II
n'en veux pour preuve que l'histoire du curé François Salésius Riembauer. Le meurtrier Riembauer, nourri de la morale des Jésuites, a toujours soutenu qu'il n'avait tué la victime qu'il avait séduite, que pour prévenir le scandale public, les nombreux péchés et les maux de tous genres que ce scandale aurait engendrés; il avait voulu sauvegarder l'honneur- du clergé, l'estime due à des fonctions respectables. En conséquence, disait-il, l'assassinat n'a été que le moyen d'atteindre un but louable. De l'aveu de Riembauer lui-même, il s'est laissé guider par des principes énoncés dans la morale de Stattler, suivant lesquels l'assassinat d'un calomniateur est chose licite (i).
Escobar a fait la découverte que, pour avoir tué quelqu'un dans un guet-apens, on n'est pas un traître. « On appelle traître celui-là seul qui tue un homme qui ne s'y attend pas. Celui qui tue son en-
(i) Riembauer en a appelé à l'ouvrage jE^/u'ca christiana, August. et Monach, 1789. Dans le paragraphe iSg'-! il est dit qu'il est permis de tuer l'agresseur : Si non ipsa occisione injusti calumniatoris tantundem periculi infamiœ incurramtts, quantum vitare declinatione intendimiis, » et aussi « si tantundem periculi nobis ex occisione calumniatoris immineat, profccto utile remedium occisio esse non potest, ac proinde nec licitum. »
nemi n'est pas un traître pour cela, quand même il Ta attiré dans un guet-apens ou lui a donné le coup de Jarnac. » Bien plus : « Si quelqu'un se réconcilie avec son ennemi et s'engage solennellement à ne pas le tuer et qu'il le tue pourtant, on ne saurait dire qu'il le tue d'une façon absolument traîtresse, à moins que les liens d'une amitié plus intime ne lésaient unis dans l'intervalle; dans ce cas, on peut présumer que la haine a survécu aux engagements pris. »
Escobar conseille aux jeunes filles enceintes Tavortement artificiel, si la vie ou l'honneur sont mis en jeu.
Rien de plus relâché que les principes des Jésuites dans la question de la débauche. Les élucubrations que l'on rencontre dans les ouvrages de leur Ordre se refusent à toute transcription. Mo ja, entre autres, a développé, dans un livre condamné par la Sorbonne (i), le thème des excès sexuels avec un cynisme sans pareil : la faculté, à la fin de la censure, ajoute qu'épouvantée des ordures dont est rempli le livre,
(i) Opuscul., ex tract, de peccatis.
^84et tenant compte des exigences de la morale et des bienséances publiques, elle renonce à formuler toutes les sentences de condamnation. Thomas Sanchez, dans son traité « de Matrimonio » , publié à Gênes en 1692, s'est complu à décrire dans leurs détails les plus circonstanciés, les plus infimes, toutes les variations possibles du péché charnel, et les casuistes de rOrdre jusqu'à Gury ont pris pour guide de leurs examens de conscience au confessionnal ce catalogue des diverses formes de la débauche.
Pour être complet, nous citerons quelques-uns des cas les moins scabreux examinés dans ce chapitre.
Le Père Benzi causa un grand scandale en déclarant que c'était une peccadille que de palper les seins d'une nonne. Les Dominicains l'ayant attaqué, il fut défendu par les Jésuites Foure et Turani; ce dernier essaya de prouver que Thomas d'Aquin avait énoncé le même principe-, il n'y réussit point. A propos de cette opinion sur les tatti mammillari^ jj on donna aux Jésuites le surnom de « théologiens mamillaires ».
Le 2 mars 1679, Innocent XI condamna la thèse
suivante de la morale jésuitique : « La pollution n'est pas défendue par le droit naturel ; par conséquent, si Dieu ne Tavait interdite, elle serait souvent bonne, et parfois même obligatoire, sous peine de commettre un péché mortel. » Moja tient le vol de trente pièces d'argent pour un péché plus grave que la sodomie. ScËttler-Rousselot recommandent de soumettre les femmes et les jeunes filles à un interrogatoire très-habile pour arriver à savoir si elles ne se livrent pas à des pratiques bestiales. Les questions qu'ils prescrivent de poser sont de nature à rendre les personnes qui se confessent attentives à un genre de vice qui leur était inconnu ! (i)
Les exemples de la casuistique jésuitique que nous venons de citer suffisent pour la caractériser. Perrault, dans son livre « La Morale des Jésuites », a montré qu'elle fausse en tous points et ruine la morale chrétienne.
