CHAPITRE II
Les Jésuites et l'Inquisition; les Jésuites et la croyance à la sorcellerie. La doctrine de la grâce et du libre arbitre. Le développement de la casuistique; le probabilisme; la doctrine des Jésuites sur l'amour de Dieu; la doctrine du péché philosophique ; la doctrine relative à la direction des intentions; la réserve mentale et l'équivoque. Exemples de la casuistique jésuitique. L'Ordre est responsable des doctrines morales de ses membres. Précurseurs et causes de la casuistique jésuitique. La politique de la direction des âmes. Relâchement de la pratique du confessionnal. La « dévotion aisée » de Lemoine. Clément VIII et l'espionnage des Jésuites au confessionnal.
De la suprématie du pape dans les affaires temporelles et spirituelles dérive son droit de juridiction pénale. Les souverains pontifes ont toujours revendiqué ce droit vis-à-vis des princes, des magistrats, des peuples, dans le but surtout de punir Tapostasie. Innocent III a dirigé la croisade contre les Albigeois et organisé le tribunal de Tlnquisition. Ses successeurs ont développé cette terrible institution et aggravé les peines édictées par elle : Innocent IV a introduit la torture. Plus de cinquante
papes ont donné leur approbation la plus solennelle à rinquisition. Léon X, dans sa bulle contre Luther, déclare que c'est l'œuvre du Saint-Esprit de brûler des hérétiques. Thomas trouve la justification de la peine de mort décrétée contre les hérétiques, dans la considération qu'il est beaucoup plus criminel de falsifier la foi, d'où dérive le salut de l'âme, que de falsifier la monnaie, qui aide à sustenter la vie matérielle. Si les faux-monnayeurs sont condamnés à bon droit à mort par les princes, les hérétiques doivent être à plus forte raison excommuniés et exterminés.
Loyola prisait fort l'Inquisition, il la tenait pour un excellent moyen d'extirper les fausses doctrines religieuses. C'est donc uniquement pour sauver les apparences qu'il exprima le désir que la Société de Jésus ne prît point part aux travaux du tribunal : cela ressort avec évidence d'une lettre écrite par lui à Jean de Portugal. Ce roi désirait voir les Jésuites accepter les fonctions de juges auprès de l'Inquisition de Lisbonne. Son confesseur, le Père Miron, lui opposa d'abord un refus. Le roi insistant, on consulta Loyola. Celui-ci répondit dans une lettre II. 4
datée du 20 juin i555, qu'après avoir pris Tavis d'un certain nombre de membres de l'Ordre, il avait résolu d'abandonner la décision au roi. L'Ordre l'accepterait des mains de Jean, dans la conviction qu'elle contribuerait à la gloire de Dieu. « De telles fonctions n'étant pas contraires à l'esprit de notre institution, il n'y a pas de raison pour que la So« ciété refuse ses services à une cause où la pureté de la religion du royaume est si vivement intéressée. Toutefois il serait bon que Sa Majesté écrivît au pape de nous ordonner d'accepter cette charge; cela nous éviterait beaucoup de tracas et d'embarras. Une autre lettre écrite à notre protecteur, le cardinal Carpi, actuellement doyen des inquisiteurs, nous serait également très-utile, ainsi qu'une troisième lettre envoyée au légat du cardinal, qui serait chargé de mener l'affaire à bonne fin. Si l'on se décidait à ne pas écrire, la Société n'en ferait pas moins tout ce que Sa Majesté ordonnerait pour la glorification de Dieu. Si Sa Majesté pense qu'il ne faut pas attendre la réponse du pape pour commencer l'œuvre, un ou deux Jésuites pourront provisoirement remplir ces fonctions, en attendant
- 5i qu'arrive un ordre du pape. Néanmoins, — je le répète, — on exécutera en tous cas la volonté de Sa Majesté. »
Cette lettre est très-caractéristique; elle montre combien Loyola avait hâte de s'emparer, pour son Ordre, des fonctions importantes des inquisiteurs en Portugal. On indique au roi tous les moyens nécessaires pour obtenir Tautorisation du pape ; mais on lève le masque de cette obéissance apparente envers le saint-siége, en déclarant finalement que Ton est prêt à obtempérer au désir du roi, quel qu'il soit. — Le projet de Loyola ne fut pas réalisé.
