CHAPITRE I
L'arrogance de l'Ordre de Jésus; ses péchés contre l'Eglise et contre la société. La doctrine de la grâce de Jansénius. Le livre de Jansénius sur Augustin. Port-Royal des Champs et la mère Angélique. Saint-Cyran et Richelieu. Les solitaires de Port-Royal des Champs. Antoine Arnauld et son livre sur la communion fréquente, .\ttaques contre A. Arnauld et Port-Royal des Champs. Le miracle de la sainte épine. Intrigues des Jésuites contre le livre de Jansénius. Condamnation à Rome des cinq thèses. A. Arnauld et l'infaillibilité du pape. La distinction du fait et du droit.
En 1607, une décision souveraine du pape avait coupé court à la querelle des Thomistes et des Jésuites relative à la doctrine de la grâce. Paul V ordonna en 1 6 1 1 aux deu.x parties de se taire et de renoncer à la lutte. Mais trente ans ne s'étaient pas écoulés que la controverse fut renouvelée par les Jésuites à Poccasion de la publication posthume de l'ouvrage de Jansénius, évêque d'Ypres en Flandre, sur Augustin; elle se termina à leur avantage, à la suite d'une longue série d'intrigues et d'actes de violence. Le résultat de la reprise de la lutte fut
non-seulement la condamnation dans T Eglise romaine de la doctrine de la grâce d'Augustin et de Thomas, mais encore la défaite de TEglise française avec ses anciennes libertés, le règne du dogme de rinfaillibilité papale, infaillibilité appelée à trancher les questions controversées, relatives aux vérités révélées, et même les questions historiques. Mais cette victoire de TOrdre de Jésus sur F Eglise fut chèrement achetée ; ses adversaires lui firent des blessures morales incurables, il se perdit lui-même aux yeux du public par ses excès, souleva une vive indignation dans les meilleurs cercles catholiques, dans les âmes les plus pieuses, et força les théologiens les plus instruits de défendre contre ses tendances le christianisme et le catholicisme. Les Jésuites provoquèrent ainsi une opposition puissante au sein de F Eglise. Cette opposition, domptée pendant un certain temps, continua de couver en secret et éclata en temps et lieu. Lorsqu'elle eut pour auxiliaire Tesprit de Tépoque des lumières et du rationalisme, la chute provisoire de FOrdre était assurée. L'histoire de la Société donne l'impression d'une véritable tragédie. Les grands services rendus à la
papauté exaltent sa fierté jusqu'à Tarrogance; enivré par ses succès, il aspire à régner sur F Eglise, à lui imposer ses doctrines, à réduire la papauté sous sa dépendance; il contribue à écraser Tancienne constitution de T Eglise, opprime tous les autres Ordres, les blesse de toutes les façons et tend, avec une haine inextinguible, à extirper toutes les tendances, à anéantir toutes les autorités contraires à ses doctrines favorites. Il défigure, il fausse Tancienne foi, il corrompt en théorie la morale, et cette corruption exerce une influence délétère sur la vie; il défend Tabsolutisme papal, la centralisation mécanique, et les fait triompher dans le droit canonique ; il propage les superstitions les plus grossières, les plus insensées, une moralité tout extérieure; il étouffe tout germe d'indépendance et d'activité spontanée, il ferme non-seulement l'Eglise à la Réformation du seizième siècle, mais il la fige, il la met dans un état de léthargie qui la rend insensible à toute tentative de rénovation religieuse. En corrompant ainsi l'Eglise, l'Ordre de Jésus a coupé les racines qu'elle avait plongées au cœur de la société, et en paraissant soutenir la domination extérieure de l'Eglise, il en "• 16
a sapé les fondements les plus profonds. Il ne faut pas oublier, cependant, que les entreprises de TOrdre contre F Eglise et contre Tesprit humain ont été tentées avant lui parla papauté, et qu'une part de responsabilité retombe sur la curie romaine, dont les Jésuites n'ont été en fin de compte que la milice spirituelle. Jansénius avait consacré une grande partie de sa vie à étudier les ouvrages d'Augustin ; son but était de relever en face du molinisme la doctrine authentique du grand Père de l'Eglise sur la grâce, et de remplacer la casuistique des Jésuites par la morale primitive et pure du christianisme. Dans les trois parties de son « Augustin », Jansénius prouve jusqu'à l'évidence que l'enseignement des Jésuites est en contradiction avec celui d'Augustin. La grâce divine, dit l'éyêque d'Ypres, la grâce divine produit la volonté et l'exécution du bien. Pour faire le bien, il faut aimer la justice, qui ne fait qu'un avec Dieu. Cet amour est impossible à l'homme corrompu par le péché d'Adam : l'homme peut se préserver de certains péchés, mais non pas du péché en général. Les anges eux-mêmes et l'homme avant la chute ont eu besoin de l'assistance de la grâce pour persévérer dans leur état de pureté;