Les Constitutions prouvent que nul membre de rOrdre ne pouvait publier un ouvrage, surtout un ouvrage destiné à servir de guide pour l'enseignement
(i) Découvertes, p. By.
et la pratique, sans Tapprobation des supérieurs ; les doctrines que nous venons de transcrire veulent donc être considérées comme un enseignement officiel, dont la Société de Jésus tout entière est responsable.
D'où vient que TOrdre et quelques-uns de ses membres qui ont mené une vie pure, se soient laissé entraîner par cette tendance funeste à la casuistique? Pascal, leur grand adversaire, les disculpe d'avoir voulu corrompre les mœurs. Plusieurs causes ont poussé à l'égarement que nous constatons.
Avant tout, il faut constater que les Jésuites ont eu des précurseurs ; ils sont entrés dans une voie ouverte bien avant eux. On rencontre déjà chez Abélard des principes douteux ^ Gerson lui-même n'a pas su se préserver de soutenir des thèses choquantes et très-téméraires. La morale casuistique avait été introduite au treizième siècle par Raymond de Pennaforte, qui avait rédigé un guide pour la pratique et la discipline du confessionnal \ depuis le quatorzième et le quinzième siècle le nombre de ces sortes d'ouvrages s'est accru constamment. Dans ces Sommes, on décrivait les cas les plus délicats, et on en don-
nait la solution ; néanmoins un esprit de sévérité parvint à s'y maintenir quelque temps. Peu à peu cette sévérité fléchit sous une vaine dialectique, qui se complaisait dans des élucubrations témoignant d'une grande pénétration et dans des thèses hardies, au lieu de poursuivre le développement du sens moral. Les Jésuites s'engagèrent d'autant plus facilement dans cette voie, que la dialectique scolastique était restée en faveur auprès d'eux à cause de la polémique qu'ils avaient à soutenir contre les adversaires du dogme catholique-romain. Bientôt leurs moralistes rivalisèrent de zèle en soutenant des thèses de plus en plus hardies ; les prémisses, vraies en partie seulement, furent poussées à leurs dernières conséquences-, à force de se livrer à un jeu d'esprit éblouissant, on en vint à oublier ou à compromettre le sérieux de la morale. Survint le protestantisme qui supprima la confession auriculaire : la politique de rOrdre de Jésus, qui voulait à tout prix ramener le monde dans le giron de l'Eglise romaine, parut exiger que Ton allégeât quelque peu le poids de cette institution, surtout pour les puissants de la terre, pour les classes dominantes, que Ton retiendrait par
ce moyen dans Tobéissance envers TEglise. Uhistoire de la Réformation avait montré combien l'influence des princes était puissante pour pousser les peuples au schisme.
Tamburini avertit que si un grand pécheur se confesse, il faut s'arrêter beaucoup moins aux petits détails de la vie que chez un petit pécheur et se garder de provoquer, par un examen trop sévère, la répugnance et le dégoût que pourrait lui inspirer ce sacrement. D'après cela, TOrdre de Jésus avait une règle double, Tune plus sérieuse, Tautre plus relâchée; il s'accommodait aux personnes, aux circonstances, aux temps. Les Jésuites passant pour des confesseurs indulgents, assurèrent à leur Ordre les fonctions importantes de directeurs de conscience des rois et des gens de cour ; ils fortifièrent, à rencontre de tout le reste du clergé, leur influence sur les hautes classes de la société, assurées de trouver toujours chez eux le pardon de leurs péchés.
Les Jésuites se vantent eux-mêmes d'avoir à un haut degré le don de l'accommodation. U'Imago primi sœciili célèbre la ruse pieuse et sainte à laquelle la Société a recours pour gagner les ûmes.
