CHAPITRE III
Le culte de Marie, la mariologie et les Jésuites. Le « Paradis ouvert» de Barri. Le culte du scapulaire. Les « Gloires de Marie » de Ligori. La sainte colline près de Grenade; l'histoire d'Espagne falsifiée par les Jésuites. Exemples de la mariologie moderne. Le culte des images et des reliques. La biographie d'Ignace Loyola et son apothéose par Ribadeneira. L'eau d'Ignace. Autres exemples de la superstition jésuitique. Etudes sur la magie par Del Rio. Exorcismes. Questions posées par le Père Coilon au diable. Les processions, les pèlerinages et les confréries encouragés par les Jésuites. Marie Alacoque et le culte du sacré cœur de Jésus. Le culte du sacré cœur de Marie. Théories des Jésuites sur la vie des bienheureux.
Une autre cause de démoralisation et de dépravation, ce fut la mariologie, la mariolâtrie de l'Ordre de Jésus.
Loyola s'était fait le chevalier servant de la Vierge. Le culte de Marie formait le fond de ses dévotions religieuses et fut légué par lui à son Ordre. Ce culte fut développé au point que l'on a prétendu souvent et non sans raison qu'il était la vraie religion des Jésuites. En tous cas, il est le principe fécond des superstitions auxquelles s'adonne cet Ordre.
Marie est considérée comme la mère nourricière, la patronne, la seconde fondatrice de la Société de Jésus. « La Société, dit Vlmage^ la Société est un don de la grâce de Marie. Si grand qu'il ait été, Ignace a été l'œuvre de Marie, cela n'est pas douteux ». Loyola lui-même était convaincu qu'il avait rédigé ses Exercices sous l'inspiration de la Vierge. Un Jésuite a\^ait eu la vision de Marie couvrant la Société de son manteau, en signe de sa protection spéciale. Un autre, Rodrigue de Gois, fut tellement transporté à la vue de son inexprimable beauté, qu'on le vit planant dans les airs. Un novice de rOrdre, qui mourut à Rome en i58i, fut soutenu par la Vierge dans sa lutte contre les tentations du diable; pour le fortifier, elle lui donnait à goûter de temps en temps le sang de son fils et « la douceur de ses propres seins ».
Les Jésuites accueillirent dans leur dogmatique toutes les opinions qui avaient été émises dans le but de glorifier la Vierge à partir du moment où le concile d'Ephèse (48 1) l'avait proclamée la mère de Dieu (ôsoToxoç). Ils admirent la doctrine de Duns Scot sur la Conception Immaculée, doctrine qui
donna une impulsion nouvelle au culte de Marie et qui fut développée dans ses conséquences les plus absurdes pendant la période qui précéda la Réformation. Nous trouvons dans un livre du Franciscain Bernardin de Bustis, écrit en 1494, une thèse singulière : à partir du moment où la Vierge a conçu la Parole, dit-il, elle a exercé une certaine Juridiction et une certaine autorité dans le domaine de Téconomie du salut divin, de telle sorte que nulle créature ne peut recevoir une grâce ou>-^e vertu de Dieu sans son intermédiaire. Erasme nous a fait la peinture satirique du culte de Marie de son temps. Au quatrième siècle on avait inventé la fable de la maison de Loretto, apportée par les anges des terres lointaines de la Palestine : les Jésuites accueillirent et défendirent la légende. Canisius alla même jusqu'à produire des lettres de Marie. C'est à TOrdre de Jésus que Ton doit d'avoir vu de grandes richesses affluer à Loretto. Les Jésuites produisirent toutes espèces de reliques de la Mère de Dieu. Lorsqu'ils firent leur entrée à l'église Saint-Michel de Munich, ils offrirent à la vénération des fidèles des morceaux du voile de Marie, plusieurs touffes de ses cheveux
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et des morceaux de son peigne; ils instituèrent un culte spécial consacré à ces objets. Ils dédièrent aux cheveux de Marie un cantique que l'on chantait encore au dernier siècle et où se trouve cette strophe :
Assiste-nous dans tous les périls, Couvre-nous de tes cheveux, Que tes boucles nous conduisent Dans la cité bienheureuse.
Ce culte dégénéra en manifestations licencieuses et sensuelles, par exemple dans les cantiques dédiés par le Père Jacques Pontanus à la Vierge. Le poëte ne connaît rien de plus beau que les seins de Marie, rien de plus doux que son lait, rien de plus excellent que son bas- ventre (i).
Le culte de Marie envahit peu à peu tous les offices divins des Jésuites. Ils furent infatigables dans l'invention de nouvelles dévotions; la Vierge prit peu à peu la place du Sauveur. C'était un thème habituel de leurs prêches et de leurs livres d'édification, qu'il est difficile d'arriver au salut par le Christ, facile par Marie. Suarès avait enseigné que la Vierge
(i) Œuvres complètes de Bûcher. Munich, 1819, II, 477, etc.
— lobest toute-puissante et que toutes les grâces divines sont accordées et obtenues par son intercession.
Le Jésuite Jean-Eusèbe Nieremberg (mort en 1 658) se distingue entre tous les adorateurs de Marie. Dans un de ses écrits il professe les doctrines suivantes : « Marie est Tœuvre par excellence de Dieu ; le Créateur seul la surpasse. Toute la beauté du ciel, des anges, la lumière et Téclat du soleil ne sont, en regard de sa beauté, que les scories d'un vil métal. Dieu, Payant créée pour être le type le plus accompli, la preuve de sa sagesse et de sa puissance infinie, prend plaisir au culte qui lui est voué. L'adorateur de Marie adore les trois personnes de la Trinité, qui Font associée à leur oeuvre. La Trinité a longtemps médité le dessein de créer Marie, l'être le plus parfait, et la méditation de ce plan la remplissait de bonheur et d'étonnement. Les apparitions les plus parfaites du temps de l'Ancien Testament n'étaient que des essais par lesquels Dieu se formait la main, afin de pouvoir créer quelques siècles plus tard l'être le plus accompli. La beauté de son visage était déjà si grande sur terre et si incomparable, que Denys l'Aréopagite, présenté à elle par l'apôtre Jean,
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se crut transporté au ciel, et si la foi ne Pavait instruit du contraire, il aurait pris Marie pour une divinité. Marie n'est pas la fille naturelle de Dieu ^ on peut toutefois l'appeler sa fille adoptive. La Trinité aime la mère de Dieu non-seulement parce que le Père éternel la considère comme sa fille, le Fils comme sa mère, le Saint-Esprit comme sa fiancée, mais parce qu'ils tiennent Marie pour le bien commun des trois personnes divines, pour le paradis où ils se rafraîchissent et s'amusent. Le sein pur de Marie est la chambre où les trois personnes de la Divinité se rassemblent pour délibérer sur l'élection des hommes et sur la distribution des trésors de la grâce divine. Jésus consulte Marie, à qui il est tellement redevable, sur la distribution de ces dons. L'amour le plus pur a seul déterminé Marie à prêter au Créateur du ciel et de la terre une partie de son sang et de son être pour la formation de son corps et à la prêter d'une manière si aimable et si obligeante. Elle lui a donné son sang en sainte martyre. Aussi, dès ce moment, Jésus a-t-il accordé sa grâce et sa miséricorde à tous ceux qu'il savait devoir s'attacher à Marie par un amour pur et inébranlable.