Dans un bref du i o septembre 1 684, Grégoire XIII avait dispensé TOrdre de Jésus des fonctions de l'Inquisition. En 1589, Philippe II demanda que la Société renonçât à tous les privilèges qui lui avaient été conférés pour l'extirpation de l'hérésie en Espagne; le général et la cinquième congrégation générale, réunie en 1593, durent se résigner à cette renonciation. La congrégation défendit, sous peine d'excommunication, à tout membre de l'Ordre d'offrir ses services, à quelque titre que ce fut, au tribunal de
rinquisition. Mais si TOrdre a laissé à d'autres Todieux de cette besogne, il n'en a pas moins fait sienne la doctrine du caractère moral de la foi imposée par la violence. Salelles, Tamburini, Santarelli, Escobar et d'autres enseignent les principes et les règles les plus détestables de rinquisition. « L'hérétique, dit Escobar, sera excommunié, son mariage suspendu, ses biens, même alors que ce sont des majorats, seront confisques :; il perdra ses droits civils, et s'il persiste dans Timpénitence, il sera puni de mort. Les enfants mêmes seront punis, sauf le cas où ils auraient dénoncé leurs parents. Les inquisiteurs ne sont pas tenus de fournir Tentretien aux enfants, au moyen des biens confisqués; cette considération poussera peut-être les parents à renoncer à un crime si contraire au bien public. » Dans un autre passage, Escobar déclare que le fils n'est pas tenu d'entretenir son père réduit à la plus extrême misère, si le père a tenté de lui ôter la foi. Il soutient enfin que toutes les dispositions prises par les princes temporels et qui crient des obstacles à la juridiction de l'Inquisitiofi, sont, par le fait même, nulles et non avenues; les inquisiteurs peu-
vent contraindre les rois à révoquer ces décrets, sous peine d'excommunication. — Un seul témoin suffit en bien des cas pour prouver la culpabilité ou pour motiver l'emploi de la torture^ des personnes condamnées à la dégradation civile sont admises à faire leur déposition. Y a-t-il plusieurs complices, Ton torturera d'abord le plus craintif et le plus timoré, afin d'obtenir l'aveu plus aisément. On peut torturer les femmes enceintes jusqu'au quarantième jour qui précède leur délivrance. L'hérétique à qui on a promis l'impunité pour lui arracher un aveu, devra néanmoins être puni : c'est du moins une opinion probable (i).
Alloz a dit que les biens des enfants des personnes condamnées par l'Inquisition sont confisqués. On n'est pas tenu de nourrir ces malheureux-, mais l'Inquisition, par pure charité, prend soin d'eux ; elle confie les filles à la garde d'honnêtes femmes, et fait instruire les garçons dans un art mécani4ue. Si les garçons tombent malades ou sont faibles et débiles, on leur donne quelques maigres aliments.
(i) Liber theol. moralis, I.
Les hérétiques endurcis seront condamnés à mort. Quiconque aura soutenu, protégé, accueilli des hérétiques, sera suspecté d'hérésie et condamné soit au bannissement, soit à la bastonnade, soit aux galères -, ses biens seront confisqués. — « Les fils chrétiens et catholiques — c'est la doctrine de Facundez et d'Escobar — peuvent accuser leur père du crime d'hérésie, quand même ils prévoient que cette dénonciation entraînera la mort de leurs parents. Ils sont autorisés à refuser toute nourriture à leurs parents, si ceux-ci tentent de leur ôter la foi. Bien plus : si les parents recourent à la violence, les enfants, dans l'intérêt de leur conservation bien entendue, peuvent mettre à mort les auteurs de leurs jours. » Tamburini enseigne qu'il est permis d'expulser de leur pays les païens , par la raison seule qu'ils sont incrédules. On leur laissera le choix de se convertir au christianisme et de rester dans le pays, ou de vendre leurs biens et de s'en aller où bon leur semblera.
La Ratio stiidioritm défend aux élèves externes d'un collège d'assister aux fêtes et aux spectacles publics; elle leur permet d'assister à Fexécution
des hérétiques. La Civilta célèbre Plnquisition comme « un aspect sublime de la perfection sociale » , et voit dans le sentiment unanime de répulsion qu'elle inspire le symptôme de Tuniverselle confusion des idées. Quiconque trouve étrange que T Eglise appuie ses excommunications de châtiments corporels et même de la peine de mort, est un rebelle visà-vis de Dieu, qu'il soit philosophe ou théologien, cathoHque ou protestant.
Les Jésuites de Maria- Laach ont réclamé également l'appHcation des peines les plus sévères, telles que les amendes, Temprisonnement, le bannissement, contre les pécheurs et les hérétiques \ ils s'en réfèrent aux décrets de prétendus conciles œcuméniques et font observer que les peines purement spirituelles ne sont pas assez sensibles.
Les Jésuites ont contribué puissamment à répandre la croyance à la magie et à la sorcellerie; ils por« tent la responsabilité de la mort de milliers de personnes, victimes innocentes de l'Inquisition. Le livre de Del Rio « Disquisitiones magicœ » , publié avec l'approbation de l'Ordre de Jésus, en lôgg, donna une nouvelle impulsion à la persécution des sor-
cières. Soldan estime que Del Rio était le plus roué et le plus dangereux ennemi de ces malheureuses. Il critiquait un des côtés de la superstition pour retenir d'autant plus sûrement le reste. En ce moment encore, la morale de Gury enseigne la doctrine de la magie et de la sorcellerie, Fart de nuire à autrui avec Taide du diable, et traite de la possession et du commerce avec le démon. Le Jésuite Tanner plaida, il est vrai, pour un adoucissement des persécutions dirigées contre les sorciers, mais il faillit être suspecté lui-même. Il faut Tavouer : les Jésuites n'ont ni inventé la superstition ni provoqué les mesures prises contre elle ^ ces mesures ont leur origine au moyen-âge et doivent être imputées aux papes et à leurs théologiens, entre autres à Thomas. En 1484 parut la célèbre bulle sur les sorciers, du pape Innocent VIII, et cinq ans après, le « Maliens Maleficarum », des inquisiteurs Sprengeret Institoris : auprès de ce dernier livre, les élucubrations de Del Rio paraissent inspirées d'un esprit libéral. Aussi ce dernier en appela-t-il au jugement des papes pour la défense de sa cause, et prétendit-il que se mettre en désaccord sur ce point avec la décision
de r Eglise c'était donner la preuve de sentiments fort peu catholiques et sentant Thérésie.
