II
seignsment un enseignement modèle, â supprimer les choses inutiles, à perfectionner les choses utiles. .» On s'en tint autant que possible aux traditions du moyen-âge, au contenu et à la méthode de la scolastique, et on les combina extérieurement avec l'humanisme : le formalisme allait ainsi devenir le signe distinctif de l'enseignement jésuitique.
A cette époque, l'esprit des recherches indépendantes commençait à peine à s'éveiller dans les écoles; on s'attachait servilement aux autorités soit de l'antiquité, soit de l'Eglise; on était occupé à les copier, on ne demandait qu'à leur rester fidèle ; dans ces conditions, la critique était presque impossible, et l'esprit humain ne pouvait s'affranchir que bien diflicilemont. Sans doute, des penseurs hardis venaient d'ouvrir des voies nouvelles; mais Tesprit de ces innovateurs n'avait pas encore pénétré l'enseignement. Il ne s'agissait encore, pour le moment, que d'accepter une matière toute faite, transmise par la tradition, de s'assimiler des connaissances, de se faire dresser à un état donné, de s'affermir dans la cro3^ance à certains dogmes, et non pas d'affranchir, de stimuler, de fortifier la pensée individuelle, l'ac-
tivité créatrice de Tesprit. On exerçait la mémoire, on ne développait pas l'intelligence. Sturm lui-même n'avait pas réussi à s'affranchir des entraves de cette méthode. Il avait attaché une importance capitale aux exercices de mémoire. Selon lui, il importait moins de saisir l'esprit des classiques, de la culture antique, que d'arriver à une certaine dextérité dans l'art d'écrire en latin. Il avait laissé dans l'ombre les sciences naturelles et négligé les connaissances historiques. Les Jésuites s'approprièrent la méthode de Sturm, fort en vogue à l'époque de la fondation de leur Ordre; ils la remanièrent même dans l'esprit de la scolastique, qui voulait que la science tout entière s'inspirât des règles de la foi de l'Eglise, qui excluait les sciences naturelles et historiques et faisait de la rhétorique et de la dialectique l'étude par excellence. La valeur et la renommée passagère de l'enseignement des Jésuites ne pouvaient donc être que fort relatives. La tendance souveraine de leur pédagogie était de conserver l'attachement, non pas même à la religion, mais à l'Eglise; leur plan d'études était entièrement subordonné à ce but suprême. — Ce système rappelle encore le moyen-
âge par mille détails extérieurs, par les discussions, par les représentations dramatiques, etc. Les collèges avec leurs pensionnaires ou leurs scolastiques appartenant à l'Ordre sont tout simplement la répétition des bourses.
On trouve dans la quatrième partie des Constitua tions l'esquisse du plan d'enseignement des Jésuites. Ce plan fut développé par Aquaviva, sur l'ordre de la Congrégation générale. Il s'agissait avant tout de former les futurs membres de l'Ordre; les dispositions concernant les autres élèves ne viendraient qu'en seconde ligne. En conséquence, une commission se réunit en décembre 1684 et rédigea dans le courant d'une année la « Ratio atqiie Institutio studioriim SocietatisJesu » . L'Ordre approuva ce travail. Mais lorsque Philippe II eut fait examiner la première édition par l'Inquisition et que ce tribunal eut déclaré que le livre était « dangereux, téméraire, plein de présomption », Sixte-Quint interdit la publication de cette première rédaction.
Les congrégations générales suivantes n'ont introduit que des modifications de détail dans ce plan d'études, qui est resté la règle de l'enseignement
des Jésuites jusqu'à nos jours, La première congrégation générale réunie après la restauration de l'Ordre résolut de ne faire aucun changement essentiel à la Ratio^ et de se borner à y introduire les améliorations nécessitées par les progrès des connaissances humaines. En i832, on publia en effet le plan d'études légèrement amendé.
Voici ce plan :
Les premières classes, par lesquelles l'élève est introduit dans le temple de la science, sont les trois classes de grammaire ; la première peut se subdiviser à son tour en deux classes. Dans la première classe de grammaire, on apprend les rudiments et les éléments de la syntaxe de la langue latine ; on se sert à cet effet des lettres les plus faciles de Cicéron. On apprend ensuite à lire et à écrire; on vous mitie aux premiers éléments de la langue grecque et on vous explique le catéchisme. Dans la seconde classe de grammaire, on parcourt, un peu superficiellement il est vrai, la grammaire latine tout entière. On lit les Epitres aux amis de Cicéron et les poésies les plus faciles d'Ovide, on explique le catéchisme grec ou le tableau de Cébès, Dans la troisième de ces
— i5o — classes inférieures, on achève Tétude de la grammaine latine et des rudiments de la grammaire grecque. On lit les épîtres de Cicéron à At tiens ^ à Qiiinctîis^ le traité de V Amitié^ le traité de la Vieillesse^ etc.-, les élégies et les épîtres d'Ovide, un choix de Catulle, de Properce, des Eglogues et d'autres livres faciles de Virgile, par exemple le 4' livre des Géorgiqiies^ le 5^ et le 7^ de VEnéide. On lit Chrysostome, Esope, Agapet.
La seconde classe, celle des humanités, prépare à la science « par la connaissance de la langue, par quelque érudition et une étude sommaire des règles de la rhétorique ». En fait de littérature latine, on étudie les écrits de philosophie morale de Cicéron; parmi les historiens, César, Salluste, Tite-Live, Quinte-Curce; parmi les poètes, Virgile (à Texception des Eglogues et du 4' livre de ï Enéide)^ des odes choisies d'Horace, des élégies, des épigrammes et d'autres morceaux célèbres de poètes anciens. « L'érudition, c'est-à-dire l'instruction dans les sciences historiques, ne sera poussée qu'avec modération, afin qu'elle excite de temps en temps l'esprit, mais sans empêcher l'étude de la langue. » — Quant
à la langue grecque, on enseigne la syntaxe, on tâche d'amener les élèves à lire passablement les auteurs et à écrire un peu en grec. On explique quelques discours d'Isocrate, de Chrysostome ou de Basile, quelques épîtres de Platon et de Synésius, des morceaux choisis de Plutarque ou des poètes Phocylide, Théognis, Grégoire de Naziance, S3mésius, etc. Dans ces lectures, on s'attachera à communiquer plutôt la connaissance de la langue qu'une vraie érudition.