toutefois ils pouvaient commettre le mal par un acte de volonté libre. La grâce prévient la volonté humaine et exerce sur elle un empire infaillible : elle commence par réveiller, et la fortifie ensuite. La foi est le commencement de la bonne volonté; l'achèvement, la perfection, c'est Famour pur, désintéressé, de Dieu : nous n'aimons pas Dieu pour la récompense, nous aimons la récompense parce qu'elle est Dieu luimême. La volonté a besoin d'être soutenue par la persévérance, qui est un don de Dieu. Dieu n'accorde pas la grâce qui guérit et qui sauve, parce qu'il prévoit que nous sommes prêts à agir de concert avec elle, ou parce que nous l'aurions méritée; elle est un don mystérieux de sa sainte ^•olonté et dépend uniquement de sa libre décision; Dieu l'accorde aux uns et la refuse aux autres, c'est-à-dire au grand nombre. La crainte de l'enfer est déjà un effet d'une certaine grâce générale, elle n'est que le commencement de la sagesse; la grâce véritable, c'est celle qui produit l'amour de Dieu. L'attrition, c'est-à-dire le repentir purement naturel, joint au sacrement, ne suffit pas pour la justification et la réconciliation avec Dieu. Celui qui aime Dieu, celui-là seul est justifié et libre.
Jansénius était depuis longtemps odieux aux Jésuites. Alors qu'il était professeur de théologie à Tuniversité de Louvain, il avait été envo3^é deux fois par elle à la cour d'Espagne, pour assurer ses droits contre les entreprises des Jésuites, qui voulaient s'emparer d'un certain nombre de chaires. Les deux fois, il avait réussi complètement. Il ne put pas se charger lui-même de la publication de son ouvrage, qu'il avait pensé un instant dédier au pape Urbain VIII : la peste l'enleva en i638. Fromond et Calenus, ses exécuteurs testamentaires, résolurent de publier le livre-, mais les Jésuites avaient déjà pris connaissance de son contenu, pendant l'impression. Ils avaient su s'en procurer les feuilles l'une après l'autre. Ils s'adressèrent donc, avant que le livre eût vu le jour, au nonce à Bruxelles et, par son entremise, à Rome, pour empêcher la publication de l'ouvrage-, ils s'en référaient au décret de Paul V en vertu duquel on ne pouvait écrire sur la grâce sans l'autorisation du saint-siége. L'interdiction fut signifiée, en effet, de Rome aux docteurs de Louvain, mais ils ne se laissèrent pas intimider. Le livre de Jansénius parut en 1640, sous la protection
du cardinal-infant, du gouverneur des Pays-Bas et du roi d'Espagne; il eut un grand succès, non-seulement dans la patrie de Tauteur, mais à Paris, où une nouvelle édition suivit bientôt la première. En 1641 parut un décret de la congrégation de T Index, condamnant et interdisant TAugustin de Jansénius, sans rien dire de la doctrine de Tauteur, et d'autre part, toutes les thèses, tous les écrits publiés par les Jésuites sur le chapitre de la grâce, sans Tautorisation du saint-siége. Là-dessus le roi d'Espagne fit recueillir des avis sur l'œuvre de l'évêque d'Ypres, et plus de cinquante théologiens de divers Ordres l'approuvèrent. Elle fut même défendue contre toutes les attaques en présence d'Urbain VIII, dans une assemblée de cardinaux romains. Néanmoins une bulle de condamnation fut lancée contre le livre en 1642; les partisans de Jansénius prétendent qu'elle avait été surprise, par une manœuvre audacieuse, au pape, qui voulait se contenter de renouveler le décret de Pie V contre Baius. En France et dans les Pays-Bas, surtout aux universités de Louvain et de Paris, on fit difficulté de recevoir la bulle. Quant à Richelieu, qui en voulait à Jansé-
nius d'avoir blâmé dans son « Mars gallicus » la politique de la France, il fit interdire Pouvrage sur Augustin. Mais T auteur avait en France un certain nombre de partisans sa^^ants et enthousiastes, distingués également par leur orthodoxie, leur piété et la pureté de leur vie, et qui ne craignirent pas de prendre en main la cause de Jansénius, dans laquelle ils vo3^aient la vérité religieuse persécutée. C'étaient les hommes et les femmes de Port-Royal, qui devinrent les représentants d'une opposition très-forte contre la domination du papisme et du jésuitisme dans l'Eglise, qui cherchèrent à l'affranchir de ce joug et à la ramener sur sa base primitive dans le dogme et la morale, dans la constitution et la discipline.
