CHAPITRE V
Jésuites et Société de Saïint-Vincent-de-Paul.
Opinion de Dupin aîné sur les Jésuites, — Les hommes noirs dans la rue des Postes. — Origine de la Société de Saint- Vincent-de-Paul. — Comment les Jésuites en prirent la direction. — Frédéric Ozanam. — But des conférences de Saint-Vincent-de-Paul. — La charité n’est qu’un moyen pour les néo-Jésuites. — Les Jésuites reprennent la direction de l’enseignement. — Curieux aveux de Montalembert. — Pétition du conseil d'arrondissement d'Angers contre les Jésuites en 1843. — Affaire Affnaër. — Les bénéfices des Jésuites. — Réquisitoire du procureur du roi. —Réorganisation jésuitique. — Le père Moirez. — Discours de M. Dupin à la Chambre des députés. — Le gouvernement de Juillet néglige de faire exécuter les loïs.—Les sodalités du seizième siècle et la Société de Saint-Vincent-de-Paul. — Les Jésuites en 1848. — La réaction de 1849 organisée par les hommes noirs. — M. de Falloux, prophète du jésuitisme. — Les Jésuites après le coup d'État. — Craintes du gouvernement impérial.— La campagne d'Italie. — Pétitions au Sénat contre les ultramontains et les Jésuites. — Rapport de M. Dupin, 23 mars 1860. — Curieux
dénombrement des associations religieuses. — Captations d’héritages. — Preuves fournies par M. Billault.— L'église de la rue de Sèvres. — La Société de Saint-Vincent-de-Paul et la circulaire de M. de Persigny.— Curieux débats au Luxembourg. — Atiaques des Jésuites contre la franc-maçonnerie. — M. Baudon, dictateur de la Charité. — Bilan du jésuitisme en 1861.
Nous venons de démontrer que même sous la Res-
tauration, sous le règne de Charles X, affilié à la grande congrégation, les Jésuites furent attaqués, poursuivis comme ennemis de l’État et du droit public. En 1826,
l’occasion d’une visite qu'il fit à Saint - Acheul,
M. Dupin ainé eut à repousser certaines attaques de la presse qui le bläma d’être allé chez les révérends pères. Voici sa réponse :
« Mon opinion sur la question des Jésuites est fixée depuis longtemps; les arrêts des cours souveraines les ont condamnés.
« Les édits de nos rois ont supprimé leur Société ; la bulle de Pie VIT est sans force parmi nous. On ne peut tolérer ce que la loi défend, et s’il existe en France des maisons tenues d’une manière telle quelle, mais non autorisées par la loi, c’est aux magistrats bien avertis d'y pourvoir avec sagesse, après mûre délibération.
« Mais, après avoir émis cette opinion comme jurisconsulte et comme citoyen, mon devoir est rempli, celui des procureurs généraux commence et j’attends. »
On sait ce qui est advenu sous la Restauration. Nous attendons aussi que justice soit faite, et comme
le jésuitisme est non-seulement toléré, mais encore en grande faveur dans les régions officielles, comme il tend à tout envahir, nous demandons à notre tour que la loi française soit appliquée dans toute sa puissance souveraine contre l'institut de Loyola.
Quelques mois après la révolution de Juillet, les révérends pères, habitués depuis 1762 à prendre tous les déguisements imaginables, recommencèrent leurs intrigues dans l'ombre des sacristies, sous la double protection des évêques et des chefs du parti légitimiste. Ils se firent d’abord petits, très-petits, afin de ne pas attirer l'attention sur eux. Bientôt ils rentrèrent clandestinement dans Paris et s’établirent, sans le moindre bruit, dans une sombre habitation de la rue des Postes, derrière le Panthéon, en plein faubourg Saint-Jacques. Leur première manifestation fut la création d’une Société charitable, qui a pris depuis des proportions plus grandes que celles de la congrégation de 1828.
C'est la fameuse, la triomphante Société de Saint- Vincent-de-Paul.
Dans un livre intitulé Ces bons Messieurs de Saint- Vincent-de-Paul publié en 1863 ,nous avons fait l’histoire de cette Société, de ses accaparements et des dangers qu’elle présente. Nous nous bornerons ici à apprécier ses rapports avec la Compagnie de Jésus. Nous savons bien que les membres des conférences protestent contre l'affiliation au jésuitisme, mais ils ne sauraient nier les points de comparaison qui existent entre leurs conférences et l’ancienne milice congréganiste.
Ozanam, que nous ayons beaucoup connu, Ozanam, fondateur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul, nous
a dit à diverses reprises qu’il n’avait jamais eu aucun rapport avec les pères de la rue des Postes. Il se croyait libre de toute influence jésuitique, nous en avons la certitude, car ce fanatique avait une grande loyauté, même dans son exaltation religieuse. Mais les Jésuites le dominaient, le conseillaient, le guidaient, sans qu'il s’en doutât. Les premiers étudiants enrôlés par M. Bailly, sous la bannière de la charité, n'auraient pas voulu de loriflamme des hommes noirs.
Pendant l'hiver de 1833, Ozanam réunit quelques camarades qui formèrent bientôt une petite société spécialement Chargée de visiter les malades des quartiers les plus pauvres de la capitale. Bientôt le nombre des fondateurs, qui n'était primitivement que de huit étudiants en droit, presque tous pensionnaires de M. Bailly, et fils d'anciens congréganistes, augmenta dans des proportions considérables.
Les Jésuites de la rue des Postes qui vivaient dans leur sombre retraite sous des noms et des costumes empruntés, flairèrent la nouvelle proie en fins renards qu’ils étaient, et ils s’en emparèrent très-habilement. Au temps de la Ligue, sous Louis XIV, sous le premier Empire et sous la Restauration, on les avait vus à la tête des congrégations, des affiliations religieuses, déguisées sous le nom d’assemblées charitables.
Eh bien! le mot Charité, mot dont la signification est si douce, si fraternelle, va servir encore de signe de rappel au jésuitisme. [ls s’emparent de la Société de Saint-Vincent-de-Paul aussitôt qu’elle est fondée, ils la gouvernent, ils s’en font une arme d'autant plus redoutable, qu'on ne peut ‘encore avoir le moindre soupçon-
Mais bientôt les conférences établies pour lutter contre la démocratie et la libre pensée, après la formidable commotion de 1830, adoptent le système jésuitique pour leur propagande et pour leurs affiliations : la direction des hommes noirs de la rue des Postes devient évidente ; que leur importe ? Ils n’ont plus peur. La tolérance du gouvernement de Juillet leur a rendu toute leur audace.
Du reste, Frédéric Ozanam lui-même accepta les plans des révérends pères et contribua beaucoup à leur exécution. Cela est tellement vrai, qu’il disait plus tard dans un discours à la grande conférence de Florence, 30 janvier 1853 :