‹ Les Jésuites hors la loiChapitre 14 sur 34 · CHAPITRE IIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IIT

Les Jésuites banqueroutiers. — Suppression

de la Compagnie.

Les Jésuites sous la régence de Philippe d'Orléans. — Les jansénistes et la bulle Unigenitus. — Le cardinal Dubois.— Propagande mystique des hommes noirs. — Association du Sacré-Cœur-de-Marie. — Le père Daubenton. — Les Jésuites à, la cour. — Conduite du cardinal Fleury à leur égard. — Jésuites mal vus du roi. — Propagande jésuitique dans les régiments. — Les encyclopédistes attaqués par les Jésuites.

— Guerre à Voltaire qui ridiculise les hommes noirs. — Nonnotte et Patouillet. — Jésuites impliqués dans lPattentat de Pierre Damiens. — Jésuites commerçants et banqueroutiers. — Désastre du père Lavalette, — Première condamnation, — Je Parlement examine les constitutions d’Ignace. — Il les juge contraires au droit public français. — Jésuites signalés par La Chalotais. — Arrêt du 6 août 1761. — Les évêques consultés par Louis XV. — Arrèt du 6 août 1762.— Institut d'Ignace condamné à l’unanimité. — Jésuites dissous. — Leurs biens aliénés. — Les Jésuites mis hors la loi. — Benoit XIV et Clément XII les défendent mais faiblement.— Société de Jésus proscrite par édit royal de 1764. — Le

pape Clément XIV supprime la Compagnie de Jésus, — Analyse et appréciation du bref du 21 juillet 1773. — Mort prématurée de ce pape. — Soupçons contre les Jésuites, — Curieuse correspondance du cardinal de Bernis. — Jésuites en Prusse et en Russie. — Nouvelles intrigues à Paris. — Congrégations et affiliations. — Rapport de Portalis et décret de 1804. — Les Jésuites sont encore hors la loi. — Saint- Sulpice et le jésuitisme. — Tolérance de Napoléon Ier à l'égard des Pères de la foi. — Moyens qu’ils adoptent pour reconquérir leur influence.

Au bigotisme jésuitique adopté par Louis XIV pendant les vingt dernières années de son règne; aux influences de la Maïntenon, ce type de la dévotion hypocrite, intéressée, terrible, implacable pour la libre pensée, devait succéder fatalement une réaction en sens contraire.

Philippe d'Orléans, régent de France pendant la minorité de Louis XV, doué des qualités les plus brillantes, mais élevé par Dubois, le plus infâme, le plus scélérat des précepteurs, s'était déjà fait une triste renommée parmi les jeunes nobles cités pour leurs débauches et leur impiété. Investi de la régence avec le pouvoir absolu et la garde du jeune roi, il inaugura son gouvernement par des mesures réellement libérales. Les querelles ecclésiastiques, les persécutions qui avaient tenu une si grande place à la fin du dernier règne, le touchaient fort peu; très-indifférent et très-sceptique, comme tous les grands libertins, il dédaigna d’abord de répondre à ceux de ses conseillers qui lui parlaient de la bulle Unigenitus, de la lutte incessante des Jésuites et des jansénistes, des mauvais traitements infligés à ces derniers. La Régence n’at-elle pas laissé le souvenir du plus épouvantable relà-

2e iv

chement des mœurs publiques et privées ? IL s’opéra alors un passage subit de l'intolérance à l’incrédulité, de la sévérité officielle sous Louis et la Maintenon, à la licence la plus effrénée.

Cependant le duc d'Orléans, qui était, quoi qu’on en ait dit, un profond politique, jugea qu'il devait ménager à la fois et l'opinion publique indignée contre la bulle Unigenitus, et le pape etles évêques beaucoup trop engagés dans la lutte pour faire la moindre concession aux jansénistes. Il fit donc accepter fort adroïtement, sans le moindre bruit, et avec toutes les modifications qu'on voulut, ce qui, présenté par les Jésuites, avait presque soulevé toute la France.