Le couvent de nonnes de l'Ordre des Bernardins, Port-Royal des Champs, situé dans une contrée d'un aspect pittoresque, à six lieues de Paris, avait été fondé au commencement du treizième siècle; les papes lui avaient accordé un grand nombre de privilèges et l'avaient exempté à beaucoup d'égards de la juridiction épiscopale. Ils lui avaient, entre autres, conféré le droit de donner un asile à des laïques qui
He voulaient se lier par les vœi\x d'aucun Ordre religieux. L'histoire de Port-Ro3-ai n offre que des incidents insignifiants jusqu'à la fin du seizième siècle. Au commencement du dix-septième, Angélique Arnauld, la fille du célèbre avocat du Parlement Antoine Arnauld, l'adversaire des Jésuites, fut élevée à la dignité d'abbesse et ramena le couvent dans les \'oies d'une piété et d'une moralité sévères. Pon- Royal sembla appelé à devenir le foyer d'une rénovation, d'une réforme de l'Eglise. Angélique avait puisé de nouvelles forces pour son œuvre dans ses relations avec François de Sales et la mère Françoise de Chantai. La fondation d'une annexe à Paris, Port-Royal de Paris, attira l'attention générale sur son couvent, et plusieurs maisons du même Ordre commencèrent à demander des nonnes de Port- Royal pour se constituer suivant ce modèle. Mais Angélique ne tarda pas à s'apercevoir qu'une réforme fondamentale était rendue impossible par la constitution de FOrdre-, aussi voulut-elle se démettre de sa dignité et sortir du couvent. Zamet, Tévêque de Langres,qui avait fondé une confrérie féminine pour l'adoration perpétuelle du sacrement de
Fautel, la persuada dV faire entrer des nonnes de son couvent. L'approbation de l'Ordre ayant été envoyée de Rome en i633, Févêque détermina Angélique à accepter les fonctions de supérieure et à s'établir à Paris. Elle jugea bientôt que cette institution appelée à unir Téclat extérieur à une discipline intérieure sévère, n'était pas née viable. La sœur d'Angélique, Agnès, qui était entrée également dans la maison du Saint-Sacrement, rédigea une méditation de trois à quatre pages sur le sacrement de l'autel^ ce petit écrit, tombé par hasard entre les mains de l'archevêque de Sens, provoqua son méconten« tement. Il s'en suivit une discussion que le pape fut appelé à juger en dernière instance. De là, grand embarras pour l'évêque de Langres. A Rome, on ne découvrit rien de choquant dans l'écrit, mais on crut néanmoins devoir l'interdire dans l'intérêt de la paix. L'évêque Zamet pria l'abbé de Saint-Cyran, Jean Duvergier de Hauranne, qui avait défendu publiquement, mais sous le voile de l'anonyme, l'écrit de la sœur Agnès, d'accepter des fonctions de confesseur et directeur de la maison du Saint-Sacrement. Saint-Cyran, l'ami intime de Jansénius, qui
avait également approuvé les méditations de la sœur Agnès, céda à ces sollicitations, mais il ne tarda pas à déclarer qu'il fallait donner une autre base et inculquer un autre esprit a. la maison. Il fit, en effet, des modifications qui lui valurent un dévouement et un respect profonds de la part des nonnes. L'évêque de Langres, pris d'un accès de jalousie, retira ses sympathies à sa propre institution, se joignit aux ennemis de Tabbé et augmenta encore Téloignement que Richelieu éprouvait pour lui : le tout-puissant cardinal le détestait, parce qu'il avait désapprouvé son catéchisme de Luçon. Angélique, qui tenait avant tout à Saint-Cyran, dut renoncer à ses fonctions et se retira à Port- Royal de Paris.
