‹ Les Jésuites hors la loiChapitre 21 sur 34 · PS (1 7 RARE · texte numérisé non relu

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Villèle proposa de rétablir le droit d’ainesse, fit voter des lois contre la presse et le sucrilége; il payait son portefeuille aux dépens de son honneur et de sa réputation d'homme politique.

La loi contre le sacrilége, qui souleva l'indignation de la France et de toute l'Europe libérale, fut jugée insuffisante par les Pères de la Foi; ils travaillèrent à renverser l’homme qui les avait si bien servis et qu’ils avaient élevé au pouvoir. Villèle dut se retirer; il fut remplacé par Martignac. Cette fois, les Jésuites avaient fait fausse route; ils ne tardèrent pas à comprendre qu'ils avaient été stupidement ingrats envers le ministre qu’ils venaient de renverser.

Leur fanatisme et leur audace ne connaissaient plud'obstacles depuis la mort de Louis XVII : le nouveau roi, Charles X, figurait parmi leurs adhérents les plus zélés, les plus dévoués. Ge prince, dont la jeunesse fut si libertine qu’elle scandalisa même les débauchés du dix-huitième siècle, tomba dans des excès de dévotion; il livra à la Compagnie les postes, la police, la direction de Paris. L’espionnage devint obligatoire; on dénonçait pour la sainte cause de la religion, pour sauver le trône et l'autel. De riches bourgeoises, après avoir servi le jésuitisme par ies moyens les plus honteux, furent récompensées par des lettres de noblesse accordées à leurs dignes époux.

« Un maréchal de France, dit le comte de Montlosier, sollicitait une sous-préfecture pour son fils. Il ne put l'obtenir que par le crédit de la congrégation. En 1895, on ne comptait pas moins de cent cinquante Ccongréganistes à la Chambre des députés... »

Envahie par les ordres de toute sorte, sans compter les Jésuites à robe courte, dont le nombre était formidable, la France vit alors revenir presque tous les anciens moines ; on organisa des phalanges de missionnaires qui préchèrent une croisade contre les libéraux, à la plus grande gloire des hommes noirs et de la sainte congrégation.

On fonda la fameuse Société de Saint-Joseph, dont le duc de Bordeaux, à peine âgé de cinq ans, fut nommé chef-protecteur. Charles X, bien que très-dévot, eut le bon esprit de décliner cet honneur pour ce jeune prince.

Nous lisons dans un volume de Mémoires sur la seconde Restauration, que vers 4826, un jésuite de Saint- Acheul, ancien condisciple d’un des ministres de Charles X, se présenta un jour effrontément dans son cabinet en lui disant :

€ — Tu ne me connais pas ?

€ — Non, répondit l’homme d'État.

€ — Eh bien ! je suis un tel» (et il déclara son nom et sa profession).

Puis, se redressant superbement, il ajouta :

€ — Tu vas me demander d’où je viens?

« — De Saint-Acheul.

« — Qui je suis ?

« — Jésuite.

« — En cette qualité, tu peux me persécuter, si tu veux.

« — Te persécuter! s’écria le ministre... et pourquoi? Non, non, tu t’érigerais en martyr; il ne me convient nullement de t’envoyer au ciel par un chemin trop facile et trop court; ainsi, c’est bien dit, c'est

"ON es bien convenu... ni toi, ni les tiens ne serez jamais persécutés ; on vous chassera, et voilà tout. »

Le ministre s'appelait Martignac.

Le jésuite est devenu depuis un des hommes les plus influents de Ia Compagnie.

« On vous chassera, et voilà tout »,

Avait dit Martignac.

Les paroles de ce ministre, qui fut non-seulement libéral à une époque où il y avait danger à l'être, mais encore très-honnête homme, dévoué aux intérêts de son pays, passèrent bientôt à l’état de prophétie qui était presque à la veille de s’accomplir.

