CHAPITRE II
Pascal et les Lettres à un provincial. Nouvelle condamnation du livre de Janse'nius. Louis XIV et le janse'nisme. Le formulaire de la foi. Mesures prises contre Port-Royal. Attitude des nonnes. Pascal se se'pare d'Arnauld et des théologiens de Port-Royal. Nouvelles mesures prises contre les hommes et les femmes de Port-Royal. Re'sistance de quatre évêques. Compromis sous Clément IX. Attaque et défense de la casuistique jésuitique. La traduction du Nouveau Testament de Mons. Nouvelle persécution dirigée contre Port-Royal. Intrigues contre l'archevêque Noailles. La controverse sur le cas de conscience. Suppression de Port-Royal des Champs. Les considérations morales de Quesnel et la bulle Unigenitus. L'opposition à la bulle et Louis XIV. Les « Appelants » et l'archevêque Beaumont. Effets désastreux du règne des Jésuites en France.
La cause persécutée trouva un nouveau défenseur en la personne de Pascal. Il avait suivi sa sœur Jacqueline au couvent de Port- Royal en i655, il avait partagé les travaux, les pieux exercices, les études théologiques des solitaires. Lorsque Arnauld rédigea le mémoire justificatif qu'il adressa à la Sorbonne, Pascal eut une entrevue avec lui et quelques-uns de ses amis au château de Baumurier, près de Port-
Royal des Champs, et fut invité par lui à écrire quelque chose pour défendre, aux yeux du grand public, la bonne cause. De là, les « Lettres à un habitant de province » , appelées les Provinciales tout court et destinées à ébranler profondément l'édifice du jésuitisme en découvrant ses dangereuses bases morales. Cette polémique littéraire, qui jeta la France dans la plus grande agitation et les Jésuites dans le désespoir, dura du 2 3 janvier i656 au 24 mars 1657. L'impression des lettres se fit en secret, on les répandit à profusion et gratuitement. Les trois premières montrent que la doctrine d'Arnauld concorde parfaitement avec celle d'Augustin et de Chrysostome. De la quatrième à la dixième, l'auteur attaque à fond les Jésuites et surtout leur casuistique. Les huit dernières contiennent la réponse que Pascal crut devoir faire à une réplique des Jésuites; il ne se contente pas de repousser le reproche qu'on lui faisait d'être un crypto-calviniste, un déiste, d'avoir lalsifié les textes des écrivains jésuites : il prend de nouveau à partie la morale de TOrdre et la réduit en poussière. Les deux dernières lettres, dirigées contre le Jésuite Annat, réfutent les calomnies lancées
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par lui contre les partisans de Jansénius et les nonnes de Port-Ro3^al.
L'effet de ces lettres fut immense : c'était le châtiment, terrible et bien mérité, du jésuitisme. Un certain nombre de solitaires de Port-Royal, tels que Singlin, n'approuvèrent point cette façon spirituelle, satirique, de combattre Tennemi-, de là, un certain refroidissement dans leurs rapports avec Pascal. Le succès de ses lettres n'en fut pas compromis; elles furent traduites en plusieurs langues, Nicole en donna une version latine avec commentaire, sous le nom de Guillaume Wendrock. Arnauld, Nicole et d'autres avaient fourni des matériaux à l'auteur; Pascal lui-même déclara un an avant sa mort qu'il n'avait pu lire en entier tous les livres cités par lui, mais qu'il avait cherché à savoir lui-même si les passages transcrits étaient authentiques et dans quel sens l'auteur les avait écrits. Quant à Escobar, Pascal avait parcouru deux fois ses écrits d'un bout à l'autre. C'est à peine s'il a commis une erreur dans un ou deux passages. — Les Jésuites mirent tout en oeuvre pour faire condamner au feu les Provinciales et les faire brûler de la main du bourreau, par or-
donnance du Parlement, à Aix en lôSj, et à Paris en 1660.
A peine les premières lettres de Pascal eurentelles paru qu'une tempête se déchaîna contre Port- Royal.
A l'adresse du clergé français citée plus haut, le pape Alexandre VII répondit, non pas en soumettant le livre de Jansénius à un nouvel examen, mais en promulguant la bulle du 16 octobre i656; cette bulle déclarait que tous ceux qui, au grand scandale des fidèles, oseraient prétendre que les thèses condamnées ne se trouvaient pas dans le livre de Jansénius et avaient été condamnées dans un sens différent de celui où l'auteur les avait formulées, étaient des perturbateurs de Tordre et des enfants de Tesprit du mal. Une conversation du pape avec le professeur de Louvain, Lupus, eut pour effet de démontrer que Ton avait soumis au souverain pontife une édition falsifiée de Touvrage de Jansénius, où les doctrines condamnées étaient effectivement enseignées. Une assemblée du clergé fi-ançais, réunie à Paris, se prononça pour l'acceptation du nouveau décret papal, invita tous les diocèses à Texécuter et rédigea un nou-
veau formulaire par lequel on s'engageait à « se soumettre sincèrement aux décisions d'Innocent X et d'Alexandre VII, et à condamner les cinq thèses de Jansénius, contenues réellement dans son livre sur Augustin et contraires au véritable enseignement de ce Père de l'Eglise » .
Les évêques publièrent tous la bulle d'Alexandre VII, mais aucun d'entre eux n'exigea que les prêtres signassent le formulaire. Mazarin lui-même ne se soucia pas autrement de cette affaire, et c'est ainsi que les récalcitrants restèrent jusqu'à la fin de 1660 sans être inquiétés. Cette tolérance ne faisait pas les affaires du pape, qui désirait qu'Arnauld fût jeté en prison. Il écrivit même au nonce, à Paris, que si l'on parvenait à se débarrasser de ce chef de parti et à dissoudre Port-Royal, le jansénisme serait extirpé à jamais. Alexandre VII poussa sans trêve ni relâche à des mesures violentes. Le Jésuite Annat, confesseur de Louis XIV, persuada au roi que les Jansénistes cherchaient à renouveler les agitations religieuses du siècle précédent, que Port-Royal se mêlait à des complots contre la sûreté de l'Etat : Louis XIV donna l'ordre à l'assemblée des évê-
ques d'extirper le jansénisme au nom du saîut du roi et de sa gloire, et au nom du salut de son peuple. L'assemblée produisit aussitôt un formulaire où les thèses de Jansénius étaient condamnées, et statua que non-seulement les prêtres et les moines, mais les nonnes elles-mêmes et les instituteurs seraient tenus de le signer, faute de quoi ils seraient poursuivis comme hérétiques et rebelles. Le i3 avril 1661 parut une ordonnance royale confirmant cette décision et invitant tous les évêques de France à en assurer l'exécution.
