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se croire assez puissants pour attaquer les philosophes, les encyclopédistes. Ils dénoncèrent l'Encyclopédie comme une œuvre impie, et la France protesta par son admiration. Voltaire, qui avait été leur élève, et qui resta longtemps leur ami, Voltaire qui avait dédié une de ses tragédies au père Porée, Voltaire prit la défense de ses collaborateurs à l'Encyclopédie. Les Jésuites ripostèrent avec aigreur, avec insolence, et pendant six ans ils inondèrent la France de pamphlets. Nonnotte et Paicuillet écrivirent des livres spécialement contre Voltaire, qu’ils injurièrent avec autant de grossièreté que de violence.
« Le lion, dit d’Alembert, fait semblant de dormir, laisse bourdonner la guêpe autour de ses oreilles, s'ennuie à la fin de l’entendre, se réveille et la tue.» Pendant six ans et plus, les journalistes de Trévoux, et les troupes légères que la basse littérature entretenait à leur solde, outragèrent- Voltaire qui paraissait l'ignorer et laissait faire ; enfin, las de se voir harcélé par tant d'insectes, il livra les hommes noirs à la risée publique.
Bafoués , conspués par les philosophes, par lés encyclopédistes, par les libres penseurs, c’est-à-dire par les hommes les plus éclairés et les plus considérés, les Jésuites redoublèrent d’audace et d’intolérance. Ils ripostèrent aux philosophes dans leur Journal de Trévoux, et ameutèrent contre Voltaire le ban et l’arrièreban des congréganistes et des dévots. Ce grand homme, ainsi que nous venons de le dire, tira une éclatante vengeance «des disciples d'Antoine Escobar,; les hommes noirs revirent les mauvais jours des Provinciales de Blaise Pascal : ils devinrent, pour quel-
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sa" @@ ques-uns, un objet de haine, de risée pour le plus grand nombre.
D'ailleurs, bien que Louis XV, par un affreux dévergondage d'esprit, mêlât à ses débauches certaines pratiques de dévotion, il n’aima jamais les Jésuites. Vaïinement, les révérends pères avaient baisé hypocritement les pantoufles des demoiselles de Châteauroux, et de la marquise de Pompadour. Gette dernière sultane protégeait les philosophes, les économistes dont les écrits faisaient déjà entrevoir une révolution prochaine ; les Jésuites étaient en état de suspicion auprès de la marquise, dont la perspicacité féminine ne se faisait aucune illusion sur les sentiments des hommes noirs.
L’attentat de Pierre Damiens contre Louis XV, en 1757, fut, à tort ou à raison, attribué à la Compagnie de Jésus ; Damiens était affilié aux révérends pères, ou tout au moins un de leurs partisans. Le père Lacroix n’avait-il pas publié, quelques jours avant cet attentat, un livre où il est dit : « Qu'un homme proserit par le pape peut être tué partout. »
Il n’y eut pas de preuves évidentes contre les Jésuites ; mais ils furent violemment soupçonnés, pour ainsi dire condamnés par l'opinion publique. L’orage commençait à gronder sur leurs têtes ; la Pompadour jetait les hauts cris ; les encyclopédistes, trop habiles pour perdre cette occasion d’écraser leurs ennemis, les attaquèrent ouvertement, et les signalèrent à la colère du pays.
Cependant, le bruit qui s'était fait autour de l’échafaud de Damiens, finit par s’éteindre, et les Jésuites recommencèrent, avec de nouveaux outrages, leur campagne contre les jansénistes.
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Ces querelles religieuses ne leur faisaient pas négliger les intérêts financiers de leur Compagnie ; ils prenaient une large part à toutes les affaires véreuses organisées par des financiers imitateurs de Law, sans avoir le génie créateur du banquier écossais.
Les missionnaires qu’ils envoyaient en Amérique et jusqu'aux extrémités de l'Asie, étaient choisis parmi les pères jugés les plus aptes aux affaires industrielles et commerciales. Alors, comme de nos jours, les Jésuites spéculaient , agiotaient, s’enrichissaient dans toutes sortes d'entreprises; mais c'était principalement dans les colonies françaises qu’ils exerçaient leur industrie multiple ; leurs missionnaires partaient pour l'Amérique, un catéchisme et un barême à la main, tout comme les prédicants anglais vont aujourd’hui aux extrémités du monde, portant d’un côté un ballot de cotonnade, et de l’autre une cargaison de bibles.
Il y avait alors dans la Compagnie de Jésus un Rouergais, nommé le père Lavalette, qui fut envoyé fort jeune aux missions de la Martinique, précisément à cause de sa rare aptitude à l’industrie commerciale. Lavalette fut nommé supérieur de ces missions en 1747, et bientôt il s’empara de tout le commerce des Antilles
de concert avec un juif de la Dominique, son associé.
Oui, avec un juif, et un juif aussi coquin que lui, ce qui n’est pas peu dire.