L'Ordre de Jésus se mit, par sa doctrine du rapport entre la grâce et le libre arbitre, en opposition flagrante avec Thomas et son école. Augustin avait enseigné qu à la suite du péché d'Adam la race humaine tout entière était tombée sous le coup de la damnation éternelle. Dieu, dans sa miséricorde, sauve quelques-uns de ces réprouvés en leur communiquant sa grâce -, les autres, il les abandonne à leur sort, suivant des desseins cachés, mais justes, dont lui seul a le secret. Le motif de l'élection divine ou de la réprobation doit être cherché, non dans le libre arbitre de l'homme, mais dans le bon plaisir du souverain maître de l'univers. C'est la grâce de Dieu qui produit dans l'homme la volonté irrésistible et la force d'accomplir le bien. Thomas apporte en apparence des tempéraments à cette doctrine, en disant que la grâce influence la volonté de telle façon qu'elle suit la grâce librement ^ quoiqu'elle eûl pu se déterminer en sens contraire. La grâce est à l'assentiment de la volonté ce qu'une cause ph3^sique
est à son effet; la grâce pousse infailliblement la volonté à l'effet qu'elle doit produire, voilà pour« quoi elle est la grâce efficace par elle-même. Cette hypothèse, dont les difficultés n'échappèrent pas aux Thomistes, fut appelée la théorie de la prédétermination ou prémotion physique. A l'exemple d'Augustin, Thomas fait dériver l'élection de l'arbitraire souverain de Dieu, abstraction faite des dispositions de l'homme; mais Thomas exagère encore le déterminisme d'Augustin en enseignant que, dans le règne de la grâce, divers degrés sont nécessaires : le degré le plus élevé, occupé par les élus; le degré le plus infime, occupé par les réprouvés, afin que les deux attributs de Dieu, sa miséricorde et sa justice, puissent se manifester. C'est un décret de Dieu, pris de toute éternité, qui fixe les représentants des deux degrés, et c'est cet ordre moral, irréfragable, du monde qui veut que le petit nombre soit destiné à la vie bienheureuse, et le grand nombre à la damnation. Il est clair qu'il n'y a qu'un pas de cette doctrine à celle de Luther qui veut que l'homme ne puisse rien pour sa propre conversion, mais se comporte comme une pierre ou comme une bûche dans
Tœuvre de son salut, et à la doctrine de Calvin sur une prédestination double et absolue.
L'opposition qu'ils faisaient à la Réformation força les Jésuites de professer une autre doctrine. Leur influence est manifeste dans la décision du concile de Trente, qui veut conserver à la volonté libre de rhomme, réveillée par Dieu, sa coopération dans l'œuvre de la justification, et qui maudit la doctrine de l'inertie et de l'impuissance radicale de l'homme en présence de l'appel que lui adresse son divin Sauveur.
Après le concile de Trente, Michel Bajus, de Louvain, avait essayé de renouveler l'augustinisme ; il avait enseigné que le libre arbitre, sans la grâce de Dieu, n'a de force et de jeu que pour le péché*, toutes les œuvres des infidèles sont des péchés, et les vertus des philosophes des vices. Pie V l'avait censuré sous une iorme adoucie. Quant aux Jésuites, ils développèrent un enseignement suivant lequel l'homme, en regard de Dieu, conserve une certaine indépendance d'activité pour Tœuvre de sa justification. Dans leur « Ce?isura de prœcipiiis doctriiice cœlestis capitibus », de Pan 1 56o, les Jésuites de Cologne soutinrent que la grâce de Dieu était toujours
prête à secourir les cœurs ouverts pour la recevoir. Les Jésuites de Louvain ajoutèrent que Dieu, après avoir prévu la chute d"'Adam, forma le dessein de donner à Adam et à sa postérité des moyens suffisants pour vaincre le péché et obtenir la vie éternelle. En conséquence, il prête son assistance à quiconque veut se sauver. Cela est vrai également des infidèles. S'ils font ce qui est en leur pouvoir, Dieu les éclaire, afin qu'ils puissent croire et se convertir. Quant à ceux qui, ignorant foncièrement ce que c'est que la foi, s'en tiennent à la loi naturelle, c'està-dire au Décalogue, Dieu leur prête l'assistance morale nécessaire pour qu'ils puissent l'accomplir. Il est probable que ceux qui sont sauvés n'ont pas été élus sans que Dieu ait prévu leurs bonnes œu\Tes ou tenu compte de leurs efforts contre le péché. Le nombre des prédestinés n'est point fixé en vertu d'un ordre du monde établi une fois pour toutes et avant que Dieu ait pré\'u la nature des œuvres de l'homme. Molina a développé ce système dans un ouvrage publié à Lisbonne, en 1 588, sous ce titre : a Concordance du libre arbitre avec les dons de la grâce^ la prescience divine, la providence^ la prédestination
