamais un Jésuite ne s'est plaint de sa compagnie ; il se proclame le plus heureux homme de la terre... et je ne crierais à la tyrannie!
Nous reviendrons sur ce sujet.
(1) Omnibus in rcbus adquas potcst cum charltatc se obcdicntia ex* iendere. Const. pari. 6. C 1, § I. — Vbi definiri non possit aliquod pccrati ^cnus intcrccdcre ibid. § 2. — Lbi Deo contraria non prœcipil homo Ep. B, Jgnalii de obcdicntid.
Le second signe de la laideur plus laide n'est donc pas bien manifcsie chez les Jésuites.
Le troisième signe est : la délation, que M. MicheleC nous expliquera plus lard ; je l'attends.
Le quatrième s'appelle dans la langue de M. Michelet, la casuistique, ou la grande scolastiffue morale qui est l'art de ruser avec la Morale (page 56). Sur ce point, la critique se trouve frappée d'impuissance :
Suflira-t-il d'avancer sans preuves , comme un axiome , que la casuistique en général, et celle des Jésuites en particulier, se borne à un distinguo ^ à un nisi; ou autrement, quePonias et tant d'autres ne sont que des Machiavel au petit pied, d'infâmes spéculateurs qui, au cours de leurs intérêts d'argent et d'ambition , mesurent et distillent la morale, en font une sorte de tour de gobelet, et exploitent le confessionnal avec la direction?
Faudra-t-il croire M. Michelet sur parole, lorsqu'il dit que la prédication des Jésuites Jut sévère et leur direction indulgente? que là (au confessionnal) se conclurent d'ée tranges marchés entre la conscience des grands de ce
€ monde et la conduite toute politique de la Société » ? (morne pago) (i).
Eh bien, encore une fois et mille fois, je dénonce toutes ces assertions comme fausses, criminelles, déshonnêtes; et jusqu'à preuve contraire, je suis en droit de soutenir qu'il y aurait de la part du lecteur injustice et folie à ne point se ranger de mon côté.
Je m'attends bien aux Provinciales.
Mais, outre que cette espièglerie incommensurabiement fine, profonde et sanglante d'un homme de génie n'a rien de commun avec les lourdes et fumeuses éructations dont on nous veut suffoquer aujourd'hui, la partie historique des Provinciales ne fait plus autorité pour personne, surtout depuis l'apologie de Cérutli que je citerai longtemps, et les précieux Documents de M. de Saint-Victor. Un monument de style n'est pas toujours un monument d'équité, Pascal, si je puis en convenir sans injurier sa mémoire, a fait un peu comme MM. Michelet et Quinet : il a raisonné de gêner c ad genus j et allégué des opinions individuelles pour établir les doctrines d'une société.
(1) PrcccipUc vcrà invigUandum ne tint confessarii minùx affëcli, minùsqiic prompti ergà Uomincs patiperet et vitlgarcs, Insl. pro Coiifes. p. 310, § 2. Il faut surtout veiller à ce que les confesseurs ne soient pas moins affectueux et moins zélés pour les hommes pauvres et vulgaires.
Pourquoi hésiter ? oui, Pu S( a! no s'est pas fie encore aux terribles ressources de son inleIli{;once bilieuse, pour le triomphe de sa mauvaise cause; il a, sinon interpolé et altéré, au moins présenté traîtreusement des textes dépouillés des antécédents et conséquents qui les expliquent.
Et un honnête homme qui parle de lui l'appelle l'auteur des Pensées, rarement celui des Provinciales.
Et, dans les nombreuses citations qui ont été faites de ses ouvrages depuis deux cents ans , quels que fussent les écrivains et la matière qui les occupait, il est à observer que ses Provinciales ne figurent presque jamais. Le Jansénisme qui les inspira les omet lui-même, ou à très peu près, dans sa polémique souterraine et savante.
Cependant M. Michelet, joyeux de sa découverte et poursuivant le cours de ses prouesses logiques, revient, à propos de confession et de laideur plus laide ^ à certaines ignominies qu'il avait articulées dès son introduction.
