CHAPITRE II
LF P^RE ISAAC JOC.UKS.
Ainsi que nous l'avons dit, ce missionnaire est un de ceux qui ont été faits prisonniers par les Iroquois, en allant chez les Hurons. Quoique nous connaissions par i)lusieurs témoins oculaires, Sauvages et Européens, quels ont été ses tourments et son courage, et que nous en ayons plus appris par là que par lui-même, néanmoins parce qu'une lettre ([u'il écrivit de là à son Supérieur est trés-édifiante, et pleine de détails curieux, j'ai jugé à propos de la traduire du latin, pour l'avantage spirituel du lecteur. La voici :
LEITRE DU p. ISAAC JOGUES AU P. PROVINCIAL DE I A PROVINCE DE FRANCE ^.
Afûfi Rhérend Père en Jésus-Christ.
*' Voulant écrire à Votre Révérence, j'ai hésité d'abord pour *' savoir dans quelle langue je devais le faire, en latin ou en •' français ; car, après une si longue interruption, j'ai presque *' oublié l'une et l'autre langue, et elles m'offrent toutes les *' deux la même ditficulté.
" Deux raisons m'ont déterminé à choisir la langue latine. " D'abord je pourrai employer plus facilement les paroles de " la Sainte-Ecriture, qui a été pour moi une puissante consola- '* tion au milieu de mes afflictions, et ensuite, cette lettre sera " moins facile à répandre.
" Cette extrême bonté qui vous faisait autrefois excuser la " multitude de mes manquements, vous portera à pardonner " les fautes de forme ou de langage d'un homme qui, depuis
' Nous donnons c»»!!»» tr.-idnrtion, en partie d'après le texte Intin du précieux lUiinuserit »le H».VJ. t»t eu partie d'après celui du I*. AI>;ambe [Mortfx illustrtH, , le, 1 vol. in-fol.) et uoq sur la version italienue, qui nous a paru un peu trop lil»re.
huit ans, a perdu tous ses anciens usajçcs, et f|ui, de plu», est devenu maintenant Sauvage pour les habitudes et le vêtement. Ce cjue je crains, c'est (jue, ii^norant dam la ianf^ue je ne le sois aussi dans la science *, ne connaissant pas le temps niK/uel Dieu nia visité \ et c|ue je ne m'acquitte mal de la fonction sublime que Dieu m'a confiée, de prédicateur de r évangile, de Jésuite et de prc'trc.
" Je suis i)orié à écrire à V^olre Re'vércncc dans l'espoir que, si par hasard cette lettre arrive un jour jusqu'à vous, vous m'aiderez par les saints sacrifices, et les prières de toute la Province, à supporter les rudes épreuves que je rencontre dans ces régions sauvages, au milieu des Iroquois et des Maquas ^. Elle le fera, je l'espère, d'autant plus volontiers qu'elle verra par cette lettre combien je dois à Dieu, et combien j'ai besoin des prières des hommes vertueux, qui sont pour moi, je le sais, un puissant secours. " Nous partîmes de chez les Hurons le 13 juin 1642, dans quatre petits canots (c'est le nom qu'ils donnent à leurs embarcations), montés par vingt-trois personnes, parmi lesquelles se trouvaient cinq Français.
" Ce voyage très-difficile, tant à cause des incidents qu'il offre qu'à cause du portage des canots et des bagages, qu'il faut faire dans quarante endroits différents, e'tait devenu trèsdangereux par la crainte des ennemis embusqués chaque année, tout le long du chemin qui conduit chez les Français, et où ils font un grand nombre de prisonniers. " L'année dernière, ils furent à la veille de se saisir de la personne du P. Jean de Brébeuf. De plus ayant pris récemment deux Français, ils les envoyèrent sains et saufs pour obtenir la paix, mais à des conditions iniques, et on la refusa. Ils furent eux-mêmes repoussés à coups de canon, parce qu'ils
^ Cor. XI, 6.
* Luc. XIX, 44.
' Maquas on mienx Maqnaas et Maqnois d'après nn mannscrit autographe du P. Jogiies, était le nom donné par les Hollandais aux Iroquois leurs plus pr<»clies >oJ8ins, que les Fiançais noiumaieut Agniers. Les Anglais les appellent Mohmiks.