Les grands vicaires de Paris lancèrent les premiers une ordonnance invitant à signer le formulaire, mais selon eux la soumission intérieure n'était exigée que pour la décision papale relative à l'article de foi en soi; quant à la question de savoir si les cinq thèses renfermaient la doctrine de Jansénius, on ne demandait qu'un respect s'accusant par le silence. On dit qu'Arnauld contribua à la rédaction de celte ordonnance. Le roi et le pape arrachèrent aux grands vicaires une seconde ordonnance demandant la signature sans distinction de la règle de la foi et du fait. Un grand nombre de partisans de
Jansénius cédèrent à cette nouvelle pression-, ils déclarèrent qifil fallait se résigner à signer, quand bien même Ton ne serait pas convaincu que Jansénius eût enseigné les doctrines fausses qu'on lui attribuait, la condamnation ne se rapportant qu'à la question doctrinale en soi, Arnauld repondit que ce faux-fuyant était une réserve mentale qui, jointe à un parjure et à une calomnie dirigée contre le prochain (Jansénius), était doublement coupable. Quand Du Hamel, prêtre qui jusque-là avait déployé beaucoup de zèle dans la profession du jansénisme, signa le formulaire, il s'écria : « La piété du temps exige que l'on tienne pour excellent tout ce qui ^•ient de Rome, si contraire que cela soit à la justice et à la loi » . — Arnauld s'en tint à sa distinction de la règle de la foi et du fait, et l'exprima par une réserve formelle en signant le formulaire. Il s'était résigné à la signature, parce qu'il ne voulait à aucun prix se séparer de l'Eglise, qu'il considérait simplement comme opprimée. La plupart de ses amis approuvèrent cette démarche. Singlin, entre autres, émit cet avis. « Que l'on se courbe aussi profondément que cela est compatible avec la vérité; que l'on taille et
qu.e Ton arrange hs mots assez finement pour contenter à la fois Dieu et les hommes ». — Tandis que les hommes de Port-Royal consentaient à des transactions aussi équivoques et finissaient par se cacher à Paris, les nonnes et à leur tête la mère Angélique firent preuve de plus de courage et de fermeté. Un ordre royal enleva provisoirement au couvent les novices et les pensionnaires-, on commença ensuite \ le soumettre à une visite sévère, dont l'issue fut coûte à rhonneur de rétablissement. Angélique était couchée sur son lit de mort, mais elle ne perdit pas un instant son héroïque sang-froid ni sa pieuse résignation. Lorsque le grand vicaire Des Contes, chargé de la visite, lui demanda si la mort ne Teffrayait pas, elle répondit : « Je suis venue ici précisément pour me préparer à la mort, mais non point pour connaître ce que je vois en ce moment. Mais c'est le jour des hommes; le jour de Dieu viendra, et il révélera beaucoup de choses ». Elle mourut le 6 août 1661 ; sœur Agnès marcha sur ses traces et refusa de livrer sept novices qui venaient à peine d'être reçues dans le couvent. On dut les lui arracher de force.
La visite s'étant terminée par un témoignage brillant en faveur de Port-Royal, Agnès fit des démarches pour déterminer le roi à lui rendre les novices et les élèves qu'on lui avait enlevées. Mais Louis XIV refusa d'accorder la restauration de Port- Royal avant que les nonnes n'eussent signé le formulaire. Arnauld les persuada de le signer avec la déclaration des grands vicaires de Paris; elles finirent par s'y résigner après de longs déchirements intérieurs. Jacqueline porta le même sacrifice-, mais elle mourut quelques mois après : « c'était la première victime du formulaire ». On ne se contenta pas de ce premier acte de soumission, on força les nonnes de signer le formulaire d'après l'ordonnance d'octobre, où toute restriction avait été retranchée ; elles s'y résignèrent encore, mais en faisant une déclaration probablement rédigée par Arnauld et dont le sens était en opposition directe avec la tendance tout entière du formulaire. Elle était ainsi conçue : (' Considérant notre ignorance en tout ce qui dépasse notre sexe et notre position, nous ne pouvons faire qu'une chose : rendre témoignage de la pureté de notre foi. En conséquence, nous déclarons
volontiers, par notre signature, que nous restons dans le plus proiond respect pour notre saint Père, puisque notre bien le plus précieux c'est la foi -, nous déclarons que nous acceptons sincèrement et de tout cœur les décisions prises par Alexandre VII et par Innocent X, et que nous rejetons toutes les erreurs qu'ils ont condamnées ».
Arnauld chercha à calmer Pascal, en distinguant deux sens dans les thèses de Jansénius, le sens propre, orthodoxe et conforme à la doctrine d'Augustin, et le sens que le pape avait trouvé par erreur et condamné, et qui se rapprochait de l'enseignement hérétique de Calvin. C'est ce dernier sens seul que les disciples d'Augustin auraient condamné, selon Arnauld, en signant le formulaire par une déclaration un peu modifiée, et ils avaient fait sagement de le signer pour ne pas causer, par des divergences de mots, un scandale qui eût pu diviser 1" Eglise. Mais Pascal persistait à croire qu'il ne fallait se permettre aucune équivoque, qu'on ne pouvait se donner l'air d'avoir condamné la grâce efficace de Dieu. Il disait qu'il fallait défendre la vérité d'une façon digne d'elle, c'est-à-dire sans crainte des
hommes, sans crainte d'aucune puissance terrestre, fut-ce celle du pape, « «ar le pape q:.i homme et, par conséquent, faillible comme tout le monde ».
Mais si Pascal resta conséquent avec lui-même et ne signa aucun formulaire, il n'eut pas la force d'imposer la même règle de conduite à d'autres, moins fermes et moins résolus. Il permit aux nonnes de signer le formulaire à condition d'excepter de la sentence de condamnation le sens que Jansénius avait entendu donner à ses thèses, ainsi que la grâce efficace. Quant aux théologiens de Port- Royal, à qui il reprochait leur affaissement, il exprima le regret d'avoir travaillé en commun avec eux, et il n'y eut plus entre eux de rapprochement. Arnauld et Nicole ayant cherché à justifier leur conduite en sa présence, il perdit connaissance. Quand on lui demanda la cause de cet évanouissement, il répondit : « Lorsque j'ai vu ces hommes à qui. Dieu a fait connaître la vérité et que je considère comme ses défenseurs naturels, lorsque je les ai vus ébranlés, hésitants, ma douleur, je l'avoue, a été intolérable, et j'y ai succombé ».