Cependant, sous la Restauration, les Jésuites se produisirent d’une manière subreptice et qu’on s’efforçait de dissimuler ; pour le prouver, il nous suffira de donner un extrait d’une enquête qui fut faite à cette époque, et que nous trouvons constatée dans les actes de la commission instituée en 1898.

« Les évêques, consultés, avouent que dans leurs diocèses les petits séminaires sont dirigés par des membres de la Société de Jésus.

& Dans le public, on leur donne le nom de Jésuites ; ils ne prennent pas ce nom, dit un des évêques, mais ils ne le refusent pas, ils n’en ont adopté aucun.

« Ces prélats conviennent uniformément que ces prêtres, appelés Jésuites, suivent, en effet, la règle d’'Ignace; mais, disent-ils, c’est pour leur régime intérieur, pour leur utilité propre.

« C'est une association intime, purement spirituelle et seulement pour le succès de l'œuvre à laquelle ils sont attachés,

ET ne

« Nous les avons appelés, ajoutent les évêques ; ils sont approuvés par nous.

« de les ai adoptés, dit l’un.

« Je me félicite de les avoir appelés dans mon diocèse, dit l’autre.

€ Tous enfin,'en parlant des Jésuites qui dirigent leurs petits séminaires, ajoutent :

« Cest de nous qu'ils tiennent leurs pouvoirs. »

En présence de ces faits, dit M. Dupin, dans un discours contre les Jésuites, prononcé à la Chambre des députés, le 2 mai 1845, on répondit en 1898 que les évêques s’abusaient sur leur pouvoir, s'ils croyaient que leur autorisation suffisait; une bulle du pape ne suffit pas pour introduire les Jésuites en’ France, il n'y a pas de loi qui les autorise, Une permission d'évêque ne saurait autoriser en France ce qu'une ordonnance formelle du souverain ne pourrait pas autoriser, car il faudrait une loi qui le permit, avant qu'une ordonnance püt autoriser les Jésuites ; et puisque les lois le défendent, personne ne peut se dispenser de leur exécution.

« C'était donc de la part des évêques une erreur de droit. Aussi, les ordonnances de 1898 donnèrent-elles un démenti à cette logique, en excluant les Jésuites de la direction des petits séminaires. »

Après avoir grandi dans l'ombre et dans les réduits des congrégations, lès Jésuites se crurent assez forts pour bräver l’opinion publique. Mais dès l’année 1895, dit M. Dupin dans ses Libertés de l'Église gdllicane, la réapparition des congrégations non autoriséés ayant éveillé de vives inquiétudes, la presse s’en rendit l’organe. Parmi les journaux qui entrèrent plus avant

dans cette polémique, le Constitutionnel et le Courrier français se firent principalement remarquer.

On leur fit ce qu’on appelait alors un procès de tendance, en demandant leur suspension:

M. Dupin plaida pour le Constitutionnel, et M. Mérilhou pour le Courrier français.

Ces procès eurent un retentissement immense. La Cour royale de Paris, fidèle aux traditions de Fancien Parlement, gardien si dévoué, si intelligent pour les libertés gallicanes, rendit en audience solennelle Parrêt suivant, sous la présidence du premier président Séguier :

« Considérant que lesprit résultant de l’ensemble des articles dénoncés n’est pas de nature à porter atteinte au respect dù à la religion de l’État ;

« Considérant que ce n’est ni manquér à ce respect, ni abuser de Ia liberté de la presse, que de discuter et de Combattre l'introduction et l'établissement dans le royaume de toutes associations non autorisées par la loi, dit qu'il n’y a lieu de prononcer la suspension requise. »

Deux jours après, 5 décembre 1825, la même cour rendit l’arrêt suivant dans l'affaire du Courrier fran- Çais :

« Considérant que la plupart des articles du Cour= rier français, dénoncés par le réquisitoire du procureur général sont blâmables quant à là forme, mais qu'au fond ils ne sont pas de nature à porter atteinte au respect dû à la religion de l'État;

« Qu'à la vérité, plusieurs autres de ces dits articles présentent ce caractère, mais-qu'ils ne sont pas nombreux.. et paraissent avoir été provoqués par certaines

circonstances qui peuvent être considérées comme atténuantes.