Jésus suit toujours ses conseils, et c'est ainsi que le monde entier doit autant de reconnaissance à la Vierge qu'à son fils : sans entreprendre en rien sur le respect dû à Dieu, Ton peut dire que Marie a le bonheur d'approcher de Dieu et même de l'égaler dans le partage des dons et des grâces (i) ».
Le même Jésuite a écrit aussi des « Trophées de Marie » ; il y parle des conversions miraculeuses opérées par la Vierge, de l'assistance surnaturelle qu'elle prête à ses adorateurs dans le monde entier, mais surtout en Espagne et en Portugal. Des témoins oculaires du temps de l'empereur Sigismond ont raconté à Nieremberg qu'un soldat avait été tué dans une bataille et que, plusieurs années après, lorsque l'empereur passa près de cet endroit, il entendit une voix plaintive et suppliante. Il fit fouiller les broussailles, et on trouva dans un fourré un cadavre en putréfaction, d'où sortait la voix. « N'avez- vous pas de prêtre? » Telle fut la première parole du cadavre. « Il y a de longues années que j'ai été soldat de l'armée impériale; je suis tombé ici, au milieu du com-
(i) De affecta et amore erga Mariam Virginem, matrem Jesu, Anv., 1645.
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bat. Mais, parce que j'avais toujours servi ?\Iarie, Dieu m'a fait la grâce de ne pas détacher mon âme de ce cadavre à moitié dévoré, avant que je ne me sois confessé de tous mes péchés mortels, après quoi je mourrai sans retard et entrerai dans la bienheureuse éternité. » — Nieremberg raconte également le fait suivant : Cent-cinq ans avant que TEvangile fût prêché aux îles Canaries, apparut dans rile de Ténériffe une statue miraculeuse, qui commença aussitôt à faire des miracles. Les anges vinrent adorer cette image-, les sauvages entendirent souvent chanter des harmonies célestes autour de la statue; ils virent souvent des processions s'avancer, avec des cierges allumés, des bords de la mer jusqu'à l'endroit où était dressée la statue; ces pèlerinages avaient lieu surtout le jour de la Conception. On trouvait fréquemment, sur le bord de la mer, des bouts de cierge encore fumants. — Ailleurs aussi on trouvait l'image de Marie creusée, par un acte spécial de la Providence, dans le roc ou dans les troncs d'arbres. 11 y a même des temples de Marie qui se sont construits eux-mêmes ou que la Vierge s'est élevés.- Les animaux eux-mêmes vénèrent ces
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temples. Un saint avait un agneau qu'il exhortait à suivre attentivement l'adoration pendant l'office divin. Or, il arriva un jour que l'agneau entra dans le temple, tomba à genoux et bêla devant l'autel de Marie, comme s'il avait voulu la saluer. L'agneau s'agenouilla également pendant la transsubstantiation.
Nieremberg dresse ensuite une liste complète des images miraculeuses de Marie et des différentes églises oià elle opère des miracles. Il cite plus de cent de ces madones ; les unes suent du sang ou en répandent lorsqu'on perce leur flanc, en signe de la présence réelle de la Vierge. Celles de ces images que l'on trouve placées dans des troncs d'arbres et que l'on transporte dans des chapelles ou dans les églises, retournent à leur place primitive.
Le Père Barri a écrit un ouvrage intitulé : « Le paradis ouvert à Philagie par cent dévotions à la Mère de Dieu ». Il y développe cette idée, que la façon d'entrer au paradis importe peu : l'essentiel c'est d'y entrer. Il énumère une série d'exercices de piété extérieurs consacrés à Marie et qui ouvrent les portes du ciel. Ces exercices consistent, entre autres, à donner à Marie le salut du matin et le salut du
soir-, à charger fréquemment les anges de saluer Marie; à exprimer le désir de lui élever plus d'églises que n'en ont bâti tous les monarques ensemble; à porter nuit et jour un rosaire sous forme de bracelet, ou Tirnage de Marie, etc. Ces pratiques suffisent à nous assurer le salut, et si le diable, à rheure de notre mort, élevait des prétentions sur notre âme, on se bornerait à lui faire observer que Marie répond de nous et qu'il aurait à s'arranger avec elle. C'est sur ce patron que le président de la congrégation des savants de Munich, le Père Pemble, a rédigé sa « Pietas qiiotidiana erga S. D. Maî^iam ». Dans cet ouvrage, publié en 1764, il donne les préceptes suivants : « Se donner des soufflets ou se flageller, et faire offrir les coups en sacrifice à Dieu, par Marie; inscrire avec le couteau le saint nom de Marie sur la poitrine; se couvrir honnêtement la nuit, afin que les chastes regards de Marie ne soient pas offensés; dire à la Vierge que vous seriez disposé à lui céder votre place au ciel, si elle n'avait pas la sienne; souhaiter de n'être pas né ou d'aller en enfer, au cas où Marie ne serait pas née ; ne pas manger de pomme, parce que ^^Ia^e est
— io8 — restée préservée de la faute d'en goûter » . « Marie, dit le pieux Père, Marie est le sommelier de la Trinité, car elle apporte à chaque personne le vin du : Saint-Esprit )>.