La maison commerciale et en même temps de banque fondée par Lavalette à la Martinique et à la Guadeloupe, attira bientôt tous les capitaux des plus riches colons, et devint un centre immense d’affaires. Lavalette et ses nombreux agents avaient frété des navires,
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pour leurs opérations soit avec l’Europe, soit avec l'Amérique. Il perdit de fortes sommes dans ces opérations, et plusieurs habitants de la Martinique et de la Guadeloupe se trouvèrent ruinés, Lavalette ne payant plus ses billets. Is se plaignirent au gouvernement et on rappela le père Lavalette en 1753. On luifitsubir de longs interrogatoires ; il en sortit blanc comme neige, disent les mémoires de la Compagnie,
Lavalette fut donc envoyé de nouveau aux Antilles, avec le titre de préfet apostolique; il recommenca ses spéculations au lieu de se livrer à la prédication, et les navires de la Compagnie reparurent bientôt dans tous nos ports de commerce. Mais pendant la guerre de Sept-Ans, les Anglais prirent plusieurs de ces navires, et Lavalette déclara une faillite de trois millions, somme énorme pour cette époque, et surtout pour des religieux qui font vœu de pauvreté.
Les commerçants de Lyon et de Marseille principalement atteints par ce désastre, s’adressèrent à un des directeurs du jésuitisme français pour obtenir justice.
— Je ne puis rien pour vous, répondit cet émule d’Escobar, je vous offre toutefois de dire une messe, pour obtenir de Dieu, au lieu de l'argent que vous demandez et que la Compagnie ne peut vous donner, la grâce de supporter chrétiennement des pertes irréparables.
C'était ajouter le persiflage à la rapine. Les négociants outrés de cette impudence, attaquèrent les hommes noirs devant le Parlement.
— Les pères de la Compagnie de Jésus, dirent les avocats, sont solidaires les uns pour les autres, d’après les constitutions d’Ignace, leur fondateur. Donc ceux
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de France doivent acquitter les dettes des missions américaines,
.Les Jésuites, avec les moindres idées du droit public et surtout du droit commercial, se seraient empressés de payer les trois millions. Ils étaient déjà si riches que cette somme n'eût pas obéré leurs finances. Mais ils se croyaient si sûrs de la bonté de leur cause, ou plutôt de l'impunité, qu’ils demandèrent que le procès fût porté à la grande chambre du Parlement de Paris.
— Vous avez tort, leur dit un de leurs avocats, faites-vous juger par le grand conseil. Le Parlement vous condamnera.
—— Non, non, répondirent-ils, nous voulons que notre triomphe soit des plus éclatants.
Ils comparurent donc- devant lé Parlement, qui les condamna à l'unanimité, aux grands applaudissements au publie, qui les détestait ; on les condamna à payer des sommes immenses aux commerçants victimes de leurs spéculations, et on leur défendit de faire du commerce.
Dans ce premier procès, qui devait être suivi d’un autre beaucoup plus grave pour la Compagnie, on discuta la question de savoir si les Jésuites étaient réellement solidaires les uns pour les autres.
— Jl y a un moyen bien simple de nous en convaincre, dit un conseiller de la grande chambre; examinons les constitutions d’Ignace, qui n’ont jamais été approuvées en France avec les formes requises.
Cette proposition fut unanimement adoptée. On examina ces Constitutions qui furent jugées contraires au droit public français. On examina aussi leurs livres de commerce, qui fournirent surabondamment des moyens
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juridiques pour déclarer l'institut de Loyola en opposition flagrante aux lois du royaume, à l'obéissance due au souverain, à la tranquillité de l'État. Comme banqueroutiers, ils furent, en outre, convaincus de vol et de tromperie en matière commerciale.
L'assassinat du roi de Portugal, qui suivit de près l'attentat de Pierre Damiens, et dans lequel les hommes noirs se trouvaient encore impliqués, fournit à leurs adversaires de nombreux moyens de faire croire que l'attentat, dont la France s'était mdignée, était aussi leur ouvrage.
Ce fut alors que La Chalotais, procureur général au Parlement de Bretagne, envisagea l’ordre des Jésuites, en philosophe, en magistrat éclairé, en homme d’État.
« L'esprit monastique, dit-il, est le fléau des États.
« De tous ceux que cet esprit anime, les Jésuites sont les plus nuisibles, parce qu’ils sont les plus puissants.
« C’est donc par eux qu’il faut commencer à secouer le joug de cette race pernicieuse. »
La haine contre les Jésuites allait jusqu’au paroxysme. Mais en dépit de la guerre que leur déclaraient les magistrats, les hommes noirs ne croyaient pas qu’on osât porter contre leur Société un arrêt de proscription. Le Parlement de Paris, contrairement aux vœux exprimés par les ennemis les.plus ardents et les plus convaincus du jésuitisme, les avait assignés à un an pour juger leur instance. —Un an! disaient avec raison les encyclopédistes, mais c’est un siècle pour les disciples d'Escobar; qui sait, si le roi circonvenu par eux, n’évoquera pas à lui seul le jugement de cette affaire?
