CHAPITRE PREMIER
Les Jésuites devant le Parlement, la Sorbonne et l’Université.
Silhouettes jésuitiques. — Les disciples de Loyola n’ont pas le droit de s'établir ni de résider en France, — Ils sont hors la loi. — Monographie de Loyola. — Les premiers Jésuites à Montmartre. — Les Constilutions de Loyola. — Arrivée des Jésuites en France. — Ils sont repoussés par les légistes et l’Université. — Célèbre discours d’Étienne Pasquier contre les Jésuites et leur système d'éducation. — Les Jésuites condamnés par la Faculté de théologie de Paris. — /mage du premier siècle de la Société. — Le jésuitisme et l'éducation. — Pamphlet jésuilique contre Pasquier, — Sensualisme jésuitique.—Mythologie catholique.—Congrégations et sodalilés. — Les Jésuites au colloque de Poissy. — Les Jésuites peints par eux-mêmes. — Transactions des révérends pères. — Le Parlement les autorise à enseigner. — Les Jésuites accusés de Passassinat de Henri LIL. — Châtel, élève des Jésuites, attente
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eus aux jours du roi Henri IV. — Deux pères exécutés sur la place de Grève. — Jésuites bannis par le Parlement. — Henri IV commet la faute de les amnistier. — Ravaïllac affilié aux Jésuites. — Écrits et condamnation du docteur Richer. — Les Jésuites pendant la régence d'Anne d'Autriche,
Au milieu des mascarades bariolées produites depuis quelques années dans nos rues, sur nos places publiques, par l’exhibition des costumes de tous les moines, de toutes les nonnes du moyen âge, vous remarquerez certains hommes sournoisement, mais fièrement drapés, dans un costume moitié laïque et moitié cléricai. Ces hommes ont la démarche hautaine et la physionomie empreinte d’une humilité factice. Il y a vingt ans, ils se tenaient prudemment cachés dans leurs asiles mystérieux ; mais de même que les chenilles deviennent papillons aux premiers rayons du soleil printanier, de même les termites de Loyola sortent peu à peu de leurs sombres retraites, encouragés par la tolérance du gouvernement, par l'impunité qui leur semble assurée.
Eh bien! les Jésuires, puisqu'il faut les nommer, sont chez nous, comme des forçats en rupture de ban, car la loi française les a frappés vingt fois, et aucun des arrêts de nos anciens parlements, de nos anciens rois, aucune des condamnations prononcées soit par la Sorbonne, soit par l’Université, gardienne si vigilante des libertés françaises, n’ont été abrogés.
Done, les Jésuites sont hors la loi.
Donc, ils n’ont pas le droit de s'établir en France, ‘ à plus forte raison d'y accaparer l’enseignement de la jeunesse et d’y acquérir des richesses énormes. Ces gardes prétoriens du pape-roi ont été de tout
temps les ennemis implacables de notre patrie qui les à rejetés, chassés, bannis à diverses époques par un instinct généreux et bien entendu de propre conservation.
Et les voilà redevenus plus puissants, plus orgueilleux, plus dangereux pour nos libertés publiques!
Au nom du droit commun, au nom de notre législation ancienne et moderne, nous demandons qu’il soit fait application contre tous les membres de la Société de Jésus, des arrêts et ordonnances qui l’ont frappée, comme institution contraire à nos mœurs publiques et | privées, à nos codes, aux libertés gallicanes, à notre "4 caractère national.
Et, pour preuve que nous agissons et écrivons sans parti pris, sans colère, sans le moindre mouvement de répulsion préconçue, nous nous bornerons à analyser, à apprécier la loi française en ce qui concerne le
jésuitisme.
Nous savons bien que la loi est le plus souvent trèsdure :
DURA LEX SED LEX, dit un de nos axiomes les plus impitoyables; nous voulons du moins que la loi soit-une pour tous:
« Les Français sont égaux devant la loi, » est-il dit dans nos constitutions modernes.
Tous les Jésuites ne sont pas Français, va-t-on nous objectér.. Nous le savons bien... et pourtant nous sommes forcé d’avouer que notre patrie a fourni de trop nombreuses recrues aux noirs bataillons dont se compose la milice de Loyola.
A ceux qui sont Français appliquons la loi française, et, à plus forte raison, à ceux qui ne le sont pas, car
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il est honteux que des étrangers puissent impunément s'installer chez nous, s'emparer de l’enseignement de la jeunesse, conspirer en faveur du pouvoir temporel, et recommencer l’œuvre cent fois ténébreuse des fanatiques du seizième siècle.