Les Jésuites soutinrent également la confrérie du Saint-Scapulaire. Le culte du scapulaire remonte à une apparition de la Mère de Dieu au général des Carmélites, en i25i. La Sainte- Vierge lui offrit un habit monacal qu'elle tenait dans ses mains, et dit : « Mon fils, prends cet habit comme signe distinctif de mon Ordre et comme un préservatif contre tous les périls. Quiconque mourra revêtu de cet habit échappera à la damnation et à l'enfer » . Le scapulaire passe pour être une imitation de cet habit; il consiste en deux bandelettes de drap à quatre coins et de la grandeur d'un pouce carré, rattachées l'une à l'autre par des rubans; on le porte sous les habits, de telle façon que l'une des bandelettes repose sur la poitrine, l'autre sur le dos.
Tout membre admis dans l'Ordre était tenu de porter le scapulaire; on devait prendre soin de ne pas laisser tomber le talisman, et prononcer chaque jour un certain nombre d'ave Maria. Conformé-
ment à la promesse de la Vierge, celui qui portait le scapulaire s'attendait à être porté par elle en paradis, le samedi après sa mort.
Alphonse de Ligori, le fondateur de TOrdre des Rédemptoristes , a recommandé chaleureusement, lui aussi, le culte de Marie dans son fameux livre « Des gloires de Marie » ; il a même cherché à surpasser Tardeur des Jésuites. L'introduction du livre proclame hautement ce fait, que tous ceux qui obtiennent le salut ne l'obtiennent que par Marie. Ligori décrit une vision du pape Léon. Le pape vit deux échelles, l'une rouge, l'autre blanche; au bout de l'une se tenait Jésus, au haut de l'autre Marie. Ceux qui cherchaient à gravir la première retombaient sans cesse, jusqu'à ce qu'une voix leur criât de monter sur la seconde : ils y réussirent enfin, Marie leur tendant la main pour les faire entrer en paradis. — « Toutes les créatures, dit Ligori, toutes les créatures qui servent Dieu et lui sont soumises dans le ciel et sur la terre, sont tenues do servir également Marie et lui sont soumises. Si Dieu a donné au Fils le pouvoir de juger et de punir, il a donné à Marie celui de compatir aux souffrances des pauvres et de
— noies secourir. Toutes les grâces sont accordées par son intermédiaire ; tout sert Marie, sans en excepter Dieu lui-même. Il est absolument impossible qu'un adorateur de Marie périsse, et qu'un pécheur obtienne le salut sans son assistance. Ceux que la grâce divine est incapable de sauver, Fintervention et l'infinie miséricorde de Marie les sauvent. Il est difficile d'obtenir le salut par le Christ, facile de l'obtenir par Marie » . Pour fournir la preuve de sa théorie, Ligori raconte une foule d'histoires montrant comment les scélérats les plus accomplis, les assassins, les débauchés de la pire espèce, les hommes coupables d'adultère, avaient obtenu le salut, même en persévérant jusqu'à la fin dans leur vie honteuse. C'est dans cette collection d'exemples, empruntés pour la plupart aux Jésuites, que les Rédemptoristes et les membres de la Société de Jésus puisent la matière de leurs sermons. Les Gloires de Marie^ dont la méditation empoisonne les sources mêmes de la vie morale et religieuse, sont la lecture favorite des basses classes en Italie; la piété du peuple s'inspire des préceptes de ce livre. Les brigands, les assassins portent tous l'image de Marie à leur chapeau ou sur
leur poitrine, et cela suffit pour les faire entrer au ciel, en dépit de leurs crimes, Grégoire XVI canonisa Ligori et approuva les Gloires de Marie par un décret spécial. Pie IX est allé plus loin encore \ il vient de nommer Ligori « docteur de F Eglise »; il a conféré ainsi à ses écrits Tautorité la plus haute dans TEglise romaine.
Cest aux Jésuites que Ton doit la découverte et la création d'un grand nombre de lieux saints où Marie opère des miracles. « Je n'en finirais pas, dit Tauteur de V Image ^ si je voulais énumérer les statues de Marie des villes de la Belgique, avec leur culte, leurs cierges, leurs tables votives et leurs miracles, n
En 1673, le Jésuite bavarois Gumppenberg décrivait déjà douze cents images miraculeuses de la Vierge ; la moitié environ appartenait à rAllemagne. Il déclare qu'il a rédigé son ouvrage intitulé « Atlas Marianus » afin que tout le monde sache que Marie est l'atlas du monde; il ne demande pas d'autre récompense que « de vivre plein d'elle et en elle ». En i65o, Maracci nomme dans sa Bibliothèque de Marie plus de trois cents Jésuites qui ont recom-
mandé le culte de Marie dans des écrits spéciaux. Escobar a dédié ses ouvrages à la Vierge.
Nous Pavons déjà dit : au début, les Jésuites penchaient pour l'adoption de la doctrine de Tlmmaculée Conception^ l'opposition qui Is faisaient aux Dominicains fut le principal motif qui les poussa à défendre cette doctrine et à soutenir les Franciscains dans la lutte engagée pour en amener le triomphe. En Espagne, les Jésuites n'avaient pas de rivaux plus influents, plus puissants que les Dominicains, qui dirigeaient 1? conscience des rois ainsi que l'Inquisition. Ces derniers ne se contentèrent pas de combattre, dans des discussions savantes, la doctrine de la grâce des Jésuites, ils la persécutèrent au moyen de Tlnquisition. Alors l'exaspération des Jésuites ne connut plus de bornes; ils se liguèrent avec les Franciscains pour hâter la chute de leurs adversaires. Les Franciscains, voulant obtenir à tout prix un témoignage tiré de la tradition en faveur de la doctrine de l'Immaculée Conception, et ne trouvant pas de documents authentiques, commirent des faux. En i588, des ouvriers trouvèrent en creusant une colline près de Grenade, une boîte en fer-blanc, contenant un parchemin cou-
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vert des deux côtés de lignes d'écriture, des morceaux de lin et un petit os. Sur le parchemin, un saint du nom de Patrice racontait qu'il avait caché là la boîte au temps des apôtres; les reliques, données à saint Cécilius par saint Denis, étaient un morceau de la jambe de saint Etienne et la moitié du mouchoir avec lequel la Vierge s'était essuyé les larmes, sous la croix de Jésus. Cette trouvaille combla de joie Tarchevêque de Grenade. Il fit pratiquer de nouvelles fouilles dans la colline, et Ion trouva encore une épitaphe de saint Hiscius, un prétendu disciple de Tapôtre Jacques, et Fépitaphe de ses disciples à lui, saint Turillus, saint Pannuncius et saint Centulius. D'après Fépitaphe, ces saints avaient tous été brûlés sur la colline et leurs restes inhumés dans ses flancs. En iSgS, nouvelle trouvaille. Cette fois-ci c'était une plaque en plomb, avec une inscription portant que, sous le gou\'ernement de l'empereur Néron, un certain Thésiphon, disciple de l'apôtre Jacques, était mort ici en martyr, après avoir enfoui le li^Te « De la fo7idation de l'Eglise » . A\-ec lui, ses disciples. Maximin et Luparius, avaient subi le dernier supplice. On trouverait leurs cendres,
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ainsi que le livre, dans les cavernes de la colline. On fit donc de nouvelles fouilles, et, en effet, il se trouva dans une caverne une foule d'ossements et une boîte en fer-blanc avec divers écrits. Le plus remarquable de ces écrits c'était un traité de saint Cécilius sur « La maison de la gloire et la maison du supplice » ; on y trouvait des nouvelles intéressantes du temps des apôtres, • entre autres ce renseignement, que la Vierge Marie était restée préservée du péché originel et que le concile des apôtres avait déjà défini cette vérité. Quiconque refusait de l'admettre était excommunié et voué à la damnation éternelle.