Saint-Cyran avait blessé Richelieu de la façon la plus sensible en refusant de se prononcer pour la dissolution du mariage du duc d'Orléans avec la princesse de Lorraine, dissolution en faveur de laquelle s'était prononcée une assemblée générale du clergé français. Il avait, au contraire, contrarié les plans politiques du ministre en affirmant l'indissoluble validité de ce mariage. D'autre part, l'abbé s'était attiré les haines des Jésuites par la publication
anonyme de son livre ^ Petrus Aurelius^^ où il repoussait les attaques dirigées par eux contre l'autorité épiscopale et la nécessité du sacrement de 1& confirmation, à l'occasion d'une querelle faite par leurs confrères anglais à Tévêque d'Angleterre. On sut que l'auteur de l'écrit était Saint-Cyran, et, les Jésuites l'ayant dénoncé publiquement comme un hérétique, Richelieu n'hésita pas à le jeter dans la prison de Vincennes, d'où il ne sortit qu'après la mort du cardinal, pour mourir quelques mois après. Port-Royal de Paris avait pris fait et cause pour le prisonnier, que la maison révérait à l'égal d'un mart3T.
Port- Royal des Champs, abandonné des nonnes, n'avait gardé qu'un chapelain pour les fonctions ecclésiastiques les plus indispensables; la maison était devenue depuis i638 le refuge d'une singulière confrérie de pieux et savants ermites. Tout d'abord s'y était retiré le conseiller d'Etat Antoine Lemaître, neveu d'Antoine Arnauld et d'Angélique. Agé seulement de vingt-neuf ans, il avait renoncé à une carrière brillante pour suivre, loin du monde, sa vocation religieuse. Ses frères Simon Séricourt et Isaac
de Sacy étaient venus le rejoindre, suivis bientol des frères d'Angélique, Robert d'Andill}^ et Antoine Arnauld. C'est ce dernier qui jeta à un compagnon d'exil qui voulait accepter les conditions du pape et de Louis XIV, afin de passer en paix les dernières années de sa \'ie, cette parole célèbre : « Tu veux te reposer? mais n'a /ons-nous pas toute l'éternité pour nous reposer des travaux de cette courte vie? » D'autres personnages considérables, tels que de Saint- ?\Iarthe, Singlin, Hamon, Racine; une série de nobles, entre autres le duc et la duchesse de Luynes; des savants et de pieux ecclésiastiques, tels que Nicole et Tillemont, entrèrent dans la confrérie. Tous ces solitaires, partisans de la doctrine d'Augustin, se livraient à des travaux scientifiques et littéraires, à des exercices ascétiques, à la culture de leurs jardins, de leurs champs, et subvenaient euxmêmes à peu près à tous les besoins de leur vie. Les hommes dirigèrent en outre des écoles et des pensionnats de garçons -, les nonnes, revenues bientôt de Paris dans leur cloître abandonné, des écoles de jeunes filles. L'enseignement de Port-Royal des Champs acquit bientôt une grande notoriété.
En 1648 la plupart des nonnes étaient revenues à Port- Royal des Champs et avaient de nouveau choisi pour abbesse la sœur Angélique; un commerce spirituel très-actif s'établit entre elles et les anachorètes.
Antoine Arnauld avait fait don de toute sa fortune au couvent, qui comptait treize membres de sa famille, sa mère, ses six sœurs et six de ses nièces ; la maison était pour ainsi dire considérée par eux comme leur propriété.
Antoine Arnauld était connu pour être un chaud partisan de Jansénius et un adversaire déclaré des Jésuites. Avant la publication du livre de Jansénius, il avait défendu la même doctrine sur la grâce, et lorsque Saint-Cyran Fy invita en 1643, il publia des écrits en faveur de ré\-êque dTpres, persécuté jusque dans la tombe. Il fit paraître également un livre intitulé « De la fréquente communion » ; il y montrait que la discipline de l'Eglise était en proie à un relâchement général et qu'il fallait en revenir à l'ordre sévère de la primitive Eglise, c'est-à-dire de l'Eglise des évêques et des patriarches indépendants, de Basile, d'Ambroise et d'Augustin. Si l'on se dé-
cide, disait-il, à prendre la cène aussi souvent que les premiers chrétiens, c'est-à-dire tous les jours, il faut également imiter la pureté de leur vie. La réconciliation ne peut être obtenue par le sacrement que si Ton demande d'abord à Dieu la grâce d'une sincère conversion. Le prêtre au confessionnal n'oubliera jamais qu'il est responsable de l'exercice de ses fonctions devant Dieu, il les remplira donc a\-ec sérieux et sévérité. — Dans la préface, Arnauld énonçait cette proposition significative que saint Paul et saint Pierre ayant tous deux fondé l'autorité de l'Eglise romaine, ces deux apôtres étaient parfaitement égaux. — Ce livre est considéré avec juste raison comme le prélude des Provinciales^ car il traite également du fondement général de la morale chrétienne.