" se comportaient comme des ennemis. Alors ils déclarèrent ** que si quelque Français tombait entre leurs mains, ils le tour- " menteraient aussi cruellement que les autres prisonniers, et " qu'ils le brûleraient à petit feu.
" Les Supérieurs, informes de tout cela, et connaissant les " dangers qu'on pouvait rencontrer dans ce voyage, nécessaire " à la gloire de Dieu, me proposèrent de m'en charger, en me ** laissant cependant la liberté de l'accepter ou de le refuser. " Je ne voulus faire aucune observation, et je reçus de mon *' plein gré et de bon cdjur, cette mission d'obéissance et de " charité. Je savais qu'en la rejetant, je la ferais retomber sur " quelt^ue autre bien meilleur cjue moi.
" Nous partîmes donc du port de Sainte-Marie des Hurons, " et après avoir éprouvé bien des craintes, des dangers, des " avaries et même quelques naufrages, nous arrivâmes enfm en " bonne santé à la Conception de la bonne Vierge Marie, " trente-cinq jours après notre départ. Là se trouve une habi- " tation, ou une colonie des Français, nommée Trois-Rhicres, ** à cause d'une très-belle rivière qui coule tout auprès, et se '* décharge par trois embouchures dans le grand fleuve Saint- " Laurent. Nous rendîmes à Dieu les actions de grâces que " nous lui devions, et nous nous arrêtâmes là et à Québec " environ (juinze jours.
" Les affaires qui nous avaient amenés étant terminées, nous " reprîmes la route des Hurons le second jour d'août, après " avoir célébré la fête de notre Père Saint Ignace.
" Il n'y avait que deux jours que nous étions partis, lorsque '* quelques-uns de nos voyageurs remarquèrent, le matin, sur " le rivage, des traces d'hommes toutes récentes ; et comme " les uns soutenaient que c'étaient des traces d'ennemis, et " d'autres, que c'étaient des traces d'amis, Eustache Ahatsistari, " qui par ses faits d'armes avait mérité d'être placé à la tête, " leur dit : * Ennemis ou non, je crois qu'ils ne sont pas plus " de trois canots ; notre nombre ne nous permet pas de ** craindre cette j)oignée d'hommes. ' Nous étions quarante, ** car plusieurs autres s'étaient joints à nous.
** Nous continuons donc notre chemin ; mais à fxrine avons ' nous fait un mille, que nous tombons au milieu des ennemis. Ils étaient soixante-dix guerriers, dans douze canots. Divisés
* en deux bandes, ils nous attendaient sur les deux rives du
* rieuve, caches dans les herbes et les roseaux.
*' Quand nous arrivâmes au lieu oU ils avaient dressé leur ' embuscade, ils tirèrent sur nous avec des fusils, dont ils
* étaient presque tous armés. Ils ne tuèrent ])ersonne. Cette
• première décharge mit en fuite la plus grande partie des ' Hurons, qui abandonnèrent leurs canots (nous longions la ' côte pour éviter le courant), et qui cherchèrent leur salut au
* milieu des bois.
" Nous restâmes (|uatre Français, et un petit nombre d'autres ' chrétiens ou catéchumènes. Après nous être recommandés
• à Dieu, nous nous mîmes en devoir de résister : mais n'étant
■ que douze à quatorze contre trente, nous fûmes accablé-
• par le nombre. Nous combattions cependant bravement ' jusqu'alors ; mais à la vue de nouveaux canots ennemis, qui ' accouraient de la rive opposée, mes compagnons perdirent ' courage et s'enfuirent. Un des Français, nommé René ' Goupil, qui se faisait remarquer par son courage, fut pris
■ alors avec quelques Hurons.
