AUX PAUVRES, NON; GE NE FUT LA POUR NOUS QU'UN MOYEN
L’aveu est formel, et fait par Ozanam il ne doit pas laisser ombre de doute sur les tendances profondément jésuitiques de la Société de Saint-Vincent-de-Paul.
Par une coïncidence extraordinaire, pour ainsi dire fatale, Paris, la patrie de Voltaire, Paris, berceau de la Révolution, aura été aussi le berceau du jésuitisme en 1534, et des conférences de Saint-Vincent-de-Paul en 1833 !.…
En 1840, la Société fondée par Frédéric Ozanam, et dont la prompte et étonnante extension fut, en grande partie, l'œuvre des diplomates de la rue des Postes, embrassait tous les États catholiques. Des hommes considérables par leur talent, par leur fortune, recherchaient cette affiliation, moitié charitable et moitié jésuitique. Les révérends pères se servirent si habile-
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ment de l'influence de plusieurs membres de la Société qui se trouvaient placés jusque dans les conseils du gouvernement, qu'ils accaparèrent l’enseignement, fondèrent de nombreux colléges, firent des acquisitions princières, oubliant impudemment qu'ils étaient hors la loi, et, pour ainsi dire, en rupture de ban, depuis qu'un des leurs fut condamné comme banqueroutier frauduleux.
À cette même époque, M. de Montalembert osa prononcer, en pleine Chambre des pairs, les paroles suivantes :
« Permettez-moi de vous le dire, messieurs, il s’est « levé parmi nous une génération d'hommes que vous « ne connaissez pas ; qu'on les nomme néo-catholiques, « Sacristains, ultramontains, comme on voudra, le « nom n’y fait rien, la chose existe... »
Oui, monsieur le vicomte, la chose existait; une organisation tout entière s'était révélée, non pas de quelques Jésuites, vivant dans leur régime intérieur, suivant la règle de saint Ignace, pour leur édification particulière, mais une maison savamment, puissamment organisée, ayant son chef, son provincial, son économe, son supérieur, ses teneurs de livres, son comptoir, où se faisaient les affaires générales de la Compagnie entière, en France et à l'étranger.
L’inyasion des hommes noirs atteignit bientôt tous les départements français et les localités de quelque importance. Ces empiétements d'hommes exécrés et frappés par la loi, excitèrent des réclamations.
Ainsi, dans sa session de 4843, le conseil d’arrondissement d'Angers émit le vœu :
« Que le gouvernement fût conjuré avec vives instances, de faire rigoureusement observer toutes les lois auxquelles le clergé et les corporations religieuses sont assujettis, notamment :
«4° Celles qui proscrivent toutes les congrégations d'hommes, et spécialement la congrégation des Jésuites. (Lois des 4% novembreÿ1789, 19 février 1790, 18 août 1792, 3 méssidor an x11, 18 février 1809, 2 janvier 1817, 24 mai 1895.)
« 2° Celles qui, pour garantir la fortune des citoyens et le patrimoine des familles contre tout abus des influences cléricales, imposent aux dons et legs religieux des conditions en dehors desquelles commencent la fraude et la Spoliation. (Lois des 8 germinal an x, Gode civil, 909 et 940, 19 août 4807, 2 avril 4847.) »
Le jésuitisme fut l'objet d’un débat très-animé à la Chambre des députés, le 2 mai 1843. Un procès scandaleux (affaire Affnaër), jugé devant la Cour d'assises, avait révélé les coupables intrigues des révérends pères.
L'ordonnance du juge d'instruction était ainsi conçue : « Attendu que l’inculpé était employé dans la maison des Jésuites, rue des Postes, là Paris, comme préposé aux écritures et à la tenue des livres, commettons, comme expert teneur de livres, M. Place, à l'effet de vérifier sur les livres à nous déposés cejourd’hui, par M. Moirez, ecclésiastique attaché à la maison des Jésuites, rue des Postes, Les rapports et l'exactitude des opérations, etc. »
M. Place commença immédiatement son travail, et, dans son rapport, il constata pour l’année 4843 un
chiffre net de 742,121 francs de bénéfices, toutes dépenses déduites.
À peu près un million de bénéfices dans une année, pour quelques religieux qui font vœu de ne rien. posséder. Quelle maison de banque peut se flatter de faire de si brillantes réalisations ? Les Jésuites auraient-ils la faculté de changer tout en or, comme certain roi, dont il est beaucoup parlé dans la fable ?
Le réquisitoire du procureur du roi constata également Ce qui Suit :
« Dans une maison de la rue des Postes, n° 18, à Paris, vivent en commun divers individus qui pren- « nent la qualification de Jésuites.