— Ol —
et la réprobation. » Molina enseigne que Thomme, par ses forces naturelles, soutenues par Tassistance générale de Dieu, peut s'élever à la connaissance des mystères surnaturels du christianisme, et que, dans ce cas, Dieu lui donne la grâce de la foi, nécessaire au salut. Dieu est également prêt à accorder la foi et la grâce aux infidèles de bonne volonté. L'élection dépend en majeure partie du libre arbitre de celui qui est appelé ; car il est rationnel et naturel que Dieu, dans sa miséricorde, appelle et soutienne plutôt celui qui est prêt à sui\Te la vérité et à Tembrasser, que celui qui lui prête difficilement Foreiile. L'homme, par la seule force de sa volonté libre et avec la coopération générale du Très-Haut, peut s'élever à l'amour de Dieu et vaincre la tentation, sans secours divin spécial. Le point fondamental de ce système c'est la doctrine de la scientia media^ qui fait prévoir à Dieu les faits subordonnés à certaines conditions, par conséquent la conduite de l'homme en présence de l'offre de la grâce. Si Dieu reconnaît que l'homme est disposé à coopérer avec la grâce, il la lui accorde.
L'Ordre de Jésus prit fait et cause pour cette doc-
trine avec une ardeur telle, que Ton put la considérer bientôt comme sa doctrine officielle. Cet enseignement souleva les protestations des Dominicains. La controverse atteignit bientôt à un degré de violence tel, que le saint-siége se vit forcé d'intervenir et de faire examiner les doctrines opposées par une congrégation instituée à cet effet. Les Jésuites fabriquèrent une édition spéciale d'Augustin, et ils y altérèrent ou supprimèrent tous les passages contraires à leur opinion. En i6o3, Valentia déclara en présence de Clément VIII que le passage d'Augustin cité par le Dominicain Lemos, à l'appui de l'enseignement de son Ordre, ne se trouvait pas dans les œuvres de ce Père. Lemos demanda que l'on apportât les ouvrages d'Augustin. Valentia les tenait tout prêts : il lut dans l'édition falsifiée par son Ordre, le contraire de ce que son adversaire prétendait y avoir trouvé. Surpris, Lemos exigea que l'on cherchât les œuvres d'Augustin dans la bibliothèque même du pape, et Clément VIII put se convaincre de ses propres yeux que le Dominicain avait fait une citation exacte. Le faux étant manifeste, le pape dit à Valentia : « Est-ce ainsi que vous cher-
chez à tromper l'Eglise de Dieu ? » Valentia tomba en syncope et mourut deux jours après.
Le résultat des conférences, qui tramèrent sept ans, fut une complète indécision. Rome n'osa pas offenser cet Ordre si puissant et si utile. Paul V résolut de ne condamner expressément aucun des deux systèmes et défendit aux partis de s'accuser réciproquement d'hérésie.
Les Jésuites revinrent bientôt après du système de Molina et adoptèrent une nouvelle théorie, élaborée par Suarès, sous le nom de congriiisme; en i6i3 elle fut adoptée comme la doctrine de l'Ordre, par un décret du général Aquaviva. On distingue entre la grâce « congrua » et la grâce « incongrua » . La première est calculée sur les différentes dispositions et situations de l'homme; elle entre en scène, lorsque le cœur de l'homme est prêt â la recevoir, et agit avec une force irrésistible. Bien plus, cette disposition de l'homme est elle-même un effet de la grâce. La seconde est la grâce générale qui exerce toujours son influence de la même manière ; elle n'a pas recours à des effets extraordinaires pour disposer l'homme à la justification; mais, si l'homme l'ac-
cepte, elle suffit à le régénérer. Dieu n'accorde pas la première, quoiqu'il possède la scientia media^ en considération des actes et des intentions de rhomme-, il Taccorde par pure miséricorde, en considération des mérites du Christ.