« Que ces circonstances résultent spécialement de l'introduction en France de corporations religieuses défendues par la loi, ainsi que de doctrines ultramontaines hautement professées depuis quelque temps par une partie du clergé français, et dont la propagation pourrait mettre en péril les libertés religieuses et civiles de la France;

« La cour déclare qu’il n’y a pas lieu de prononcer la suspension-requise dudit journal. »

Ainsi, en 1825, en pleine Restauration, la cour royale de Paris constatait l’'illégalité de l’admission des Jésuites en France. Cette cour s’inclinait devant l’autorité souveraine de l’ancien Parlement et dela bulle de Clément XIV. Charles X lui-même, le roi congréganiste, alors dans toute la ferveur du prosélytisme, ne put empêcher cette mise hors la loi des hommes noirs.

Les deux arrêts que nous venons de transcrire produisirent une sensation immense, non-seulement en France, mais encore à l’étranger, surtout en Italie. De toutes les jésuitières s’éleva un sauvage concert d’imprécations et de malédictions. Les hauts dignitaires de la grande congrégation éprouvèrent une frayeur insurmontable. Ils n'avaient pas oublié le mot terrible de Martignac :

— (On vous chassera, et voilà tout. »

Ils voyaient le libéralisme monter rapidement comme un flot vengeur. Ils crurent qu’ils se sauveraient en augmentant le nombre de leurs affiliés.

Ils avaient pour eux l'aristocratie nobiliaire ; la bour-

Le Que

geoisie elle-même se laissait capter par les propagandistes sortis des souterrains de Montrouge. Les magistrais et les fonctionnaires, incrédules ou athées pour ia plupart, n'en faisaient pas moins assaut de dévotion, car On n’arrivait que par la sacristie et le confessionnal. Mais les classes ouvrières échappaient à l'influence des hommes noirs ; à peine les rudes travailleurs savaientils qu'il y avait à Montrouge des associations clandestines.

Il n'était pas facile d’enrôler ces braves soldats du travail sous la bannière de la dévotion; aussi, les hommes noirs eurent-ils recours à des moyens détournés, aux assemblées de charité et de secours mutuels. Quelques ouvriers adhérèrent d’abord à la société de Saint-Joseph; leur nombre augmenta rapidement ; chaque quartier eut son centurion, ses visiteurs, ses distributeurs, en un mot ses espions. Cette armée oc- Culte obéissait à un révérend père.

Les Jésuites à robe courte qui fréquentaient la cour, émirent l’idée de céder aux congréganistes le grand commun de Versailles, pour s’y réunir comme dans un quartier général; les Jésuites jugèrent cette installation dangereuse; ils refusèrent.

« Nous devons agir dans l'ombre, toujours dans l'ombre, dirent les révérends pères, sous terre si nous pouvons ; là est le succès pour nous. »

Vers la fin de 1825, un des chefs de la Compagnie de Jésus arriva de Rome avec les instructions du père général et réunit immédiatement les principaux chefs de la grande congrégation. Dans cette assemblée, on décida qu’on affilierait les principaux marchands de vin de la ville de Paris. Quelque

Most: us temps après, un de ces débitants répondait à un négociant qui ne comprenait pas comment il pouvait vendre du vin à si bas prix :

— Je vais vous dire mon secret. Ce vin ne me coûte rien, c’est la congrégation qui le fournit, je lui rends de petits services et je vais à la messe.

On fonda aussi sous la direction des hommes noirs, à Paris et dans les principales villes de France, des agences de placement de domestiques , femmes de chambre, laquaïis, cochers, ete., etc.

A chaque affilié on délivrait un certificat constatant qu’il appartenait à telle où telle congrégation. Ce papier jésuitique lui sérvait à la fois de passe-port et de lettre de recommandation dans le monde des dévots. On recrütait aussi dans la garde royale et dans les antichambres des Tuileries. Les Jésuites croyaient avoir dans les affiliations un moyen de salut. Ce fut la congrégation qui les perdit.