Dans la troisième classe, celle de la rhétorique^ on cultive réloquence parfaite, Fart oratoire et Fart poétique. A cet effet. Ton étudie les règles de la rhétorique, spécialement d'après Cicéron et Aristote, et s'il est nécessaire, Fart poétique d'Aristote. Le style est formé d'après Cicéron. Enfin, l'on fait des études d'histoire, des études sur les mœurs des peuples, sur toutes espèces de doctrines : études graduées et appropriées à Fintelligence des élèves. Les cours sont de deux espèces dans cette classe; les uns ont pour objet Fart et exphquent les règles de l'éloquence; les autres ont pour objet le style et expliquent les discours. « Le cours grec, — qu'il ait
pour objet les orateurs, ou les historiens, ou les poètes, — se bornera aux anciens et aux classiques, à Démosthènes, Platon, Thucydide, Homère, Hésiode, Pindare-, il faut ranger parmi les classiques Grégoire de Naziance, Basile et Chrysostome. »
Il va de soi que Ton enseignait la religion chrétienne dans les deux classes supérieures. On prenait pour base de cet enseignement la (( Somme de la doctrine chrétiejine de Canisius ». Un extrait de cette Somme servait à l'enseignement de la première classe. Chose singulière ! on paraît avoir consacré un temps très-restreint à ces leçons de religion. Un écrivain profondément initié aux choses de l'enseignement jésuitique affirme du moins qu'une seule leçon est consacrée par semaine à la doctrine chrétienne ; c'est le vendredi. Cette leçon ne dure pas toujours une heure. Le samedi, on explique pendant une demi-heure l'Evangile latin ou l'Evangile grec. En revanche, la pédagogie des Jésuites est tout en« tière saturée d'exercices de piété.
Les scolastiques de l'Ordre étaient tenus de passer deux ans en rhétorique.
Les classes supérieures commencent par celle de la
■philosophie. Le cours de philosophie dure trois ans pour les scolastiques et comprend les branches suivantes : i) la philosophie au sens propre du mot; la base de l'enseignement c'est la théorie d'Aristote. La première année, on explique la logique \ la se conde, les huit livres de la physique^ les livres di C/e/, le premier livre de la génération; la troisième, le deuxième livre de la génération.^ les livres de VAme et la métaphysique. 2) La philosophie morale, qu'on enseigne en prenant pour base l'éthique d'Aristote. 3) Les mathématiques. Le professeur enseigne « à peu près les éléments d'Euclide ». Après y avoir employé deux mois, il y ajoute quelques notions de géographie.
Tous les candidats en philosophie sont tenus, la deuxième année, de suivre un cours de mathématiques.
Le couronnement de la science c'est la théologie. Elle embrasse un cours de quatre ans et se divise en science de l'Ecriture sainte, avec la connaissance de la langue hébraïque \ en théologie scolastique, basée sur la Somme de saint Thomas; et en science des cas de conscience ou casuistique. Au début, on esti-
— i54 — mait que deux à trois professeurs suffiraient pour enseigner la théologie.
Le cours sur F Ecriture sainte dure deux ans i on le suit pendant la deuxième et la troisième année, tout en étudiant pendant un an la langue hébraïque. Il est désirable que le professeur d'hébreu possède aussi les langues grecque, chaldéenne et syriaque. On enseignera suivant les besoins le chaldéen, Tarabe et rindien. Le cours sur la théologie scolastique dure quatre ans, en suivant exactement Tordre des matières de. la Somme de saint Thomas. L'étude de la casuistique exige deux ans. Les scolastiques qui se' distinguent par leurs vertus ou leurs talents sont invités à prolonger de deux ans l'étude de la théologie, après quoi quelques-uns d'entre eux sont promus, avec l'assentiment du général, au grade du doctorat ou de la maîtrise. Les partisans de saint Thomas seuls sont autorisés à occuper les chaires de l'enseignement théologique.
L'ensemble de toutes ces classes et de ces facultés forme un collège. Partout où l'Ordre possédait une université, on divisait le cours des études en deux parties : la première, celle du collège proprement dit \
— i55 la seconde, celle de Funiversité. Le collège comprenait alors les cinq classes inférieures ; Tuniversité, les cours de philosophie et de théologie.
Les fonctionnaires employés aux choses de renseignement, chargés de l'administration, des cours, ou des ser\-ices inférieurs, sont le provincial, le recteur, les préfets des hautes et des basses études, les professeurs des facultés supérieures, appelés professeurs proprement dits, les professeurs des facultés inférieures appelés maîtres, et enfin, les aides des maîtres ou bedeaux. L'enseignement des professeurs de chaque catégorie est réglementé, quant à la matière et à la forme, jusque dans ses plus petits détails.
Les élèves se divisent en trois catégories, i) Les ?colastiques se préparent à entrer dans TOrdre et demeurent dans les collèges avec les professeurs et les maîtres. 2) Les élèves, de familles riches ou nobles, trouvent dans des pensionnats ou internats (académies de chevaliers, pour les nobles) le logement, la nourriture, la surveillance et l'enseignement
* pour des honoraires peu élevés. 3) Les externes ne
suivent que les cours et payent la rétribution ordinaire. Il y a des règles spéciales pour les décurions
— i56 — ou surveillants des classes et pour les autorités préposées à la surveillance des académies : ces charges étaient remplies par des étudiants. Des préceptes particuliers réglaient la vie de ceux qui faisaient des études supplémentaires de théologie pendant deux ans.