Après cet incident, il n'y eut plus que des' rap-
ports extérieurs entre Pascal et Port- Royal. Il mourut le 19 août 1662.
La signature conditionnelle des nonnes ne parut pas suffisante-, on exigea une soumission absolue en appuyant la demande de menaces : les nonnes restèrent inébranlables et attendirent avec calme une nouvelle persécution. Louis XIV ne la déchaîna pas immédiatement, parce qu'étant en dissidence avec le pape, il ne voulait pas lui faire d'avances; mais aussitôt après la réconciliation, le nouvel archevêque de Paris, Péréfixe, s'attacha à imposer aux nonnes la soumission. Avec toutes ses vexations, le prélat n'obtint l'amende honorable que de quelques-unes d'entre elles; la plupart résistèrent jusqu'en 1669; Clément IX ayant permis une équivoque apparente dans la signature, elles crurent pouvoir la donner avec la plupart des membres du parti janséniste. La concession du pape était due à l'opposition faite par des évêques français à la signature du formulaire. Les évêques d'Angers et de Vence s'étaient déclarés dès l'abord contre cet acte dans une lettre adressée au roi. L'évêque Pavillon d'Alet et l'évêque de Pamiers avaient refusé de signer la lettre écrite au pape
par rassemblée de i656. Pavillon, après avoir étudié à fond la question, déclara au roi qu'à moins de trahir sa conscience et les devoirs de sa charge, il ne pouvait ni signer ni faire signer le formulaire. Il alla même jusqu'à imposer une pénitence publique aux ecclésiastiques de son diocèse qui avaient signé le formulaire devant des juges. Sur les instances de la cour de France, Alexandre VII publia en février i665 un formulaire nouveau et plus rigoureux encore, condamnant les thèses attribuées à Jansénius. Le roi ayant ordonné la signature de cette formule, les évêques d'Alet, de Pamiers, de Beauvais et d'Angers déclarèrent dans leurs ordonnances que la soumission intérieure n'était exigée que dans la question de droit ^ en ce qui concernait le point de fait, on se contenterait d'un silence respectueux. Louis XIV commençait à se lasser de la querelle et à désirer la conciliation. A Rome même, des dispositions moins belliqueuses parurent prendre le dessus. Mais les Jésuites empêchèrent qu'on mît fin à la querelle qui divisait et troublait si profondément l'Eglise de France. En février 1666 arriva un bref du pape, invitant les quatre évêques à révo-
quer leurs ordonnances; en 1667, deux nouveaux écrits du pape les prévinrent qu'on allait instruire leur procès, s'ils ne s'exécutaient pas.
On procéda avec une rigueur de jour en jour croissante contre ceux qui partageaient le point de ; vue des prélats et qui ne consentaient à. donner leur signature qu'en faisant la distinction indiquée. Les écrits qu'ils rédigèrent pour leur défense furent brûlés de la main du bourreau, et on en rechercha les auteurs. Les hommes de Port- Royal, qui allèrent jusqu'à la limite du possible pour se réconcilier avec Rome, durent se tenir cachés; M. de Sacy fut arrêté et jeté à la Bastille. Il consacra son séjour en prison à une traduction de la Bible, qu'il acheva le jour de sa mise en liberté. Alexandre VII mourut à ce moment ; son successeur Clément IX s'engagea d'autant plus volontiers dans les voies de la conciliation, que dix-neuf autres évêques français commençaient à prendre en mains la cause de leurs quatre collègues persécutés, dans une lettre adressée au pape et au roi et qui avait reçu l'approbation du clergé tout entier. Le nouveau pape approuva la distinction du fait et du droit et se contenta, en ce
qui concernait le fait, d'un silence respectueux. Les Jésuites avaient intrigué jusqu'à la dernière heure, à Rome et à Paris, contre l'œuvre de paix. Le nonce s'y étant intéressé, le Jésuite Annat le menaça de sa haine et de celle de la Société tout entière, et lui reprocha amèrement d'avoir compromis par sa faiblesse d'un quart-d'heure le fruit de ^'ingt ans d'efforts. Lorsqu'il insinua au roi que le compromis serait la ruine de la religion et la perte de l'Etat, le roi lui répondit froidement : « Pour ce qui est du salut de la religion, c'est Faffaire du pape; s'il se montre satisfait de ce qui se passe, il faut bien que vous et moi nous en soyons également satisfaits. Quant à mon Etat, je vous conseille de ne pas vous en préoccuper-, je sais ce que j'ai à faire ».
Dès lors, la situation se modifia-, Arnauld et ses amis purent sortir de leur retraite; le roi le reçut avec bienveillance en audience; la cour tout entière le combla de prévenances. Un grand nombre de solitaires retournèrent à Port- Royal; Arnauld luimême y revint en 1669. Le couvent obtint l'autorisation de recevoir des novices et des élèves. Toutefois, la suite des événements le prouva : cette
paix n'était qu'une paix extérieure, une trêve des partis.
Avant de poursuivre cette histoire, il nous faut dire un mot d'une autre lutte que les Jésuites eurent à soutenir contre leurs ennemis. Il s'agit des attaques et des censures que leur valurent leurs doctrines morales.
Les hommes de Port-Royal avaient commencé en 1643 à signaler le danger de ces doctrines, dans un écrit anonyme rédigé par Arnauld. En 1641, la Sorbonne avait condamné quelques propositions tirées des écrits du Père Bauny; l'année suivante, l'assemblée générale du clergé avait condamné sa « Somme casuistique » , qui fut mise à l'index à Rome; en 1644, la faculté de Paris censura la doctrine de Héreau. En i653 et en lôSy, la faculté de théologie de Louvain censura quatorze maximes jésuitiques; l'archevêque de Malines, en 1654, et l'archevêque de Gand, en 1 655, confirmèrent ce verdict. Les Provinciales déchaînèrent la tempête contre la casuistique des Jésuites. Le clergé français tenait à s'assurer si les passages cités par Pascal étaient authentiques. Les ecclésiastiques du diocèse de Rouen
— 28o — s'en convainquirent les premiers et remirent à leur archevêque une remontrance contre la casuistique remise en vogue par les Jésuites : ils priaient l'archevêque d'employer son autorité à extirper cette ivraie dans son diocèse. L'archevêque résolut de porter l'affaire devant l'assemblée générale du clergé. Làdessus les ecclésiastiques du diocèse de Rouen invitèrent le clergé de France tout entier à faire cause commune avec eux. Les curés de Paris répondirent aussitôt à cet appel, réunirent quelques thèses dangereuses tirées des ouvrages de morale des Jésuites, et les soumirent au Jugement de l'assemblée de i656. L'évêque de Vence raconte que la lecture frappa tous les assistants d'épouvante, et qu'ils furent sur le point de se boucher les oreilles pour ne pas entendre ces blasphèmes. C'était à qui déploierait le plus de zèle dans la condamnation des témérités d'écrivains prônant une morale pire que celle des Turcs et des païens.