« Gagnés aujourd'hui par les Jésuites, dit -il, les » jeunes gens livreraient demain la Société tout entière, « comme médecins le secret des familles, comme notaires « celui des fortunes, comme parquet l'impunité. «
Et cela parce qu'en vertu d'un article de Xlnslilut^ celui
qui entre dans la société des Jésuites, abandonne sa conduite au jugement de tous ses frères, et se fait fort d accepter toutes les justes réprimandesqui lui pourraient survenir après des rapports bien discutés et vérifiés î
M. Michelet aura déterré, soyez-en sûr, dans ce même Institut quelque autre article qui, subsidiairement, ordonne aux Jésuites de diriger les gens du monde, indépendants, disséminés, divisés par leurs goûts, leurs positions'diverses et leurs vocations, comme les Jésuiteseux-mémessont gouvernés, eux qui ne font qu'un seul corps et ne doivent essentiellement faire qu'une seule âme, eux qui ne sauraient avoir et ne veulent avoir individuellement d'autres vues que des vues collectives , eux qui trouvent leur bonheur à vivre ainsi , quand les autres n'y trouveraient qu'une effroyable torture, et d'ailleurs une heureuse impossibilité !
Tout ceci n'arrête pas M. Michelet.
« Le moyen le plus efficace de conversion, et qui fut t DÈS LORS trouvé , appliqué par les Jésuites , ce fut « d'enlever les enfants pour forcer les parents à se con- « venir... Nouveau moyen et bien ingénieux auquel Né- « ron et Dioclétien n avaient pas pensé. >
C'est vrai, Néron et Dioclétien n'y avaient pas pensé.
Il est également vrai que M. Mirliclet, à Texcepiion d'un fait que je repousse comme controuvë, et qui, à tout prendre, serait encore un fait isolé, ne prouve aucunement son dire; de plus il esterai et qu'un homme qui donne à M. Desgfarets des leçons de politesse et de charité devrait bien éviter ces atroces insolences.
Je n'accepte pas plus redit de Turin (1655), que la hideuse rouerie dont on a gratifié madame de Maintenon, |q pour ce qui est de l'édit de Nantes ; je n'en veux pas même parler.
INIais souliendrai-je absolument que les Jésuites, en quelque circonstance que ce soit, n enlevèrent jamais les enfants ?
Oui, les Jésuites ont enleva des enfants. INIais il y a enlever et enlever.
Dès son ii{»e le plus tendre, un enfant manifeste des inclinations pour la vie religieuse , et spécialement pour celle que mènent les Jésuites; il annonce d'ailleurs des qualités remarquables d'intelligence ; les Jésuites , en effet, le distinguent ; et qui leur ôtera le droit de convoiter un pareil sujet? autant que l'état des choses le souffre, ils secondent les mouvements intérieurs de leur élève ; ils les cultivent, après les avoir bien sondés; et l'élève se joint définitivement a eux. Les jésuites l'ont enlevé, puisqu'il s'agit d'enlever.
Ccpeiulant, les meilleures intentions ont leurs (lanjjers. 11 pouvait se faire que les premiers signes de vocation ne fussent pas justifiés par les résultats, ou bien qu'insensiblement le désir devînt malgré lui-même une systématique insistance et qu'un prosélytisme bien naturel et bien simple dégénérât en une sorte de violence morale, qui, pour êire douce, n'en eût été que plus fatale.
Sur ces considérations, on défendit peut-être iX enlever les enfants, c'est-à-dire de les admettre k étudier définitivement leurs dispositions pour la vie des Jésuites , dans È lintéricur des maisons de la Société, avant l'âge de douze $. ans.
Joignez à cela, qu'en l'espèce, il est plus particulièrement question des enfants d'hérétiques; et nous posons le pied sur le terrain théologique :
Jiisffnoà s'étend la prérogative paternelle on maternelle en matière de foi, catholiquement, philosophiquement même?
Je suppose qu'elle est absolue jusqu'à un âge déterminé; indiquez moi cet âge.
1 Abstraction faite de la loi divine, la loi civile répond :
I il était écrit dans le droit universel de l'Europe, avant la révolution française, que les individus du sexe masculin pouvaient contracter -mariage à l'âge de quinze ans, et les individus de l'autre sexe à douze ans. C'était donc, h votre
avis, un droit bien féroce et bien honteux que celui-Ih, puis(iu*il rrduisait si prématurément, et pour toujours, à des limites plus que restreintes, l'autorité de la famille !
Sous ce rapport, le vœu de religion représente le mariage, ou plutôt, le mariaije n'est lui-même qu'un voeu.^
Eli bien , ce n'est pas pour prononcer un voeii que les
Jésuites c«/c'i'c?ji, dans l'hypothèse, l'enfant de douze ans, mais à l'elTci d'empêcher que des oppositions extérieures ou de parenlé ne viennent contrarier ses visibles instincts, et d'assurer à cette j^une âme le calme, la réflexion, l'étude, l'inviolabilité, la liberté qu'elle désire et sollicite.
Jusqu'à ircnU-trois ans, il ne fait point de vœux solennels.