Arnauld avait visé dans son écrit les Jésuites; les Pères professaient, en effet, ce principe que plus riiomme est mondain, privé de la grâce, adonné à régoïsme, plus souvent il lui faut communier. Leur colère contre leur adversaire ne connut pas de bornes, et toutes leurs chaires en France retentirent pendant le carême de Tan 1 644 du bruit de leur po-
lémique. Mais seize évèques, vingt-quatre docteurs de la Sorbonne, Tarchevêché d'Auch tout entier avec dix évêques avaient donné leur approbation au livre d'Arnauld. La régente, effrayée de tout le bruit que causa cette affaire, ordonna à Arnauld de justifier sa doctrine à Rome. La Sorbonne, le Parlement, un certain nombre d'ecclésiastiques élevèrent la voix en faveur de l'accusé, les évêques qui avaient approuvé son livre en prirent la défense dans plusieurs lettres adressées à Urbain VIII et à Innocent X. L'Inquisition de Rome elle-même n'y trou\'a rien à censurer, sauf le passage qui mettait les deux apôtres sur le pied de Tégalité. Le Jésuite Inchofer, un des hommes les plus éclairés de son Ordre, se déclara également en faveur d' Arnauld. La haine des Jésuites contre Arnauld et le jansénisme se porta sur Port-Royal des Champs, le foyer de l'opposition faite au pape et au jésuitisme. On disait que dans cette petite confrérie il y avait quarante bonnes plumes, taillées de la même main (celle d' Arnauld} et toujours prêtes à défendre la doctrine de leurs maîtres contre l'univers entier. Les Jésuites répandirent des libelles nombreux, calom-
niant les nonnes, les accusant d'hérésie et même de toutes sortes de débauches. Ils cherchèrent également à faire accroire qu'Arnauld avait juré avec Saint- Cyran la perte du christianisme et Tintroduction du déisme. La haine des Jésuites était portée à son comble par la crainte que les maisons d'éducation de Port- Royal ne fissent du tort à renseignement de TOrdre. Les prédications des Jésuites, leurs écrits eurent moins d'effet que les calomnies qu'ils répandirent à la cour, où ils dirigeaient presque toutes les consciences. Ils accusèrent les solitaires de conspirer contre le gouvernement, et les nonnes d'être initiées à toutes ces entreprises, de s'immiscer dans les querelles théologiques. En i656, la régente donna Tordre de supprimer les établissements d'instruction des jeunes filles du couvent, et de disperser les solitaires ainsi que leurs élèves. Les nonnes furent sauvées par la guérison miraculeuse de Marguerite Périer, la nièce de Pascal. Cette enfant souffrait depuis des années d'une fistule lacrymale au coin de l'oeil gauche ^ les médecins, craignant que l'abcès ne gagnât toute la figure, allaient soumettre la jeune fille à une douloureuse opération. Elle fut guérie
en touchant une épine de la couronne du Christ dans réglise de Port- Royal de Paris. Cet événement fut considéré comme un Jugement de Dieu en faveur de la bonne cause de Port-Royal^ Topinion populaire s'émut, des processions nombreuses s'acheminèrent ^'ers la relique de la sainte épine, qui opéra d'autres miracles encore. La régente arrêta la persécution commencée. Les Jésuites essayèrent de contester le miracle, mais n'y réussirent point. La paix rentra dans Port-Royal, Singlin fut nommé supérieur des nonnes, Arnauld put sortir de sa retraite et rentrer dans Paris. Les amis dispersés se rejoignirent.