L'assemblée chargea de l'instruction une commission d'évêques; elle se sépara avant que la commission n'eût achevé ses travaux, et recommanda en quelque sorte comme antidote à la morale jésuitique
les instructions que Charles Borromée avait données aux confesseurs.
Les Jésuites ne tardèrent pas â se mettre en défense. En 1657, le Père Pirot publia sous le voile de l'anonyme une apologie des Jésuites : elle compromit la cause qu'elle devait sauver, car les curés de Paris y découvrirent non-seulement les doctrines dont ils avaient demandé la censure, mais d'autres thèses plus dangereuses encore. Ils chargèrent les grands vicaires de Paris de condamner cette apologie, et publièrent un écrit intitulé « I' actum » et destiné à ouvrir Tattaque. Les Jésuites, très-embarrassés, déclarèrent que Tapologie n'avait pas pour auteur un membre de leur Ordre. Ils échangèrent avec les curés de Paris plusieurs écrits polémiques; ils s'efforcèrent de démontrer que les Pères et les docteurs de l'Eglise eux-mêmes avaient professé ces doctrines. Les curés de Paris leur reprochèrent des falsifications et de fausses interprétations des passages patristiques, faites dans l'intérêt de leur casuistique. Les ecclésiastiques de Rouen se levèrent de nouveau et accusèrent les Jésuites devant le parlement de cette ville d'avoir professé dans l'apologie
des doctrines dangereuses pour l'Etat. Le roi chargea la Sorbonne d'examiner le livre, et cinq mois après, la Sorbonne prononça la censure d'un certain nombre de passages, les déclarant « faux, scandaleux, téméraires, contraires à la foi, inconciliables avec le droit divin et le droit canonique » . Les Jésuites n'attendirent pas la publication de ce jugement pour proclamer bien haut qu'ils n'entendaient ni approuver ni défendre les opinions de l'auteur de l'apologie; d'un autre côté, il ne leur convenait pas non plus de les condamner. L'apologie ne fut pas rejetée seulement par la Sorbonne, mais encore par les évêques d'Orléans, de Sens, de Tulle, de Rouen, d'Evreux, deLisieux, de Digne, de Vence, et par les grands vicaires de Paris. L'évêque d'Orléans dit dans sa censure : « Les efforts faits par Satan pour détruire les principes de l'Evangile sont aujourd'hui plus violents que jamais. Il tend à convertir la loi d'amour et de sainteté que nous a donnée Jésus-Christ en un enseignement impie, d'une immoralité détestable, dépassant tout ce que la philosophie païenne nous a laissé de pire. Parmi ces misérables ouvrages, il en est un qui a paru dans notre diocèse et qui est si plein de cet
enseignement immoral, que nous nous rendrions coupable de la plus lâche trahison envers Dieu, si nous ne opposions par une condamnation bien méritée au relâchement qu'il tend à introduire dans les mœurs ». L'archevêque de Sens déclare que Tapologie supprime la loi éternelle de Dieu et la conscience humaine. Les autres évêques approuvèrent ce jugement. Les Jésuites demandèrent à Rome de les appuyer. Mais la congrégation de T Inquisition, elle aussi, prononça, en présence d'Alexandre VII, une sentence de condamnation de TouxTage en question, et le pape en ordonna la suppression au mois d'août lôSg. Les Jésuites crurent trouver leur revanche en demandant au parlement de Bordeaux de condamner le travail de Nicole sur les Provmciales de Pascal. Le parlement chargea la faculté de théologie de Bordeaux de juger l'affaire : la faculté approuva le livre. En revanche, une commission instituée par le roi à Paris crut découvrir l'hérésie janséniste dans les notes de Wendrock et les fit brûler de la main du bourreau.
En 1664, le Père Moja, confesseur de la reine d'Espagne, publia sous le nom d'Amédée Guimé-
nius de Lomara, son « Opusculum » pour la défense de la casuistique jésuitique. L'ouvrage est empreint d'un cynisme sans pareil; il examine, — nous l'avons dit plus haut, — la question de la débauche avec une impudeur telle, que la Sorbonne, qui le censura en i6(35, n'osa même indiquer en latin les passages les plus compromettants, de peur de commettre un outrage à la morale publique. Bientôt après, Alexandre VII blâma cette censure de la Sorbonne, ainsi qu'une autre censure, dans laquelle la faculté de théologie de Paris défendait les libertés de l'Eglise gallicane contre les dissertations ultra-papalines du Carmélite Vernant. Le pape prétendait que ces censures ébranlaient l'autorité du saint-siége, réveillaient le jansénisme près de succomber; il en demandait le retrait. Il est vrai de dire que la Sorbonne avait condamné cette thèse de Moja, que le pape ne peut commettre d'erreur dans les choses de la foi, ni dans celles qui concernent les mœurs.
Louis XIV ayant laissé subsister les censures de la Sorbonne, le pape les annula et les condamna dans une bulle du mois de juin i665, sans indiquer les motifs de la mesure. Le parlement de Paris dé-
clara que cette bulle était sans valeur et en ordonna la suppression. Alexandre VII lança — peut-être pour adoucir la mauvaise impression de son imprudente intervention, — plusieurs décrets contre une série de propositions de morale funestes, empruntées la plupart aux Jésuites. Innocent XI condamna en 1779 soixante-cinq thèses de casuistique dangereuses, formulées en partie par des Jésuites, en partie par des Dominicains et d'autres.