Toutes ces choses furent considérées comme élevées au-dessus de toute contestation, au désespoir des Dominicains, qui s'acharnèrent en vain à prouver que c'étaient des faux grossiers et maladroits. Clément VIII convoqua une assemblée d'évêques et de théologiens, qui décida que les reliques d'Etienne, le mouchoir de la Vierge et tous les autres restes de ces saints et de ces martyrs seraient révérés comme des reliques vraies et que la col- Ime serait considérée comme terre sacrée. Quant à l'authenticité des documents écrits, le synode
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ne se prononça pas; mais elle fut admise généralement. Les Jésuites contribuèrent à accréditer ces fables. En 1594, Jérôme Roman de la Higuera publia une très-ancienne chronique, attribuée à Flavius Dexter, contemporain de saint Jérôme,, où Ton raconte que depuis la prédication de saint Jacques la fête de la Conception est célébrée en Espagne. Il publia ensuite un second document, attribué à Marc-Maxime, évêque de Saragosse, et qui témoigne également en faveur de F Immaculée Conception. Il y ajouta enfin une chronique de Luitprand, du dixième siècle, où se trouve une fois de plus la preuve que Ton avait ajouté foi à cette doctrine dans des temps très-reculés. Toutes ces pièces étaient inventées. Les Jésuites, ligués avec les Franciscains, réussirent par ce. charlatanisme religieux , par des miracles, des fêtes, des écrits et des prédications, à exciter le peuple contre les Dominicains, au point que ces derniers coururent le danger d'être lapidés et que rimage de saint Thomas fut livrée à la risée du public pendant une procession.
La dogmatique des Jésuites se complut à développer dans ses plus petits détails la doctrine relative à la
- ii6 - Vierge Marie. Suarès examine les différentes façons dont le Christ pouvait sortir du ventre de sa mère, il entre dans des discussions de la nature la plus délicate et se demande entre autres si Marie est accouchée de Jésus avec ou sans délivre. Il se prononce pour le dernier cas (i).
Loyola a exprimé la conviction qu'à la communion on ne se nourrit pas seulement de la chair du Christ, mais encore de celle de sa mère : cette thèse a été développée dans un esprit de sensualité révoltante par divers théologiens de TOrdre. Tout récemment encore, Oswald, professeur de théologie à Paderborn, a enseigné comme une sorte de doctrine secrète et faisant partie d'une gnose supérieure, le fait que les ecclésiastiques, en récompense de leur virginité, reçoivent dans Teucharistie, non-seulement le corps du Christ, mais la chair et le lait de
(i) Théologies Summa seii Compendhnn, Col. 1732, II, 3o5 sq., t. XV, disp. 3, sect. 5, disp. i3, sect. 1-2 : Virgo peperit absque ullo dolore... et sine ulla puerperi immunditia ac secimdinis... Tanti enim ßlii dignitatem et tantœ matris castitatcm decebat tantum miraculum ; potuit ergo Christi corpitsculum sine membrari:m ruptione, quibiis in utero matris invohttiim erat, et sine ulla maternœ virginitatis lœsione miraculose verum interjectarum penctratione in lucem prodire et nasci.
Marie (i). Le temps n'est peut-être pas éloigné où cette thèse sera élevée à la hauteur d'un article de foi. Lorsque Jean-Thomas de Saint-Cyrille, dans son traité « Des vertus de sainte Ajine ))^dtÛ2;a2iÀt KnnQ^ la mère de Marie, comme la grand'mère de Dieu et la belle-mère du Saint-Esprit, il rencontrait encore des contradicteurs. Aujourd'hui, Malou, Tévèque de Bruges, enseigne, avec Tassentiment du pape infaillible, que Marie porte un triple diadème, puisqu'elle est la fille du Père, la mère du Fils et la fiancée du Saint-Esprit. En tant que mère, fille et fiancée de Dieu, elle est en quelque sorte l'égale du Père, supérieure au Fils et la confidente du Saint-Esprit. Elle a coopéré avec Dieu-le-Père à la naissance de THomme-Dieu ; elle remplit en quelque mesure les fonctions d'une personne divine et est unie substantiellement à la Trinité. — Guillou, dans un livre pour le mois de Marie, approuvé par quatre évêques, déclare qu'être mère de Dieu c'est être toute-puissante, exercer une sorte d'autorité sur Dieu luimême. Dieu est tenu de remplir vis-à-vis de Marie
\) Mariologie dogmatique. Paderborn, i85o.
— ii8 — tous les devoirs d'un fils envers sa mère. Auguste Nicolas soutient que la Vierge complète la Trinité en y créant de nouveaux rapports. Elle complète le Père, car au moment où elle a consenti à F incarnation, le Fils est devenu, par la nature humaine que lui a donnée Marie, le subordonné et Tadorateur du Père. Elle est l'épouse du Père, la mère du Fils, le sanctuaire du Saint-Esprit, la fille de la Trinité. Elle a été non-seulement la première confidente et la coopératrice de la Trinité, mais encore sa représentation la plus claire. Sans la sainte Vierge, Dieu eût été incapable de créer le monde, car si elle n'acceptait pas l'annonce de l'ange Gabriel, le Fils ne pouvait devenir homme, l'humanité n'était pas sauvée, et dans cette prévision, Dieu ne créait pas le monde, afin de ne pas vouer l'humanité tout entière à la damnation. Supprimez Marie, et tout le christianisme disparaît avec elle.