« Sous le titre de procureur, un membre gère les « affaires générales de la Société, tant en France qu’à « l'étranger. Ces fonctions sont remplies par le père « Moirez. Des affaires importantes, des mouvements « de fonds considérables, exigent des écritures multi- « pliées. »
L’ordonnance de la chambre du conseil est ads les mêmes termes, et tout cela ne fut que le résultat de l'instruction, et de la déposition du même chef de la maison.
Le père Moirez, dans son interrogatoire, se dit bien simple prétre, rue des Postes, n° 18, mais sur le fond, il déposa en ces termes :
« Il existe dans notre maison, à Paris, un économat « proprement dit pour les besoins personnels de chacun « des membres habitant la maison. Mon économat par- « ticulier à pour objet, au contraire, les affaires de la « Compagnie entière, de France et de l'étranger. »
L’équivoque, le doute, n’était plus permis, ainsi que le dit Dupin ainé. C'était bien la révélation tout entière non pas de quelques Jésuites, mais de l’ancienne Soeiété de Loyola, rétablie, triomphante, dans Paris, au mépris des lois françaises et de notre droit public.
Dupin aîné prononça à cette occasion: un long discours dans la discussion qui s'établit à la Chambre des députés sur l’exécution des lois du royaume en ce qui concerne les congrégations religieuses non autorisées et principalement celle des Jésuites.
Il démontra qu'être Jésuite n’est pas une manière de croire, qu'il n’est pas nécessaire d’être Jésuite pour être chrétien.
« La Société de Jésus, dit-il, n’est pas à l’état de projet : elle existe à l’état de congrégation, avec des Statuts que vous n’avez pas vérifiés, qu’on ne vous apporte pas, mais avec des statuts bien connus, avec les statuts du passé... Le caractère le plus saillant de cette Société, c'est qu’elle est constituée à l'étranger : elle ne peut pas l’être chez vous, avec un chef élu ou nommé parmi vos concitoyens; elle a un général qui est étranger, et ce général est un despote, comme il n’y en a jamais eu de modèle ailleurs. Le territoire sur lequel la Société prétend exercer son empire, c'est l'univers entier qu’on se partage en provinces! Notre belle France compose en ce moment deux provinces de la Société de Jésus !
« Quel est donc le serment que prêtent les Jésuites ? c'est un serment comme aucun citoyen n’en voudrait prêter à personne... C’est le serment d’obéissance absolue. Dans cette Société l’homme abdique tellement
sa volonté qu’il est comme s’il n'avait pas de vie propre, perindè ac cadaver.
« Les Jésuites, va-t-on me dire, ne demandent qu’une chose: Laissez-nous faire, laissez-nous faire tout ce que nous voulons...Mais c’est en matière de douane le ballot de marchandises prohibées sur lequel on écrirait : Laissez entrer... Que devient alors la loi de douane ? Laissez-moi faire tout ce que je voudrai... Vous pouvez done tout entreprendre contre l'État ; vous pouvez vous affilier qui vous voudrez, vous pouvez vous recruter, vous pouvez vous établir, vous pouvez tout troubler, et, avec le temps, tout envahir, tout dominer. »
Leur esprit d’agression s'était, en effet, signalé à partir de 1840, avec le concours des conférences de Saint-Vincent-de-Paul. Ils avaient reparu, non d’une manière subreptice, comme sous la Restauration, mais avec éclat ; ils s'étaient produits dans un journal qui leur servait d'organe (l'Univers, de M. Louis Veuillot). Ils avaient organisé un système d’obsession auprès des évêques ; les hommes noirs s'étaient établis comme parti catholique, de même qu’en 1800, ils avaient constitué une petite Église qui tourmentait la grande.
Dupin ainé posa la question suivante :
. « L'Etat a-t-il le droit de se défendre contre l'invasion de Jésuites ? l'Etat est-il désarmé ou a-t-il des moyens pour agir ?
.« Je n’ai pas besoin de démontrer que l'existence des Jésuites en France est illégale, puisqu'elle n’est point autorisée... N’est-il pas évident que les lois ne permettent pas à une congrégation de s'établir en France et de s’y maintenir sans autorisation ? le gou-
DRE RQ Q . nes
vernement restera-t-il inactif en présence de ce fait?.. .»