En 1826, ils tenaient la France entière sous un vaste réseau d’affiliations religieuses et charitables. Cette invasion audacieuse autant que coupable des disciples d’Escobar indigna un homme de l’ancien régime, un royaliste ardent et convaincu, mais partisan de tout ce qui tenait au droit public français, aux libertés de l’Église gallicane. Cet homme qui avait rédigé le Courrier de Londres pendant l’émigration, se chargea de la misSion, alors fort dangereuse, de remonter à la source du mal. Il conçut l’idée généreuse autant que patriotique de dénoncer à l'opinion publique et aux magistrats tont ce qu'il avait découvert au sujet du jésuitisme, en sa qualité de royaliste initié aux secrets du gouvernement de la Restauration.

C'était François-Dominique de Regnaud, comte de Montlosier, anciennement député de la noblesse d’Auvergne aux États généraux de 1789... ce même Montlosier qui, dans l’Assemblée constituante, avait défendu le clergé, et prononcé en faveur des évêques cette belle parole :

— « Si on les dépouille de leurs biens, s'ils ne peu- « vent plus porter une croix d’or, ils porteront une « croix de bois, et c’est une croix de bois qui à sauvé « le monde. »

Royaliste jusqu’à l’exaltation, Montlosier effrayé des progrès du jésuitisme et des congrégations, fit paraitre en février 4826 son fameux livre intitulé : Mémoire à consulter sur un système religieux et politique tendant à renverser la religion, la société et Le trône.

Le succès de ce livre fut des plus brillants ; il eut plus de huit éditions dans l’année même où il parut.

Le 5 mars suivant, Montlosier adressa à Dupin aîné un mémoire à consulter, manuscrit, sur la question de savoir s’il était en droit de dénoncer les Jésuites à la cour royale; les avocats les plus distingués du barreauw de Paris répondirent affirmativement.

Montlosier, appuyé de cette consultation, adressa à la cour royale de Paris sa dénonciation, à la date du 16 juillet 1826, elle portait sur les quatre points suivants :

4° L'existence de plusieurs aïfiliations, connues sous le nom générique de Congrégation, dont quelquesunes ont pour objet apparent des exercices de piété, mais qui sont toutes liées par un même esprit et sous une direction centrale, et tendantes, à raison d’engagements divers, de promesses, de serments et de vœux,

à se composer dans l’État une influence particulière, au moyen de laquelle elles espèrent maîtriser l'administration, le ministère et le gouvernement.

2° L'existence flagrante de deux établissements de Jésuites en contravention aux lois du royaume qui ont proscrit la Société de Jésus.

3° La profession patente de doctrines ultramonfaines.

4° Enfin, l'esprit d’envahissement du parti prêtre...

Le comte de Montlosier, à l’appui de chacune de ces assertions, allégua et cita des faits aussi nombreux que concluants ; il offrit son témoignage, celui de diverses personnes, qui, disait-il, lui avaient fait des révélations.

En même temps qu’il présentait sa dénonciation à la cour royale, il s’adressa de nouveau aux jurisconsultes de France, à l'effet de savoir si les faits dénoncés avaient un Caractère légal de criminalité , et si l'autorité judiciaire était compétente pour les réprimer. Les principaux avocats de Paris, convoqués dans le cabinet de M. Dupin, arrêtèrent, après une délibération solenpelle, une consultation où les différentes questions du mémoire étaient examinées et discutées avec soin. On y insiste principalement sur la nécessité de faire exécuter les lois du royaume en ce qui concerne les congrégations non autorisées, et principalement les Jésuites.

Des copies envoyées aux divers barreaux des cours . royales revinrent couvertes d'adhésions.

« Le barreau de Paris, lisons-nous à ce sujet dans Sirey, s’unit presque entier à M. de Montlosier pour déclarer en principe que l’ancienne suppression des

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