Le culte des saints, le culte des images et des reliques, toutes les superstitions qui s'y rattachent ont trouvé dans les Jésuites d'ardents défenseurs, de zélés propagateurs. La « fraude pieuse » faisait
— iig — partie intégrante de leur méthode pastorale; ils cherchaient à agir par des miracles inventés, par de fausses reliques, par des talismans enchantés, sur la crédulité du peuple et lui enseignaient à demander son salut à des fétiches. Pas de superstition si grossière, si sombre, si repoussante, qui n'ait été encouragée paries Jésuites. Ils ont pris la défense de tout le scandale du trafic des indulgences. B.ellarmin est d'avis qu'une personne qui commet un péché en prévision d'un jubilé prochain et de l'indulgence qui s'y rattache, participe réellement au bénéfice de Tindulgence. Au concile de Trente, l'archevêque de Lanciano avait dit que l'on ne doit de culte aux images qu'en vue de ce qu'elles représentent. Lainez répliqua que ce culte leur est dû à elles-mêmes, puisqu'elles sont douées d'une vertu particulière : le bois et la pierre pem^ent donc devenir en soi l'objet de l'adoration. Escobar l'a déciarl franchement : l'adoration que l'on voue à Jésus e^t due au même titre aux agmis Dei.
Loyola avait donné à son Ordre l'exemple d'un culte voué aux images et aux reliques , il tenait en particuhère estime les reliques des 1 1 ,000 vierges.
Les Jésuites, qui savaient exploiter la crédulité des princes bavarois, produisirent à Munich les ossements des 1 1 ,000 vierges sans exception, ainsi que de leurs confesseurs, des restes du corps des apôtres, des morceaux de leurs habits, une jambe des trois mages de l'Orient, une 'jambe de Christophore, le géant qui porta Tenfant Jésus, un de ses doigts, un morceau de son épine dorsale, etc. Naguère encore, un Père Jésuite dirigeait les fouilles pratiquées dans les catacombes et faisait les étiquettes, portant des noms de saints et de martyrs, pour les cadavres que Ton découvrait.
Le procédé employé par les Jésuites dans la production d'histoires des saints se reconnaît déjà dans /la biographie d'Ignace Loyola par Ribadeneira. Dans les deux premières éditions de ce livre, l'auteur n'a pas de miracles à raconter ; il croit même devoir prouver qu'il n'est pas nécessaire qu'un saint tel que Loyola opère des prodiges. Dans la troisième édition, faite au moment où l'on procédait à la canonisation du fondateur de l'Ordre, Ribadeneira raconte une foule de miracles accomplis par Loyola. Il paraît que la candeur primitive de l'auteur lui
avait attiré le mécontentement et le blâme de ses confrères de FOrdre. Dès lors, les miracles inventés à la gloire de Loyola pullulèrent; des membres d'Ordres étrangers contribuèrent même à en augmenter le nombre. Le moine augustin Baldérama, les Dominicains Déza et Rébullosa, tous trois compatriotes d'Ignace, firent de leur héros, à Toccasion de sa canonisation, Tapothéose la plus fantastique. « La Société de Jésus, s'écriait Baldérama, la Société de Jésus existait depuis le moment de la conception miraculeuse du Sauveur, lorsqu'il eut uni, en une personne, son humanité à la divinité éternelle. C'était la première société que Dieu fondait parmi les hommes, et son premier collège c'était le sein de la Vierge. Les paroles du psaume : « De même que ton nom, ô Dieu, s'étend jus- « qu'aux limites de la terre, ainsi ta gloire se répand « jusqu'aux confins de Tunivers, et ta droite est pleine « de justice », ces paroles, je crois pouvoir les appliquer à Ignace. Ce nom désigne le saint qui a été fait de feu; c'est un des noms de Dieu, car notre Dieu est un feu dévorant. D'autre part, je vois qu'il porte inscrit sur sa main droite le nom de Jésus,
qui a été notre justice et notre sanctification. — De même que Jésus n'a eu d'autre préoccupation, depuis le moment de sa naissance jusqu'à sa mort, que d'opérer notre salut, de même la vie de notre Ignace a été tout entière consacrée à sauver les âmes. Ses oeuvres ont été l'image de la vie de Jé&us et lui-même s'est métamorphosé en celui qui a donné son nom à la Société. Ignace a accompli plus de miracles que Moïse, et autant de prodiges que les apôtres ensemble. Il assiste aussi les femmes en train d'accoucher-, il suffit de donner son nom à l'enfant attendu, pour obtenir une heureuse délivrance. Le nom d'Ignace rend la vue aux aveugles, la force aux perclus, et chasse les démons. On a entendu les chants les plus doux entonnés dans la tombe de Loyola, de telle sorte qu'elle semblait être un del nouveau : c'étaient les anges descendus en foule pour organiser un concert. Pendant sa vie, nul ange n'était apparu à Ignace; il lui était arrivé ce qui arrive de son vivant à un grand roi : les grands du royaume et les chambellans seuls l'approchent, La plèbe est tenue à l'écart; mais à sa mort, tout Je monde accourt pour le voir. Du vivant d'Ignace,
les papes, saint Pierre, l'impératrice, c'est-à-dire la mère de Dieu, et le roi des rois, Dieu-le-Père et le Fils seuls lui ont rendu visite ; à sa mort, toute la cour et la foule entière des habitants du royaume céleste, les anges, les archanges, les trônes, etc., sont accourus pour le voir ». Déza disait que Dieu avait parlé aux hommes par la bouche de son fils Ignace, qu'il avait institué l'héritier du monde entier et à la gloire de qui ne manquait qu'une chose : la Parole, par laquelle Dieu a créé le monde.