Dans sa séance du 3 mai la Chambre, pour couronner ses interpellations, adopta, à la presque unanimité, l’ordre du, jour ainsi concu :
« La Chambre se reposant sur le gouvernement du soin de faire exécuter les lois de l'État, passe à l’ordre du jour. »
Ce vote fut précédé de cette explication précise, préalablement donnée par M. Thiers, adoptée par les ministres et par la majorité :
« Ilest bien entendu que nous reconnaissons que « les lois sont applicables,
« Que leur application est devenue nécessaire,
« Que, quel que soit le résultat des négociations, « elles seront exécutées. »
Malheureusement le gouvernement de Louis-Philippe ne fit pas exécuter les lois ; pendant les dernières années de ce règne, les Jésuites, bien que vivant sous le régime de tolérance et se trouvant en rupture de ban, accaparèrent l’enseignement, tout comme ils avaient fait au dix-septième siècle, et firent à l'Université une guerre des plus acharnées.
Sous l’ancienne monarchie ils avaient pour soutiens les affiliations, les congrégations, les sodalités mystiques, et la charité leur servait de pavillon.
Sous le gouvernement de Juillet, ils remplacèrent les sodalités par les conférences de Saint-Vincent de Paul dont les membres furent presque tous affiliés au jésuitisme. Le père Villefort, Jésuite français, très influent à Rome, préconisa les conférences et on en organisa plusieurs en Italie,
En France, elles avaient leur Moniteur, l'Univers fondé par M. Bailly avec le concours et lés fonds de l’ultramontisme ou plutôt du jésuitisme. Cette feuille cléricale se fit l'organe des révérends pères, .surtout à partir de 1843, année où M. Louis Veuillot devint un de ses principaux rédacteurs.
Les Jésuites étaient redevenus très-puissants, trèsriches et très-audacieux lorsque éclata la révolution de 1848. Ils s'étaient cachés en 1830 ; après la révolution de Février, ils restèrent à leurs postes. Leur journaliste M. Louis Veuillot fut un des premiers à saluer le soleil levant de la République.
Nous trouvons les lignes suivantes dans l’Univers du 49 mars :
« Le grand mouvement démocratique qui vient de s'épanouir si glorieusement en France, a eu son berceau à Rome, où la démocratie a reçu le baptême des mains de Pie IX. »
Triste baptême, dans tous les cas, baptême qui s’est changé en exécutions sanglantes…
Dans le numéro du 3 septembre de la même année, M. Louis Veuillot osa écrire les lignes suivantes :
« Le jésuitisme n’est pas l’absolutisme. Non... « Car le jésuitisme place l’origine immédiate du pouvoir « dans le peuple... il sympathise avec les institutions « républicaines. »
Autant de mots, autant d'erreurs préméditées et savamment calculées.
Que firent les Jésuites face à face avec la République ? Is s’efforcèrent de la compromettre au yeux de la bourgeoisie, ils se firent les promoteurs des doctrines
socialistes les plus exagérées. Peut-être eurent-ils l’espoir d'établir en France leur domination, comme ils avaient fait au Paraguay, si longtemps abruti par les plus habiles de leurs missionnaires. Bientôt désillusionnés sur ce point, ils organisèrent, de concert avec la Société de Saint-Vincent-de-Paul, une active et perfide propagande contre le gouvernement républicain; leurs agents prirent part aux déplorables journées de juin 1848, et, aux élections pour la présidence, ils donnèrent le mot d’ordre à tous leurs adhérents. Ils se réjouirent très-ostensiblement de la nomination du prince Louis-Napoléon, parce qu'ils entrevoyaient la fin prochaine de la République. La curée commençait pour les ultramontains et pour les conférences ; nous allons voir quelle a été la part des hommes noirs dont le centre d'action est toujours dans la rue des Postes, mais dont l'influence détestable englobe la France entière.
Dès les premiers mois de 4849, la réaction ultramontaine et jésuitique commença avec une sorte de rage; le clergé, ingrat enversle gouvernement de 1848 qui l'avait si courtoisement protégé, prêta main-forte aux révérends pères. La ville de Paris fut de nouveau envahie par des moines et des religieuses avec leurs costumes traditionnels ; ce fut comme une résurrection du moyen âge. Ges moines, ces religieuses devaient bientôt former les troupes auxiliaires du jésuitisme qui avait obtenu leur rappel. Les membres de la Société de Saint- Vincent-de-Paul, complétèrent la milice des révérends pères qui recommencèrent avec une sorte de fureur la campagne de la grande réaction cléricale. Is avaient
des partisans dans l’Assemblée législative, dans les réunions royalistes de la rue de Poitiers, parmi les burgraves et même parmi les néo-catholiques.