Les Jésuites n'en continuant pas moins à enseigner leurs doctrines, Alexandre VIII condamna en 1690 quelques-unes de leurs propositions; dans un autre décret, il rejeta également un grand nombre de thèses jansénistes. Enfin, l'assemblée générale du clergé français condamna en 1 700 plusieurs principes des casuistes.
Les Jésuites ne se contentèrent pas d'être défendus par Pirot et Moja. Caussin et Le Moine avaient essayé de réfuter le livre d' Arnauld sur la morale des Jésuites, publié en 1643 sous le voile de l'anonyme. Annat, des Champs, Daniel et d'autres soutinrent l'Ordre contre les attaques ultérieures de Pascal et de Nicole. La tactique des Jésuites consistait à nier tout
d'abord que les attaques dirigées contre leur casuistique fussent justes-, puis, quand l'exactitude des faits allégués leur était démontrée, ils soutenaient que les thèses dangereuses exprimaient la manière de voir de quelques-uns de leurs frères, mais non celle de TOrdre tout entier. Ensuite, quand on leur rappelait les statuts, en vertu desquels tout livre avait besoin de l'approbation des supérieurs pour être publié, ils cherchaient à démontrer que Ton avait faussé le sens d'un grand nombre de propositions attaquées. Enfin, cette dernière manœuvre échouant également, ils cherchaient à justifier les thèses et à montrer qu'on les trouvait dans les Pères de l'Eglise, chez les grands théologiens du moyen-âge et chez les casuistes d'autres Ordres.
Immédiatement avant la conclusion de la paix provisoire entre le saint-siége et les Jansénistes, les Jansénistes avaient eu à soutenir une autre lutte contre les Jésuites. Ces derniers pensaient, avec la curie romaine, qu'il est imprudent de mettre la Bible aux mains du peuple. Les hommes de Port- Royal, ■ au contraire, voulaient que le peuple étudiât l'Ecciture pour s'élever d'une piété tout extérieure à la
vraie, religiosité. De Sacy traduisit la Bible tout entière à la Bastille, et ses amis Taidèrent à ajouter un CDjnmentaire excellent à sa version. La traduction du Nouveau Testament publiée, à Mons, par Arnauld et quelques-uns de ses amis, causa un grand scandale parmi leurs adversaires. Le succès que Tocuvre obtint en France, porta l'exaspération des Jésuites à son comble. Ils résolurent de ruiner Pentreprise. Le Père Mainbourg, du haut de la chaire, accabla Fauteur dïnvectives et prétendit qu'il avait publié son ouvrage dans le but de soutenir le calvinisme. Les membres de TOrdre réussirent à arracher à Farchevêque de Paris et à, deux évèques Finterdiction de Fouvrage. Arnauld et ses amis s'empressèrent de se justifier devant le roi du crime de rébellion et d'hérésie dont leurs adversaires les accusaient. A cette occasion, le roi commença à pénétrer quelque peu les intrigues des Jésuites et. à se montrer un peu plus favorable à ceux qu'ils cherchaient à discréditer. Quant à la traduction, la persécution ne servit qu'à la faire rechercher davantage. Sur ces entrefaites, les Jésuites avaient demandé à Alexandre VII un bref contre la version; mais lorsqu'ils l'eurent obtenu.^
les choses avaient tourné contre eux, et le bref ne put être publié ni en France ni dans les Pays-Bas.
Mais il ne fut pas donné à Arnauld de finir sa vie en paix. Ses irréconciliables ennemis se relâchèrent d'autant moins dans leurs poursuites, qu'il ne cessa pas de combattre leurs doctrines et leurs tendances, Arnauld avait contribué à faire censurer des thèses de la casuistique jésuitique par le pape. Dans la querelle d'Innocent XI et de Louis XIV, relativ^e au droit régalien que le roi voulait étendre à tous les évêchés de son pays, les évêques d'Alet et de Pamiers s'étaient rangés du côté du pape. En vertu du droit régalien, le roi, pendant la vacance d'un siège et tant que le nouvel évêque ne lui avait pas prêté serment de fidélité, touchait les revenus de l'évêché et pourvoyait aux places vacantes qui dépendaient de l'évêque. Arnauld fut accusé d'avoir provoqué l'opposition des deux prélats, et ses ennemis trouvèrent ainsi le moyen de le représenter au roi comme un homme dangereux, trop peu dévoué à la couronne et avide de troubler de nouveau la paix de l'Eglise. Louis XIV s'emporta une fois encore contre le jansénisme et se
sentit tout particulièrement blessé de Tattitude d'Arnauld. Celui-ci s'enfuit dans les Pays-Bas, mais il n y trouva point le repos. Il mourut à Bruxelles en ] 694, après avoir publié encore un certain nombre d'écrits sur la question des droits régaliens.
L'irritation renaissante du roi contre les Jansénistes s'annonça dans l'édit de 1676, où il se prononça en faveur des prêtres du diocèse d'Angers : ils tenaient, contrairement au désir de leur évêque, à signer le formulaire sans distinction. En mai 1679, peu de temps avant la fuite d'ArnauId, on ordonna aux nonnes de Port-Royal, au nom du roi, de limiter leur nombre et de renvoyer toutes les novices et toutes les pensionnaires. Les Jésuites avaient fait agréer au roi l'idée de détruire cette école du jansénisme. Mais elle n'accepta pas son arrêt de mort aussi facilement qu'on l'avait espéré, et elle s'apprêta à soutenir une lutte nouvelle et décisive dans l'Eglise.
En 1695, Noailles, évêque de Châlons, avait approuvé et recommandé dans son diocèse la publication faite par Quesnel de la traduction du Nouveau Testament faite à Mons. Noailles ayant été
nommé archevêque de Paris, grâce à l'intervention II. 19
de Madame de Maintenon, les Jésuites cherchèrenc à le discréditer dans son nouveau diocèse et auprès du roi. Il paraît que Noailles a\-ait, en entrant en fonctions, fait cette déclaration imprudente qu'il serait Tami, mais jamais le serviteur des Jésuites. L'ap^ probation donnée par lui au livre de Quesnel leur fournit une première occasion de l'attaquer. A peine eut-il passé une année dans son archevêché de Paris, que les Jésuites lui arrachèrent la condamnation de <i V Exposition de la foi », par l'abbé de Barcos. Noailles tomba dans le piège, et bientôt après parut le célèbre « Problème ecclésiastique r, . On y demandait à qui il fall ait ajouter foi, à Févêque de Châlons, qui approuvait en 1695 le commentaire de Quesnel, ou à l'archevêque de Paris, qui condamnait en 1 696 « VExjjoGition de la foi » . Le rédacteur anonyme écrivait certainement sous Tinspiration des Jésuites. Il montrait que le livre de Quesnel contenait les mêmes doctrines que VExposition de lafoi^ que par conséquent Noailles se contredisait lui-même et ne méritait pas la confiance de son diocèse. Le pamphlet causa un profond mécontentement et fut brûlé de la main du bourreau. Toutefois
Noailles se vit obligé de soumettre les méditations de Quesnel à un nouvel et sévère examen et d'en faire retrancher tout ce qui pouvait ressembler à une innovation.