Un lien intime relie la doctrine de la grâce, de rOrdre, et sa morale relâchée. Les théologiens du moyen-âge, de Técole de Duns Scot et de celle de Thomas, ont été à cet égard ses précurseurs -, la Société de Jésus s'est bornée à accepter leur héritage. Dans la « Summa casiiiim conscientiœ » du Franciscain Angélus Glavasio (1494), dans les cours du Dominicain François Victoria (mort en 1546 ou i54q) on trouve déjà cette fatale casuistique qui recherche le péché dans toutes ses \'ariaîions possibles, se complaît dans la description des cas les plus obscènes, oublie la nature des intentions et ne considère que Tacte extérieur, élimine avec des ruses d'avocat la grandeur de la faute, sinon la faute elle-même, cherche à tromper Dieu et ne trompe que le coupable en le berçant d'un sentiment de fausse sécurité, et étoufle dans leur germe les dispo-
sitions sérieuses et la force nécessaires pour la régénération morale. Le général des Dominicains, Sylvestre Priérias, dans sa Somme morale; Martin Navarra, ordinairement appelé le docteur Navarrus-, le Franciscain Antoine de Cordoue^ le curé Sancius, de Madrid; Antonius Diana, prêtre régulier de Palerme; le Cistercien Caramuel et d'autres ont développé le système et ont été souvent mis à contribution par les Jésuites. — Cette casuistique n'est que le pendant de ces frivoles discussions dogmatiques que Ton rencontre chez certains théologiens, depuis Duns Scot, et qui ont pour objet de résoudre des questions telles que celle-ci : le Fils de Dieu eût-il pu revêtir la forme ou la nature d'une pierre, d'une bûche de bois, d'un animal, et nous apporter, sous cette forme, le salut ?
Gabriel Vasquez introduisit la doctrine du probabilisme dans la Société de Jésus. Elle y trouva des partisans de plus en plus nombreux, et y reçut ses applications pratiques. Le général Vitelleschi s'éleva en 1617 contre cette doctrine. La XIIP congrégation générale fit en 1687 ^^ déclaration suivante :
^ 66 - « La Congrégation ayant appris que, dans Popinion i plusieurs personnes, la Société de Jésus se serait proposé en quelque sorte à Tunanimité de ses membres de défendre la doctrine en vertu de laquelle il est permis de suivre l'avis moins probable, mais plus commode pour la liberté de Thomme, et de déserter l'avis plus probable et plus conforme aux commandements; la Congrégation a trouvé bon de déclarer que la Société de Jésus n'a jamais em^pêché et n'empêche pas en ce moment ceux qui préfèrent la doctrine contraire, de la professer. » Toutefois, lorsque Tyrso Gonzales publia en 1691, sur le désir d'Innocent XI, un livre dirigé contre le probabilisme, il se trouva que cette doctrine avait jeté de profondes racines dans la Société; Gonzalez y rencontra l'opposition la plus violente, et il faillit être destitué. Les assistants avaient mis tout en œuvre pour empêcher la publication de son ouvrage ; quand l'ouvrage eut paru, un Jésuite espagnol le combattit sous le nom de François Péréa, en 1 697. Peu de temps avant sa mort, Gonzales adressa au pape un rapport sur les persécutions qu'il avait du endurer de la part de ses subordonnés ; il y déclare que le pro-
babiüsme est un article de foi pour la Société de Jésus tout entière.
Gury a été un des plus récents défenseurs de cette doctrine.
'Lç.probabilisme enseigiie qu'en présence de l'incertitude de la conscience relativement au devoir, Ton n'est pas lié exclusivement à Topinion la plus certaine et la plus probable; Ton peut suivre une opinion simplement probable, de préférence même à une opinion plus probable, pourvu que Ton ne s'expose à aucun danger. Est probable tout avis basé sur des considérations d'une certaine gravité; en conséquence, toute opinion revêtue de l'autorité d'un ecclésiastique pieux et savant, d'un docteur «grave», est probable. Si les casuistes sont divisés sur un cas donné, il est permis à chacun de s'arranger suivant l'avis qui lui paraît le plus commode. Un casuiste peut conseiller de suivre un avis qu'il ne partage pas, mais qu'un docteur « grave » soutient, pourvu qu'il soit commode pour celui qui demande la consultation. Si un pénitent en appelle à une opinion probable qu'il a suivie dans un cas donné, le confesseur est tenu de l'absoudre, même s'il est
d'un avis contraire (i). Moja va plus loin encore : « Si celui qui consulte, demande Tavis le plus favorable, celui qui est consulté commet un péché s'il ne s'accommode pas à son désir, quand même il tiendrait Tavis le plus favorable pour le plus improbable (2). En pratique, le probabilisme revient à étouffer la voix de la conscience sous les sophismes d'une volonté faible ou mauvaise. Cela est si vrai que Busenbaum conseille, pour faire taire les scrupules d'une conscience timorée, de dédaigner ces scrupules, de suivre les avis les moins rigoureux, quoique les moins surs, de ne jamais tenir un acte pour un péché mortel, si l'on n'a à cet égard une complète certitude (3). Dans la doctrine des Jésuites, le repentir « naturel » suffit pour recevoir dignement le sacrement de l'autel et le pardon des péchés : c'est Vattritio^ c'est-à-dire la douleur que causent les suites d'un péché ou la crainte d'un châtiment futur, accompagnée de la volonté d'éviter le mal à l'avenir. Le repentir parfait ou contritio^ c'est la douleur que cause
(i) Escobar, Lib. theol. moral. Princip. ex, III, c. 3, nr. 8-io. {2) Opusciilum, Lugd. 1664.
(3) Medulla,]\b.l, tr. i,c.i.
le sentiment d'avoir fait le mal et qui est éveillée par Famour de Dieu.