Bref, l'apothéose dlgnace était aussi extravagante que l'avait été celle de François d'Assise : un des partisans les plus fervents de ce dernijer avait dit que si on lui ôtait son habit de moine, on se trouverait en la présence du Christ. U Image raconte qu'Ignace, de son vivant et après sa mort, éloignait, par la vertu de sa personne ou de son image, des incendies, qu'il chassait la peste, ressuscitait des morts, chassait les démons, apaisait les tempêtes, détournait des calamités publiques, rendait la vue aux aveugles, guérissait toute espèce de maladies et d'infirmités. Le Livre du jubilé attribue les mêmes prodiges à François-Xavier; cet ouvrage
ajoute qu'il parlait en diverses langues et qu'en parlant en une seule langue, il était compris d'hommes appartenant à des pays divers ; il changeait l'eau de mer en eau douce et ordonnait au soleil de s'arrêter dans sa course. Les Jésuites spéculent jusqu'à ce jour sur la crédulité du peuple avec la force miraculeuse du fondateur de leur Ordre. En 1600, un Jésuite vint en aide à une femme de vingt-quatre ans qui se trouvait en travail d'enfantement, qui s'était servie en vain d'amulettes et s'était traînée à trois lieux de 'pèlerinage célèbres : il lui envoya le « Corpus Constitutiojiian » , et trois heures après, elle donnait le jour à un garçon très-bien portant.
Tout récemment, le Jésuite Tervekoren a publié un écrit sur « l'eau bénite de Saint-Ignace, pour tous les maux du corps et de l'âme » . Cet ouvrage allait paraître également en allemand à Vienne, en 1867, mais il fut retiré en prévision du scandale qu'il causerait. L'eau d'Ignace est fabriquée depuis longtemps par les Jésuites. On plonge dans l'eau les reliques ou une médaille d'Ignace et on fait passer trois fois ces objets dans l'eau, dans des directions simulant la forme de la croix \ on prononce ces mots : « Dieu
tout bon, communique par ce contact à Peau la vertu de guérir Tâme et le corps et d'éloigner tous les maux de ce lieu et de ses habitants. » Tervekoren assure que Teffet miraculeux de cette eau dépasse toute attente : elle chasse la peste, guérit les maladies et les plaies incurables, remédie à toutes les calamités de la vie rurale. Aussi les Pères, dans leur bonté d'âme, préparent-ils des tonnes entières de cette eau, etia distribuent-ils aux fidèles qui la recherchent avec avidité. On en a employé, ces dernières années, des quantités énormes en Suisse, en Belgique et en France; on s'en est servi surtout comme d'un remède efficace contre le choléra : pas un cholérique qui a bu de cette eau, n'a été emporté par la
i maladie. Bien plus, dans les rues, où les habitants
'. l'employaient, l'épidémie s'éteignait subitement.
: En 1839, cette eau miraculeuse fut recherchée avec une telle avidité, qu'on dut en fabriquer cinquante cuves en une semaine. En iSSg, lorsque le choléra sévit à Gand, on débita en deux mois dix mille
I bouteilles, et plus de cinquante mille personnes de la ville et des environs employèrent ce remède. A Rome on s'en sert constamment; mais les miracles
qu'il y opère sont si nombreux, qu'on ne daigne plus les noter.
Cette eau opère aussi de nombreuses conversions. Un pécheur, qui, pendant dk ans, avait négligé de se confesser, but, sans le savoir, de cette eau, et alla à confesse. Des ouvriers qui, avec leurs familles, se trouvent dans la misère la plus extrême et qui boivent de cette eau, reçoivent subitement des secours surnaturels. Aussi beaucoup de familles ont-elles toujours ce préservatif en réserve, et dès qu'il survient un incident fâcheux ou inquiétant, on boit, et aussitôt tout est réparé. Selon le témoignage de; Tervekoren, Teau d'Ignace ressuscite les morts.
Gretzer a écrit trois in-folio sur le culte de la croix: du Christ. Les miracles opérés par cette croix sont innombrables. Elle éteint les incendies, empêche les tremblements de terre, les tempêtes, éloigne la peste, étouffe les insurrections. L'huile de la croix guérit tous les maux; les clous chassent les démons et apaisent les tempêtes. Mais le miracle des miracles, c'est que la croix, en dépit des morceaux qu'on enlève, ne diminue point; bien au contraire, elle augmente elle-même son volume. Dans un autre volume, Gretzer
enseigne que les cloches consacrées éloignent les ouragans, que les agnus Dei^ les rosaires préservent des balles et des coups d'épée. La preuve, c'est que Pie V les bénit, en grand nombre et les fit distribuer aux soldats qui combattirent Les réformés en France et dans les Pays-Bas. Le même théologien, qui compte parmi les lumières de son Ordre, soutient que Ton peut passer à autrui le mérite que Ton a acquis par une œuvre, par exemple en se flagellant, et que Ton peut transmettre ce mérite en échange d'un petit cadeau : pour que cet échange ne dégénère pas en simonie, il suffit que Ton cède, par pure libéralité, le fruit de la flagellation, et que celui qui k reçoit donne également, par pure libéralité et d'un mouvement spontané, son petit cadeau. On peut, par conséquent, engager un pauvre diable pour qu'il se flagelle tous les jours et nous abandonne le fruit de cette œuvre pie moyennant un léger dédommagement.
Nous avons déjà dit que les Jésuites ont encouragé de toutes leurs forces la croyance au diable, à ses apparitions, à la sorcellerie : c'est le pendant des superstitions que nous venons d'exposer. Dans un
livre publié avec l'assentiment de ses supérieurs, Del Rio enseigne que les démons, en qualité de succubi et d'inciibi^ donnent aux hommes des jouissances voluptueuses; il en résulte des enfants dont les parents selon l'humanité ne se sont jamais connus. Les sorcières qui vont au sabbat endorment leurs maris afin qu'ils ne se doutent pas de leur absence, et substituent à leur personne un tas de paille, un trumeau, un démon qui occupe leur place et que le mari, se réveillant, prend pour sa femme. Del Rio est convaincu fermement que des jeunes filles peuvent être métamorphosées en jeunes gens, et il nous apprend que la métamorphose est produite surtout par des danses trop échevelées. Les sorciers ont le pouvoir de faire parler les animaux et les objets inanimés, mais ils ne comprennent pas ce qu'ils disent.
Les Jésuites ont cherché souvent, par des exorcismes rigoureux, à enlever au diable ses conquêtes.