Sur ces entrefaites, la querelle relative à Jansénius et à sa doctrine de la grâce était entrée dans une nouvelle phase. En juillet 1 649, l' ex-Jésuite Cornet, S3'-ndic de la Faculté, soumit à la Sorbonne, sans en indiquer la provenance, cinq thèses qu'il croyait, avec Simond, Petau et quelques autres Jésuites, pouvoir emprunter au livre de Jansénius. Lorsque quelques docteurs crurent y reconnaître des assertions de Tévêque d'Ypres, Cornet déclara qu'il ne s'agissait point de cet auteur. Voici ces thèses : i ) Il est impossible aux
Justes de remplir quelques-uns des commandements de Dieu; la grâce, qui leur rend possible Taccomplissement, ne saurait leur manquer; 2) dans Tétat de chute, on ne résiste jamais à la grâce; 3) pour acquérir un mérite ou se charger d'une coulpe dans rétat de nature, il suffit d'ctre libre de toute contrainte ; 4) les semi-pélagiens commettaient une hérésie en soutenant que la volonté de Fhomme pouvait suivre à son gré la grâce prévenante ou y résister ; 5) c'est du semi-pélagianisme que de soutenir que Jésus-Christ est mort et a versé son sang pour tous les horrunes, sans en excepter un seul.
Grâce aux intrigues de Cornet, la commission chargée de Texamen de ces thèses fut composée de Molinistes qui les censurèrent. Ils se gardèrent toutefois de publier leur censure, parce que 60 docteurs en avaient appelé de ce procédé au Parlement. Ces derniers avaient déclaré que les propositions étaient à double entente ; on ne pouvait les censurer sans fixer exactement le sens qu'on avait cru y trouver : faute de quoi. Ton courait le risque de condamner les vérités de la foi. Les Jésuites envoyèrent au pape Innocent X la censure arrêtée par le Parlement. Le H. 17
pape, qui confessait franchement son ignorance en fait de théologie, était favorable aux Jésuites; mais le cardinal de Saint-Clément, qui appartenait à TOrdre des Dominicains, l'empêcha d'approuver la censure. La première attaque des Jésuites contre Jansénius avait donc échoué. Du reste, ses partisans reconnurent que les cinq thèses pouvaient être entendues dans un sens contraire à la doctrine de l'Eglise, et ils se déclarèrent prêts à les abandonner dans ce sens hétérodoxe. Cette concession n'arrêta pas les Jésuites; ils répandirent en France le bruit de la naissance d'une nouvelle secte de Jansénius qui professait des opinions hérétiques sur le chapitre fondamental de la grâce, et ils tramèrent, de concert avec les membres de leur confrérie de Rome, la grande intrigue qui allait jeter le trouble dans l'Eglise de France. Les Jésuites de Rome avertirent les Jésuites français que si le clergé du pays demandait au pape ce qu'il fallait penser des cinq articles, le pape les condamnerait infailliblement, car il guettait une occasion favorable pour se faire reconnaître comme le juge souverain par les évêques français. L'évêque Habert se montra prêt à rédiger une adresse à In-
nocent X, poitant que la France était troublée par la cont^o^•erse relative aux cinq articles et qu'elle demandait au pape d'y couper court par un jugement solennel. On réunit en fin de compte 85 signatures d'évêques. L'assemblée ecclésiastique de i65i refusa de reconnaître la validité de cette adresse; quelques év^eques protestèrent contre l'assertion qui la disait rédigée au nom de Tépiscopat français. Les deux partis, celui des Jésuites et celui d'Augustin, envoyèrent des députés à Rome, et Ton institua dans cette ville une congrégation chargée d'instruire et de ju. .r le procès. Les Jésuites insinuèrent au pape qu'il était en situation de prendre une décision infaillible sans mêm.e écouter les adversaires en présence. Innocent endormit les craintes des partisans d'Augustin en louant leur orthodoxie et leur science; en conséquence, ils s'attendaient tout au plus à voir condamner les cinq thèses au sens hérétique dans lequel ils étaient prêts à les rejeter eux-mêmes. Le 3i mai fut publiée une bulle qui condamnait les quatre premières propositions : les partisans d'Augustin s'aperçurent qu'on attribuait aux thèses le sens qu'ils rejetaient eux-mêmes ; ils
— 26o — comprirent qu'ils avaient été trompés, et trompés par le pape en personne. Il les avait assurés que les thèses avaient un sens triple, un sens calviniste, un sens pélagien et le vrai sens, le sens catholique,' et que l'on ne censurerait ni Augustin ni Thomas. La bulle « Cum occasione », tout en condamnant les thèses indiquées, se gardait bien d'en indiquer le sens. Elle déclarait en même temps que le bras séculier serait appelé au besoin à faire exécuter et respecter la sentence. La bulle fut acceptée en France, grâce à l'intervention de Mazarin et du Jésuite Annat.