Les casuistes de TOrdre ont poussé à ses dernières conséquences, à ses conséquences les plus funestes, le principe que nous venons d'énoncer. Escobar enseigne que la contrition n'est pas nécessaire, même au moment de la mort. Valentia va plus loin ; selon lui, la contrition, loin d'être indispensable pour obtenir Teffet principal du sacrement, empêche plutôt cet effet de se produire.
Il en résulte que Fhomme peut obtenir la félicité éternelle sans Tamour de Dieu : il n'est pas besoin de faire remarquer que la philosophie rejette ce principe, la félicité découlant de dispositions du cœur vraiment morales, moralité qui n'est autre chose que le pur amour du bien.
Escobar, après avoir posé la question de savoir à quel moment l'on doit aimer Dieu, cite une série de réponses données par des autorités de son Ordre. Vasquez croit qu'il suffit d'aimer Dieu à la fin de sa vie; d'autres prétendent que c'est à l'heure du baptême, ou au moment où Dieu vous surprend par un don tout particulier de sa grâce, ou bien aux jours de
fxite. Hurtardo de Mendoza soutient que c'est assez d'aimer Dieu une fois par an; Coninch estime qu'il faut s'y résoudre trois à quatre fois par an. Filliutius trouve que c'est là trop de sévérité : une fois tous les cinq ans suffit probablement; du reste, il faut s'en remettre là-dessus au jugement des gens raisonnables. Henriquez pense que trois fois sont nécessaires; la première, au moment où la raison s'éveille; la seconde, à l'heure de la mort; la troisième, au cours de la vie. Escobar adopte cette dernière opinion.
Antoine Sirmond déclare que Dieu se contente de notre obéissance, sans exiger notre amour. « Il n'est pas commandé de l'aimer, il est défendu seulement de le haïr. » Bien plus : Arriaga soutient que proposer la haine de Dieu comme but à sa volonté peut nous créer un mérite pour la vie éternelle.
Bossuet raconte qu'il remit un jour à Louis XIV une composition où l'on représentait l'amour de Dieu comme la base de la vie chrétienne. Le roi, l'ayant lue, la lui rendit en lui disant : « Je n'ai jamais entendu parler de cela, on ne m'en a jamais rien dit ». Madame de Alaintenon, rapportant une
conversation qu'elle avait eue en 1696 avec le père Lachaise, dit qu'elle lui parla de Tamour de Dieu ; Lachaise essaya de la con\-aincre que la crainte de Dieu était une chose tout aussi excellente.
Non moins dangereuses étaient les opinions des Jésuites relatives au péché philosophique : les scolastiques appelaient de ce nom le péché résultant de rinvincible ignorance des exigences de la raison véritable. Il est certain qu'il n'y a pas péché là où il n'y a pas conscience de la nature de Tacte commis, mais les Jésuites pressèrent cette vérité jusqu'à en faire une thèse fausse et frivole. Jean de Castille déclare que le vol commis à la suite d'une résolution incomplètement mûrie, est un péché très-\'éniel : c'est qu'il y a des personnes tellement habituées au vol, qu'elle dérobent un objet avant d'avoir réfléchi à leur acte. Georges de Rhodes soutient que si quelqu'un commet un adultère ou un meurtre en se doutant de la gravité de ces actes, mais en n'y arrêtant pas sa pensée, il commet un péché très-léger, quoique la chose soit materia gravissima en soi. Laymann prétend que l'inattention provenant de la passion ou d'une mauvaise habitude n'est pas cou-
pable, car toutes deux suspendent Faction de la raison, qui est nécessaire pour commettre des péchés mortels. Selon Casnedi, toute personne entraînée par une erreur invincible à croire que le mensonge et le blasphème sont ordonnés par Dieu, doit blasphémer en toute sécurité de conscience; en revanche, toute personne convaincue que le culte de Dieu est interdit, est autorisée à s'en dispenser. Carnedi n'a pas craint de soutenir qu'il y a maints élus à qui le Christ dira au jour du jugement : Venez, entrez dans le royaume qui vous est destiné parce que vous avez tué, blasphémé, pillé, etc., étant convaincus qu'il était de votre devoir de le faire(i).
Les premiers casuistes de l'Ordre, tels que Reginald, de Lugo, Escobar, Tamburini et d'autres ont soutenu ces opinions avec plus ou moins d'audace. Trachala ne faisait que tirer les conséquences de ces prémisses en répondant à la question de savoir si un confesseur, qui remarquerait que son élève se trouve, sans s'en douter, dans un état grave de péché, l'en avertirait : non, répond Trocha, le confesseur se gardera bien de révéler la vérité, s'il
(i) Racine XI, art. 19, i g.
s'aperçoit qu'il n'a que peu de chances d'être écouté.