<i La Société de Jésus cherche à se plier aux mœurs, aux usages de tout le monde, à se charger de toutes les fonctions, à supporter tous les hommes, à se faire toute à tous... Gardez-vous de soupçonner ici le \ice de la flatterie. C'est Tart habile et industrieux d'un amour intelligent, qui s'attaque aux rebelles avec ce charme doux et insinuant, pour les rendre à eux-mêmes et à Dieu... Les membres de l'Ordre se font enfants avec les enfants, hommes avec les hommes, affligés avec les affligés-, avec les paysans, ils sont pa3^sans; avec les soldats, soldats; avec les marins, marins. L'urbanité religieuse de leurs mœurs provoque en retour l'expression des mêmes sentiments. En vérité, ils prennent les âmes dans un filet d'or! Car ce qui plaît, convainc et flatte par la ressemblance des mœurs, est ainiable. Tantôt ils descendent au degré le plus bas, tantôt ils s'élèvent sur les cimes les plus hautes, tantôt ils tiennent le milieu et n'évitent rien avec un soin plus jaloux que de s'aliéner les sympathies des hommes par l'étrangeté de leur vie et de leurs coutumes. En conformant leurs mœurs à celles du monde, ils cherchent à trou\'er accès auprès de tous, par l'accès ils visent
à obtenir un commerce suivi, par les relations suivies les sympathies, et par les sympathies un pouvoir irrésistible sur les âmes et les consciences. Il faut tourner les voiles au vent, connaître les tempéraments, enfoncer d'un trait habile T aiguillon de Tamour, étudier les flatteries par lesquelles on séduit une personne, et tout régler d'après les lois de Thumanité qui courbe les âmes; rien de ce qui terrifie n'est à la portée de celui qui veut gagner les cœurs à la vertu. »
En général, faire de la casuistique ne pouvait manquer de devenir un scandale et un péril. Pour donner au confesseur une règle s'appliquant à tous •les cas possibles, la casuistique est forcée de spécifier les péchés. En dressant ce catalogue, elle ne •pourra éviter l'obscénité. Rien de pénible comme l'impression que fait sur le lecteur laïque, qui ne possède pas l'expérience du confessionnal, la lecture de ces minutieuses descriptions.
Cette méthode conduit en outre à appliquer une mesure extérieure, grossière, au péché; à force de faire envisager la manifestation extérieure, elle oublie l'essentiel, l'intention. En déterminant d'avance -la gravité des cas, le caractère licite ou illicite des
actions et des omissions, elle paraît permettre ce qu'au fond elle se borne à pardonner ou à frapper d'une condamnation indulgente. Mais il faut s'élever plus haut, il faut se demander s'il est donné à un homme de juger un autre au point de vue moral. Or, il est impossible d'appliquer une mesure extérieure au péché-, le mal consistant avant tout dans les dispositions du cœur, l'œil de Dieu seul peut en juger. Nul intermédiaire ne peut s'interposer entre Dieu et la conscience de l'homme. Si l'intermédiaire, au lieu de se contenter du rôle de conseiller, assume la tâche du juge, ii est infailliblement .amené à accommoder l'idée morale a la fragilité humaine, et toute accommodation trouble- la pureté de l'idée et -affaiblit le sens moral. Il est vrai que l'accommodation peut découler de considérations d'humanité et de pitié; mais celui qui juge les âmes ne se contente pas -de leur parler de la miséricorde divine, il s'attribue le rôle de Dieu lui-même, il prononce une sentence : jcette sentence n'est plus seulement une exhortation d'homme à homme, elle est un jugement moral. L'institution de la confession a été — on le voit — ■en partie la cause du relâchement que nous avons
constaté dans la théorie et dans la pratique de la casuistique jésuitique ; elle a été une excitation au mal, au lieu d'être une arme de combat contre le péché et un moyen de purification.
Ce relâchement fut augmenté encore par les préceptes que les casuistes crurent devoir donner aux: confesseurs pour leur manière de traiter les pécheurs. Si le confesseur reconnaît que le pénitent se trouve sans le savoir en état de péché, s'il prévoit que son exhortation ne produira point de fruits salutaires, mais bien plutôt du scandale et du désordre, il se taira, puisque Tignorance excuse le péché du pénitent. C'est un précepte d'Escobar. En voici un autre, d'Amicus et de Filliutius : le confesseur ne posera pas de question au sujet d'un péché commis par le pénitent et sur lequel le pénitent croit devoir se taire, car le confesseur doit se dire que le pénitent peut avoir de bons motifs pour ne pas parler ; il ne l'en absoudra pas moins, lors même que le pénitent, interrogé, nierait le péché. Busenbauni va plus loin -, il invite le pénitent à ne pas révéler un péché qui pourrait scandaHser le confesseur.
Filliutius, Tamburini et Escobar croient quelecon«
- 9^ fesseur doit rendre au pénitent la confession douce et facile, — surtout aux princes et aux marchands, « Le repentir le plus superficiel, dit Filliutius, suint pour mériter l'absolution, même lorsqu'il est tout à fait vague et que le pénitent manifeste simplement le désir de se repentir. » Escobar permet au pénitent de refuser les pénitences qu'on veut lui imposer et d'en demander de plus douces au confesseur ; il estime que l'on peut abandonner à l'arbitraire du pénitent de les choisir lui-même.