*' Pour moi, témoin de tout, je ne voulais ni ne pouvais fuir. ' Comment fuir en effet nu-pieds ^ ? Comment me résoudre à ' abandonner ce bon Français, les autres Hurons captifs, et ceux
■ qui allaient le devenir, et dont plusieurs n'étaient pas bapti-
■ ses ? Cependant, comme les ennemis, pour poursuivre les ' fuyards, m'avaient laissé sur le théâtre du combat, j'appelai ' un de ceux qui veillaient à la garde des prisonniers, et le
• priai de m'adjoindre au Français déjà pris, lui faisant com- ' prendre qu'étant son compagnon de voyage, je voulais par- ' tager ses périls et sa mort. Cet homme, comme saisi de ' frayeur, et pouvant à peine ajouter foi à mes paroles, s'appro- ' cha de moi, et me réunit aux autres captifs.
' C'était un nsage chez les Sauvages de quitter les chaussures eD entrant dans les canots, afin de n'y introduire aucune saleté.
" Je dis alors à René : " Mon bien cher frère, les desseins " de Dieu sur nous sont bien mystérieux ; mais // est U maître ^ *^ Ji a fait ce qu'il a jui^e' meilleur ^ ; Il a accompli sa volonté ; " que son saint nom soit béni à Jamais ^ !
" Le bon jeune homme se jette à genoux et se confesse ; " après lui avoir donné l'absolution, j'approchai des autres " captifs hurons. Je les instruisis d'abord ; ensuite, je les " baptisai. Comme il en arrivait toujours de nouveaux, qu'on " avait arrêtés dans leur fuite, mon travail ne discontinuait pas.
" On amena enfin l'illustre chef chrétien, l^ustache Ahatsis- " tari. Kn me voyant il s'écria : ' O mon Père, je t'avais juré " que je vivrais et mourrais près de toi ; nous voilà bien réu- " nis.' Je ne sais ce que je répondis à ces touchantes paroles, " tant mon âme était abattue par la douleur.
" Le dernier qu'on amena fut Guillaume Couture, qui était " descendu avec moi de chez les Hurons. Quand il vit le " desordre général, il suivit les autres dans les bois. Comme il *' était jeune, plein d'ardeur et d'agilité, il se trouva bientôt " loin des ennemis. Tout-à-coup jetant les yeux autour de lui, *' et ne me voyant pas : ' Comment ai-je pu, se dit-il à lui- " même, * abandonner mon Père chéri, et le laisser exposé à la *' rage des Sauvages ? Comment ai-je \m fuir sans lui ? Quoi ! *' l'abandonner? Jamais.' Et aussitôt retournant sur ses pas, il ** vint lui-même se livrer à ses ennemis. Plût à Dieu (|u'il eût " échappé et qu'il ne fût pas venu augmenter le nombre des " infortunés ! En pareille circonstance, ce n'est pas une conso- ** lation d'avoir des compagnons, surtout quand ce sont des " personnes qu'on aime comme soi-même. Mais tels sont les *' hommes, qui bien que séculiers et sans motif d'intérêt ter- ** restre, se consacrent chez les Hurons au service de Dieu et ** de la Compagnie de Jésus.
'* On s'imaginera difficilement le nombre et la rigueur des '* supplices qu'il endura. La haine des ennemis contre les '* P>ançais et surtout contre ce jeune homme, qui dans le com-
* 1 Reg. viii, IS.
' Job. 1, 21.
bat avait donné la murt à un de Icurt chcfH, avait pris un nouveau degré de fureur. Ils le dépouillèrent entièrement, lui arrachèrent les ongles avec cruauté, lui broyèrent les doigts avec leurs dents, et lui passèrent une épée à travers la main droite. Le souvenir des souffrances de Notre Seigneur, m'a-t-il dit depuis, lui fit supporter avec grande joie cette douleur, (iuoi(iu'elle fût atroce.
" Aussitôt que je l'aperçus lié et dépouillé de tout vêtement, je ne puis me retenir, et laissant là mes gardiens, je traversai la troupe des ennemis qui le conduisaient ; je l'embrassai tendrement, et l'exhortai à offrir à Dieu toutes ses douleurs pour son salut et celui de ses bourreaux. " l^es Sauvages parurent d'abord surpris de ma démarche, mais aussitôt, reprenant pour ainsi dire leur férocité, et rallumant leur fureur, ils me repoussèrent, en me frappant à coups de poings, de bâtons et de massues, et me laissèrent à demi-mort. Deux Sauvages me traînèrent au lieu où j'étais d'abord.