La méthode des Jésuites pour diriger les intentions se rattache par un lien étroit aux doctrines précédentes : elle apprend à commettre une mauvaise action dans des intentions qui sont bonnes. Escobar enseigne que l'on peut souhaiter la mort à son ennemi et se réjouir de sa mort, à cause du bien qui en résulte. Moja croit qu'il est permis de recevoir dans sa maison des filles perdues, pourvu que ce ne soit pas dans le but de leur offrir l'occasion de faire le mal. Facundez, Tanner et Gobât soutiennent qu'il est permis à un fils de se réjouir d'avoir, en état d'ivresse, tué son père, si cette mort lui vaut un bel héritage. Dans un manuel de morale du Père MouUet, publié en 1834, à Fribourg, en Suisse, nous trouvons le renseignement suivant : « Si quelqu'un trouve plaisir à entretenir des relations intimes avec une femme mariée, non point parce qu'elle est mariée, mais parce qu'elle est belle et en faisant abstraction du fait du mariage, ce plaisir n'implique pas le crime d'aduhère. » Ligori, lui aussi, trouve cette opinion très « probable ».
Les doctrines relatives au caractère licite de la ré-
serve mentale et de Téquivoque dans les paroles, sont encore plus destructives de la morale : elles tendent non-seulement à autoriser le mensonge et la tromperie, mais à les justifier. Suivant Escobar, on n'est pas lié par une promesse, si on n'avait pas Tintention de se lier et qu'on se proposait simplement de faire telle ou telle chose. Castro Paolo soutient que Ton peut, sans péché, prêter un serment équivoque toutes les lois que Ton a un motif convenable pour dissimuler la vérité. En conséquence , si celui qui vous interroge veut éviter toute équivoque et vous somme de lui dire, sous serment, la vérité claire et nette, on peut prêter un serment ambigu et faire ses réserves, car on peut se dire que Tambiguïté n'est ni injuste ni imméritée. Les exemples cités de serments équivoques mettent dans son véritable jour toute l'horreur de cette doctrine : il est inutile de révéler au juge un crime commis par vous, au cas où la révélation vous compromettrait fortement ; on peut tout simplement nier de l'avoir commis, si l'on ajoute par la pensée — « en prison ». On peut rompre une promesse de mariage, si l'on pense qu'on ne l'a pas faite dans le but de se lier soi-même. Un créancier qui réclame
son avoir et à qui on en a rendu une partie, peut soutenir, même sous la foi du serment, que la dette est encore entière, s'il croit que c'est là Tunique moyen de recouvrer le reste et que la dette n'est pas bien considérable. Cette ruse n'est illicite que si elle porte préjudice à un créancier qui a des droits antérieurs. En revanche, le débiteur à qui on demande des sommes plus fortes que sa dette véritable, peut nier, non-seulement le surplus, mais la dette véritable, s'il craint d'être forcé, à la suite d'un aveu, de payer même ce qu'il ne doit pas.
Filliuîius déclare que celui qui emploie des termes équivoques dans une intention honnête, n'est pa«^ parjure ; si notre discours donne un sens équivoque, sans qu'il soit nécessaire pour cela d'employer un style contourné, nous pouvons employer l'amphibologie « ex rationabili causa » .
En se fondant sur ces doctrines et à l'aide du probabilisme, il ne fut pas difficile aux casuistes de rOrdre de Jésus d'éliminer tous les péchés et d'alléger le poids de toutes les fautes. Qu'on en juge par les exemples suivants :
Escobar prétend que la personne ou la chose qui
- 76 ~ vous fait succomber rarement au mal n'est pas un objet de tentation prochaine : une personne avec qui Ton cohabite et avec qui l'on n'a de relations criminelles que trois ou quatre fois par an n'est pas un véritable objet de tentation. Bauny croit que si des personnes cohabitant ensemble ne manquent à leurs devoirs qu'une ou deux fois par mois et qu'elles ne peuvent se séparer sans grand dommage, il faut les absoudre, pourvu qu'elles promettent de ne plus faire le mal à l'avenir. Le curé séculier, Sancius, de Madrid, enseignait également que personne n'est tenu d'éviter, à son détriment, une occasion trèsprochaine de commettre un péché; il n'est pas nécessaire d'expulser de la maison votre concubine, si elle contribue à faire prospérer votre industrie, si l'éloignement vous jette dans une profonde mélancolie, si les mets préparés par d'autres ne vous inspirent que du dégoût, s'il est difficile de la remplacer par une autre servante (i).
Escobar, avec beaucoup de savants de son Ordre, affirme qu'un ami peut céder une chambre à un autre ami, afin qu'il puisse s'y livrer à des excès
(i) Select, disp. lo, nr. 20.
sexuels, si on évite par là un grand inconvénient.
Moullet enseigne que si l'on commet une série d'actes impudiques avec une jeune fille, sans avoir rintention de la séduire, Ton se charge de plusieurs péchés; Ton ne commet qu'un seul péché avec les mêmes actes, si on les considère comme le moyen de séduire la personne, quand même ce but ne serait pas atteint.