En 1702, on demanda à la Sorbonne ce quil fallait penser d'un homme qui, ne tenant pas le fait reproché àJanséniuspour constaté, et ne croyant pas que l'Eglise fût en droit d'imposer la foi en pareille matière, signerait purement et simplement le formulaire. Quarante docteurs décidèrent que la conscience de cet homme n"a\-ait rien à lui reprocher, qu'il fallait l'absoudre et qu'il pouvait recevoir les sacrements. Noailles, nommé sur ces entrefaites archevêque de Paris, condamna cette décision, parce qu'elle couvrait la duplicité, les réserves mentales, le parjure, et il força la plupart des docteurs de se rétracter. Noailles soutint que l'on n'était pas tenu de considérer comme un anicie de foi le fait de la fausse doctrine omise par Jansénius, l'Eglise n'étant pas infaillible dans la constatation des faits -,11 fallait simplement croire à l'exactitude du fait, par déférence pour l'autorité de l'Eglise. Clément IX n'hésita pas à condamner la solution du cas de conscience don-
née par les évêqucs. Mais les évêques français qui s'étaient élevés avec le plus d'ardeur contre cette solution, pressèrent le roi de demander une bulle décidant qu'il ne suffisait pas d'observer à l'égard des faits proclamés un silence respectueux, qu'il fallait donner son assentiment à la décision. Dans sa bulle « Vimain domini » , le pape déclara qu'un silence respectueux n'était pas tout ce qu'exigeait le respect du saint-siége; mais il évita de dire si le silence suffisait en présence des faits constatés dans les bulles. Il ajoutait cependant que Jansénius avait donné un sens hérétique aux thèses condamnées, et il se prononçait contre ceux qui cachaient et maintenaient leurs erreurs sous le couvert d'un silence respectueux. Un synode présidé à Paris par Noailles accepta la bulle, mais déclara expressément que les évêques étaient, de par l'institution divine, juges des questions de foi, et que les décisions des papes n'avaient force de loi que si la communauté des docteurs tout entière les avait acceptées après mûr examen. Clément XI ne pardonna pas cette attitude à l'archevêque de Paris-, il invita le roi à ne point tolérer une aussi inconvenante liberté. La bulle fut publiée par ordre du
roi ; mais ni le pape ni les évêques n'en exigèrent la signature; on ne la demanda qu'aux nonnes de Port- Royal. Ces dernières déclarèrent qu'elles signeraient sans préjudice de ce que Ton avait décidé à leur égard lors de la conclusion de la paix sous Clément IX. Cette clause causa une vive irritation à la cour. Le roi, guidé par son nouveau directeur de conscience, le Jésuite Letellier, se fit donner par le pape une bulle ordonnant la suppression de Port- Royal des Champs, reprochant aux nonnes le mépris de l'autorité papale et royale. Noailles fut chargé, en qualité de commissaire de la curie romaine, de l'exécution de la sentence. Port- Royal des Champs fut supprimé le 1 1 juillet 1709 ; ses biens revinrent à la maison de Paris. Il fut décidé que les nonnes seraient dispersées et réparties entre diverses maisons et exclues de la participation aux sacrements jusqu'au jour où elles signeraient la bulle sans restriction. Les nonnes reçurent le jugement avec calme et dignité-, la plupart d'entre elles furent amenées dans la suite par toute espèce d'artifices à se soumettre; quelques-unes renoncèrent aux sacrements et moururent invaincues. Le 22 janvier 17 10, l'ordre
fut donné de démolir Téglise et le couvent tout entier, il ne resta pas pierre sur pierre. La haine de rennemi s^en prit même aux tombeaux : on déterra les cadavres !
Sous Clément XI, qui n'était pas tavorable à Noailles, les Jésuites estimèrent que le temps était venu de se venger de Tarchevêque de Paris. Le cardinal Fabroni, le chef du parti des Jésuites à Rome et Tennemi personnel de Noailles, insinua au pape que Ton trouverait facilement dans les méditations de Quesnel de quoi amener M. de Noailles à se repentir de son attitude au synode de Paris.
Fabroni fut nommé président de la commission chargée de l'examen de l'ouvrage de Quesnel. Parmi les membres de la commission, les uns ne comprenaient pas le français, les autres en voulaient à l'archevêque d'avoir défendu les libertés gallicanes. Letellier, qui avait su intéresser particulièrement le roi à la condamnation de Quesnel, envo3'a le Père Daubenton à Rome pour être sûr de l'obtenir du pape. Quesnel, informé de ce qui se passait, pria respectueusement le saint-siége de ne pas le condamner sans l'avoir interrogé sur les erreurs qu on lui
— • 295 — reprochait : il était prêt à donner toutes les explications qu'on pourrait lui demander. Cette première lettre fut accueillie avec bienveillance-, le cardinal Ferrari n'osa pas produire la seconde, de crainte d'être pris lui-même pour un Janséniste. En 1708 parut un bref où Clément XI condamnait et interdisait le li\Te de Quesnel qu'il avait lu jadis avec plaisir et dont il avait célébré les mérites. Les Jésuites mirent tout en œuvre pour amener les évêques à signer le bref et à recommander à leur clergé de le signer également. A la suite de ces intrigues, Noailles leur enleva le droit d'entendre en confession dans son diocèse. Letellier désirait un jugement plus solennel encore. Il poussa le roi à demander au pape la condamnation d'un certain nombre de propositions qu'il avait extraites lui-même du Nouveau Testament de Quesnel. Le Jésuite sut gagner également le pape, en lui faisant observer que cette mesure aurait pour effet la défaite du gallicanisme. Après quelques hésitations. Clément publia la bulle « Unigenitus » , rejetant cent et une thèses tirées du livre de Quesnel. Parmi ces propositions, il y en avait quelques-unes que l'on retrouve pour ainsi dire mot
à mot dans la Bible, plusieurs qui étaient empruntées à Augustin et à d'autres Pères de TEglise: le pape, ne déclarant pas dans quel sens ces doctrines étaient fausses, paraissait condamner la Bible et les Pères, — Daubenton s^écria joyeusement que « ce décret garantissait à l'avenir la doctrine des Jésuites de toute insulte et flétrissait à tout jamais celle de la Sorbonne » . Letellier tourmenta nuit et jour le roi pour obtenir qu'il mît tout en œuvre pour assurer la stricte exécution de la bulle, et il hâta sa mort par ces obsessions incessantes.