L'enseignement ne se donnait que pendant centquatre-vingts jours par an; tout le reste c'était des jours fériés ou de congé.
La direction de rétablissement est confiée au recteur qui, avec Fassistance des préfets, règle les études, surveille renseignement et tous les exercices scientifiques. Les aides des professeurs ou bedeaux surveillent Tordre et les installations matériels, notent les absences des élèves, etc. ^
Une institution spéciale, appelée académie, comprend des congrégations d'étudiants choisis parmi toutes les classes. Ils se livrent à des études et à des exercices particuliers, sous la direction d'un préfet pris parmi les scolastiques et se distinguant par la vertu, r esprit et la science. Le préfet est secondé par un modérateur choisi par le recteur parmi les maîtres ou les scolastiques qui ont fait leurs preuves. Aux discussions, répétitions, discours et déclamations
^i57viennent s'ajouter des actes solennels, qui permettent à des hôtes invités d'assister â quelques-uns des exercices que nous venons de nommer. On distribue des prix aux membres de l'académie. Les membres de la congrégation de Marie sont seuls admis à faire partie de l'académie.
Les professeurs des classes inférieures sont tenus d'obtenir Tobéissance aux règles plutôt par l'espoir d'une récompense et par la peur de la honte que par des coups. On tend à éveiller avant tout le sentiment de Tamour-propre et l'émulation en promettant des distinctions de toute espèce aux élèves zélés. On leur donne non-seulement des prix publics, mais encore de petites récompenses privées, des signes indiquant la \ictoire. On leur assigne dans les classes des places d'honneur et de confiance ornées de noms appartenant à la république ou à la milice grecque et romaine. On nomme des préteurs chargés des fonctions de censeurs, surveillant les autres et obtenant même pour eux la remise des petites punitions; des généraux commandant en chef et en sous-ordre, des décurions, etc. Les classes sont divisées en partis -, à la tète de chaque parti sont placés des élèves rivaux
run de Tautre. Chaque parti a ses magistrats et ses chefs, soumis tous les mois à la réélection.
Pour faire contraste avec ces distinctions, on avait établi au milieu ou dans quelque coin de Técole un banc de malheur couvert de noms d'opprobre et de honte.
Quant aux corrections matérielles, la Ratio recom.mande aux maîtres de n'être point trop sévères dans rinstruction et de ne pas procéder trop vite au châtiment. Qu'ils dissimulent les fautes commises, s'ils le peuvent sans que personne en souffre. S'il est nécessaire de donner des coups, qu'ils les fassent administrer par le correcteur; qu'ils se gardent d'insulter les élèves soit par des paroles, soit par des actes, de les désigner par des appellations autres que leur nom ou leurs prénoms. Il est opportun de remplacer parfois les punitions ordinaires par des devoirs supplémentaires. Les punitions extraordinaires seront imposées par les préfets, surtout quand il s'agit de fautes commises, en dehors de l'école, par des élèves plus avancés en âge.
Le correcteur, chargé d'administrer les punitions corporelles, ne fera point partie de l'Ordre. Si l'éta-
— i59 — blissement n'en possède pas dans son sein, on chargera un de ses compagnons d'étude de punir rélève en faute. Si Félève à qui l'on devrait administrer des coups est très-avancé en âge, on remplacera les coups par l'exclusion de l'établissement. Celui qui aura fait usage hors de propos de sa langue maternelle pourra être déchargé de la punition, s'il prouve par témoins que le même jour un de ses camarades s'est rendu coupable de la même faute. Cette disposition était bien faite pour fomenter les dénonciations et pour détruire tout lien d'amitié entre les élèves.
Le plan d'éducation de l'établissement de Landshut fait observer aux maîtres que les élèves actuellement insignifiants par l'âge, la situation et les connaissances, seront peut-être sous peu des jeunes gens ou des hommes comblés d'honneurs et de pouvoirs et dont on sera obligé de rechercher les faveurs et la protection. Que les maîtres se demandent donc de quelle façon il convient de les traiter dès à présent!
Les professeurs sont astreints à traiter tous les élèves sur le pied de l'égalité. Ils n'entreront pas plus dans l'intimité de l'un que dans celle de l'autre, ils
n'en mépriseront aucun, ils s'occuperont du pauvre comme du riche. En dehors des heures d'école, ils n'auront avec les élèves que des entretiens trèscourts et roulant sur des sujets sérieux.
L'avancement dans des classes supérieures dépend d'examens passés avec succès.
La vie morale des élèves est soumise à une surveillance sévère ; on vise â obtenir d'eux une obéissance parfaite. Les rapports des étudiants entre eux et avec le dehors sont contrôlés par tous les moyens possibles. Les scolastiques de l'Ordre ne causeront avec les externes que des choses de la science ou de celles qui développent l'esprit. Défense est faite de lire de mauvais livres, d'assister aux spectacles publics, aux exécutions, à l'exception des exécutions d'hérétiques. — Il est constaté qu'en dépit de toutes ces précautions, les élèves des Jésuites ont commis les excès les plus gra\'es, se sont livrés à des actes d'une révoltante immoralité.