Etait-il étonnant, après cela, que les Jésuites fussent les directeurs de conscience les plus recherchés? Dans leurs églises, les communions et les confessions atteignirent un chiffre colossal. Ils surent s'en prévaloir à l'occasion et dire bien haut combien « promptement et en gros on expédiait chez eux l'affaire du pardon des péchés » . Je ne citerai de cette statistique qu'une seule donnée : en 1772, le nombre des communiants s'était élevé, dans les églises des Jésuites de la Bavière et de la province de la haute Allemagne, à 2,029,590. — Au lieu de conform.er la vie aux préceptes de la morale chrétienne, les Jésuites rabaissaient la morale au niveau des faiblesses et des
besoins de la vie. En i562, le Jésuite Lemoine publia un livre intitulé : « La Dévotion aisée » \ il y enseignait la vraie méthode pour concilier les exigences de la piété avec les jouissances et les joies delà vie, par exemple avec la coquetterie des femmes et la galanterie des hommes. Le renoncement chrétien, y est-il dit, n'exige pas que Ton se prive d'un agrément quelconque de la yïq. pour soulager un pauvre. Lemoine enseigne aussi Tart d'intéresser Dieu à votre jeu de cartes par la promesse de donner aux pauvres tant pour cent de votre gain, et d'obtenir ainsi un gain considérable en se conciliant la faveur de Celui qui est maître du hasard.
Les auteurs de V Image célèbrent les mérites de l'Ordre de Jésus en annonçant que l'on consacre en ce moment beaucoup moins de temps à réparer le mal que Ton en mettait jadis à le commettre. Le Jésuite Grisel se vantait qu'il s'arrangerait avec le diable lui-même en moins d'un quart d'heure, au confessionnal. Quant au Père Bauny, qui, avec sa casuistique, éliminait presque tous les péchés, on disait de lui : (c Voilà Tagneau de Dieu qui enlève les péchés du monde. » Il est à peine besoin de dire
que les Jésuites se servaient du confessionnal pour avoir la clef des mystères qui les intéressaient.
Clément VIII se méfiait du confessionnal des Jésuites et disait : « Leur curiosité les pousse à pénétrer, à s'imposer partout, surtout au confessionnal ; c'est le mo}'en de savoir tout ce qui se passe dans la maison du pénitent, tout ce qui concerne ses enfants, ses domestiques, les personnes qui sont liées avec lui, qui habitent le même quartier. Quand ils confessent un prince, ils s'emparent du gouvernement de toute sa maison ; ils tentent même de gouverner ses Etats en lui faisant comprendre que rien ne saurait lui réussir sans leur inte^^•ention et leur appui » . « Je voudrais bien savoir, dit-il ailleurs, je \^oudrais bien savoir ce qu'ils font tous les jours au confessionnal, pendant trois ou quatre heures, avec, des personnes qui se confessent jour par jour. Je ne peux pas me tenir d'en conclure qu'ils se servent de la confession comme d'un moyen de savoir ce qui se passe dans le monde » . Ce reproche concorde avec la remarque que faisait l'ambassadeur français à Venise, M. de Canaye, dans une dépêche adressée le 6 juin 1606 au roi Henri IV: « Il est prouvé par
- 9Ö des documents jésuitiques saisis à Pergame et à Padoue que les membres de TOrdre s'informent, dans ia confession, des capacités, de la manière de vivre des habitants, qu'ils cherchent à connaître les affaires les plus importantes de toutes les villes qu^ils habitent ; ils en tiennent un registre si exact qu'ils savent indiquer les ressources des Etats et des familles ».
Parmi tous les traités de morale des Jésuites, les plus populaires, les plus recherchés, sont celui d'Escobar, qui, en 164(3, avait eu déjà quarante éditions, et celui de Busenbaum, qui a été tiré à plus de 100,000 exemplaires : ce sont les traités où se trouvent exposées les théories les plus risquées, les plus téméraires.
Les conséquences pratiques de la morale jésuitique furent terribles. Moehler lui-même en fait Ta- \zu : « Cette morale a empoisonné les sources mêmes de la vie morale. »
L'Ordre de Jésus paraît avoir perdu le sentiment de la perversité de ses doctrines -, je n'en veux pour preuve que l'approbation donnée au livre honteux de Moja -, cette approbation recommande la lecture
du livre pour Térudition variée qu'on y trouve, et déclare qu'il est digne entre tous de l'impression et ne contient rien qui soit contraire à la foi catholique et aux bonnes moeurs.