La bulle flit soumise à l'assemblée du clergé français et admise par la majorité, après une discussion de trois mois : l'assemblée, au dire de Tévêque du Mans, sauvait la foi aux dépens de la bonne foi. Sur quarante-neuf évêques qui en faisaient partie, neuf seulement eurent le courage de faire de l'opposition ; à leur tête se trouvait Noailles. En vain Xoailles avait eu la faiblesse, après la publication du bref de 1708, de défendre le livre de Quesnel. Letellier s'était proposé de le faire tomber, mais il n'obtint pas du roi sa destitution. Le Parlement enregistra la bulle, sur Tordre formel du monarque, mais en déclarant
expressément que les doctrines qu'elle contenait relativement à Texcommunication ne pouvaient entrer en conflit avec la foi jurée au roi. La Sorbonne se divisa : quelques-uns de ses docteurs les plus éminents, qui s'étaient rangés dans le parti de Topposition, durent quitter Paris. La résistance dura en France au delà du règne de Louis XIV.
Louis XIV ne détestait rien tant que le jansénisme : le rigorisme despartisans de cette doctrine condamnait la légèreté de sa cour; on la lui avait dépeinte plus dangereuse que le calvinisme et Tathéisme. Bossuet lui-même eut de la peine à se défendre auprès du roi du soupçon d'incliner vers la doctrine détestée. Elisabeth-Charlotte raconte dans une lettre du i o octobre 17 19 que lorsqu'on voulait perdre quelqu'un dans .l'esprit du roi, il suffisait de dire : Il est huguenot ou il est janséniste, et l'affaire était faite. « Mon fils voulait prendre à son service un noble dont la mère était une janséniste déclarée. Les Jésuites, pour faire une affaire à mon fils, dirent au roi qu'il avait l'intention d'engager à son service un janséniste. Le roi fit appeler mon fils et lui dit : « Comment, mon neveu, « comment! vous osez prendre à votre service un
«. janséniste? — Moi, répondit mon fils, je n'y songe « pas » . Le roi répliqua : « Mais vous prenez un « homme dont la mère est janséniste ». Mon fils partit de rire : <( Je puis assurer Votre Majesté qu'il " ne Test certainement pas, il est à craindre plutôt « qu'il ne croie pas en Dieu. — Oh î s'écria le roi, « si ce n'est que cela et si vous m'assurez qu'il n'est 'I pas janséniste, vous pouvez le prendre » .
Pour conserver les sympathies de Louis XIV, les Jésuites, ménageant ses faiblesses et ses tendances absolutistes, lui avaient sacrifié non-seulement la morale, mais à plusieurs reprises la cause du pape, en apparence du moins. Ce fut d'abord dans les discussions relatives aux droits régaliens ; ensuite, dans l'affaire de la déclaration des libertés gallicanes de l'an 1682, pour lesquelles ils affectèrent de déployer plus de zèle que tous les autres théologiens français. Il est vrai que dans la première affaire il s'agissait de satisfaire à leur haine contre des éveques jansénistes. Aussi l'évêque de Pamiers écrivait-il au Père La Chaise : « C'est une honte de voir un chrétien et surtout un m.embre d'un Ordre religieux sacrifier les intérêts de l'Eglise aux rancunes de sa Société, se
venger sur la personne d'un évêque, au détriment de répiscopat et de ses droits. »
Après la mort de Louis XIV, les adversaires de la bulle eurent un peu de répit. Le prince régent n'aimait pas le trop puissant Ordre et donna pour confesseur au jeune roi, non pas un Jésuite, mais le pieux et savant Fleur}^ Tous ceux qui avaient été jetés en prison pour avoir fait de Topposition à la Constitution, furent mis en liberté ^ les docteurs bannis rentrèrent dans la patrie; un certain nombre de prêtres à qui la peur avait imposé silence jusqu'ici, élevèrent la voix, une série d'écrits démontra rillégalité de la bulle, et des évêques qui avaient commencé par se soumettre, demandèrent des explications au pape. Clément XI, qui croyait reconnaître en Noailles le chef de l'opposition, le menaça de le priver de sa dignité de cardinal et même de Texcommunier. ^lais Popposition avait pour elle Tassentiment de tous ceux qu'exaspérait l'outrecuidance des Jésuites qui ne respectaient plus aucun droit de répiscopat ni même du pays. Le pape ne faisant pas mine de vouloir apaiser le désordre tous les jours croissant, et excommuniant ceux qui se refusaient à
— 3oo — accepter la bulle Unigenitus^ plus de vingt éveques, parmi lesquels Noailles, la Sorbonne, deux autres facultés de théologie et un grand nombre de prêtres séculiers et réguliers en appelèrent du pape à un futur concile œcuménique, en déclarant que la constitution Unîgenitiis était contraire au dogm.e et à la morale catholiques. Ce parti reçut le nom des « Appelants » , en opposition au parti romain qui s'appelait le parti des « Acceptants ou Constitutionnistes » . Le pape ne se laissa pas ébranler et continua d'exiger Tobéissance.