Jusqu'à trente-trois ans, il sort de la Compagnie lorsque bon lui semble, et sur l'heure (i).
i' '<• ti
Allons toujours où nous mène M. Michelet :
«Il va une chose, dit-il, qui doit mettre en défiance : < ce que sont les Jésuites : Ce qu'ils font, qui le sait? Ils « ont plus que jamais une existence mystérieuse. >
(1) Lors niOme qu'il a pris ses engagements, il peut demander sa dé-*
mission, la société peut raCcorder:w< autcm ad propositum huic sociot at
jincni divini ubsequil ct aiixilii aniniarum convcnit conservari et /}«-
incro aiigcri operarios idoncos'ac utiles ad hoc opus promovenamn, ità
tlimitti oporlct cos (juitales non fuerint inventi, Gonsl. p. 2. G. 1,
Ce que sont tes Jésuites : M. Michelet nous a répété à satiété qiiils ne sauraient jamais être que ce qu'ils ont toujours élé. Ce qu'ils font^ qui le sait? M. Michelet prétendait l'avoir découvert, il se flattait de l'avoir montré; il notera qu'il se contredit sottement. « Ils ont plus que jamais une existence mystérieuse. > Étonnant M. Michelet I il ameute de son mieux la populace contre les Jésuites, et il ne veut pas que les Jésuites se tiennent à l'écart ! il les met partout comme de la muscade^ et si bien que tantôt il prendra jusqu'aux pavés de la rue et jusqu'aux moulins de JMontrouge pour des Jésuites : ils occupent, suivant lui, tous les foyers, toutes les femmes, et le gouvernement, et le peuple; ils ont placé leurs batteries sur les tours de Notre-Dame (page GO) , et le voilà qui déclare qii on ne sait pas ce qu'ils font ! qu'ils ont plus que jamais une existence mystérieuse /....
Néanmoins poursuivons
Puisque les Jésuites ont une existence mystérieuse, < la partie n'est pas égale entre eux et M. Michelet ; car M. Michelet vit dans la lumière (page 58) ; eux, qui les empêche de dire oui le matin et non le soir? » Et moi je réponds : qui empêche le contraire? qui vous en empêche vous-même? qui use plus que vous et plus démesurémej^t de cette fâcheuse liberté?
La comparaison se développe :
M. Michclet < vient tout apporter au collège de France, « sa vie, son propre cœur.... ses ennemis peuvent y nior- « dre, et il peut leur dire : Mange, oiseau, c'est Le cœur « liun brave (même page), ton bec croîtra d'une coudée,
< Elïcctivcment, simple qu'il est et laborieux, illes nourrit
< de sa substance , puisqu'ils attaquent Rousseau avec « la langue de Rousseau, autant qu'ils peuvent » (p. 59). — En passant, un portrait de l'auteur du Contrat social : <( RhcloriçuCy ajoute-t-il, raisonnement,, peu d'observa^ lion des faits! » c'est charmant. ^'- f^
On sait donc ce que fait M. Michelet ; bien certainement; il fait plus encore :
< Le spiritualisme chrétien, qui l'a relevé, il y a vingt « ans? Sont-ce les Jésuites? » non, mais M. Michelet. ,« La ferveur pour le moyen-âge? « M. Michelet (même page).
Que font les Jésuites? « Cette église même, où ils prê- « chent, elle était là depuis plusieurs siècles, et ils ne sa- « valent pas la voir; il a fallu que M. Michelet leur fît dé* « couvrir les tours de Notre Dame. Et alors ils s'y sont
« glissés, que Notre-Dame le voulut ou non et ils ont
« mis leurs batteries sur les tours.,., eh bien ! qu elle juge « elle-même, cette maison, entre M. Michelet et les Je- « suites » (même page).
Ala forme parfois poétique, pouvait arrêter les fui'
ùlcs , dît M. Miclielct h la pa{je 30, mais les forts retrouvai eut sans peine la critique sous la poésie, »
Soyons les forts, et retrouvons , sous colle poésie , la tritique. ' ' '
^ ' 'ÎI faut entendre par les mots ci-dessus, que les JésnUt^s n'ont pas pénétré la pensée symbolique des architectes qui Lâtirenl Notre-Dame, que M. Michelet leur a donné la clef de cotte pensée, etquVn conséquence, M. de Ravijjnan a fait les conférences du carême depuis quelques années.
En conséquence se trouve ici bien mal à l'aise; mais je le maintiens, parce qu'il est d'une portée particulière.