L'éducation et l'enseignement doivent s'inspirer de l'esprit rigoureusement ecclésiastique. La science — la Ratio le rappelle à chaque instant — la science est enseignée afin de faire connaître et aimer aux
hommes leur Créateur et Sauveur. Le recteur tâchera que le but de Téducation, le progrès dans la connaissance et la vertu, soit atteint. Il est recommande aux professeurs de toutes les classes d'éveiller dans l'âme de leurs élèves Tamour de Dieu, de leur ctre en exemple par la prière et une vie pieuse, de les exliorter à scruter tous les jours leur conscience, à recevoir souvent les sacrements, à assister jour par jour à la messe et tous les dimanches et jours de fête au prêche, à éviter les vices, à culti\'er la vertu. Les maîtres tiendront la main à ce que les élèves se livrent au culte de Marie, lisent les légendes chrétiennes et se confessent tous les mois. Ce résultat sera obtenu non-seulement des scolastiques et des élèves internes, mais encore des externes. Les scolastiques ne chercheront dans leurs études que la gloire de Dieu et le salut de leur âme. Dans leurs prières, ils demanderont souvent la grâce de progresser dans la connaissance de la doctrine chrétienne, afin qu'ils deviennent bientôt aptes à cultiver la vigne du Seigneur. « Les livres des poètes et des autres écrivains qui pourraient nuire aux mœurs, ne seront pas tolérés dans nos écoles, à moins qu'ils ne soient ex- 11. II
purgés auparavant, et Ton se dispensera de la lecture de ceux qui ne se laissent pas expurger, comme Térence. »
Différentes mesures tendant à préserver Forthodoxie des élèves et à éviter le doute portant sur les choses de la religion, sont prescrites pour les cours des professeurs et les études particulières des élèves. Le préfet des études ne met à la disposition des auditeurs des cours de philosophie et de théologie que certains livres approuvés par le recteur, la Soi7ime de saint Thomas, les ouvrages d'Aristote et des commentaires choisis. Outre les décrets du concile de Trente, il est permis aux théologiens de lire assidûment la Bible. A la bibliothèque du collège germanique, Tarmoire avec ses livres hérétiques que Ton ne dem.ande jamais, si ce n'est pour faire une citation, est appelée T En fer.
L'instruction jésuitique avait pour but d'empêcher le libre essor des esprits, de les retenir captifs dans les liens de l'obéissance envers l'Eglise. En conséquence, il fallait prendre des mesures pour chasser le doute qui pouvait naître dans les âmes. La Ratio j prescrit à cet effet une série de règles. L'instruction
générale est ainsi conçue : « Que personne n'introduise des questions nouvelles ou des opinions qui n'appartiennent pas à des auteurs autorisés, même sur des points qui n'intéressent pas directement la foi et la piété, sans avoir pris Tavis des supérieurs. Que personne n'émette une doctrine contraire aux axiomes des docteurs et à l'opinion communément accréditée dans les écoles. Que tous suivent, au contraire, les docteurs les plus autorisés et les doctrines admises aux académies catholiques. Que personne ne produise des opinions inutiles, surannées, contraires au sens commun, fausses, et ne s'arrête à les citer ou à les réfuter. »
La philosophie est mise dans la dépendance de la dogmatique à la fois et d'Aristote ; elle reste entre les mains des Jésuites ce qu'elle était au mo3'-enâge : la servante de la théologie. Le professeur de philosophie a pour règle suprême de traiter sa science de telle façon qu'elle prépare ses auditeurs à la théologie et en particulier à la connaissance du Créateur. Les professeurs de philosophie sont tenus non-seulement d'avoir suivi le cours de théologie tout entier, mais encore d'avoir fait les deux ans
- iG4 d'études supplémentaires, afin que leur doctrine soit « bien sure » et serve la théologie. Ceux qui seraient portés aux innovations et qui feraient preuve de trop de liberté d'esprit, seraient destitués. Le professeur ne s'écartera de renseignement d'Aristote que sur les points où il est contraire à la foi orthodoxe. Il passera sous silence les chapitres de la métaphysique relatifs à Dieu et aux intelligences, parce que ces matières sont dans une dépendance trop étroite des vérités révélées. Quant aux commentateurs d'Aristote qui n'ont pas bien mérité de la religion chrétienne, comme Averroès, le professeur fera un triage dans leurs oeuvres- ou bien il se gardera de les apporter à r école et il empêchera que ses élèves }' prennent goût.
Il est prescrit au professeur de l'Ecriture sainte et d'hébreu: i) d'interpréter l'Ecriture sainte dans son sens littéral (ceci eût constitué un grand progrès sur l'exégèse allégorique des Pères et de la théologie du moyen-âge); 2) de défendre la traduction approuvée par l'Eglise; 3) de défendre le sens donné à un passage de l'Ecriture par les canons des papes ou des «onciles -, 4) de préférer parmi les commentaires don-
nés par les Pères ceux pour lesquels F Eglise penche depuis un long temps ; 5) de ne pas y contredire, si les Pères et les théologiens prétendent qu'un article de foi est fondé sur F Ecriture; 6) si le professeur emprunte aux rabbins un fait favorable à la Vulgare ou au dogme catholique, il lui est prescrit de le citer de façon qu'on ne se prenne pas de sympathie pour les rabbins et qu'on ne s'arrête pas trop longtemps à méditer leur avis, à moins qu'ils ne soient très-célèbres.
Enfin, le professeur de théologie scolastique est astreint à s'en tenir à peu près exclusivement à la Somme de Thomas. Un catalogue de questions spécial détermine les points qui ne doivent pas être traités ou qui seront étudiés dans un autre ordre que dans l'œuvre de Thomas. Le professeur n'enseignera rien, sur les points non traités par ce maître, qui ne soit conforme à l'opinion de l'Eglise et aux traditions reçues et qui soit de nature à ébranler une solide piété. Dans la controverse, il em ploiera la méthode scolastique de préférence à la méthode historique-, il s'attachera à réfuter les principales calomnies des hérétiques avec deux ou trois
raisons probantes. Enfin, le professeur ne négligera pas de s'accommoder aux opinions reçues dans le pays où il enseigne ; il se gardera bien de professer ou de défendre des doctrines, à quelque auteur qu'elles appartiennent, dont il saura qu'elles blessent profondément les catholiques d'une province ou d'une académie.