Le duc d'Orléans finit par se lasser de la lutte. Son favori tout-puissant, Dubois, irrité contre Noailles, qui avait refusé de le sacrer archevêque de Cambray, ambitionnait d'obtenir le chapeau de cardinal. Il s'aboucha, à cet effet, avec les Jésuites, et par leur intermédiaire, avec le pape. Le régent, travaillé par Dubois, sut amener Noailles à signer la bulle en connexion avec un système doctrinal élaboré par lui, à la condition que le Parlement approuvât ce compromis. Le Parlement fut forcé également de céder; d'autres évêques suivirent cet exemple, en cherchant à sauver leur conscience par
— 3oi — toute espèce de déclarations. On fit une loi ordonnant à tout le monde de signer la Constitution de la même façon que Noailles, et interdisant tout appel, toute discussion ultérieure. Les « Appelants » plus rigoureux qui, en dépit de la défense, engagèrent une polémique contre Noailles, furent punis. Mais Innocent XIII déclara que le compromis n était pas valable ; il demanda des mesures plus sévères contre les récalcitrants. Ces mesures furent prises à Favénement de Louis XV. Le cardinal Fleury, très-sympathique aux Jésuites, voulait se servir de la querelle comme d'un moyen de faire triompher le pouvoir absolu du roi sur la résistance des parlements. A peine se fut-il emparé de Padministration tout entière du royaume, qu une persécution très-dure se déchaîna contre les <i Appelants ». Noailles fut forcé de signer la Constitution sans condition. Les Oratoriens refusèrent, à leur assemblée générale de 1727, d'accepter la Constitution : leurs établissements d'instruction furent fermés, et les Jésuites débarrassés d'une concurrence gênante. Le Parlement dut approuver un décret en vertu duquel quiconque refuserait d'accepter la bulle serait e.xciu des fonctions ecclésiastiques j quiconque
en appellerait d'uiie décision prise à son égard serait traité de rebelle. Un certain nombre d'Oratoriens s'enfuirent dans les Pays-Bas. L'archevêché d'Utrecht, avec ses deux évêques sufFragants de Harlem et de Deventer, rejeta avec persévérance la constitution Unigenitiis^ défendit l'ancien droit canonique contre la curie romaine, contre l'infaillibilité papale, et soutint que le souverain pontife était subordonné aux décrets des conciles œcuméniques (i'^.
Des miracles ne tardèrent pas à se produire à Paris, au cimetière de Saint-Médard,. sur le tombeau du diacre François de Paris, qui avait été du parti des « Appelants ». Les Appelants déclarèrent que ces prodiges, ces guérisons miraculeuses étaient des jugements de Dieu en leur faveur et contre la bulle Unigenitus. Grand embarras des Jésuites ! Contester la possibilité des miracles c'était renverser la foi de l'Eglise et démentir ses propres assertions. Ils se résignèrent tantôt à affirmer que le diable était l'auteur des prodiges, tantôt à soutenir que le miracle ne prouve
(i) L'Eglise vieille-catholique d'Utrecht subsiste jusqu'à ce jour elle reconnaît le primat, envoie à chaque pape nouvellement élu une lettre de fclicitation et soumet à sa confirmation le choix des év'cques; le pape répond par l'excommunicati^U.
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rien en faveur de la doctrine. En lySi, nouveaux phénomènes. Extases et convulsions des pèlerins sur la tombe du saint Paris. Les pèlerins prêchent contre la bulle et commencent à prophétiser. Fleur}' fait fermer et occuper militairement, en 1732, la maison qu avait habitée Paris, ainsi que le cimetière de Saint- Médard; les convulsionnaires sont Jetés en prison. Ces excès nuisirent à la cause des Appelants; le charme de la nouveauté s'étant bien vite dissipé, les extatiques de\"inrent Tobjet de la risée et du mépris publics.
Fleury avait empêché que Ton traquât davantage ceux qui faisaient opposition à la bulle. L'apaisement se fit peu à peu en France, et les « Appelants » vécurent dans Tobscurité, sans être molestés. Ils avaient leurs prêtres à eux, qui célébraient le culte et distribuaient les sacrements; pour obtenir un enterrement ecclésiastique, ils étaient tenus d'accepter les sacrements des mains d'un prêtre régulier. Mais lorsque Christophe de Beaumont eut été nommé ar- ! chevêque de Paris, il défendit, à l'instigation des Jéi suites, de donner les sacrements à un mourant qui ne prouverait ;:a2, par des billets de confession,
qu'il s"était confessé antérieurement déjà à un prêtre régulier. Un curé ayant exécuté cette ordonnance, le Parlement prit la défense des opprimés en déclarant que la constitution Um'g-eni tus n'était pas un article de foi. Il invita, en outre, l'archevêque à venir répondre de la mesure prise par lui; Tarchevêque ne s'étant pas rendu à la citation, le Parlement suspendit son traitement. Le roi et Tépiscopat se déclarèrent pour Parchevêque -, les parlem.ents du royaume prirent parti pour le parlement de Paris, bien décidés à défendre les droits des citoyens contre toute tentative d'oppression. C'est en vain que le roi défendit au Parlement de s'immiscer dans les affaires ecclésiastiques; c'est en vain qu'il bannit un certain nombre de ses membres. Lorsqu'ils furent rappelés en 1764, le roi dut céder, et l'archevêque, qui maintenait son ordonnance, aller en exil. L'épiscopat pria Benoît XIV de juger la question : le pape fir décider par une commission animée de dispositions conciliantes que les curés ne devraient refuser les sacrements qu'aux récalcitrants notoires et à d'autres pécheurs notoires. A cette occasion, le pape déclara que la bulle Unigenitus avait dans l'Eglise l'autorité
d'une constitution apostolique^ aucun fidèle ne pouvait refuser de s'y soumettre sans compromettre le salut de son âme.
A ce moment, la tempête commençait à se déchaîner contre TOrdre des Jésuites; Tagitation dans laquelle elle jeta la France couvrit le bruit des querelles jansénistes. Cette lutte, qui avait déchiré T Eglise catholique pendant près de cent vingt ans, avait contribué puissamment à ébranler son autorité, à éteindre l'esprit scientifique dans son sein, à corrompre l'épiscopat ainsi que le clergé. Quiconque aspirait aux dignités ecclésiastiques, atteignait le plus sûrement son but à Paris et à Rome en se donnant pour un partisan zélé de la bulle Unigenitus^ pour un adversaire impitoyable des « Appelants ». On donna, de cette façon, à F Eglise de France une série d'évêques vils et mercenaires, qui professaient une indifférence complète pour les intérêts spirituels de leur diocèse. Ce sont les Jésuites qui ont amené parleurs intrigues la décadence de cette Eglise de France qui se distinguait autrefois par tant de science et de piété. Ils ont contribué ainsi, indirectement, à répandre la tendance à l'incrédulité, à l'athéisme, contre la-
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quelle l'Eglise discréditée a été impuissante à lutter. Mais ils n'ont pas joui longtemps de leur victoire; le triomphe à peine obtenu, la justice, qui atteint infailliblement l'arrogance et le mal, commençait son œuvre.