Les partisans de Jansénius déclarèrent que les propositions émises par leur maître n'avaient pas chez lui le sens hérétique qu'on pouvait leur prêter. Les évêques de la cour obtinrent du pape un bref soutenant le contraire. Puis on rédigea un formulaire où l'on exprimait la volonté de se soumettre complètement aux deux décisions du pape et où l'on condamnait de coeur et de bouche « la doctrine des cinq thèses de Jansénius qui sont contenues dans le livre condamné par le pape et par les évêques, et qui ne sont nullement conformes à l'enseigne-
ment de saint Augustin ». L'assemblée du clergé français de Tan i656 accepta le formulaire et rédigea une adresse au pape Alexandre Vil, le priant de décider que les cinq thèses avaient été condamnées dans le sens de Jansénius, et le priant de remercier le roi et la reine pour le zèle déplo3'é en faveur de la religion.
Le nombre de ceux qui osèrent résister au courant, fut peu considérable. Antoine Arnauld fit paraître en février i655, sous le voile de Fanonymc, sa « Lettre à une personne de qualité », et en juillet i655, une seconde lettre, signée de son nom. Il y disait que la vérité pouvait être obscurcie un certain temps dans l'Eglise, qu'un pape pouvait se tromper sur un^azY historique : témoin Honorius III. Les personnes qui ne trouvaient pas dans Jansénius les propositions condamnées, ne pouvaient en conscience souscrire au formulaire ; mais elles pouvaient se taire, ce qui était une autre façon de se soumettre. Arnauld faisait la fameuse distinction du fait et du droit. La question de fait était de savoir si les cinq thèses se trouvaient réellement dans le livre de Jansénius; la question de droit, si Jansénius les
avait émises réellement dans le sens où elles avaient été condamnées. Amauld déclarait que le pape pouvait décider d'une façon infaillible si certaines doctrines étaient conformes ou non à la révélation divine^ mais qu'il n'était pas infaillible en déclarant que tel ou tel fait existait ou n'existait pas. Les Jésuites, refusant d'admettre cette distinction, se mettaient en contradiction avec eux-mêmes, car dans la querelle moliniste et dans la querelle au sujet des rites chinois, ils avaient déclaré que le pape pouvait se tromper sur une question de fait. Le point de vue où se mettaient la curie romaine et les Jésuites pour condamner Arnauld forçait d'admettre que, si un homme soutenait que l'on interprétait mal sa pensée, le pape connaissait mieux la pensée de cet homme que cet homme lui-même; car le pape était appelé à décider en dernière instance ce que l'homme avait pensé réellement sur telle ou telle question. On arriverait ainsi à affirmer avec Bellarmin que, si le pape ordonnait de prendre le blanc pour du noir, l'on était tenu de se soumettre.
Un grand nombre d'amis d'Arnauld avaient quitté la Sorbonne : elle déclara scandaleuse la pro-
position, que la question de savoir si la doctrine condamnée se trouvait réellement dans le livre de Jansénius n'était pas tranchée par les décisions du pape et des évêques; elle exprima, en outre, la crainte que cette proposition ne rendit du crédit aux thèses condamnées. La Sorbonne s'indigna surtout de trouver dans la seconde lettre d'Arnauld cette assertion, que la foi de Pierre et de ses successeurs pouvait faiblir; la faculté déclara que cette thèse était téméraire, hérétique, impie. Quiconque refuserait de souscrire à ce jugement serait exclu de ce corps théologique.
Arnauld en appela au pape et se tint caché pour échapper à de nouvelles persécutions. En i656, il adressa une lettre à la Sorbonne, l'assurant qu'il n'aurait pas parlé comme il l'avait fait de l'interprétation des thèses de Jansénius, s'il avait prévu qu'on lai en ferait un crime; il regrettait d'avoir écrit ses lettres, il demandait pardon au pape et aux évêques. — La Sorbonne ne tint pas compte de cette démarche et exclut Arnauld de son sein.