Quand on embrasse d'un coup d'œil l'ensemble des matières enseignées dans les écoles des Jésuites, on est surtout frappé de l'exclusion à peu près corn« plète des sciences positives. Dans les classes inférieures, il n'est question de l'histoire qu'en passant, et dans les classes supérieures elle brille par son absence. On n'enseigne pas même l'histoire de l'Eglise dans la faculté de théologie. L'étude des mathématiques est ti'ès-négligée -, les sciences naturelles n'existent pas dans l'enseignement des Jésuites^ ils débitent encore les vieilles théories d'Aristote sur la physique. La médecine et la jurisprudence sont exclues S3^stématiquement. On le voit : plus l'esprit du temps exige de connaissances positives, plus l'enseignement des Jésuites est insuffisant.
La langue de l'enseignement est le latin pour Iccours supérieurs^ on dicte des résumés et on les
- i67explique ensuite. Les élèves qui entendent le latin sont tous tenus de le parler; les scolastiques, pour qui le latin est la langue de la conversation ordinaire, sont dispensés de le parler les jours de congé et de récréation.
C'est un devoir pour les scolastiques de relire, dans leurs études particulières, les résumés dictés, de chercher à les comprendre et d'en éprouver la vérité. Ils sont invités à se faire à eux-mêmes des objections et à tâcher de les résoudre. On permet un peu plus d'activité intellectuelle à ceux qui parcourent le c^'cle supplémentaire de deux ans : on les exhorte à examiner les opinions adverses, mais en ayant toujours présente à Tesprit l'autorité de saint Thomas.
Les élèves se livraient avec beaucoup d'ardeur aux discussions, qu'on entourait souvent d'une grande pompe. On faisait des compositions, on prononçait des discours, on récitait des morceaux entiers des poètes et des classiques, on organisait des représentations théâtrales. En général, la pédagogie jésuhique prend soin de la tournure extérieure. L'ex-Jésuite Corno\-a dit : « En représentant des pièces de théâtre, la jeunesse apprend à se tenir comme il faut;
— i68~ elle s'approprie ce qui est souvent la meilleure des recommandations, la tournure-, elle perd cette timidité qui paralyse souvent les hommes de telle façon qu'ils sont incapables de proférer une syllabe devant un grand de la terre ou dans des lieux publics. Les tragédies et les comédies doivent être écrites en latin ; le sujet en est nécessairement pieux et sacré -, les fem^mes et même les costumes féminins sont exclus. Ces représentations théâtrales, faites plus ou moins dans le goût des mystères du moyen-âge, données en Bavière et en Autriche avec toute la pompe des ballets de cour, dégénérèrent souvent en spectacles grossiers. — Gœthe assista en 1786 à une représentation théâtrale donnée par les élèves du collège des Jésuites de Regensbourg. Voici ce qu'il en dit : « Les élèves ne furent pas plus maladroits qu'une troupe de comédiens débutants; ils portaient des costumes très-beaux, presque trop riches. Cette représentation théâtrale m'a donné une nouvelle preuve de l'habileté des Jésuites. Ils ne dédaignent rien de ce qui peut produire de l'effet et s'y appliquent avec amour et attention... De même que cette congrégation religieuse a dans son sein des
fabricants d'orgues, des sculpteurs, des doreurs, de même elle compte parmi ses membres quelques individus qui s'occupent en connaissance de cause et avec prédilection des choses du théâtre; et de même que ses églises se distinguent par une pompe qui plaît, de même, ici, ces hommes intelligents ont iiatté, par un spectacle convenable, le goût de la société mondaine pour les jouissances sensuelles ».
Les Jésuites étaient préoccupés aussi de conserver et de fortifier la santé de leurs élèves. On n'avait garde d'entraver leur développement corporel en les surchargeant de besogne. Défense était faite aux scolastiques de se livrer plus de deux heures de suite à un travail sérieux, sans le couper par une courte interruption. Les Constitutions recommandent aux maîtres de veiller à ce que les élèves n'étudient pas à des heures nuisibles pour la santé, qu'ils n'abrègent pas le temps destiné au sommeil. « En gardant une juste mesure, ils seront en état de travailler plus longtemps à la gloire de Dieu. »
On profitait des vacances et des congés pour faire des parties de plaisir, des excursions dans les maisons de campagne de l'Ordre. On faisait des a^-mes, on
— lyo — montait à cheval, on allait en traîneau, on patinait, on se livrait à des exercices de natation et à des jeux destinés à assouplir et à fortifier le corps. Le jeu le plus en vogue était celui du billard, le jeu préféré de Loyola. On cultivait avec zèle la musique instrumentale et vocale; les jeux de cartes et de dés étaient interdits. Les jeux qui exigent une certaine contention d'esprit étaient interrompus, lorsqu'ils se prolongeaient. Les collèges et les pensionnats se distinguaient par leur situation, leur propreté, leurs salles spacieuses, souvent aussi par le luxe frappant, criant, des aménagements intérieurs et extérieurs, par la bonté de la table.
L'Ordre ne se contentait pas de former des professeurs pour renseignement supérieur -, il visait également à se créer un personnel pour les gymnases (lycées). Le provincial tenait la main à ce qu'il y eût, dans chaque province, deux ou trois professeurs distingués de littérature et d'éloquence et le nombre le plus considérable possible de professeurs de grammaire et de rhétorique. Les scolastiques qui se destinaient à cet enseignement s y préparaient dans une académie privée.
— lyi —
La huitième con5réfîation générale recommanda i'émde approfondie de la langue grecque et la création d'écoles normales destinées à former des maîtres.