— Il n’y a qu'un moyen de terminer cette guerre de dévots, dit-il un jour à Dubois : c’est de couvrir de ridicule les théologiens des deux partis.

Dubois, dont la manière de penser en matière de religion était connue de tout le monde, Dubois qui affichait le matérialisme le plus effronté, approuva les plans du Régent et travailla activement à leur réalisation. On rencontra d’ailleurs d’ardents auxiliaires chez les philosophes qui fréquentaient la cour du Régent où ils trouvaient bon accueil, et dont les écrits préparaient la grande rénovation qui devait s’accomplir dans la seconde moitié du dix-huitième siècle.

Il y eut suspension d’hostilités; les Jésuites et les jansénistes voyant qu’on riait à leurs dépens, firent semblant de renoncer à leurs prétentions. Pendant tout le temps que dura la Régence, les hommes noirs se bornèrent, du moins en apparence, à leur rôle de professeurs. [ls reprirent elandestinement la propagande mystique du seizième siècle, propagande dont les

LAON premiers disciples d’Ignace se servirent pour livrer la France aux horreurs de la Ligue, et un peu plus tard, aux guerres de religion. Ils fondèrent les associations laïques du Sacré-Cœur-de-Marie, de la Croix, du Saint-Sacrement, du Saint-Esclavage de la Mère de Dieu. Ils choisirent pour prophétesse une femme idiote livrée aux fureurs de l’hystérie ef nommée Marie Alacoque. Activement mêlés à la politique et aux secrets de tous les gouvernements par leurs agents ou plutôt par leurs espions, ils parvinrent en 17149 à vaincre les répugnances du Régent qui les détestait, et trouvérent moyen de lui imposer leur réhabilitation à la Cour. « On prétend, dit d’Alembert, que cette réhabilitation fut un des articles secrets de Ia réunion de la France avec l'Espagne en 1719. On assure que cet article avait été ménagé par le père Daubenton, confesseur de Philippe V, et tout-puissant à la cour de Madrid. Pour l'honneur des ministres que la France avait alors, il faut croire que cette anecdote est une fable. Mais, si par malheur elle était vraie, croit-on que les religieux qui ont usurpé, dans les affaires de l’État, une telle influence, doïvent'être conservés dans l'État ?»

Aujourd'hui nous posons la même question que d’Alembert posait en 1764. Les circonstances et les dangers sont les mêmes.

De 1719 jusqu'à la fin de la Régence, les révérends pères, qui se méfiaient du cardinal Dubois et ne comptaient nullement sur Philippe d'Orléans, ne firent pas

rop parler d'eux. Ils se firent humbles et se bornèrent

4 se soutenir. On eût dit qu’ils prévoyaient la guerre des philosophes, des encyclopédistes, et la catastrophe qui devait bientôt les frapper.

Le cardinal de Fleury ne les aimait, ni ne les estimait; il les traita honnétement, pendant son ministère, disent les historiens de la Régence, mais sans leur marquer aucune faveur déclarée, tandis qu’il favorisait de toute son influence la communauté des Sulpiciens, rivale et par conséquent ennemie de la Compagnie de Jésus.

D'ailleurs, les parlements qui s’étaient élevés contre le jésuitisme dès sa première entrée en France, n'avaient eu que trop de raisons de persister dans les mêmes sentiments à son égard. Ils se montraient fort irrités de la constitution Unigenitus, œuvre des Jésuites qu'ils avaient été forcés d'accepter, tout en la jugeant contraire aux prérogatives de l’État. Ils attendaient une occasion favorable pour prendre une éclatante revanche et frapper l’orgueilleuse Compagnie. Gette occasion se présenta au moment où ils y pensaient le moins.