Ces craintes étaient d'autant plus fondées que les
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Jésuites reçurent à cette époque des marques assez éclatantes de protection.
En effet, le Parlement, par son arrêt du 6 août 1761, avait ordonné, par provision, la clôture du collége Louis-le-Grand pour le 1% octobre suivant. Mais le roi, en dépit des représentations du Parlement, prorogea la fermeture jusqu’au 4° avril 1762.
Cependant Louis XV, qui n’aimait pas à être troublé dans ses plaisirs, fut fort contrarié de cette procédure incessante suscitée .par les révérends pères. De guerre lasse, il consulta sur l'institut de Loyola les évêques de France qui se trouvaient alors à Paris.
Environ quarante de ces prélats, circonvenus par les hommes noirs qu'ils détestaient autant qu’ils les craignaient, se prononcèrent en faveur du jésuitisme. Six seulement déclarèrent qu’il fallait modifier les constitutions. Un seul, l’évêque de Soissons, osa déclarer que l'institut et l’ordre étaient également détestables. Il assura avec une grande fermeté qu’il fallait absolument se défaire d’une Compagnie également funeste aux véritables intérêts de la religion et de l'État.
En définitive, la majorité des évêques qui inclinaient à lultramontisme, contrairement à la célèbre Déclaration de 1682, se prononça en faveur de la conservation de la Compagnie de Jésus. Le roi rendit alors un édit dont l’objet était de laisser subsister les Jésuites avec modification de leurs statuts. On porta cet édit au Parlement qui refusa de l'enregistrer et protesta avec beaucoup de vigueur. Ses remontrances eurent plus de succès que ne pouvait en attendre le Parlement. Louis XV eut la sagesse de retirer son édit.
Sur ces entrefaites, fin mars 1762, on apprit que
l'ile de la Martinique venait de tomber au pouvoir des Anglais. Cette triste nouvelle produisit en France, et surtout dans les villes du littoral, une émotion des plus douloureuses. Il fallait, à tout prix, détourner l'attention publique de ce désastre, les Jésuites furent cette fois les boucs émissaires chargés des iniquifés de la déplorable politique de Louis XV.
On déclara au principal du collége Louis-le-Grand que le collége serait fermé à dater du 1° avril. Les révérends pères furent bien forcés d’obéir, et ils commencèrent, dit d’Alembert, à désespérer de leur for tune.
Vint enfin le 6 août 1762, jour si impatiemment attendu par les ennemis des Jésuites, ou, pour mieux dire, par la France entière. Le Parlement condamna Pinstitut d'Ignace à l’unanimité, sans aucune opposition de la part de l’autorité souveraine. Louis XV fort habile, en ce qui concernait la politique intérieure, et très-sceptique en matière religieuse, céda encore aux manifestations de l'opinion publique.
Les vœux furent déclarés abusifs, les Jésuites furent sécularisés ét dissous.
Leurs biens immenses furent vendus et aliénés au profit de l'état.
Presque tous les Parlements du royaume imitérent celui de Paris, avec plus ou moins de rigueur dans leurs jugements.
Dans quelques provinces, les hommes noirs furent traités comme larrons et banqueroutiers, Comme ennemis de l'État, sans autre forme de procès.
La résistance devenait impossible; les Jésuites se dispersèrent et prirent, pour la plupart, l’habit sécu-
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lier, mais ils restèrent à la cour où ils avaient de puissants. protecteurs, Un philosophe dit à ce sujet : « — Tant que les Jésuites dirigeront la conscience du roi de France, ils ne seront pas martyrs. »
« — Ils sont bien malades, ajoutait un janséniste; peut-être mourants, mais le pouls bat encore. »
On offrit à un supérieur de séminaire le noviciat précédemment occupé par les hommes noirs.
« Je n’en veux pas, répondit-il.. j’ai peur des revenants. » :
Les Jésuites se croyaient tellement sûrs de reprendre leur collége, de recouvrer leur influence, qu’un des leurs publia contre la magistrature un violent pamphlet intitulé : — Il est temps de parler.
Les magistrats, dit d’Alembert, se contentèrent de répondre aux injures des hommes noirs :
« — Révérends pères, 5! est temps de partir. »
L’archevêque de Paris leur donna le coup de grâce, même en voulant les défendre ; il publia un mandement qui acheva d'indisposer la haute magistrature contre le jésuitisme.
Le Parlement de Paris, en séance solennelle, ordonna que dans huitaine, tous Jésuites, profès ou non profès, qui voudraient rester en France, feraient serment de renoncer à l'institut de Loyola. Vainement on objecta que le délai était trop court. Le Parlement se montra inflexible : les Jésuites étaient hors la loi.
Les révérends pères refusèrent presque tous le serment qu'on exigeait d'eux, reçurent en conséquence injonction de quitter la France, et cette injonction fut exécutée avec une extrême rigueur, Ils avaient abusé de la tolérance des lois françaises, la réaction devait
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