En i832, le général Roothan introduisit un plan d'études amélioré. En présence du scepticisme dominant, il recommanda dans une circulaire de tendre à démontrer la vérité par des arguments plus solides, de consacrer plus de temps aux études physiques et mathématiques, d'apporter dans les classes inférieures plus de zèle et de soin à l'enseignement de la littérature et de la langue paternelles, tout en laissant la place la plus considérable à l'étude des littératures grecque et latine. — Cette nouvelle Ratio ne lie plus le professeur de philosophie à Aristote, pas plus qu'elle ne lie le professeur de théologie à saint Thomas. Elle prescrit une étude plus sérieuse des langues orientales, en vue des missions. Elle introduit l'enseignement de rhistoire de l'Eglise-, elle invite le professeur à soumettre les auteurs et les documents dont la valeur est contestée, à une critique modérée, équitable, libre de tout préjugé. Les professeurs de philosophie tâcheront d'amener les élèves à ne faire que des objections sérieuses dans la discussion, à
— '72 — s'exprimer en termes clairs et nets, à éviter les subtilités et les arguties. Le professeur de philosophie morale enseignera les principes généraux du droit. La physique et les sciences naturelles, primitivement annexées à la philosophie, sont traitées comme des branches spéciales. On recommande particulièrement l'étude de la langue maternelle, la propriété des termes dans les traductions, une prononciation pure, les lectures faites à haute voix. — Ces préceptes furent à peu près de nul effet en pratique. L'auteur du plan d'études de l'établissement de Landshut s inspire tout simplement de l'esprit de la vieille Ratio quand il soutient que l'étude des écrivains de l'antiquité n'a qu'un but secondaire, celui de former le style. Quant à l'histoire, il prétend naïvement qu'elle est la perte de celui qui en fait l'étude. Au fond, toutes les modifications proposées n'ont point changé le caractère de la Ratio. Cela ressort de la lettre même que le général actuel de l'Ordre, le Père Beckx, a écrite en 1854 au ministre des cultes autrichien. Il y désigne la Ratio comme la règle immuable que l'Ordre est tenu de suivre et qu'il suit effectivement-, on ne peut l'amender que sur des points de
— 17^ — detail, pour se conformer aux exigences du temps. Le Père Beckx déclare expressément que la tâche principale de renseignement des humanités c'est de donner â Fesprit une culture de pure forme, et en conséquence il s'oppose à une trop grande extension donnée à renseignement des sciences exactes dans les gymnases (lycées) : « Les gymnases resteront ce qu'ils sont de leur nature : une gymnastique de l'esprit, consistant beaucoup moins dans l'assimilation de matières réelles, dans l'acquisition de connaissances diverses, que dans une culture de pure forme. »
Dès le début, la Société de Jésus s'est réservé la direction de ses maisons d'éducation parfaitement indépendante de l'Etat ou de la cité. A une époque où les autres écoles étaient rares, où celles des Jésuites pouvaient se vanter de leurs succès, il leur était facile de conquérir cette situation autonome, indépendante. Aujourd'hui, l'Ordre de Jésus élève les mêmes prétentions. Beckx déclare dans la lettre précitée que la direction des gymnases confiés à la Société de Jésus doit être abandonnée aux supérieurs de l'Ordre-, la Société consent à permettre à l'Etat de se rendre compte des méthodes employées par elle, mais elle
réclame le droit pour les supérieurs de nommer leurs inférieurs, sans examen préalable, à des places de directeurs, de recteurs, de préfets et de professeurs, de les destituer, de les remplacer à leur guise, de se conformer, dans la lixation des matières d'enseigne- .ment, aux prescriptions de la Ratio^ qui forment avec les Constitutions un ensemble indissoluble. Les modifications auxquelles on voudra astreindre les Jésuites ne pourront être contraires à Tesprit et à la tendance du plan général de leurs études.
L'enseignement des Jésuites eut des succès rapides et de jour en jour croissants. En 1600, ils possédaient 200 écoles;, en 17 10, 612 collèges, lôy pensionnats ou écoles normales, une masse d'universités où les grades étaient conférés par les Pères. Chacun de ces établissements était fréquenté par un grand nombre d'élèves. En iö5i, le collège de Glermont en comptait près de 2,000; en 1G75, près de 3,000. Dans le courant de Tannée lyôo, le nombre des écoles des Jésuites s'augmenta de plusieurs centaines en France.
L'Ordre de Jésus négligeant l'instruction primaire, l'abbé de Lasalle fonda, pour compléter l'action pé-
dagogique de la Société, la congrégation des Frères des écoles chrétiennes ou des Frères ignorantins. Cette congrégation, née en 1724, donna Tinstruction gratuite et trouva le plus vaste champ d'activité en France.
L'historien Ranke prétend que sous Fimpulsion.des Jésuites Tuniversité d'Ingolstadt devint bientôt pour le catholicisme ce que Wiuemberg et Genève avaient été pour le protestantisme. On trouvait que chez eux les élèves apprenaient en six mois ce qu'ils apprenaient ailleurs en deux ans^ des protestants même rappelèrent leurs fils des gymnases (lycées) éloignés et les confièrent aux Jésuites. Charles Schmidt a dit avec raison que les Jésuites ont dirigé près de deux siècles réducation tout entière de l'Europe catholique.