Un exemple entre mille. C'était en i583. Ils exorcisèrent, par ordre de l'empereur et de l'évêque, une jeune fille de Vienne. Ils se préparèrent à cette tâche difficile par des jeûnes, des flagellations et d'autres
œuvres pies que le diable a en horreur. La lutte entre le diable et les pieux Pères fut rude ; elle dura des jours et des semaines. Enfin les Pères remportèrent la victoire, et quelle victoire! Ils ne chassèrent pas moins de i2,5oo démons du corps de la possédée. — Nous trouvons un exemple comique de cette croyance superstitieuse dans la personne du Père Cotton, le confesseur de Henri IV. Sully nous a raconté à ce sujet Tanecdote suivante : Une feuille de papier couverte de récriture de Cotton tomba par hasard entre les mains d'une personne à qui elle n'était pas destinée. On y trouva, non sans surprise, un grand nombre de questions que le Jésuite se proposait de poser au diable en exorcisant une possédée appelée Adrienne du Fresne, qui faisait alors grande sensation, Cotton désirait que le diable lui révélât les secrets du roi et de la reine, les intrigues de la cour-, il demandait des lumières particulières sur certaines questions théologiques, telles que les vœux, la consécration des évêques, la conversion des âmes ; il désirait être éclairé sur la guerre avec r Espagne ou contre les hérétiques, sur les
moyens de convertir le roi, sur sa santé, sur les ar- II. 9
— i3o — tifices au moyen desquels les sermons produisent de Teffet, sur Torigine du langage, sur la meilleure manière de gagner les protestants de la cour, sur les passages les plus clairs et les plus importants de F Ecriture militant en faveur du purgatoire, du culte des saints, du pouvoir du pape, de sa dignité et de sa puissance, égales à celles de L'apôtre Pierre. Le bon Père avait en outre l'intention de demander au diable des renseignements théologiques sur le serpent, lors de la chute ; il voulait savoir si le tentateur marchait ou s'il glissait dans le paradis. Enfin, il désirait connaître son propre avenir, il était curieux de savoir si ses reliques seraient entourées d'un respect particulier.
Les Jésuites se sont montrés infatigables dans Tinvention de nouvelles confréries, de processions, de pèlerinages, de fêtes propres à frapper de la façon la plus grossière l'imagination du peuple. Pas de charlatanisme religieux qui leur soit resté étranger. Des apparitions célestes ont lieu partout, des prodiges sont accomplis, des images tordant les yeux et suant le sang surgissent de toutes parts. Leurs processions sont des représentations théâtrales; ils célèbrent même des processions la nuit. Voici com-
ment la chronique de Trêves décrit une de ces cérémonies qui a eu lieu en 1 7 1 9 : « Le mercredi et le vendredi on a fait des processions de pénitence, pendant lesquelles plus de mille ecclésiastiques et laïques se sont flagellés. Les Pères Jésuites, novices et autres, ont tous porté des cierges allumés, des têtes de morts, des ossements, des cordes, des chaînes de fer attachées autour du corps, des couronnes d'épines sur la tête nue. Ces deux processions ont duré de huit heures et demie du soir à une heure du matin » . La chronique ajoute piteusement : « Il n'est pas possible de dire combien de vols furent commis pendant la cérémonie; à Eberhard-Clausen, des objets sacrés ont été enlevés de TégHse; à Trêves, d'innombrables magasins d'épiceries et de mercerie ont été pillés après effraction ».
Les Pères imposaient surtout des pèlerinages et des processions solennelles à leurs élèves-, ils les forçaient de se mortifier en présence du peuple, en signe de piété. Dans leurs prédications même, ils se servaient d'artifices grossiers pour toucher les coeurs; ils apportaient en chaire des ossements de morts et les montraient, preuves irrécusables de la
fragilité humaine, aux auditeurs frappés de terreur.
Ils ont cherché à saturer le monde entier de confréries, à prendre toutes les classes de la société dans leurs filets et dans ceux de FEglise. A Rome, sous Pie IX, ils se sont livrés sans contrainte à ces agissements, et en fin de compte il n'y a plus eu ni classe, ni fonction, ni état pour lesquels ils n'eussent créé une confrérie. Il y a eu à Rome des congrégations religieuses pour les nobles, les marchands, les hommes d'affaires de toute espèce, les ouvriers, les paysans, les agents de police, les condamnés des prisons et du bagne. Il n'est pas besoin de dire que les Jésuites ont su gagner surtout les femmes; celles des classes supérieures, des classes moyennes et des basses classes ont été séparées en congrégations distinctes. Les plus bigots parmi les ouvriers, les domestiques des deux sexes et les vieilles femmes ont été attribués à la confrérie des missions.
Parmi tous les cultes catholiques, celui du cœur de Jésus et celui de Marie ont rencontré, les sympathies les plus vives et les plus nombreuses. Le premier est tout au moins l'œuvre indirecte d'un Jésuite. Le Père La Colombière, confesseur de Marie
Alacoque de TOrdre de la Visitation, dirigeait la vie religieuse et la conscience de cette nonne au couvent de Paray-le-Monial. Marie Alacoque, en proie à une exaltation maladive et peut-être à des hallucinations, pr^^tendait, deux ans après avoir prononcé ses vœux, que le Christ l'avait visitée sous forme humaine. Il avait reposé doucement sa tête sur son sein et lui avait révélé tout d'abord les secrets indicibles de son cœur divin ; puis il lui avait demandé son cœur et l'avait placé dans le sien propre. Elle avait vu, par la blessure faite à son flanc, le cœur du Sauveur semblable à un four incandescent dans lequel son cœur à elle semblait perdu comme un léger atome. Le Christ le lui avait rendu enflammé, l'avait instituée l'héritière de son cœur pour le temps et Tétcrnité, et lui avait permis de disposer suivant son bon plaisir des trésors de son cœur à lui. — La nonne raconta, en outre, que les saints et les anges, la Vierge et les trois personnes de la Trinité lui étaient apparues, que le Christ l'avait chargée de fonder le culte consacré à son cœur et d'en avertir son confesseur La Colombière. — Jésus lui ayant rendu son cœur, elle sentit une douleur continuelle au coté gauche; sur
- i34le conseil de Jésus, elle se fit faire une saignée-, Topération fut répétée cent quatre-vingt-douze fois sur sa demande. Languet, évêque de Soissons, publia, en 1729, la biographie de la visionnaire. Clément XIII approuva le culte inventé par la nonne et son confesseur; en i836, on commença même une instruction en vuq de la béatification de la femme objet de tant de grâces particulières ; les Jésuites obtinrent que la béatification fût prononcée en 1864. Quelques-unes des paroles que la nonne entendit prononcer à la vision suffiront à montrer quel esprit la visitait et Tinspirait sous la forme du Christ : « Il faut que tu sacrifies non-seulement ta volonté propre, mais encore ta raison et ton intelligence à ta supérieure; je serai satisfait de te voir préférer la volonté de ta supérieure à la mienne, même alors qu'elle te défendra de faire ce que je f ai ordonné. » Languet assure que la nonne devint la fiancée du Christ; il distingue consciencieusement, dans ces événements mystiques de sa vie, les phases des promesses, des fiançailles et du mariage.