II va des impressions, comme des liqueurs, qu'on ne houchc jamais bien. Elles s'échappent ou transpirent nécessairement par quelques côtés. Les plus entendus pcrdèht moins que les autres, mais ils perdent. L'embarras et l'allure cabalistique de M. Michelet trahissentla violence do ses préoccupai ions secrètes, leur étendue, et ce qu'elles ont de peu louablei
Que répondrait-il si je lui disais : vous vous souci(z infiniment peu du jé5«///5me en lui-même; ce qui vousépouvanie et vous irriie, c'est l'affluence du peuple, des illusiraiions contemporaines, et aussi des grands seigneurs^ autour de la chaire du jésuite dé Ravignan.
Le cœur, dont vous nous faites si souvent et si épique-
ment rélo^jc, une tonte peliie, et noire, et plalo, et cruelle passion l'a saisi chez vous, dominé, envenime, rongé.
Jï(imiéte fiommc, vous avez, comme beaucoup de ceux qui vous resseniblent, pai'licipé aux travers de la pauvre nature décluie, peut-être sans avoir bien positivement couscience de ce qui se passait en vous, jouant au plus fin, vous qui n'êtes pas jésuite pourtant, avec vos nobles instincts de rectitude ei de justice ; la concupiscence inierviîK, et le combat finit, ou, en d'autres termes, par suite d'une si véhémente lutte de la jalousie contre la bonne foi, il se fit une confusion totale, puis une espèce d'enivrement, et tout tourna, permettez-moi le mot, et en ce bel état, vous files des Leçons et un livj'e sur ce que vous pensiez vériiabiement alors.
Il y a, dans ces leçons et ce livre, quelque chose comme une 0(\q\\v de fermentation, comme un hoquet continuel.
Et nous ne sommes encore qu'à la moitié.
M. Michelot, toujours lycophronique à plaisir et poète à l'avenant, déclare que les Jésuites tiouveiit les tours de Notre-Dame assez hautes : t elles le sont bien assez, t ajoute-i-il, pour y asseoir vos machines. Vous, vous * dites que tout est fini, vous ne voulez pas qu'on ajoute; « nous, nous disons qu'il faut toujours bàlir, mettre œuvre < sur œuvre, et des œuvres vives, et que Dieu créant tou-
«jours, nous devons suivre, comme nous pourrons, et « créer aussi!.. >
Je traduis : les Jésuites trouvent que le christianisme est assez bien comme cela, et qu'il leur suffit, tel qu'il est , pour étouffer la liberté humaine ; M. Michelet dit qu'il faut toujours y ajouter... Le surplus est intraduisible ; je respecte assez mon lecteur, et je me respecte assez moi- même, pour ne pas commenter davantage, ni mettre la main en tel lieu.
Je me contente , par la même raison , d'exposer mot pour mot ce qui suit :
(( Malgré les Jésuites, M. Michelet, au dix-septième « siècle, a découvert le ciel, comme la terre au quinzième, « et accru la religion (page 60) ; car avant cette époque, c( le Christianisme n'était pas réalisé. » (Même page). Et il termine par ces mots : « Nous sommes des maçons, « laissez-nous bâtir et exhausser de plus en plus l'éternelle « Église de Dieu! !... «
En cette façon, M. Michelet croit avoir prouvé : que les Jésuites ne comprennent pas le christianisme , et que c'est lui qui le comprend ; qu'il y a un christianisme progressif et un christianisme réactionnaire : celui-ci voulu '' '^ par les Jésuites, l'autre par luij le premier qui engendre
et ck'vcloppc la liberté, etc., etc. , le second qui Télouffe dans son germe.
Quelque absurde que soit chacune de ces propositions, un peu de logique leur eût donné du moins l'apparence d'un système, et d'un objet de discussion réelle.
Hélas ! mes efforts et toute ma bonne volonté n'ont pu fiiire que M. Michelet devînt pour moi un jouteur tant soit peu sérieux, et autre chose qu'un lamentable bouffon.
Forcé, pour le saisir, de lui faire figure constamment , je me suis résigné à gambader moi-même^ et à copier toutes ses poses.
Plus de méthode eût flatté davantage mes goûts et mon amour-propre ; mais ce moyen , d'ailleurs impraticable et sujet aux inconvénients que j'ai précisés déjà, m'exposait encore au péril d'oubb'er des passages curieux à divers titres, et au reproche d'avoir indignement tourné les difficultés.
Il m'arrive parfois de mieux présumer de M. Quinet;et je l'avoue , sans les encouragements que m'apporte cette espérance mensongère peut-être , déjà vingt fois j'aurais mis en pièces mon manuscrit.
Le P. Moigno disait bien : C'est ennuijeux. Il y a dans ces paroles quelque chose d'ingénieux et d'étrangement significatif.
Cependant , courage, mon cher lecteur, et hâtons-nous.