Mais du sein même de l'Ordre s'élevèrent de trèsbonne heure des plaintes amères relatives à Fétat de son enseignement. Pontanus, préfet et professeur du collège d'Augsbourg, un homme jouissant d'une grande autorité, trace à la fin du seizième siècle une image fort peu réjouissante de cet enseignement et demande des réformes. îl blâme surtout la trop grande précipitation apportée à l'instruction des scolastiques,
- 176 ~ le peu d'importance attachée à Tctude des lettres, l'avarica qui préside à l'achat des livres, Finégalité devant la discipline et les punitions. Même après l'époque où le plan d'études avait été amélioré, nous trouvons chez le savant Mariana l'aveu de la stérilité scientifique, du manque de bons prédicateurs, de grands théologiens et de bons professeurs d'humanités. Il soutient qu'en ce moment l'on comprend nioins bien le latin que cinquante ans auparavant, et il met cette ignorance, cette barbarie, au compte de son Ordre. « Si Ton reconnaissait le mal qui en résulte, dit-il, l'on nous expulserait certainement par décret public des écoles » . Dans le Diarium itinevis indici du Jésuite Streicher, rédigé au siècle dernier, se trouvent également des aveux caractérisques. Le recteur du collège de Séville ne savait pas un mot de latin, les professeurs d'éloquence et de rhétorique « balbutiaient » à peine cette langue». « Il est probable que beaucoup ne comprennent pas la messe; il est certain qu ils ne comprennent pas le bréviaire ». Un Jour qu'il s'agissait de Plante, un Jésuite demanda quel était ce théologien, et lorsque Streicher voulut savoir pourquoi personne n'apprenait les mathéma-
tiques, on lui répondit : « La chose paraît trop facile et trop puérile aux Espagnols » .
La vérité est que les mérites relatifs de renseignement des Jésuites devaient diminuer à mesure que la science, les méthodes d'éducation et d'instruction faisaient des progrès et se développaient sur la base d'une idée plus large et plus profonde de l'humanité. Buckle l'a dit avec raison : « Plus la civilisation avançait, plus les Jésuites perdaient de terrain, non pas tant à cause de leur propre décadence que par suite des modifications survenues dans l'esprit de leur entourage. Une institution parfaitement adaptée à une forme antérieure de la société était peu faite pour cette même société à l'époque de sa maturité. Au seizième siècle les Jésuites étaient en avance, au dix-huitième siècle ils étaient en arrière sur leur temps ».
Quant à l'état pitoyable de l'enseignement actuel dans les gymnases (lycées) des Jésuites, un de leurs élèves, le comte François Deym vient de nous donner sur ce point les renseignements les plus précis. Se fondant sur ses expériences, il soutient que les maîtres des écoles des Jésuites sont loin de posséder
- 17^ les connaissances spéciales des protesseurs des l3''cécs les plus médiocres; il prétend qu'ils ne sont pas qualifiés pour enseigner même les matières élémentaires. Leur désir de se dérober à la surveillance directe de FEtat s'explique par la nature de leur enseignement. Les objets en sont à peu près les mêmes qu'aux gymnases de TEtat, mais ils sont traités d'une façon beaucoup moins utile. Les élèves les plus distingués des Jésuites sont incapables de lutter avec les autres. Deym blâme le caractère mécanique et le nombre exagéré des exercices de piété, l'esprit qui préside aux études privées et qui favorise la distraction, la paresse, parce que l'intelligence est incapable d'être en œuvre pendant tout le temps qui y est consacré et qu'il lui est interdit de se livrer à une autre occupation sérieuse, comme par exemple, la lecture. Dans les classes inférieures, toutes les matières sont enseignées par un seul et même professeur; les heures d'école sont remplies uniquement par des questions adressées aux élèves; rarement on leur donne des explications, et lorsqu'elles sont données, le maître, incapable, est réduit à les lire. Les questions adressées aux élèves portent sur les mots.
non pas sur le sens, sur les choses. Les matières d'enseignement ne sont pas enchaînées par un lien ^ logique. L'étude des littératures et des langues anciennes a pour but unique de s'approprier les expressions, les tournures des classiques. De}™ ne se souvient pas d'avoir assisté à une leçon d'histoire. La religion elle-même est enseignée de la façon la plus superficielle et sans qaon vise à en faire comprendre le sens intime. Ici encore, la connaissance des mots est l'essentiel. Quant aux mathématiques, la méthode d'enseignement est la même ; les différentes propositions sont apprises par cœur sans que le maître s'efforce d'en faire saisir l'enchaînement et de les rendre claires et vivantes par les exemples. Pour cette branche, comme pour les autres, il n'y a de professeur spécial que dans les classes les plus élevées. Les sciences naturelles, auxquelles on consacre quelques heures seulement dans les dernières classes, sont réduites à un squelette de classifications destinées à être apprises par cœur. Les élèves n'apprennent que peu de chose de la littérature allemande, et cette connaissance imparfaite, superficielle, n'est accompagnée d'aucune critique, d'aucune vue d'en-
semble, car les poètes et les autres écrivains profanes passent pour des blasphémateurs dont la lecture corrompt les bonnes mœurs. L'étude de Marie Stua7~t de Schiller, par exemple, est considérée comme un crime, puni nécessairement par l'expulsion de rélève. Gitte méthode, ainsi que le remarque Deym avec juste raison, retarde terriblement le développement de rintelligence , et en s'adressant uniquement à la mémoire, elle rend Félève incapable de s'assimiler, même plus tard, autre chose que des mots.
Deym mentionne aussi les artifices au moyen desquels on trompe les inspecteurs venus avec la mission d'examiner les élèves des gymnases des Jésuites. Il parle ensuite du principe en vertu, duquel on surveille jusqu'au moindre mouvement des élèves pour étouffer en eux le germe de tout développement individuel \ ce principe est appliqué aux étudiants de vingt ans comme aux élèves de huit ans, de sorte que l'institution tout entière rappelle de la manière la plus frappante les salles d'asile. Deym blâme l'attention que l'on apporte à étouffer tout mouvement de confiance réciproque entre les élèves, le manque de
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rapports intellectuels entre les maîtres et les élèves, Tusage humiliant des châtiments corporels qui sont à Tordre du jour dans les collèges des Jésuites, le soin que Ton met à entretenir Tesprit de dénonciation et d'espionnage; la censure des lettres expédiées et reçues qui fait que Ton remplace l'expression naturelle des sentiments et des idées par des phrases pieusement hypocrites et des tournures recherchées, et que Ton supprime toute lettre contenant des plaintes relatives à la Société. « Il faut, dit Deym, des années de la direction la plus excellente pour élever un élève des Jésuites au niveau de ses compagnons d'étude du même âge. Dans des conditions moins favorables, il mènera une vie inoffensive, inutile à lui-même et à Thumanité. Le plus souvent, il reste ce que ses maîtres ont fait de lui, un esprit borné, non développé, incapable de se passer de la direction paternelle du jésuitisme ».