Par une coïncidence providentielle, disent les ultramoOntains, fatale selon nous, Loyola conçut l’idée de sa milice vouée à la défense du pape-roi, la même année où Luther brülait les bulles du pape et les constitutions des souverains pontifes.
Ce fut une étrange et sinistre figure que celle de don Inigo de Loyola, beau chevalier de Biscaïe, renommé pour son Courage et ses aventures chevaleresques. Blessé en 1521 au siége de Pampelune, il dut quitter le service de la chevalerie et des amours, et se livra à des accès de mysticisme, à la lecture de la Légende Dorée, s’éprit de passion pour la Vierge Marie, fit la veille des armes en son honneur et tomba dans un délire halluciné. Sa famille le fit enfermer comme atteint de folie; mais il s’échappa, voyagea pendant plusieurs années, tantôt en Espagne, tantôt en Italie, tantôt en France, vêtu de guenilles, vivant de mendicité, suivant les cours des colléges, tantôt à Barcelone, tantôt à Paris, souvent emprisonné, traité de fou par tous ceux qui l’approchaient.
Et pourtant, ce vagabond, cet insensé qui prophétisait, racontait ses visions, tombait en extase, parvint à réunir et à associer à ses projets inconnus, un petit groupe de prosélytes parmi lesquels figuraient François Xavier, Rodriguez, Lainez, Salmeron.
Or, le 45 août 1534, date à jamais mémorable dans l'histoire, de l’'obscurantisme religieux, Loyola entouré
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de ses acolytes, gravit la colline de Montmartre, et tous entrèrent dans une chapelle basse, dédiée à la Vierge dont on célébrait l’Assomption.
Ignace se prosterna devant l’autel, fit vœu de se consacrer au salut du prochain, de se rendre à Rome et de se mettre à la disposition du souverain pontife.
Ses compagnons répétèrent le même vœu...
Six ans plus tard, 25 septembre 1540, Paul IIT approuvait la fondation de la Société de Jésus.
Ignace, nommé général en 15414, publia ses fameuses Constitutions qu'on peut comparer au livre du Prince de Machiavel. Ces deux œuvres exposent en effet en forme d'instructions, les procédés adoptés par les deux pouvoirs politique et clérical, par le seigneur et par le prêtre, subjuguant l’Europe, l’un par la force brutale, l’autre par les artifices des pieuses hypocrisies.
À peine constituée, la Société de Jésus envoya ses hommes les plus influents dans les grands centres de population. Paris qui avait eu le triste privilége d’être le berceau de la nouvelle milice papale, ne pouvait être oublié: on y envoya les pères les plus habiles dans l’art de tromper et de séduire.
Mais à peine les noirs janissaires du pontife romain eurent-ils mis le pied en France, que les légistes s’opposèrent à leur établissement et les poursuivirent d’une haine d’autant plus implacable que les projets d’envahissement des disciples de Loyola leur étaient parfaitement connus.
Les révérends se firent d’abord très-humbles ; ils renièrent jusqu'a leur nom et ne demandèrent que la faveur d'enseigner gratuitement dans leur collége de Clermont. Ils n’avaient pas encore dévoilé leurs doctri-
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ET nés, ét ils né s'étaient pas encore éngagés Sur le terrain stabreux de la casuistique. Mais les légistes sentirent d’instinct que les disciples de Loyola chercheraient biéntôt à Compromettre les Saines doctrines de l’autorité civile; ils prirent l'alarme et la lutte commença. En 1565, Pasquier prononça un discours célèbre en faveur de l’Université contre les Jésuites: en voici les passages les plus saillants, les plus significatifs : « Depuis cinquante ans en çà, dit Pasquier, se vint planter au miliéu de nous une nouvelle secte, portant le nom de Jésuites, laquelle a ses propositions en tout contraires aux nôtres, à la ruine de notre État. Leur but et intention ne tend qu’à la désolation et surprise dé l’état tant politique qu’ecclésiastique. «Ils reconnaissent le pape par-dessus toutes les autres dignités. Que leur était-il besoin de faire ce nouvéat vœu? Il faut donc qu'il y ait quelque anguillé sous roche que le commun peuple n'entend... « Je vous le dirai, messieurs, ne pensez pas que ce nouveau vœu Soit chose oiseuse et sans effet... Que reconhaissent-ils done par ce vœu? Ce sont de nouveaux vassaux qui avouent le pape avoir telle autorité et puissance Sur nous, que tout ce qu'il veut, il le péut ; que sans entrer en Pécrin de ses pensées, il lui faut en toutes choses obéir; qu'il peut sans aucun Conirôle racheter non-seulement l'autorité des autres prélats, mais des émpereurs, rois et moharques; qu'il lui est loisible de son autorité absolué de transférer les royaumes de familles à d’autres.