Voici quelques préceptes tracés par Alloza : « Quiconque a rendu en bonne conscience un faux témoignage est tenu de le rectifier, s'il a mis la vie d' autrui en danger et si la rectification ne compromet pas la sienne propre. — Quiconque voit un autre puni des délits commis par lui-même et qu'il ait pris le parti de se taire, n'est pas tenu de dédommager la victime. — L'homme honnête qui se résignerait difficilement à mendier, peut, s'il ne trom-e pas moj^en de se le procurer autrement, voler le nécessaire. » Moullet décide que le séducteur n'est pas tenu en conscience de réparer son crime, si le crime est resté secret. Laymann déclare qu'il est permis d'exposer des enfants illégitimes, si cela est nécessaire pour échapper au déshonneur et pour
tenir secret un crime. Busenbaum permet la complicité du crime, si elle consiste à fournir TobJeL ou l'occasion du péché, dans les conditions suivantes : si la coopération en soi est bonne ou indifférente au point de vue moral ; si le mal se commet pour de bons motifs et dans de bonnes intentions; si Ton ne peut empêcher celui que Ton assiste de commettre le péché, ou du moins si Ton n'est pas obligé de l'en empêcher. En conséquence, Busenbaum autorise les domestiques à aider leurs maîtres à accomplir des actes de séduction, à porter des lettres, à escalader des murs, au cas où un refus leur attirerait un désagrément notable.
Laymann, Reginald et d'autres permettent aux domestiques, si on ne leur donne pas des gages correspondant à leurs services, de se dédommager par des vols commis au préjudice de leurs maîtres, à condition que ce soit à titre de compensation.
Filliutius et Lessius croient que l'on peut retenir la solde promise pour l'accomplissement d'une mauvaise action. En revanche, Laymann enseigne que l'on est tenu de payer la récompense promise à un meurtrier à gages, si l'exécution a mis ses jours en
danger et nous a réellement profité. Escobar soutient que le marchand qui a touché de bonne foi plus d'argent qu'il ne lui en revenait et qui Ta mêlé au sien, n'est pas tenu de le rendre au chaland imprudent qui vient le réclamer plus tard. Le même enseigne. qu'un banqueroutier peut en conscience retenir de ses biens tout ce qui lui est nécessaire à lui et à sa famille, afin d'éviter la gêne. Moja autorise les hôteliers à mêler d'eau leur vin, les paysans à mêler de la paille au froment, à vendre leur marchandise au prix ordinaire, pourvu que le mélange ne la rende pas plus mauvaise que celle qu'on achète ailleurs.
Selon Lessius, il est « probablement » permis de se débarrasser par des voies tortueuses et souterraines de ceux qui nous calomnient auprès des princes et des juges. Molina ajoute qu'il ne faut pas se laisser retenir par la considération qu'en tuant le calomniateur on l'expose à la damnation éternelle. Molina et Escobar vont jusqu'à permettre de prévenir la calomnie en tuant le calomniateur.
Les Jésuites proportionnent la mesure de ce qui est licite à la position sociale des individus, et ils
nient ainsi Fégalité de tous devant la loi morale. Le meurtre est permis quand il a pour but de venger une injure qui atteint Thonneur, mais Escobar a soin d'ajouter qu'il n'est permis qu'au noble, les soufflets et les coups de bâton ne portant point atteinte à l'honneur du plébéien. Amicus proclame que le meurtre est permis avant tout au prêtre et au moine, quand il n'a pas d'autre moyen de se défendre contre un homme qui menace de l'accuser à tort d'un crime. Conformément à ce principe, il est licite de se débarrasser non-seulement des ennemis extérieurs de l'Ordre, mais surtout des membres sortis de l'Ordre et qui menacent de se livrer à des dénonciations, et même des membres en train de sortir et que l'on soupçonne d'être disposés à s'y livrer. Ajoutez à cela que la Société de Jésus avait droit de juridiction sur les siens et que l'on traitait comme des excommuniés ceux qui quittaient l'Ordre contrairement à la volonté de l'Ordre : tout cela ne jette-t-il pas un jour étrange sur ce passage de Mariana où il fait allusion à des rigueurs infligées à des membres de l'Ordre et qui entraînaient leur mort (i).
(i) C'est un cas cstrange et me'morable de voir que les bons,
Caramuel, qui appartenait à l'Ordre des Cisterciens, mais qui avait été formé par la théologie jésuitique, et qui se vantait d'avoir converti à plusieurs reprises et avec l'épée, trente mille hérétiques, pendant la guerre de Trente ans, cite la dernière opinion d'Amicus que nous avons transcrite ; puis il se demande si un membre d'un Ordre religieux qui, par faiblesse, a entretenu des relations intimes avec une femme du peuple, peut l'assassiner, au cas où cette femme, flattée de s'être livrée à un homme si éminent, s'en vante et compromet la réputation de son complice. « Je n'en sais rien, répond Caramuel, mais j'ai entendu un Père distingué de notre Société, professeur de théologie, homme de grand talent et de profond savoir, faire la déclaration suivante : a Amicus aurait « dû passer sous silence cette résolution, mais puis- « qu'elle est imprimée, nous soutiendrons comme une 1 opinion probable, que le moine pourra tuer la « femme, pour empêcher qu'elle ne compromette « l'honneur de son complice. »
Cette théorie a servi de prétexte à bien des crimes^ je
sans cause, ou pour des choses légères, soient affligez, jusques-làmême que de les faire mourir.