Louis XV venait de monter sur le trône. Ce prince se montrait déjà tel qu’il fut pendant toute là durée de son règne : libertin et dévot, mêlant certaines pratiques religieuses à la licence la plus eéffrénée. Les Jésuites (an des leurs était confesseur du roi) crurent le moment propice pour renouveler les persécutions contre les jansénistes; ils abusèrent de leur influence à tel point que la dispute recommença avec une nouvelle rage. On exila les parlements qui combattaient les Jésuites, et l'archevêque de Paris tomba en disgrâce pour le même motif. Mais le roi, justement ennuyé de ces querelles, rappela les magistrats, et on imposa silence aux adversaires comme aux partisans de la bulle.

Les Jésuites triomphaient ; ils étaient admis à la cour; mais ils commirent deux fautes capitales qui commen-

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cèrent à ébranler leur crédit. Pour des motifs de respect humain, ils refusèrent de recevoir sous leur direction spirituelle des personnes puissantes. On les trouva

par trop rigides et par trop scrupuleux ; ces mêmes |

hommes qu’on avait si souvent accusés de morale relâchée abusèrent du rigorisme... Les imprudents ! ils oubliaient les préceptes du père Commode et adoptaient ceux du père Rigide. Dès ce jour, ils devenaient impossibles à la cour de Louis XV, et, hors de Versailles, ils n'avaient que des ennemis irréconciliables.

Désagréables au roi, aux courtisans par leurs serupules peu sincères et très-maladroits, ils se rendirent bientôt insupportables par leurs intrigues; ils dressèrent des embüches à des hommes puissants qu'ils savaient défavorables à leur compagnie, et ils eurent la douleur de voir s’affermir le crédit de ceux-là mêmes qu’ils voulaient renverser. Leur position était ainsi très-sérieusement menacée ; ils étaient craints, mais non soutenus par la plus grande partie du clergé redevenu gallican. Ils avaient animé contre eux les parlements et les plus puissants personnages de la cour, et ils eurent La maladresse d’indisposer contre eux les philosophes, les hommes de lettres, adversaires bien autrement redoutables que les gentilshommes et les grandes dames de Versailles. Ils maintinrent encore leur crédit par les mêmes moyens qu'ils avaient employés sous Louis XIV, surtout par les affiliations religieuses.

À ce sujet, n'oublions pas de dire qu’en 1746, pendant la deuxième année de la Régence, le gouvernement fut averti que les Jésuites s’étaient fait des prosélytes dévoués dans tous les régiments. On choisissait les soldats les plus ignorants et par conséquent

= ah lés plus propres aux desseins de la Compagnie, et on les affiliait à la confrérie du Sacré-Cœur-de-Marie…

Constatons ici, une fois pour toutes, que le nom de la Vierge a été mis en avant par les Jésuites, pendant les guerres et massacres de la Ligue, sous Louis XII, sous Louis XIV, sous Louis XV, etc., tout comme il l'est encore aujourd’hui sous Napoléon IL.

En 1716, l’armée française se trouva subitement infectée de confréries et archiconfréries, dont les affiliés s’engageaient par serment à défendre la bulle Unigenitus, et à combattre les jansénistes. Le gouvernement reçut les rapports les plus précis sur cette conspiration jésuitique, et il se trouva dans un très-grand embarras. Quarante soldats du régiment de Bretagne osèrent présenter leurs statuts à leur colonel en lui disant :

« — Si vous ne vous affiliez pas à la confrérie du Sacré-Cœur-de-Marie, nous ne reconnaîtrons plus votre autorité. »

L'armée fut préservée par des mesures énergiques, mais la noblesse, la bourgeoisie et surtout les classes populaires furent gagnées, perverties par le jésuitisme, à tel point qu’en 1762, les intendants et gouverneurs de provinces constatèrent qu'il y avait plus de deux mille villes ou bourgs affiliés à la confrérie, et qu’il existait plus de sept cents associations. Des mémoires du temps rapportent qu'un ministre de Louis XV fut trouvé, à sa mort, revêtu des insignes d'affiliation du Saint-Esclavage de Marie.

Les Jésuites bravèrent ainsi, pendant plusieurs années, les jansénistes, les parlements, la noblesse qu'ils avaient irritée par leur arrogance ; ils eurent le tort de

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