« Bref, si le papé leur commande de faire uné chose, ils sont tenus d’y obéir sans aucune connais sance dé Causé ; proposition qu’ils tiennent si aSsürée,
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que leur père Ignace avait accoutumé de dire en ses communs propos, que si, au milieu d’un orage et tempête, le pape lui ordonnait d'entrer dans une nef dégarnie de pilote, mâts, cordages et voiles, il n’y voudrait contrevenir, puisque son vœu particulier ly obligeait.
« Quoi donc! parce que nous ne sommes pas de ce vœu, nous ne serons vrais enfants du pape et de l'Église romaine? Notre créance est tout autre.
« Nous connaissons en cette France le pape pour chef et primat de notre Église universelle avec tout honñeur et dévotion, mais tel toutefois qu'il est sujet aux décrets des conciles généraux, qu’il ne peut rien entreprendre sur la personne de notre roi, ni contre l'autorité des arrêts de cette Cour. »
Ainsi Pasquier posa en plein seizième siècle une question qui est malheureusement encore à l’ordre du jour ; la voici :
Les Jésuites sont les ennemis irréconciliables de VÉtat. Faut-il admettre, tolérer un ordre qui tend à amoindrir, à ruiner la souveraineté nationale ?
Dans un autre passage, Pasquier développa avec autant de clarté que de précision les dangers dont les doctrines ultramontaines des Jésuites menaçaient la société laïque et civile. Que tous les citoyens qui ont à cœur la sauvegarde de l'honneur et les libertés de la France, que les libres penseurs apprécient les paroles suivantes sur lesquelles nous appelons leur attention :
« les maximes de ceux qui sont nourris en cour de Rome, ajoute Pasquier, sont que dedans le sein du pape, comme dedans ün grand trésor, Sont encloses toutes les puissances tant spirituelles que temporelles,
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qu'il peut Commander aux empereurs, aux rois, comme aux évêques... mettre les royaumes en interdiction.
« Quoi! si le malheur du temps nous renvoyait un autre Bonifacé VII, qui voulüt conjurer le roi de sonner une croisade contre la France, en faveur d’un roi étranger, ayant ces nouveaux vassaux de la papauté, n’auriez-vous pas autant d'ennemis profès dedans votre sein, qui suborneraient le simple peuple par leurs prêches contre l'État ?
« Que dirait maintenant Charlemagne s’il revenait dans ce bas monde, quand il verrait au milieu de son royaume des hommes soudoyés aux dépens de la France pour s’armer contre lui et les siens! Je ne parle pas seulement pour la France, je parle pour tous les royaumes Ct républiques. Introduisez-y les Jésuites et vous y établissez autant d'ennemis, si le malheur veut que le paye les veuille querroyer.
« Je ne veux rien mal présager du Saint-Siége, mais en matière d’État, il faut en une assurance de tout, craindre tout... Le plus beau, c’est de prévenir sagement les maladies, et quenous ne soyons pas contraints de dire quand elles seront venues : — Je n’y pensais pas... »
Pasquier prédisait sans s’en douter les sanglantes diseordes qui allaient éclater en France + en attaquant les disciples de Loyola, il mettait le doigt sur une plaie qui s’est cent fois rouverte, toujours saignante, et qui ne s’est pas encore cicatrisée.
L'Université avait devancé les légistes dans cette levée de boucliers contre le jésuitisme; nous lisons dans les registres de la Faculté de théologie de Paris, du 4e décembre 1554 :
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« Gette Compagnie, qui s’attribue avec tant d’ostentation le titre inusité de Société de Jésus, et qui recoit si hardiment et si indifféremment toute sorte de personnes, et de plus remplie d’une infinité prodigieuse de priviléges, indults et exemptions, semble par là blesser honneur de la vie religieuse, abolir l'exercice pieux des austérités et des cérémonies de l'Église, et bien plus, donne occasion d’apostasier ouvertement.