En 1850 et 1851, le parti jésuitique ultramontain fut troublé par de violentes querelles. M. de Falloux venait d’être nommé ministre de l’instruction publique, et sa loi sur l’enseignement, bien qu'elle fût ultra-réaction-
naire, fut dénoncée par M. Louis Veuillot, c'est-à-dire par les Jésuites, comme entachée de libéralisme. Il y eut un échange d’injures qu’on ne saurait trouver que dans des feuilles dévotes.
M. de Falloux prêtait beaucoup aux attaques des hommes noirs, et surtout des légitimistes. On l'avait vu successivement apologiste de l’inquisition ; démocrate fougueux, saluant la République avec des transports d’allégresse et appelant les peuples à l’insurrection; puis acteur très-influent, bien que clandestin, dans les pourparlers diplomatiques qui amenèrent la chute de la république romaine ; ambassadeur des légitimistes auprès de Henri V; puis entraînant, ou du moins s’efforçant d’entrainer son parti dans la politique bonapartiste.
Les Jésuites profitèrent de ces circonstances si favorables à leurs desseins ; ils firent une propagande trèsactive en faveur du prince président, qui parcourut la Bourgogne et une partie de l’est de la France, en compagnie de M. de Montalembert, acclamé partout par le clergé, par les moines, par les religieuses, par les frères ignorantins, par toute la légion de Loyola.
Nous n’avons pas à faire ici l’histoire de la politique du gouvernement impérial, depuis le coup d'État de
1851, coup d'État auquel les Jésuites prêtèrent leur concours le plus actif, Ge que nous devons affirmer, c’est que dans cette œuvre très-difficile, l’ultramontisme joua un très-grand rôle. Pour s’en convaincre, on n’a qu’à lire les brochures publiées depuis 4860 par M. Dupanloup, et dans lesquelles l’impétueux évêque d'Orléans reproche avec aigreur au second Empire les services rendus en 1851.
Les ultramontains, c’est-à-dire les Jésuites à robe longue et à robe courte (ces derniers sont plus nombreux qu'on ne le croit généralement), entreprirent avec ardeur cette nouvelle croisade contre l'anarchie, ce monstre idéal que toutes les restaurations ont le soin d’exhiber pour dissimuler et faire pardonner leurs violences ; alors se développèrent, dans les proportions d'un envahissement, les communautés religieuses, les associations laïques. Les choses allèrent si loin, que les intentions du gouvernement impérial se trouvèrent bientôt dépassées ; les hommes noirs se croyaient assez forts pour faire de la France une vaste jésuitière. Ils abusèrent de la tolérance ou plutôt de la faveur du gouvernement impérial; quelques conseillers de Napoléon IIL signalèrent les dangers de l’immense crédit de cesreligieux.On ne tint pas compte de leurs avis, les révérends pères avaient de nombreux protecteurs aux Tuileries.
Mais on vit le péril en 1859. En effet, lorsque la France entière saluait avec enthousiasme le chef de l'État, partant pour la délivrance de l'Italie, les Jésuites, les ultramontains, les chefs des conférences de Saint-Vincent-de-Paul, blâmèrent ouvertement la gé-
néreuse entreprise du gouvernement qui faisait oublier au peuple jusqu’à ses souffrances ct lui rendait le patriotisme des grandes époques de notre histoire. Les feuilles dévotes poussèrent des cris de rage, lorsque les Italiens, après Magenta et Solférino, s’emparèrent des Romagnes, et que la campagne, ordonnée par Cavour, mit en lumière l’impuissance ridicule du pape-roi.
Jésuites, jésuitesses, moines de toutes robes, de toutes couleurs, membres des conférences de Saint- Vincent-de-Paul, protestèrent en faveur du pouvoir temporel, avec une audace et une violence qui dut inspirer de sérieuses réflexions au gouvernement impérial. On comprit enfin que les pères de la Compagnie de Jésus, au mépris des lois françaises, avaient reconquis ce qu’ils avaient perdu sous l’ancienne royauté et pendant la Révolution. Plusieurs faits de captation d’héritages s’étant produits dans Paris et dans les départements, des pétitions furent adressées au Sénat, par des citoyens recommandables. Ges pétitions avaient pour but d'arrêter enfin l’envahissement des communautés religieuses, et surtout des Jésuites.
Grande fut l'émotion au palais du Luxembourg où l’ultramontisme et par conséquent le jésuitisme, comptaient et comptent encore de chaleureux partisans. Le sieur Billy, de Paris, avait demandé qu'il fût pris des mesures législatives de nature à donner aux intérêts des familles une garantie plus efficace, toutes les fois qu'il s’agit de libéralités faites à des ordres religieux.
D’autres pétitions dans le même sens signalant des abus réels furent envoyées au Sénat, et comme