En 1704, un ex-Jésuite fonda, sous le nom du Sacré-Cœur de Jésus, une Société destinée à être la
- i35 continuatrice de POrdre des Jésuites. En 1800, des ex-Jésuites créèrent à Paris la Société des dames du Sacré-Cœur de Jésus, qui fut confirmée par le pape Léon XII en 1826. Cette Société s'est proposé pour but l'éducation du sexe féminin-, elle n'est qu\m perfectionnement de POrdre des dames jésuites supprimé par Urbain VIII. Les dames du Sacré-Cœur, qui sont, en effet, des affiliées des Jésuites, possèdent actuellement une centaine d'établissements en Europe, en Afrique et en Amérique.
Le culte du Sacré-Cœur de Marie a été introduit également par une nonne, Marie de Vallées (morte en i655). Elle prétendait être la médiatrice entre les hommes et le Christ; un jour elle s'apparut à ellemême dans le sacrement de l'autel. En 1646, elle vit le Christ, qui l'envoyait au ciel pour saluer les anges. Les voyant se livrer à un doux far niente^ elle demanda à Dieu pourquoi ils ne descendaient pas sur la terre pour venir en aide aux hommes. Elle pria trois rosaires par jour : le Seigneur lui permit de délivrer tous les jours, depuis Pâques jusqu'à la Fête-Dieu, trente-quatre mille âmes du purgatoire. Des discussions s'élevèrent souvent entre elle et
Jésus. Un Jour elle lui demanda de laisser entrer le cardinal de Richelieu au paradis. Jésus lui répondit : « Non, Marie, je ne puis t'accorder le cardinal; voici à peine huit jours que je t'ai donné deux évêques; aie la bonté de t'en contenter. » Une autre fois Jésus lui dit : « Si TEglise f ordonne de me renier, renie-moi sans scrupule. » Le Sauveur lui révéla le culte du Sacré-Cœur de Marie, et la sainte Vierge elle-même lui apprit que cette fête serait un jour une seconde fête du sacrement de Tautel.
Cette nonne était placée sous la direction spirituelle d'un certain Père Eudes, qui n'appartenait pas à la Société de Jésus. Après la mort de Marie de Vallées, il obtint la permission d'exhumer son corps et de le faire transférer dans son église; dans son ardeur, il exhuma le corps d'un sergent enterré à la même place. Le cadavre du sergent opéra, lui aussi, des miracles, sous le nom de Marie de Vallées. Eudes rédigea ensuite l'office du Sacré-Cœur de Marie ; on y trouve entre autres cette prière : « Marie, fille de Dieu-le-Père, sois bénie ! » — Les Jésuites, qui ne pouvaient revendiquer le mérite de l'invention de ce culte, réparèrent honnêtement cet
- i37oubli en propageant le culte avec la plus grande ardeur.
Les doctrines morales relâchées, le confessionnal, le culte de Marie considéré comme moyen infaillible de faire son salut, des exercices de piété purement extérieurs, tout cela devait conduire à un matérialisme grossier dans les choses de la religion. A cela vinrent s'ajouter les conceptions sensuelles de la vie future développées par quelques écrivains de TOrdre et qui rappellent le paradis de Mahomet. Henri Henriquez écrivit un traité : « Des occupations des saints au ciel ». Cette élucubration fut publiée en i63i, avec l'approbation de De Prado, provincial de la Castille. Nous y lisons ce qui suit : « Chaque saint a sa maison au ciel, et Jésus lui-même possède un palais magnifique. H y a de larges rues, de grandes places, de solides maisons entourées de murs. Les anges n'ont pas de domicile propre; ils préfèrent s'amuser en flânant tantôt ici, tantôt là. Les rues sont ornées de gazons et de tapis ; des sculpteurs habiles ont gravé sur les murs des maisons toutes les nouvelles du monde. C'est une grande jouissance que d'embrasser le corps des bienheureux. On a pris
— i38 — soin d'installer des bains agréables, où les bienheureux se baignent en présence l'un de l'autre et nagent comme des poissons. Ils chantent aussi bien que les alouettes et les rossignols. Les femmes chantent mieux que les hommes, afin d'augmenter le plaisir de ces derniers. Les anges revêtent des habits de femmes et apparaissent ainsi aux bienheureux, avec des cheveux frisés, des robes bouffantes et le plus riche costume. Hommes et femmes s'amusent à organiser des mascarades, des banquets, des ballets. Les femmes s'éveillent à la vie éternelle avec de très-longs cheveux et se parent, au ciel comme sur la terre, de bandeaux et de coiffures. Dans la vie bienheureuse comme dans cette vie, les époux s'embrassent et embrassent leurs enfanta. »
Gabriel de Hennas -rédigea une « Empyréologie ou philosophie chrétienne de l'empyrée » , en deux volumes in-folio. Nous lisons dans cet ouvrage, également approuvé par le provincial, que les bienheureux sont doués des sens de l'odorat, du toucher, du goût; ils s'embrassent et se touchent le corps. Ils vont tout nus; de temps à autre, ils revêtent des habits pour
— 1^9 ■— se parer. Leur corps répand une bonne odeur. Les bienheureux ne boivent ni ne mangent, mais ils ont toutes les sensations qu'ils désirent.
Ces rêves, ces Iiallucinations n'ont aucune portée morale. Ils rappellent Tespérance du Groenlandais, qui, ainsi qu'on Ta dit plaisamment, croit retrouver son huile de baleine et ses phoques dans la vie future.