« Elle parle des évêques, de l’obéissance et de la Soumission qui leur est due; elle frustre injustement de leurs droits les supérieurs temporels et ecelésiastiques, trouble les deux états, entretient et excite parmi le peuple quantité de querelles, de disputes, de divisions et même de schismes.
« C’est pourquoi, le tout mürement considéré et examiné, nous disons que cette Société est dangereuse, en ce qui regarde la foi, qu’elle trouble la paix de l’Église. et qu’elle est née plutôt pour détruire que pour édifièr..: »
La condamnation des Jésuites, ou plutôt de leurs doctrines par la Faculté de théologie, est aussi claire que formelle : le clergé français avait alors le sentiment de lhonneur national, des libertés gallicanes, profondément gravé dans son cœur, et sa clairvoyance ne lui laissait ignorer aucun des dangers suscités par la nouvelle milice du pape.
Les mêmes symptômes, les mêmes dangers reparaissent de nos jours ; rarmi nos Facultés de théologie, en est-il une qui osât ou voulüt condamner les Jésuites ? Nous posons seulement la question.
À peu près à la même époque, c’est-à-dire dans la dernière moitié du seizièmesiècle,un archevêque de Du-
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blin, Georges Bronsvel, écrivait, à propos dés Jésuites :
& Il y a une fraternité qui s’est élevée depuis peu et qui en séduira plusieurs : ce sont les Jésuites, qui, vivant là plupart selon les séribes et les pharisiens; tâcheront d’abôlir la vérité.
« Ils en viendront presque à bout ; car ces sortes de gens Se tournent én plusieurs formes : avec les païens ils seront païeñs ; avec les athées, athées... exprès pour connaître vos intentions, vos desseins, vos Cœurs ét vos inclinations.
« Ces gens se répandront par toute la terre ; ils seront admis dans le conseil des princes, qui n’en seront pas plus sages ; ils les enchanteront jusqu'au point de les obliger à leur révéler leurs cœurs et leurs secrets les plus cachés..: IIS ne s’en apercevront point.
« Néanmoins, Dieu, à la fin, pour justifier sa loi; retranchera promptement cette Société, même par les mäins de ceux qui l’ont le plus secourue et se sont servis d’elle; de sorte qu'ils deviendront odieux à toutes les nations.
& IIS seront de pire condition que les Juifs ; ils n’auront point de place fixe sur la terre, et alors un Juif aura plus de faveur qu’un Jésuite.…. »
La première partie de cette prédiction $’est aecomplie... nous attendons l’actomplissement de la seconde. Mais n’oublions pas que nous sommes encore aù seizième siècle ; le jésuitisme vient de naître, et l’orgueil dé cette Société ne connaît pas de limites. Nous lisons dans leur traité intitulé Image du premier siècle de la Société :
« La Société de Jésus mérite tous les éloges que le Saint-Esprit donne à l'Église du Christ; elle est le
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chariot de feu dont parle Élisée, et tout l’univers est dans la jubilation de la voir revenue du ciel:
« Les Jésuites sont la fleur des anges de la milice céleste, des anges semblables à saint Michel, de nouveaux Raphaëls qui consolent les âmes, les purifient, les convertissent par leurs sermons et leurs confessions. »
Ils exprimèrent les mêmes idées, sous forme d’emblèmes qui figurent au frontispice de l'Image de la Société, représentée sous les traits d’une jeune Vierge née de Jésus-Christ; ad-dessus d’elle planent trois anges qui ceignent sa tête d’une triple Couronne : 4° couronne de virginité; 2 couronne de doctrine; 3 couronne de martyre. Plusieurs autres emblèmes entourent cette image. On y voit d’abord le soleil représentant Jésus, et la lüne en croissant, qui sert à désigner la Société, avec cette inscription :
Societas a Jesu nata, oMmnia Solis habet.
c'est-à-dire la Société née de Jésus a toutes choses du soleil, occupe ou doit occuper tout ce que le soleil éclaire.
Du reste, les Jésuites ne furent pas astreints par là règle d'Ignace aux observances vulgaires des autres ordres ionastiques. Cétte société formée spécialement pour se mêler aux laïques afin d'agir plus directement sûr eux, jouissait, en apparence, d’une assez grande liberté. Les membres choisis parmi les individus les plus intelligents, étaient instruits avec des soins particuliers qui développaient les capacités les plus diverses.
= Nous lisons dans la Vie d'Ignace de Loyola, par Ribadeneirà; que des associés, les uns dressés aux manières morndaines, devaient s’introduire au milieu
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