En présence des graves reproches dirigés contre sa méthode d'enseignement et d'éducation, l'Ordre fait valoir la série de grands esprits qui sont sortis de ses institutions, et les témoignages favorables de ses élèves. En France, en effet, les Jésuites ont rivalisé
pendant quelque temps avec les universités, et leurs écoles ont même donné un enseignement plus varié. Les plus grands héros, tels que Condé, Bouillon, Rohan, Luxembourg, Montmorency, Villars, Broglie; les prélats les plus distingués, Fléchier, Bossuet. Fleury, Tencin-, les légistes les plus célèbres, Lamoignon, Séguier, d'Argenson, Talon, Pothier, Montesquieu, Mole, Hénault; enfin, dans la littérature, des esprits éminents, tels que Descartes, Corneille, Fontenelle, Molière même et Voltaire, sont sortis de leurs écoles. Mais il ne s'en suit pas que Féclat de ces noms soit du à l'éducation jésuitique; doués par la nature des aptitudes les plus eminentes, ces grands esprits se seraient fait jour sans cette éducation et ont peut-être brillé malgré elle. D'autre part, personne ne connaît le nombre de ceux dont le développement intellectuel a été arrêté, paralysé, ^ annulé par la pédagogie de l'Ordre de Jésus. Il faut le reconnaître, cependant : les Jésuites ont eu, jusqu'à ces derniers temps, des élèves qui leur ont témoigné toute leur vie le plus grand respect et le plus sincère dévouement. Lorsque Thiers attaqua publiquement en 1846 la pédagogie jésuitique, six cents hommes
occupant les positions les plus diverses en France et qui avaient été autrefois les élèves de TOrdre, se levèrent de toutes parts et firent la déclaration suivante : « Nos maîtres nous ont élevés en abreuvant nos âmes aux sources les plus pures. Histoire, philosophie, langues, littérature, sciences, tout a passé par cet intermédiaire divin pour venir à nous. C'est ainsi que nous avons appris qu'il appartient à Dieu et à la religion fondée par lui d'éclairer la raison, de lui commander, de régler la conscience; que tous les hommes sont égaux devant Dieu et doivent l'être devant la loi, qui est son image ; que les pouvoirs publics sont faits pour les peuples, et non pas les peuples pour les pouvoirs publics; que la noblesse, que toute dignité, toute fonction, la simple qualité de citoyen impose le devoir de se dévouer pour la patrie, par tous les sacrifices, même celui de la fortune et de la vie ; que la trahison et la t3Tannie sont des crimes contre Dieu, des attentats contre la société. Nous voulons que la France le sache : cette éducation calomniée est profondément et uniquement catholique, et en apprenant à unir la foi catholique à la foi patriotique, nous n'en devenons que
- i84meilleurs citoyens et vrais amis de nos véritables libertés ».
Ces témoignages favorables, qui sont en contradiction directe avec la description de Deym, constatent, il est vrai, Timpression personnelle de leurs auteurs. Nous ne contesterons pas que des hommes nobles et pleins de talents se soient voués à la carrière de renseignement, parmi les Jésuites. Mais ces témoignages sont incapables de couvrir les défauts qui apparaissent dans la théorie comme dans la pratique de renseignement et de Féducation des Jésuites.
Sous le gouvernement de Napoléon III, l'activité des Jésuites a pris un nouvel essor en France. En 1864, ils y comptaient 1 1 collèges et 4,240 élèves. A la même époque, ils possédaient en Belgique 1 1 collèges réunissant 3,o85 élèves. Avant leur expulsion, ils avaient réuni 800 élèves dans le collège de Fribourg, en Suisse. En i863, le collège romain comptait i,32i élèves, parmi lesquels 654 étrangers. Le collège des Jésuites de Palerme avait 1,000 élèves en 1860, et celui de Stonyhurst, en Angleterre, près de 3oo. En Amérique, les Je-
— i85 — suites dirigent des collèges que fréquentent même des élèves protestants. A Paris, ils ont fondé un établissement de préparation aux écoles militaires supérieures et à récole polytechnique; en 1864, ce pensionnat comptait 33o élèves ; 120 durent être refusés à cause de Tinsuffisance du local-, 5i de ces élèves furent admis à F école de Saint-Cyr. Les Jésuites citent ces chiffres à leur gloire, mais la dernière guerre ne semble pas avoir prouvé que l'instruction donnée par eux aux officiers français ait été excellente.
Nous avons des faits positifs prouvant que les Jésuites ont entravé de propos délibéré toute culture populaire et se sont opposés à tout essor des sciences^ des lettres et des arts. Lorsque Leibnitz voulut fonder une académie des sciences à Vienne, les Jésuites tirent échouer cette tentative; ils avaient mis également tout en oeuvre, intrigues secrètes et polémique publique, pour empêcher la fondation de l'académie des sciences de Munich, par Maximilien- Joseph IIL En Allemagne, c'est l'Autriche et la Bavière qui ont porté le plus longtemps le Joug de la tutelle jésuitique, et ces deux pays en ressentent jusqu'à ce jour
les conséquences anilres. Westenrieder nous a révélé quel a été jusqu'en ces derniers temps Tétat de renseignement en Bavière : « Finalement, les maîtres n'en savaient pas plus long que les élèves; ils ne leur cachaient rien -, au contraire, ils leur communiquaient le peu qu'ils avaient appris eux-mêmes de leurs profef-;seurs »,